Ilan Greilsammer
Une amitié espagnole
Ilan Greilsammer enseigne les sciences politiques et la
civilisation française à l'Université de Bar-Ilan,
près de Tel-Aviv. Il est l'auteur de nombreux essais sur
la société israélienne dont La nouvelle histoire
d'Israël (Gallimard), et surtout d'une biographie de Léon
Blum (Flammarion) et de l'édition des Lettres de Léon
Blum à Buchenwald (Gallimard).
1.
3 décembre 1936
l avait devant lui
une assiette de porce-laine très fine et quelque chose d'indéfini,
de couleur brun foncé avec des taches, venait d'y être
déposé par un serveur en gants blancs. Les fenêtres
étaient hermétiquement fermées, on manquait
d'air, ou plutôt - pensait-il - l'air était vicié.
Luigi Pirandello, avec qui il avait si souvent mangé des
crusta-cés Chez Emile, bien avant ses Six Personna-ges, venait
juste de mourir, Edouard VIII avait fini par abdiquer, la Chambre
avait adopté le régime des pensions après des
semaines de discussions, et on avait perdu tout espoir de retrouver
Mermoz et ses compagnons... Bon Dieu, quoi encore ?
Le déjeuner officiel dans la grande salle lambrissée
du château de Gruissan, avec ses portraits de comtes et de
ducs, était intermi-nable, il n'en pouvait plus. Quelqu'un
de mal intentionné, à la mairie ou peut-être
aux cuisines, avait voulu lui faire goûter tous les plats
de la région, sans doute pour l'étouffer, qui sait
? Cassoulet de Castelnaudary, ris de veau à la toulousaine,
poularde à la langue-docienne, confit d'oie et foie gras
de la basse vallée de l'Aude, sanguette et, pour finir, becs-fins
à la Saint-Gervais, oreillettes et kalouga. Il était
écuré, assez ! assez ! il aurait voulu hurler
mais qui l'aurait entendu ? Le gros homme à la figure vérolée
qui était assis en face de lui ne débitait que des
sornettes, une sorte de Monsieur Homais, oui, quelque chose comme
cela, comment pouvait-on sortir tant de sottises à la fois
? En plus, ses dents étaient gâtées et il postillonnait,
c'était vraiment dégoûtant. Pis encore, tous
les édiles de la région, maires du pays d'Aude et
de l'Ariège, députés et sénateurs soi-disant
de gauche, ceints de leur écharpe tricolore, s'étaient
crus obligés de surenchérir sur les succès
du gouvernement, alors qu'il savait bien, lui, l'extrême gravité
de la situation. Tout foutait le camp, combien de temps pourrait-il
encore tenir ? Il ne pouvait plus supporter cette hypocrisie, ces
élus au sourire mielleux, ces faces de faux jetons, ces politiciens
à trois sous qui fréquentaient ouvertement les bordels
de Toulouse.
- Savez-vous, Président, que ce petit châ-teau fut
fortifié par Louis XIII ? En effet, lors de l'un de ses voyages
en Languedoc, il passa par Gruissan et remarqua la tour de guet
qui, déjà, tombait en ruine, et il décida...
- Avez-vous remarqué, Président, que la plage de Narbonne
est envahie par les algues dans sa partie la plus au sud ? Les pêcheurs
se sont plaints que les travaux de déblaie-ment prennent
trop de temps. Peut-être la préfecture...
- Pensez-vous, Président, que M. Auriol, s'il en a le temps
bien sûr, pourrait examiner si les subventions accordées
pour la cons-truction de la route côtière pourraient
être révisées à la hausse ? Après
tout, il s'agit d'un problème...
- Vous a-t-on raconté qu'en 1296 Gilles Aycelin, archevêque
de Narbonne et sei-gneur de Gruissan, acheta la part de sei-gneurie
de Béranger de Boutenac, car il voulait...
Le comble du malaise avait été atteint lors-que Pierre
Leroy-Duchêne, le maire de Carcassonne, un petit homme au
teint jaune dont on ne comptait plus les malversations, un radical
aux oreilles de cochon qui se dandinait sur le parquet ciré,
s'était mis à raconter les progrès incroyables
du tourisme dans sa ville après les fêtes du bimillénaire.
Tout y était passé : les hôtels populaires avec
l'eau chaude courante, le stade de football financé pour
moitié par le département, le nettoyage des murailles
avec un détergent miracle importé d'Angleterre (qui
en plus ne coûtait pas très cher, il l'avait négocié
direc-tement avec un producteur de Liverpool qui s'appelait Boogey-Smith),
les restaurants gastronomiques du centre-ville, la nouvelle piscine
municipale avec système d'épuration de l'eau et un
tapis spécial antiglissant... Lorsqu'il avait commencé
à parler de l'inau-guration du nouveau buffet de la gare
de Carcassonne, qui pourrait compter jusqu'à deux cent vingt-sept
personnes à déjeuner - à condition de se serrer,
bien sûr -, l'invité d'honneur avait franchement montré
des signes d'impatience, s'était passé la main sur
le visage et avait regardé sa montre de gousset de façon
ostensible.
Et la presse de Toulouse qui était là, oh la presse
de Toulouse ! Elle tanguait et se bousculait dans le couloir et
dans l'escalier, cette presse insidieuse manipulée par les
frères Sarraut, cette vipère qui le haïssait
et n'avait cessé de le harceler durant toute sa campagne
de 29. Le représentant de La Dépêche, un homme
à l'air patibulaire qui suait à grosses gouttes et
sentait franchement mauvais, avait même osé quémander
une interview. " C'est ça, pensa-t-il, qu'il attende
encore longtemps, le pauvre type ! "
Après le déjeuner qui avait traîné jusqu'à
trois heures et quart, après avoir serré des dizaines
de mains moites, écouté des myria-des de mots sans
intérêt, il avait essayé d'écourter la
visite au cimetière marin en prétextant une douleur
soudaine à l'aine, oui, tout à coup, du côté
droit, il s'était tordu en deux en grimaçant, avait
évoqué la pos-sibilité d'une hernie, mais en
vain. Le maire de Gruissan, un vétérinaire dont c'était
l'heure de gloire et qui tenait à ne pas la laisser passer,
l'avait forcé malgré le froid à monter le chemin
pierreux serpentant parmi les genêts, les pins parasols et
les chênes verts, sans omettre une seule stèle de marin
disparu en mer... Il en avait compté cin-quante-deux ! Et
de quel pauvre babillage le docteur des chiens et des chats ne l'avait-il
pas assommé tout au long de la montée... Lorsqu'ils
étaient enfin arrivés à la chapelle Notre-Dame-des-Auzils,
n'y tenant plus, il avait argué de l'heure tardive et de
la grande réunion qu'il devait tenir à Narbonne, et
il avait réussi à se jeter la tête la première
dans l'auto de la préfecture. " Partez, bon Dieu, partez
vite ! " avait-il crié au chauffeur affolé. Celui-ci
avait fait une embardée, et la Citroën avait disparu
dans un nuage de poussière, poursuivie par les agents de
la Sûreté nationale.
Plus tard dans la soirée, au café-restaurant de la
Chasse, tout était agréable, tout était différent.
Il se sentait merveilleusement bien, comme libéré.
Montel, le brave Montel, avait convié les cadres socialistes
du département, l'atmosphère était gaie et
chaleureuse, on était entre amis, on s'embrassait, on se
sou-riait, on se racontait des histoires de rien. Les camarades
étaient venus de tout le district, de Lagrasse, de Ginestas,
de Sigean, de Biza-net, de Jonquières, de Gruissan, d'Armis-san...
Il y avait même quelques socialistes de Foix qui avaient tenu
à prendre l'autocar de deux heures pour avoir une chance
de le regarder, de le toucher peut-être ? Dehors soufflait
un vent terrible, un ouragan à décorner les bufs,
l'hiver 36 était particulièrement froid, des pluies
torrentielles accompagnées de flocons de neige s'étaient
abattues sur la région et avaient causé des inondations,
et à l'enthousiasme des premiers mois avait succédé
un désespoir croissant. Les difficultés s'amoncelaient,
on allait à la catastrophe et personne ne savait plus quoi
faire, Auriol était aux cent coups, il tenait réunion
sur réunion avec quelques financiers restés fidèles,
l'argent fuyait de partout, une atmosphère délétère
s'installait, et on ne parlait plus que de la chute prochaine du
Front. Mais en ce soir glacial de décembre, la réunion
dans la grande salle enfumée qui sentait le hareng frit lui
avait réchauffé le cur. A sa descente de voiture,
il n'avait réussi qu'à grand-peine à se frayer
un pas-sage jusqu'au restaurant qui occupait le coin de la place
Voltaire, et par deux fois il avait failli tomber, tout le monde
voulait lui serrer la main, l'embrasser, l'encourager d'un mot,
un vieux postier hideux à la bouche sans dents lui avait
soufflé une haleine fétide en criant : " Merci
Président, merci ! " Dans la salle décorée
de filets de marins, on avait poussé de côté
les deux billards cassés et tendu sur les murs des voiles
rouges et des drapeaux de même couleur. Georges-Henri dit
" le bègue ", un fidèle des tout premiers
jours, avait servi une bouillinade des pê-cheurs, et on avait
fêté les victoires popu-laires " passées,
présentes et à venir ". Puis ils s'étaient
levés, ils avaient tous observé une minute de silence
à la mémoire de Roger Salengro, certains avaient essuyé
une larme. La gorge serrée, plusieurs d'entre eux avaient
raconté leurs premiers congés payés au pays.
Les jeunes gens au foulard rouge avaient chanté faux, on
avait bu à Narbonne la socialiste, Narbonne première
fille de Rome, et levé les verres à la santé
du Général qui occupait la place d'honneur près
du poêle carrelé, le dos au bar. Il était heureux,
il fredonnait, il avait même enlevé sa cravate à
la stupéfaction de tous et s'était mis en bras de
chemise ! Le vin des Corbières coulait à flots, un
vin âcre et dur très bon marché, mais lui, fidèle
à son image, n'avait bu que de l'eau plate. A la fin, il
avait prononcé un petit discours anodin sur les victoires
de la laïcité, applaudi à tout rompre, la femme
de Georges-Henri avait servi un café très noir et
très amer, on avait entonné La Jacquetou, La Marseillaise
et L'Internationale. Et puis, comme le coucou au-dessus de la collection
de casseroles de cuivre avait sonné onze heures, ils s'étaient
tous mis à courir comme des fous vers la gare pour attraper
les derniers trains, tandis qu'une quinzaine de camarades avaient
tenu à le raccompagner à son hôtel.
Marchant aux côtés de l'homme élégant
au feutre noir, qui s'efforçait d'éviter les flaques
d'eau sale, les compagnons endimanchés essayaient de lui
glisser un mot des fléaux de la vigne, de la gelée
qui ne pardonne pas, du mildiou, de la grêle... On lui disait
les méfaits des curés et la roublardise de l'évêque
qui ne cessait de battre le rappel contre les rouges. Pas plus tard
que le diman-che précédent, dans son sermon à
la cathé-drale, Mgr Georges de La Sentinière, près
de s'étouffer, avait crié que Karl Marx n'était
que l'une des figures du démon et que le socialisme était
le châtiment infligé par Dieu pour les crimes de l'humanité...
Et les communistes ! Ces hommes armés de barres de fer qui
étaient venus les insulter sur le marché aux fleurs
de Lagrasse... Et les radi-caux, des " alliés "
qui se comportaient en fait comme les pires ennemis. Et l'Action
française qu'on croyait disparue à tout ja-mais et
qui avait réapparu à Narbonne, dirigée par
un marchand de jouets de la rue des Carmes... D'autres l'interrogeaient
: et la reprise, Président ? et le pouvoir d'achat des travailleurs
? et l'électrification du hameau de Munes ? On lui parlait
des grèves, de l'exploitation que faisait la presse réaction-naire
de tout ce qui n'allait pas dans la région. Et les sorties
d'or qui s'aggravaient, les bons du Trésor, l'emprunt à
long terme,... Au passage, on invectivait Bonnet, on cra-chait par
terre en évoquant Caillaux, Mil-haud, Roche ou ce traître
de Lamoureux, bref tous ces gens sur qui on avait cru pouvoir compter
et qui ne jouaient pas le jeu. Et lui, comme d'habitude, il souriait
d'un air myope et se rappelait le prénom, les maladies, les
soucis de chacun... toujours cordial, attentif, trouvant le mot
qui allait droit au cur.
C'est alors qu'Eugène Montel, le petit homme enjoué,
chauve et moustachu qui règne sur les socialistes de l'Aude,
se sou-vient tout à coup de la lettre, cette lettre adressée
au patron, et apportée au siège de la Fédération
quelques jours plus tôt par un jeune homme pressé et
mal habillé, au fort accent étranger. Elle est là,
dans la poche droite de sa canadienne décousue, avec une
note du tribunal concernant le loyer impayé de la section,
37 francs exactement. Il rejoint en quelques enjambées la
petite foule joyeuse, appelle par son prénom l'homme au pardessus
gris et aux guêtres blanches, et lui remet en s'excusant la
lettre très froissée, une longue enveloppe bleue couverte
d'une écriture fine qui a déteint. L'homme sourit
gentiment, " Mon bon Montel ! ", la saisit de ses doigts
gantés, puis s'arrête un long mo-ment, l'air perplexe.
Il lit l'adresse au dos de l'enveloppe, fronce les sourcils, regarde
dans le vague au-delà de la petite foule, et met soigneusement
la lettre dans la poche inté-rieure de son veston croisé.
Seule sa femme, peut-être, aurait pu voir comme il avait pâli,
comme sa bouche s'était serrée, comme son front s'était
plissé. Un des camarades, Pou-lou, du syndicat des cheminots
de Bizanet, crache encore en passant devant Le Télégramme
de Toulouse. Le Général est solidement entouré
de quatre gardes du corps (on ne sait jamais, après l'attentat
du boulevard Saint-Germain, les fascistes veulent lui faire la peau)
: il y a là un gars de Cuxac en bleu de chauffe, vraiment
très nerveux, qui regarde de tous les côtés,
un autre de Lézignan, fils de viticulteur, un grand moustachu
de Coursan, qui est gardien à l'abbaye de Fontfroide, et
un jeune, l'air mauvais, dont le père administre le théâtre
du Kursaal. Le petit groupe longe le canal de la Robine puis suit
le boulevard Gambetta jonché des papiers gras de la fête
foraine et de tracts racistes ornés d'un " La France
aux Français ! ". Des affiches collées aux arbres
annoncent la venue dans trois jours d'un cirque minable de Perpignan,
avec un tigre, deux lions, sept singes, deux clowns, une femme-tronc
et un illusionniste hongrois. Arrivé au Grand Hôtel
du Languedoc, une haute bâtisse de stuc blanc à trois
étages, il remercie tout le monde de sa voix enrouée,
serre des mains avec effusion, étreint longuement les uns
et les autres, embrasse, embrasse, embrasse encore, fait quelques
promesses, demande qu'on écrive directement à Thérèse,
et entre dans le hall de l'hôtel désert, tandis que
ses compagnons se hâtent de rentrer chez eux dans la pluie
glaciale qui recommence à tomber. Oubliant sans doute que
la gendarmerie leur a confié sa sécurité, les
quatre gardes du corps à l'air farouche s'installent dans
les fauteuils de l'entrée et ne tardent pas à s'endormir
en ronflant bruyamment. Quant à lui, il s'assied seul au
fond du hall à gauche, sur la banquette de maroquin rouge,
face à la tapisserie murale usée qui représente
un Bacchus rieur. Il reste un long moment immobile, la tête
un peu penchée, puis il sort une lime à ongles d'un
petit étui doré et ouvre délicatement l'enveloppe
de papier bleu qui ne porte pas de timbre. Il déplie très
lentement l'unique feuillet, une petite photo s'en échappe.
Il lit, relit, relit encore la lettre, la replie, la range dans
son veston d'une main qui tremble. Il regarde droit devant lui,
en direction du Bacchus et du paysage pastoral qui se dessine dans
le lointain, comme s'il voulait percer le secret de ce gobelin pourtant
insignifiant. En fermant doucement les yeux, il voit alors apparaître,
derrière ce paysage, un tout autre décor, un petit
tableau posé sur un chevalet. Celui-ci porte un nom : Prairie
en Bretagne. Du rouge vif, très vif, mais surtout du bleu,
beaucoup de bleu, un bleu intense et presque noir, un ciel tourmenté.
Il la revoit tout à coup. Il la revoit, sa peau mate, sa
chevelure dénouée, l'emmenant par la main dans l'atelier
mansardé d'Henry Moret, quelque part du côté
de la rue de l'Entrepôt, derrière la place de la République,
avec un bruit de marché, des gens qui crient, des bateleurs,
un brouhaha intermittent. Il l'entend commenter devant le jeune
peintre ébahi la composition en voie d'exécution,
il croit voir la maison au toit rouge à demi dissimulée
par le vert des prés - moitié cachée, moitié
découverte, disait-elle -, le ciel bleu triste et violent,
les arbres rouges au loin, la barrière, l'unique vache -
esseulée et abandonnée, disait-elle -, la femme désespérée
et inconnue qu'on ne découvre que plus tard, beaucoup plus
tard, quand l'il s'est habitué... Tout est là,
rien n'a bougé. Et le bras à demi découvert,
et l'épaule fragile dans sa nudité, et la main, et
le battement des cils, et la nuit qui s'annonce. Tout à coup,
avec une agilité qu'on ne prêterait pas à un
homme de soixante-quatre ans, il se lève, passe comme un
chat devant le groom qui finit une soupe à l'oseille et les
quatre gaillards qui ronflent plus fort encore qu'avant, et il sort.
Il est peut-être une heure du matin. La pluie mêlée
de neige fondue tombe en rafales, le froid est très vif,
le vent souffle de la mer du côté de Narbonne-Plage,
une brume malsaine s'élève du sol, des chats aux yeux
brillants apparaissent dans les portes cochères, ainsi qu'un
pauvre chien qui boite... Il remonte le boulevard dans l'obscurité
menaçante, longe les haies dans la pénombre, oui,
c'est stupéfiant mais il n'y a personne pour voir un président
du Conseil marcher seul dans la nuit de Narbonne, il avance à
présent d'un pas rapide. Il ne ralentit qu'une fois arrivé
sur la promenade des barques, faiblement éclairée
par les réverbères à gaz, il regarde les grosses
carpes qui sautent et les deux péniches à quai en
attente du départ, Pays d'Occitanie et Tramontane, il se
sent seul, Thérèse est très malade, il sait
qu'elle va mourir. Il se laisse tomber sur un banc de pierre abrité
par un auvent de bois. Il pense à toutes ces nuits où,
quai de Bourbon avec Thérèse, il a suivi sur une carte,
route par route, région par région, ville par ville,
l'avancée de Varela, avec ses Maures et ses légionnaires
réputés pour leur cruauté. Des fumiers, des
fascistes qui prenaient plaisir à étrangler et à
éviscérer leurs victimes.
- Ils sont encore à trois cents kilomètres de la capitale,
crois-tu qu'ils arriveront en une semaine ?
- Je ne sais pas, peut-être, ils ont l'air de tout détruire
sur leur passage !
- Oui mais ceux de Madrid, comment vont-ils tenir ? Ils n'ont plus
rien, plus rien du tout...
- C'est vrai, ils n'ont aucune chance...
Il avait un gros crayon rouge acheté par Thérèse
chez Graphos et il dessinait des lignes, marquait des points, traçait
des croix sous la lumière jaune-ocre de l'abat-jour. C'était
après que la résistance de Tolède se fut effondrée
aux portes de la ville et que la route d'Aranjuez eut été
coupée par les bombardements, après l'extermination
sau-vage des miliciens de la CNT qui avaient tenu l'hôpital
de la Résurrection jusqu'au bout de leurs forces, et même
au-delà. Sans être un grand stratège - les histoires
de batailles et de combats militaires l'avaient toujours dégoûté
et il n'y avait jamais rien compris - il a très bien vu comment
la co-lonne blindée qui remontait la vallée du Tage
avait opéré sa jonction, le matin du 10 novembre,
avec le corps d'armée de Davila, qui venait de la Sierra
et amenait avec lui des troupes fraîches, accompagnées
de leurs prêtres et de leurs mercenaires. Il a suivi les échecs
pitoyables d'Uribarri et de Bayo, exactement avec la même
colère im-puissante qu'il éprouvait en 1915, aux côtés
de Sembat, face aux revers de l'armée fran-çaise...
Chapineria, Navalcarnero, Illescas... Il imaginait clairement la
manuvre, il a très bien vu se dessiner la pince qui
allait enser-rer puis broyer la capitale. Il savait que, n'ayant
aucun stock de vivres, aucune dé-fense antiaérienne,
aucune ligne fortifiée et pas même de tranchées,
Madrid ne pouvait soutenir un siège prolongé. Les
nationalistes entreraient-ils dans la capitale par la Casa del Campo
? Non, sans doute pas, car ils devraient affronter le bataillon
républicain le plus coriace. Par la Cité universitaire
? Voudraient-ils éviter à tout prix les combats de
rues dans les quartiers ouvriers ? Le 15 novembre, à la Chambre,
il avait appris par Auriol la chute de l'aérodrome de Getafe,
le 16 Marx Dormoy l'avait informé de l'occupation de Carabanchel
par la colonne Yaguë et de la chute impardonnable du Cerro
de los Angeles. Radio Burgos avait même intitulé avec
joie une de ses émissions " Dieu est Roi : Les dernières
heures de Madrid ". Les fascistes, les salauds ! Oui, il a
vu à quelle vitesse ils atteignaient les ponts de Ségovie
et de Tolède... Il connaissait par cur les noms de
chaque pont, de chaque faubourg où les combats faisaient
rage. Et il n'avait cessé de se demander : où est
Maria, que devient-elle, parvient-elle à survivre, à
protéger sa fille ? Bien sûr, il avait appris qu'elle
avait refusé de fuir vers Valence avec le gouvernement Largo
Caballero, et cela ne l'avait pas du tout étonné.
Maria, fuir ! Elle avait dû considérer comme une désertion
ce qui n'était, somme toute, qu'une mesure de prudence. Il
l'imaginait très bien dans sa robe rouge, rayonnante, vibrante,
partout à la fois, ne dormant jamais, prônant la mobili-sation
de masse pour une défense à tout prix de sa ville
tant aimée... Il savait qu'elle était proche du général
Miaja, qu'elle avait été nommée par le PC membre
de la Junte de défense de Madrid avec Mije et Carrillo, qu'elle
était une amie intime de la Pasionaria, et qu'elle travaillait
en étroite collaboration avec les Russes, surtout avec le
journaliste Andrei Koltsov, soi-disant l'envoyé de la Pravda,
en fait l'homme de Staline. Il avait appris par Thorez, un jour
où celui-ci n'était pas en colère, qu'elle
avait pris en main l'action des femmes, les maisons du peuple, les
comités de quartier chargés des tâches immédiates
de la défense, la surveillance des suspects. Mais depuis
la mi-novembre, plus rien, plus aucune nouvelle. Juste ces slogans
diffusés sur les ondes, dont il ne pouvait douter un moment
qu'elle les avait formulés elle-même : " Mieux
vaut mourir debout que vivre à genoux ", ou encore "
Mieux vaut être la veuve d'un héros que la femme d'un
lâche ". Où était Maria Santa Cruz de Lourdès
? A présent, malheureusement, il savait. Parfois, c'est ce
que son frère Georges, le médecin, disait en soignant
des malades condamnés, il vaut mieux ne pas savoir. La lettre
de la fille de Maria lui avait appris ce qu'il redoutait tant, ce
qui l'empêchait chaque nuit de dormir, ce qu'il avait senti
d'instinct. Face à la résistance inattendue de Madrid,
le général félon était devenu fou de
rage et d'exaspération. S'étant juré d'arriver
dans la cathédrale pour la grand-messe de Noël, il a
voulu que le moral madrilène s'effondre sous les bombes.
Les dents serrées, il croit voir les attaques, les vols en
piqué des avions italiens, les bombardements aveugles, les
maisons qui explosent, les hôpitaux qui brûlent, le
massacre méthodique de la population civile, le sang, les
flammes, la foule tragique, hagarde, désespérée...
C'est ainsi que cela s'est passé, c'est ainsi qu'elle a trouvé
la mort. La lettre le dit : on a trouvé son corps déchiqueté
dans les ruines de la " maison française " de la
Cité universitaire. Les images d'un passé lointain
reparaissent devant ses yeux comme si c'était hier. Oh, il
y a très, très longtemps, dans un autre siècle,
dans une autre vie... Bien avant le Congrès de Tours, bien
avant la Grande Guerre et ses atrocités, bien avant l'assassinat
de Jean au café du Croissant, bien avant l'Affaire. La cour
aux Ernests de Normale, sombre et sinistre, les ombres sur les murs,
les toits d'ardoise luisants de pluie, l'appartement de Gide rue
de Tournon, la cave de la rue des Martyrs où dormaient les
peintres géniaux, l'atelier d'Henry Moret à la République...
Et sans se rendre compte qu'il pleure, à soixante-quatre
ans passés on peut pleurer, il ne voit pas qu'il a dépassé
le merveilleux pont des Marchands, la délicieuse fontaine,
le monument aux morts de 1907, l'élégant immeuble
des Dames de France... Sans y penser, il dépasse la tour
de la Madeleine et il prend le passage de l'Ancre, ce tunnel effrayant
entre les deux palais où le vent s'engouffre toujours en
hurlant, et il monte les sept marches d'accès à la
cathédrale Saint-Just-Saint-Pasteur, curieusement toujours
ouverte de jour comme de nuit. Solitude infinie de l'homme qui en
a trop vu, et que trop d'amis ont quitté. Seul. Il s'assied
alors dans une des stalles médiévales au bois finement
sculpté, et il se rappelle... Comme toujours dans ces instants
d'infinie détresse, quand tout semble perdu, il repense au
cardinal de Retz, Retz dont les Mémoires sont son éternel
bréviaire. Il revoit La Conju-ration du comte Jean-Louis
de Fiesque : reprendre l'avantage, restaurer la liberté,
retourner la situation, faire triompher la générosité...
Mais voilà, c'est impossible, messieurs dames. Il n'y a plus
rien, on ne peut plus rien faire, c'est fini. Demain très
tôt, l'auto de la préfecture viendra le cher-cher.
Cette ordure de préfet, tout acquis à l'extrême
droite, fera des courbettes hypocri-tes en lui donnant du "
Mon Président ! ". Ils prendront la douce route des
Corbières, cette route aux paysages qu'il aime tant, ils
traverseront les délicieux mas gris aux toits rouges et aux
fenêtres vertes, les collines foisonnantes couvertes de vignes,
ils verront des châteaux en ruine surplombant des monts et
des vallées sauvages, des torrents aux eaux claires, tout
sera pareil, et pourtant tout sera différent.
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