Daniel Glattauer
Contre le vent du nord
Daniel Glattauer, né à Vienne en 1960, écrit
depuis 1989 des chroniques politiques et judiciaires pour le grand
journal autrichien Der Standard. Il est l'auteur de plusieurs livres,
jamais traduits en français. Quand souffle le vent du nord
est son plus grand succès (plus de 750 000 exemplaires vendus,
sélectionné pour le prix du meilleur roman allemand
en 2006, traduit dans vingt-cinq langues).
1
5
janvier
Objet : Résiliation
J'aimerais résilier mon abonnement. Puis-je m'y prendre ainsi
? Cordialement, E. Rothner.
18 jours plus tard
Objet : Résiliation
Je veux résilier mon abonnement. Est-il possible de le faire
par mail ? Merci de me répondre au plus vite.
Cordialement, E. Rothner.
33 jours plus tard
Objet : Résiliation
Chère Madame, cher Monsieur des publications Like, si votre
mépris souverain envers mes tentatives de résiliation
a pour but d'écouler plus d'exemplaires de votre produit,
d'un niveau hélas toujours plus mauvais, je dois malheureusement
vous faire part de ma décision : je ne paierai plus !
Cordialement, E. Rothner.
8 minutes plus tard
RÉP :
Vous avez la mauvaise adresse. Je suis un particulier. Mon adresse
: woerter@leike.com. Celle dont vous avez besoin : woerter@like.com.
Vous êtes déjà la troisième personne
à m'envoyer une demande de résiliation. Le magazine
doit être devenu vraiment mauvais.
Cinq minutes plus tard
RE :
Oh, pardon ! Et merci pour ces explications. Bien à vous,
E.R.
Neuf mois plus tard
Pas d'objet
Joyeux Noël et bonne année de la part d'Emmi Rothner.
Deux minutes plus tard
RÉP :
Chère Emmi Rothner, nous ne nous connaissons pour ainsi dire
pas du tout. Cependant, je vous remercie pour votre sincère
et si original mail groupé ! Il faut que vous le sachiez
: j'aime les mails groupés destinés à un groupe
auquel je n'appartiens pas. Sincères salutations, Leo Leike.
18 minutes plus tard
RE :
Veuillez excuser mon harcèlement épistolaire, Monsieur
" sincères salutations " Leike. Vous vous êtes
glissé par erreur dans mon fichier clients car, il y a quelques
mois, j'ai utilisé sans le vouloir votre adresse mail pour
résilier un abonnement. Je vais l'effacer tout de suite.
PS : Si pour souhaiter " un joyeux Noël et une bonne année
" vous trouvez une formule plus originale que " joyeux
Noël et bonne année ", n'hésitez pas à
me le faire savoir. En attendant : joyeux Noël et bonne année
! E. Rothner.
Six minutes plus tard
RÉP :
Je vous souhaite d'agréables fêtes et espère
de tout cur que cette nouvelle année qui commence comptera
parmi vos 80 meilleures. Et si entre-temps vous vous abonnez aux
ennuis, n'hésitez pas à m'envoyer - par erreur - une
demande de résiliation. Leo Leike.
Trois minutes plus tard
RE :
Suis impressionnée ! Bises, E.R.
38 jours plus tard
Objet : Pas un euro !
Très chère direction de Like, je me suis séparée
de votre magazine trois fois par écrit et deux fois par téléphone
(auprès d'une certaine Mme Hahn). Puisque vous persistez
malgré tout à m'envoyer ce journal, je considère
que cela vous fait plaisir. Quant à la demande de paiement
de 186 euros, je serai ravie de la conserver en souvenir de Like
quand, enfin, je ne recevrai plus aucun numéro. Mais ne comptez
pas sur moi pour payer le moindre euro. Avec l'expression de ma
considération distinguée, E. Rothner.
Deux heures plus tard
RÉP :
Chère madame Rothner, le faites-vous exprès ? Ou êtes-vous
abonnée aux ennuis ? Sincères salutations, Leo Leike.
15 minutes plus tard
RE :
Cher monsieur Leike, je suis confuse. Je souffre malheureusement
d'une maladie chronique du " Ei ", c'est-à-dire
du " E " avant le " I ". Quand j'écris
vite et qu'un " I " doit suivre, un " E " se
glisse toujours dans mon mot. A tel point que mes majeurs se font
la guerre sur le clavier. Le gauche veut toujours aller plus vite
que le droit. Il faut dire que je suis une gauchère contrariée.
La main gauche ne me l'a pas pardonné. Le bout de son majeur
glisse toujours un " E " dans le mot avant que la main
droite ne puisse placer un " I ". Veuillez excuser ce
harcèlement, cela n'arrivera (probablement) plus. Bonne fin
de soirée, E. Rothner.
Quatre minutes plus tard
RÉP :
Chère madame Rothner, puis-je vous poser une question ? Et
en voici une deuxième : combien de temps vous a-t-il fallu
pour écrire le mail qui expose votre maladie du " Ei
" ? Bises, Leo Leike.
Trois minutes plus tard
RE :
Deux questions pour vous répondre : combien de temps selon
vos estimations ? Et pourquoi cette question ?
Huit minutes plus tard
RÉP :
Selon mes estimations, cela ne vous a pas pris plus de vingt secondes.
Si c'est le cas, je vous félicite : en si peu de temps, vous
avez réussi un message impeccable. Il m'a fait sourire. Et
ce soir, rien ni personne d'autre n'y serait arrivé. En ce
qui concerne votre deuxième question, pourquoi je vous demande
cela : je travaille actuellement sur le langage dans les mails.
Et maintenant je vous repose ma question : pas plus de vingt secondes,
je me trompe ?
Trois minutes plus tard
RE :
Tiens tiens, vous travaillez sur les mails. Ça a l'air passionnant,
et j'ai maintenant un peu l'impression d'être un cobaye. Mais
tant pis. Avez-vous un site internet ? Si non, en voulez-vous un
? Si oui, en voulez-vous un plus joli ? Je travaille en effet sur
les sites internet. (Jusqu'ici, il m'a fallu exactement dix secondes,
je me suis interrompue mais c'était pour une discussion professionnelle,
ça va toujours très vite.)
Vous vous êtes malheureusement complètement trompé
dans vos estimations en ce qui concerne mon banal mail sur la maladie
du " E " avant le " I ". Il m'a bien coûté
trois minutes de mon temps. Et à quoi cela a-t-il servi ?
Il y a quand même quelque chose qui m'intéresse : pourquoi
avez-vous supposé qu'il ne m'avait fallu que vingt secondes
pour écrire mon mail ? Et, avant de vous laisser à
jamais en paix (à moins que les publications Like ne m'envoient
encore une demande de paiement), je voudrais savoir autre chose.
Vous écrivez : " puis-je vous poser une question ? Et
en voici une deuxième : combien de temps vous a-t-il fallu
etc. ? " J'ai deux questions là-dessus. La première
: combien de temps vous a-t-il fallu pour trouver cette blague ?
La seconde : c'est ça votre humour ?
Une demi-heure plus tard
RÉP :
Chère et inconnue madame Rothner, je vous répondrai
demain. Là, j'éteins mon ordinateur. Bonne soirée,
bonne nuit, ça dépend. Leo Leike.
...
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