Premiers chapitres
Ilan Greilsammer
Une amitié espagnole

Ilan Greilsammer enseigne les sciences politiques et la civilisation française à l'Université de Bar-Ilan, près de Tel-Aviv. Il est l'auteur de nombreux essais sur la société israélienne dont La nouvelle histoire d'Israël (Gallimard), et surtout d'une biographie de Léon Blum (Flammarion) et de l'édition des Lettres de Léon Blum à Buchenwald (Gallimard).
1.
3 décembre 1936

l avait devant lui une assiette de porce-laine très fine et quelque chose d'indéfini, de couleur brun foncé avec des taches, venait d'y être déposé par un serveur en gants blancs. Les fenêtres étaient hermétiquement fermées, on manquait d'air, ou plutôt - pensait-il - l'air était vicié. Luigi Pirandello, avec qui il avait si souvent mangé des crusta-cés Chez Emile, bien avant ses Six Personna-ges, venait juste de mourir, Edouard VIII avait fini par abdiquer, la Chambre avait adopté le régime des pensions après des semaines de discussions, et on avait perdu tout espoir de retrouver Mermoz et ses compagnons... Bon Dieu, quoi encore ?
Le déjeuner officiel dans la grande salle lambrissée du château de Gruissan, avec ses portraits de comtes et de ducs, était intermi-nable, il n'en pouvait plus. Quelqu'un de mal intentionné, à la mairie ou peut-être aux cuisines, avait voulu lui faire goûter tous les plats de la région, sans doute pour l'étouffer, qui sait ? Cassoulet de Castelnaudary, ris de veau à la toulousaine, poularde à la langue-docienne, confit d'oie et foie gras de la basse vallée de l'Aude, sanguette et, pour finir, becs-fins à la Saint-Gervais, oreillettes et kalouga. Il était écœuré, assez ! assez ! il aurait voulu hurler mais qui l'aurait entendu ? Le gros homme à la figure vérolée qui était assis en face de lui ne débitait que des sornettes, une sorte de Monsieur Homais, oui, quelque chose comme cela, comment pouvait-on sortir tant de sottises à la fois ? En plus, ses dents étaient gâtées et il postillonnait, c'était vraiment dégoûtant. Pis encore, tous les édiles de la région, maires du pays d'Aude et de l'Ariège, députés et sénateurs soi-disant de gauche, ceints de leur écharpe tricolore, s'étaient crus obligés de surenchérir sur les succès du gouvernement, alors qu'il savait bien, lui, l'extrême gravité de la situation. Tout foutait le camp, combien de temps pourrait-il encore tenir ? Il ne pouvait plus supporter cette hypocrisie, ces élus au sourire mielleux, ces faces de faux jetons, ces politiciens à trois sous qui fréquentaient ouvertement les bordels de Toulouse.
- Savez-vous, Président, que ce petit châ-teau fut fortifié par Louis XIII ? En effet, lors de l'un de ses voyages en Languedoc, il passa par Gruissan et remarqua la tour de guet qui, déjà, tombait en ruine, et il décida...
- Avez-vous remarqué, Président, que la plage de Narbonne est envahie par les algues dans sa partie la plus au sud ? Les pêcheurs se sont plaints que les travaux de déblaie-ment prennent trop de temps. Peut-être la préfecture...
- Pensez-vous, Président, que M. Auriol, s'il en a le temps bien sûr, pourrait examiner si les subventions accordées pour la cons-truction de la route côtière pourraient être révisées à la hausse ? Après tout, il s'agit d'un problème...
- Vous a-t-on raconté qu'en 1296 Gilles Aycelin, archevêque de Narbonne et sei-gneur de Gruissan, acheta la part de sei-gneurie de Béranger de Boutenac, car il voulait...
Le comble du malaise avait été atteint lors-que Pierre Leroy-Duchêne, le maire de Carcassonne, un petit homme au teint jaune dont on ne comptait plus les malversations, un radical aux oreilles de cochon qui se dandinait sur le parquet ciré, s'était mis à raconter les progrès incroyables du tourisme dans sa ville après les fêtes du bimillénaire. Tout y était passé : les hôtels populaires avec l'eau chaude courante, le stade de football financé pour moitié par le département, le nettoyage des murailles avec un détergent miracle importé d'Angleterre (qui en plus ne coûtait pas très cher, il l'avait négocié direc-tement avec un producteur de Liverpool qui s'appelait Boogey-Smith), les restaurants gastronomiques du centre-ville, la nouvelle piscine municipale avec système d'épuration de l'eau et un tapis spécial antiglissant... Lorsqu'il avait commencé à parler de l'inau-guration du nouveau buffet de la gare de Carcassonne, qui pourrait compter jusqu'à deux cent vingt-sept personnes à déjeuner - à condition de se serrer, bien sûr -, l'invité d'honneur avait franchement montré des signes d'impatience, s'était passé la main sur le visage et avait regardé sa montre de gousset de façon ostensible.
Et la presse de Toulouse qui était là, oh la presse de Toulouse ! Elle tanguait et se bousculait dans le couloir et dans l'escalier, cette presse insidieuse manipulée par les frères Sarraut, cette vipère qui le haïssait et n'avait cessé de le harceler durant toute sa campagne de 29. Le représentant de La Dépêche, un homme à l'air patibulaire qui suait à grosses gouttes et sentait franchement mauvais, avait même osé quémander une interview. " C'est ça, pensa-t-il, qu'il attende encore longtemps, le pauvre type ! "
Après le déjeuner qui avait traîné jusqu'à trois heures et quart, après avoir serré des dizaines de mains moites, écouté des myria-des de mots sans intérêt, il avait essayé d'écourter la visite au cimetière marin en prétextant une douleur soudaine à l'aine, oui, tout à coup, du côté droit, il s'était tordu en deux en grimaçant, avait évoqué la pos-sibilité d'une hernie, mais en vain. Le maire de Gruissan, un vétérinaire dont c'était l'heure de gloire et qui tenait à ne pas la laisser passer, l'avait forcé malgré le froid à monter le chemin pierreux serpentant parmi les genêts, les pins parasols et les chênes verts, sans omettre une seule stèle de marin disparu en mer... Il en avait compté cin-quante-deux ! Et de quel pauvre babillage le docteur des chiens et des chats ne l'avait-il pas assommé tout au long de la montée... Lorsqu'ils étaient enfin arrivés à la chapelle Notre-Dame-des-Auzils, n'y tenant plus, il avait argué de l'heure tardive et de la grande réunion qu'il devait tenir à Narbonne, et il avait réussi à se jeter la tête la première dans l'auto de la préfecture. " Partez, bon Dieu, partez vite ! " avait-il crié au chauffeur affolé. Celui-ci avait fait une embardée, et la Citroën avait disparu dans un nuage de poussière, poursuivie par les agents de la Sûreté nationale.

Plus tard dans la soirée, au café-restaurant de la Chasse, tout était agréable, tout était différent. Il se sentait merveilleusement bien, comme libéré. Montel, le brave Montel, avait convié les cadres socialistes du département, l'atmosphère était gaie et chaleureuse, on était entre amis, on s'embrassait, on se sou-riait, on se racontait des histoires de rien. Les camarades étaient venus de tout le district, de Lagrasse, de Ginestas, de Sigean, de Biza-net, de Jonquières, de Gruissan, d'Armis-san... Il y avait même quelques socialistes de Foix qui avaient tenu à prendre l'autocar de deux heures pour avoir une chance de le regarder, de le toucher peut-être ? Dehors soufflait un vent terrible, un ouragan à décorner les bœufs, l'hiver 36 était particulièrement froid, des pluies torrentielles accompagnées de flocons de neige s'étaient abattues sur la région et avaient causé des inondations, et à l'enthousiasme des premiers mois avait succédé un désespoir croissant. Les difficultés s'amoncelaient, on allait à la catastrophe et personne ne savait plus quoi faire, Auriol était aux cent coups, il tenait réunion sur réunion avec quelques financiers restés fidèles, l'argent fuyait de partout, une atmosphère délétère s'installait, et on ne parlait plus que de la chute prochaine du Front. Mais en ce soir glacial de décembre, la réunion dans la grande salle enfumée qui sentait le hareng frit lui avait réchauffé le cœur. A sa descente de voiture, il n'avait réussi qu'à grand-peine à se frayer un pas-sage jusqu'au restaurant qui occupait le coin de la place Voltaire, et par deux fois il avait failli tomber, tout le monde voulait lui serrer la main, l'embrasser, l'encourager d'un mot, un vieux postier hideux à la bouche sans dents lui avait soufflé une haleine fétide en criant : " Merci Président, merci ! " Dans la salle décorée de filets de marins, on avait poussé de côté les deux billards cassés et tendu sur les murs des voiles rouges et des drapeaux de même couleur. Georges-Henri dit " le bègue ", un fidèle des tout premiers jours, avait servi une bouillinade des pê-cheurs, et on avait fêté les victoires popu-laires " passées, présentes et à venir ". Puis ils s'étaient levés, ils avaient tous observé une minute de silence à la mémoire de Roger Salengro, certains avaient essuyé une larme. La gorge serrée, plusieurs d'entre eux avaient raconté leurs premiers congés payés au pays. Les jeunes gens au foulard rouge avaient chanté faux, on avait bu à Narbonne la socialiste, Narbonne première fille de Rome, et levé les verres à la santé du Général qui occupait la place d'honneur près du poêle carrelé, le dos au bar. Il était heureux, il fredonnait, il avait même enlevé sa cravate à la stupéfaction de tous et s'était mis en bras de chemise ! Le vin des Corbières coulait à flots, un vin âcre et dur très bon marché, mais lui, fidèle à son image, n'avait bu que de l'eau plate. A la fin, il avait prononcé un petit discours anodin sur les victoires de la laïcité, applaudi à tout rompre, la femme de Georges-Henri avait servi un café très noir et très amer, on avait entonné La Jacquetou, La Marseillaise et L'Internationale. Et puis, comme le coucou au-dessus de la collection de casseroles de cuivre avait sonné onze heures, ils s'étaient tous mis à courir comme des fous vers la gare pour attraper les derniers trains, tandis qu'une quinzaine de camarades avaient tenu à le raccompagner à son hôtel.
Marchant aux côtés de l'homme élégant au feutre noir, qui s'efforçait d'éviter les flaques d'eau sale, les compagnons endimanchés essayaient de lui glisser un mot des fléaux de la vigne, de la gelée qui ne pardonne pas, du mildiou, de la grêle... On lui disait les méfaits des curés et la roublardise de l'évêque qui ne cessait de battre le rappel contre les rouges. Pas plus tard que le diman-che précédent, dans son sermon à la cathé-drale, Mgr Georges de La Sentinière, près de s'étouffer, avait crié que Karl Marx n'était que l'une des figures du démon et que le socialisme était le châtiment infligé par Dieu pour les crimes de l'humanité... Et les communistes ! Ces hommes armés de barres de fer qui étaient venus les insulter sur le marché aux fleurs de Lagrasse... Et les radi-caux, des " alliés " qui se comportaient en fait comme les pires ennemis. Et l'Action française qu'on croyait disparue à tout ja-mais et qui avait réapparu à Narbonne, dirigée par un marchand de jouets de la rue des Carmes... D'autres l'interrogeaient : et la reprise, Président ? et le pouvoir d'achat des travailleurs ? et l'électrification du hameau de Munes ? On lui parlait des grèves, de l'exploitation que faisait la presse réaction-naire de tout ce qui n'allait pas dans la région. Et les sorties d'or qui s'aggravaient, les bons du Trésor, l'emprunt à long terme,... Au passage, on invectivait Bonnet, on cra-chait par terre en évoquant Caillaux, Mil-haud, Roche ou ce traître de Lamoureux, bref tous ces gens sur qui on avait cru pouvoir compter et qui ne jouaient pas le jeu. Et lui, comme d'habitude, il souriait d'un air myope et se rappelait le prénom, les maladies, les soucis de chacun... toujours cordial, attentif, trouvant le mot qui allait droit au cœur.
C'est alors qu'Eugène Montel, le petit homme enjoué, chauve et moustachu qui règne sur les socialistes de l'Aude, se sou-vient tout à coup de la lettre, cette lettre adressée au patron, et apportée au siège de la Fédération quelques jours plus tôt par un jeune homme pressé et mal habillé, au fort accent étranger. Elle est là, dans la poche droite de sa canadienne décousue, avec une note du tribunal concernant le loyer impayé de la section, 37 francs exactement. Il rejoint en quelques enjambées la petite foule joyeuse, appelle par son prénom l'homme au pardessus gris et aux guêtres blanches, et lui remet en s'excusant la lettre très froissée, une longue enveloppe bleue couverte d'une écriture fine qui a déteint. L'homme sourit gentiment, " Mon bon Montel ! ", la saisit de ses doigts gantés, puis s'arrête un long mo-ment, l'air perplexe. Il lit l'adresse au dos de l'enveloppe, fronce les sourcils, regarde dans le vague au-delà de la petite foule, et met soigneusement la lettre dans la poche inté-rieure de son veston croisé. Seule sa femme, peut-être, aurait pu voir comme il avait pâli, comme sa bouche s'était serrée, comme son front s'était plissé. Un des camarades, Pou-lou, du syndicat des cheminots de Bizanet, crache encore en passant devant Le Télégramme de Toulouse. Le Général est solidement entouré de quatre gardes du corps (on ne sait jamais, après l'attentat du boulevard Saint-Germain, les fascistes veulent lui faire la peau) : il y a là un gars de Cuxac en bleu de chauffe, vraiment très nerveux, qui regarde de tous les côtés, un autre de Lézignan, fils de viticulteur, un grand moustachu de Coursan, qui est gardien à l'abbaye de Fontfroide, et un jeune, l'air mauvais, dont le père administre le théâtre du Kursaal. Le petit groupe longe le canal de la Robine puis suit le boulevard Gambetta jonché des papiers gras de la fête foraine et de tracts racistes ornés d'un " La France aux Français ! ". Des affiches collées aux arbres annoncent la venue dans trois jours d'un cirque minable de Perpignan, avec un tigre, deux lions, sept singes, deux clowns, une femme-tronc et un illusionniste hongrois. Arrivé au Grand Hôtel du Languedoc, une haute bâtisse de stuc blanc à trois étages, il remercie tout le monde de sa voix enrouée, serre des mains avec effusion, étreint longuement les uns et les autres, embrasse, embrasse, embrasse encore, fait quelques promesses, demande qu'on écrive directement à Thérèse, et entre dans le hall de l'hôtel désert, tandis que ses compagnons se hâtent de rentrer chez eux dans la pluie glaciale qui recommence à tomber. Oubliant sans doute que la gendarmerie leur a confié sa sécurité, les quatre gardes du corps à l'air farouche s'installent dans les fauteuils de l'entrée et ne tardent pas à s'endormir en ronflant bruyamment. Quant à lui, il s'assied seul au fond du hall à gauche, sur la banquette de maroquin rouge, face à la tapisserie murale usée qui représente un Bacchus rieur. Il reste un long moment immobile, la tête un peu penchée, puis il sort une lime à ongles d'un petit étui doré et ouvre délicatement l'enveloppe de papier bleu qui ne porte pas de timbre. Il déplie très lentement l'unique feuillet, une petite photo s'en échappe. Il lit, relit, relit encore la lettre, la replie, la range dans son veston d'une main qui tremble. Il regarde droit devant lui, en direction du Bacchus et du paysage pastoral qui se dessine dans le lointain, comme s'il voulait percer le secret de ce gobelin pourtant insignifiant. En fermant doucement les yeux, il voit alors apparaître, derrière ce paysage, un tout autre décor, un petit tableau posé sur un chevalet. Celui-ci porte un nom : Prairie en Bretagne. Du rouge vif, très vif, mais surtout du bleu, beaucoup de bleu, un bleu intense et presque noir, un ciel tourmenté. Il la revoit tout à coup. Il la revoit, sa peau mate, sa chevelure dénouée, l'emmenant par la main dans l'atelier mansardé d'Henry Moret, quelque part du côté de la rue de l'Entrepôt, derrière la place de la République, avec un bruit de marché, des gens qui crient, des bateleurs, un brouhaha intermittent. Il l'entend commenter devant le jeune peintre ébahi la composition en voie d'exécution, il croit voir la maison au toit rouge à demi dissimulée par le vert des prés - moitié cachée, moitié découverte, disait-elle -, le ciel bleu triste et violent, les arbres rouges au loin, la barrière, l'unique vache - esseulée et abandonnée, disait-elle -, la femme désespérée et inconnue qu'on ne découvre que plus tard, beaucoup plus tard, quand l'œil s'est habitué... Tout est là, rien n'a bougé. Et le bras à demi découvert, et l'épaule fragile dans sa nudité, et la main, et le battement des cils, et la nuit qui s'annonce. Tout à coup, avec une agilité qu'on ne prêterait pas à un homme de soixante-quatre ans, il se lève, passe comme un chat devant le groom qui finit une soupe à l'oseille et les quatre gaillards qui ronflent plus fort encore qu'avant, et il sort. Il est peut-être une heure du matin. La pluie mêlée de neige fondue tombe en rafales, le froid est très vif, le vent souffle de la mer du côté de Narbonne-Plage, une brume malsaine s'élève du sol, des chats aux yeux brillants apparaissent dans les portes cochères, ainsi qu'un pauvre chien qui boite... Il remonte le boulevard dans l'obscurité menaçante, longe les haies dans la pénombre, oui, c'est stupéfiant mais il n'y a personne pour voir un président du Conseil marcher seul dans la nuit de Narbonne, il avance à présent d'un pas rapide. Il ne ralentit qu'une fois arrivé sur la promenade des barques, faiblement éclairée par les réverbères à gaz, il regarde les grosses carpes qui sautent et les deux péniches à quai en attente du départ, Pays d'Occitanie et Tramontane, il se sent seul, Thérèse est très malade, il sait qu'elle va mourir. Il se laisse tomber sur un banc de pierre abrité par un auvent de bois. Il pense à toutes ces nuits où, quai de Bourbon avec Thérèse, il a suivi sur une carte, route par route, région par région, ville par ville, l'avancée de Varela, avec ses Maures et ses légionnaires réputés pour leur cruauté. Des fumiers, des fascistes qui prenaient plaisir à étrangler et à éviscérer leurs victimes.
- Ils sont encore à trois cents kilomètres de la capitale, crois-tu qu'ils arriveront en une semaine ?
- Je ne sais pas, peut-être, ils ont l'air de tout détruire sur leur passage !
- Oui mais ceux de Madrid, comment vont-ils tenir ? Ils n'ont plus rien, plus rien du tout...
- C'est vrai, ils n'ont aucune chance...
Il avait un gros crayon rouge acheté par Thérèse chez Graphos et il dessinait des lignes, marquait des points, traçait des croix sous la lumière jaune-ocre de l'abat-jour. C'était après que la résistance de Tolède se fut effondrée aux portes de la ville et que la route d'Aranjuez eut été coupée par les bombardements, après l'extermination sau-vage des miliciens de la CNT qui avaient tenu l'hôpital de la Résurrection jusqu'au bout de leurs forces, et même au-delà. Sans être un grand stratège - les histoires de batailles et de combats militaires l'avaient toujours dégoûté et il n'y avait jamais rien compris - il a très bien vu comment la co-lonne blindée qui remontait la vallée du Tage avait opéré sa jonction, le matin du 10 novembre, avec le corps d'armée de Davila, qui venait de la Sierra et amenait avec lui des troupes fraîches, accompagnées de leurs prêtres et de leurs mercenaires. Il a suivi les échecs pitoyables d'Uribarri et de Bayo, exactement avec la même colère im-puissante qu'il éprouvait en 1915, aux côtés de Sembat, face aux revers de l'armée fran-çaise... Chapineria, Navalcarnero, Illescas... Il imaginait clairement la manœuvre, il a très bien vu se dessiner la pince qui allait enser-rer puis broyer la capitale. Il savait que, n'ayant aucun stock de vivres, aucune dé-fense antiaérienne, aucune ligne fortifiée et pas même de tranchées, Madrid ne pouvait soutenir un siège prolongé. Les nationalistes entreraient-ils dans la capitale par la Casa del Campo ? Non, sans doute pas, car ils devraient affronter le bataillon républicain le plus coriace. Par la Cité universitaire ? Voudraient-ils éviter à tout prix les combats de rues dans les quartiers ouvriers ? Le 15 novembre, à la Chambre, il avait appris par Auriol la chute de l'aérodrome de Getafe, le 16 Marx Dormoy l'avait informé de l'occupation de Carabanchel par la colonne Yaguë et de la chute impardonnable du Cerro de los Angeles. Radio Burgos avait même intitulé avec joie une de ses émissions " Dieu est Roi : Les dernières heures de Madrid ". Les fascistes, les salauds ! Oui, il a vu à quelle vitesse ils atteignaient les ponts de Ségovie et de Tolède... Il connaissait par cœur les noms de chaque pont, de chaque faubourg où les combats faisaient rage. Et il n'avait cessé de se demander : où est Maria, que devient-elle, parvient-elle à survivre, à protéger sa fille ? Bien sûr, il avait appris qu'elle avait refusé de fuir vers Valence avec le gouvernement Largo Caballero, et cela ne l'avait pas du tout étonné. Maria, fuir ! Elle avait dû considérer comme une désertion ce qui n'était, somme toute, qu'une mesure de prudence. Il l'imaginait très bien dans sa robe rouge, rayonnante, vibrante, partout à la fois, ne dormant jamais, prônant la mobili-sation de masse pour une défense à tout prix de sa ville tant aimée... Il savait qu'elle était proche du général Miaja, qu'elle avait été nommée par le PC membre de la Junte de défense de Madrid avec Mije et Carrillo, qu'elle était une amie intime de la Pasionaria, et qu'elle travaillait en étroite collaboration avec les Russes, surtout avec le journaliste Andrei Koltsov, soi-disant l'envoyé de la Pravda, en fait l'homme de Staline. Il avait appris par Thorez, un jour où celui-ci n'était pas en colère, qu'elle avait pris en main l'action des femmes, les maisons du peuple, les comités de quartier chargés des tâches immédiates de la défense, la surveillance des suspects. Mais depuis la mi-novembre, plus rien, plus aucune nouvelle. Juste ces slogans diffusés sur les ondes, dont il ne pouvait douter un moment qu'elle les avait formulés elle-même : " Mieux vaut mourir debout que vivre à genoux ", ou encore " Mieux vaut être la veuve d'un héros que la femme d'un lâche ". Où était Maria Santa Cruz de Lourdès ? A présent, malheureusement, il savait. Parfois, c'est ce que son frère Georges, le médecin, disait en soignant des malades condamnés, il vaut mieux ne pas savoir. La lettre de la fille de Maria lui avait appris ce qu'il redoutait tant, ce qui l'empêchait chaque nuit de dormir, ce qu'il avait senti d'instinct. Face à la résistance inattendue de Madrid, le général félon était devenu fou de rage et d'exaspération. S'étant juré d'arriver dans la cathédrale pour la grand-messe de Noël, il a voulu que le moral madrilène s'effondre sous les bombes. Les dents serrées, il croit voir les attaques, les vols en piqué des avions italiens, les bombardements aveugles, les maisons qui explosent, les hôpitaux qui brûlent, le massacre méthodique de la population civile, le sang, les flammes, la foule tragique, hagarde, désespérée... C'est ainsi que cela s'est passé, c'est ainsi qu'elle a trouvé la mort. La lettre le dit : on a trouvé son corps déchiqueté dans les ruines de la " maison française " de la Cité universitaire. Les images d'un passé lointain reparaissent devant ses yeux comme si c'était hier. Oh, il y a très, très longtemps, dans un autre siècle, dans une autre vie... Bien avant le Congrès de Tours, bien avant la Grande Guerre et ses atrocités, bien avant l'assassinat de Jean au café du Croissant, bien avant l'Affaire. La cour aux Ernests de Normale, sombre et sinistre, les ombres sur les murs, les toits d'ardoise luisants de pluie, l'appartement de Gide rue de Tournon, la cave de la rue des Martyrs où dormaient les peintres géniaux, l'atelier d'Henry Moret à la République... Et sans se rendre compte qu'il pleure, à soixante-quatre ans passés on peut pleurer, il ne voit pas qu'il a dépassé le merveilleux pont des Marchands, la délicieuse fontaine, le monument aux morts de 1907, l'élégant immeuble des Dames de France... Sans y penser, il dépasse la tour de la Madeleine et il prend le passage de l'Ancre, ce tunnel effrayant entre les deux palais où le vent s'engouffre toujours en hurlant, et il monte les sept marches d'accès à la cathédrale Saint-Just-Saint-Pasteur, curieusement toujours ouverte de jour comme de nuit. Solitude infinie de l'homme qui en a trop vu, et que trop d'amis ont quitté. Seul. Il s'assied alors dans une des stalles médiévales au bois finement sculpté, et il se rappelle... Comme toujours dans ces instants d'infinie détresse, quand tout semble perdu, il repense au cardinal de Retz, Retz dont les Mémoires sont son éternel bréviaire. Il revoit La Conju-ration du comte Jean-Louis de Fiesque : reprendre l'avantage, restaurer la liberté, retourner la situation, faire triompher la générosité... Mais voilà, c'est impossible, messieurs dames. Il n'y a plus rien, on ne peut plus rien faire, c'est fini. Demain très tôt, l'auto de la préfecture viendra le cher-cher. Cette ordure de préfet, tout acquis à l'extrême droite, fera des courbettes hypocri-tes en lui donnant du " Mon Président ! ". Ils prendront la douce route des Corbières, cette route aux paysages qu'il aime tant, ils traverseront les délicieux mas gris aux toits rouges et aux fenêtres vertes, les collines foisonnantes couvertes de vignes, ils verront des châteaux en ruine surplombant des monts et des vallées sauvages, des torrents aux eaux claires, tout sera pareil, et pourtant tout sera différent.




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