Premiers chapitres

JEAN-NOËL LIAUT
HUBERT DE GIVENCHY
ENTRE VIES ET LEGENDES
biographie
Jean-Noël Liaut est l'auteur d'une biographie de Natalie Paley (1996) et d'un ouvrage illustré sur le thème de la mode, Modèles et mannequins (1994). Pour cette nouvelle biographie, il a travaillé étroitement avec Hubert de Givenchy.

  

I
Album de famille

es cœurs chaleureux valent plus que les diadèmes. » Cet aphorisme du poète Alfred Tennyson aurait pu être la devise de Béatrice de Givenchy en matière d'éducation. « Ma mère a toujours refusé de porter son titre de marquise, se rappelle le couturier. Elle nous répétait souvent que les seuls mérites d'un être humain découlent de ses propres agissements et non pas de ceux d'un ancêtre. A ses yeux, la tendresse et le dévouement envers les autres étaient primordiaux, ainsi que le fait de se réaliser par soi-même. Les quartiers de noblesse importaient peu, et d'ailleurs nous ne parlions jamais de notre lignage. J'avais confiance en elle car sa vie était à l'image de ses principes. » Les cyniques, et ils pullulent, railleront tant de vertueuse modestie. Néanmoins, les divers témoignages corroborent les souvenirs de l'artiste. Héroïsme, naïveté ou simple bon sens ? Au vu des résultats ultérieurs, ces exigences au parfum d'honneur suranné furent pour le moins salutaires. Et pourtant, Hubert de Givenchy aurait eu toutes les raisons du monde d'être fier de sa généalogie.

*

Les Taffin de Givenchy - « un nom-à-chasser-à-courre » 1, comme l'écrivit le romancier François-Olivier Rousseau -, sont d'extraction à la fois française et italienne. Originaires d'Artois - Givenchy-le-Noble est un village proche d'Arras -, ils descendent d'une très ancienne maison vénitienne, les Taffini. Dans Les Rois maudits 2, Maurice Druon évoque dès le xiv e siècle un « Sire de Givenchy », membre d'un groupe de barons en révolte contre Mahaut de Bourgogne, comtesse-pair d'Artois, dont la fille Jeanne épousa Philippe de Poitiers, futur Philippe V. Selon une autre piste, les Givenchy auraient été anoblis sous Henri IV pour avoir découvert les mines de charbon d'Anzin dans le Pas-de-Calais, l'un des fleurons du bassin houiller du Nord, et propriété familiale jusqu'à leur nationalisation en 1945. Cependant, la source officielle n'est autre que le très incorruptible Dictionnaire de la noblesse française 3, véritable bible en la matière. Il nous apprend que les Taffin de Givenchy - dont les armoiries sont de gueules au pairle d'hermines - ont été anoblis par Louis XIV le 20 août 1713, par Charge de Secrétaire du Roi, tous les éléments mâles ayant automatiquement le titre de marquis. Le père du couturier, Lucien de Givenchy, né le 8 novembre 1888, ne faisait pas exception à cette règle.
Son épouse, née Béatrice Badin de Châtel-Censoir, appartenait à la noblesse d'Empire de l'Yonne. Issue d'une famille d'artistes, elle approuvait le choix de son aïeul Pierre-Adolphe - peintre ayant eu son heure de gloire mais surtout administrateur des manufactures des Gobelins et de Beauvais - de renoncer à l'usage de leur particule. Les hommes du clan s'imposèrent par leur seul talent sous le simple nom de Badin. Citons l'exemple de son fils Jules, grand-père d'Hubert de Givenchy qui, après avoir été l'un des plus brillants élèves de Cabanel et de Baudry à l'école des Beaux-Arts de Paris, devint à son tour un peintre de renom avant de prendre, lui aussi, la direction des deux manufactures citées. Il créa à Beauvais, où il demeura en poste pendant plus de trente ans, ce qui a été baptisé « le Musée Badin » où, pour la première fois, furent réunis et préservés les plus précieux modèles de tapisseries signés Oudry ou Boucher. Ne négligeant pas pour autant palettes et pinceaux, l'insatiable Jules Badin, qui fut très influencé par son ami Camille Corot, n'aimait rien tant que faire poser sa progéniture - Emilie, Pierre, Aimée, Edmée, Jacques et Béatrice -, dans des tenues aussi variées que des vêtements d'enfants remontant au règne d'Henri III ou des costumes folkloriques en provenance des cinq continents, appartenant tous à ses collections personnelles. Comme son petit-fils Hubert, bien des décennies plus tard, il avait toujours un carnet de croquis à portée de main. Mais loin de se limiter au seul portrait d'agrément, Jules Badin mit également son art au service de ses convictions politiques et sociales. Ainsi, indigné par l'affaire Dreyfus, il transforma sa fille Aimée en allégorie de la justice bafouée par les autorités.
« Dès l'enfance, ma mère fut rebaptisée Sissi par ses proches, se souvient Givenchy. Non seulement sa beauté rappelait celle de l'impératrice, mais de plus elle était libre et excentrique. On ne pouvait rien lui refuser. Sa chèvre Pomponette avait même le droit de la suivre dans la maison. Toujours entourée de ses animaux, maman montait à cheval et adorait l'escrime ainsi que la natation. » Ce qui, pour une femme née le 8 février 1888, ne manquait pas de passer pour le comble de l' anticonventionnalité , et qui plus est dans une ville de province comme Beauvais. Elevée au sein d'une famille unie et originale, Béatrice connut dès son plus jeune âge les amis artistes de ses parents, tels que le peintre Jean-Paul Laurens - on peut voir au Louvre son Excommunication de Robert le Pieux -, ou bien encore son parrain, Paul Baudry, à qui l'on doit le foyer de l'Opéra de Paris et le château de Chantilly. Son quotidien échappait définitivement à la banalité. A commencer par l'atelier de son père où elle se glissait furtivement, à la fois captivée et craintive. Amateur d'art et collectionneur invétéré dans l'esprit de la fin du xix e siècle, Jules Badin y rassemblait ses propres acquisitions, mais aussi de nombreux présents, car son rôle d'administrateur de la manufacture de tapisseries de Beauvais le mettait en contact avec le monde entier, de la Birmanie aux plus grandes cours européennes. Cette immense pièce, où trônait son chevalet, ressemblait à un véritable caravansérail, où une selle mongole côtoyait une Vierge gothique et un sabre de samouraï. « Des années après, ma mère me racontait qu'elle n'y entrait qu'en tremblant, se souvient Givenchy. Elle craignait de découvrir des intrus dissimulés dans les armures japonaises, mais bien sûr ne pouvait s'empêcher de s'y risquer ! Malheureusement, je n'ai jamais connu cette ambiance magique. A la mort de mon grand-père, en 1919, ses collections furent dispersées à jamais. Dix-huit camions partirent pour la salle des ventes, et le reste fut partagé entre ses héritiers. » Seules les photographies de l'époque nous donnent aujourd'hui un aperçu de l'éclectisme flamboyant de Jules Badin.
Après la disparition tragique de son premier fiancé dans un accident d'avion, Béatrice devint plus grave. La jeune femme éprouvait désormais le désir de donner une nouvelle orientation à son existence jusqu'alors si préservée. Elle révéla toute sa détermination à l'annonce de la Première Guerre mondiale, en devenant infirmière à l'hôpital Jeanne-Hachette de Beauvais, où son père l'accompagnait chaque matin en voiture à cheval. C'est là, dans une atmosphère de désolation et de mort, qu'elle fit la connaissance de Lucien de Givenchy, resté trois jours avec une jambe cassée immobilisé sous son cheval mort, avant de recevoir les premiers soins. Béatrice s'occupa personnellement du séduisant blessé, l'un des pionniers de l'aviation civile aux côtés de Guynemer. « Mes parents étaient très épris l'un de l'autre, déclare Givenchy. J'ai toujours pensé que les circonstances de leur rencontre, si romantiques, avaient donné une intensité particulière à leur couple. » Le mariage fut célébré en 1918 à « La Ferme des Roses », une propriété appartenant à l'un des oncles de Béatrice. Peu après, Lucien, enfin démobilisé, créa « l'Union des pilotes civils de France », afin de se consacrer exclusivement à sa passion, et ce malgré les réticences de son épouse. « Pour tous, tante Sissi avait épousé un héros, commente André Alavoine, cousin germain d'Hubert de Givenchy. Oncle Lucien, c'était l'escadrille des Cigognes, Guynemer... On était en pleine mythologie ! » Il y a peu à dire sur l'existence de ce jeune couple si bien assorti. Vivant entre Paris - ils habitèrent boulevard Saint-Germain puis rue Belliard - et Beauvais, Lucien et Béatrice de Givenchy aspiraient à la quiétude familiale, ainsi que l'ensemble de leurs contemporains en cette après-guerre. Leur premier fils, Jean-Claude, né le 5 mai 1925, suivit très vite les traces de son père. « A quatre ans, il m'emmenait déjà avec lui à Orly pour ses séances d'entraînement. Je n'ai jamais oublié ces heures ensemble. Quelle excitation ! Maman, qui se souvenait de la mort de son premier fiancé, était terrifiée, je m'en suis rendu compte beaucoup plus tard. Et pourtant, ces moments comptent parmi les plus heureux de mon existence et dès lors j'ai voulu devenir pilote. »
1927 vit la création du « couloir de Dantzig », la projection du Chanteur de jazz - premier film chantant -, le triomphe des Mousquetaires - Borotra, Brugnon, Cochet et Lacoste - à la coupe Davis, le premier vol transatlantique sans escale de Charles Lindbergh et... la naissance d'Hubert Taffin de Givenchy, à Beauvais, dans la maison de sa tante Aimée Alavoine, au numéro 24 de la rue Saint-Louis, le 20 février, un dimanche à midi. « " Mauvais signe, il sera paresseux toute sa vie ! " Des années plus tard, alors que je travaillais quinze heures par jour, ma mère et moi ne pouvions nous empêcher de sourire en repensant à cette prédiction ! »
Le couturier ne garde qu'une image imprécise de son père. Une longue silhouette en tenue de pilote, un avion miniature en bois créé pour Jean-Claude... et pour cause. Lucien de Givenchy est décédé en janvier 1930, emporté par la grippe espagnole, alors que son plus jeune fils n'avait pas encore trois ans. En fait, tous ses souvenirs de jeunesse sont liés aux divers membres de sa famille maternelle, auprès de qui Béatrice, jeune veuve avec deux garçons en bas âge, vint se réfugier définitivement peu après les obsèques. « Bien que privé de père, j'ai eu une enfance très heureuse, précise Hubert. Nous vivions dans la grande maison de ma tante Aimée, que je considérais comme ma seconde mère. »
Luttant entre sa tendance naturelle à l'affection et la discipline que son époux aurait imposée à leurs fils, Béatrice de Givenchy réussit pourtant à maintenir cet équilibre délicat. Interdiction de parler à table avant le dessert, bâton fixé dans le dos afin de se tenir droit, emploi du temps précis pour chaque étape de la journée, goût du travail bien fait... mais tendresse de tous les instants. « " Sissi est folle ! " s'indignaient ses proches lorsque l'été, en Bretagne, elle partait nager alors que nous la suivions comme des petits canards, dévoile Givenchy avec émotion. Sa passion pour nous ne connaissait aucune limite. Elle ne désirait que notre joie. " Regarde ", lui faisait-on remarquer en riant, " à force de les embrasser, tu leur enlèves la couleur des joues ! " Elle nous couvrait de baisers. »
Autre lien intense entre mère et fils, la religion. « Je suis protestant. J'ai reçu ce sens de la rigueur de ma mère, qui était très croyante, et je revendique cette exactitude. Faire son lit avant de quitter sa chambre le matin, ranger ses affaires, être ponctuel, se tenir correctement en société... Ces principes inculqués dès le plus jeune âge ne s'oublient pas. Ils sont un cadeau, pour soi-même et pour les autres, une vie entière. » Givenchy précise que la seule faveur jamais demandée par sa mère concerne la foi protestante. « " Promets-moi de ne jamais y renoncer ", m'implorait-elle alors que les siens se convertissaient au catholicisme. J'ai tenu parole, et je crois bien être actuellement le seul protestant de la famille. » Le couturier se félicite de ne pas avoir été élevé comme ces aristocrates sans autre ambition que de jouir du prestige de leur naissance. D'autant plus que lorsqu'il songe au passé, le bonheur domine sa mémoire. Le souvenir de cette mère lumineuse, attentionnée, désireuse de les rendre responsables de leur destin, et toujours si ludique, prête à se mettre au piano pour interpréter un de ses airs favoris, ne l'a jamais quitté. « Maman avait d'autant plus de mérite, tient à souligner Jean-Claude de Givenchy, que sa situation personnelle était douloureuse à plusieurs titres. Elle avait confié la gestion de son portefeuille à l'un de ses neveux mais difficile de faire des miracles avec le peu d'argent laissé par mon père. Selon l'expression consacrée, nous étions les parents pauvres de la tribu. Bien plus préoccupant, notre mère s'était gravement blessée à la jambe et avait dû être opérée d'urgence. Jusqu'à la fin de ses jours, elle ne put se déplacer sans prothèse. Néanmoins, nous ne l'avons jamais entendue se plaindre un seul instant. » Ce qui, ajouté au fardeau de son veuvage, donne toute la mesure de la force de caractère de cette femme qui, refusant l'idée de se remarier, partagea son existence entre ses fils et des œuvres caritatives. « Dieu merci, le soutien de son frère, dont elle était inséparable depuis l'enfance, fut un soulagement pour maman. Toujours disponible, il lui portait sans cesse secours, tant psychologiquement que financièrement. Oncle Jacques - qui était un saint - devint alors notre tuteur, accordant une vigilance extrême à notre éducation, rappelle le couturier. J'éprouvais une profonde tendresse pour lui et admirais particulièrement ses talents de peintre. »
Si Givenchy n'a pas connu Jules Badin, son grand-père, Marguerite, sa grand-mère, a tenu une place prépondérante dans son existence. Elle-même était la fille de Jules Diéterle qui fut l'un des décorateurs de théâtre et architectes d'intérieur les plus fameux - il avait à ce titre participé à la construction du château de Monte-Cristo, édifié pour Alexandre Dumas -, puis lié, lui aussi, son destin aux manufactures de Sèvres et de Beauvais avant de devenir président de l'Union centrale des arts décoratifs. Ajoutons que les amis de ses parents n'étaient autres que Louis-François Bertin, fondateur du Journal des débats - Ingres fit de lui un portrait célèbre -, le physicien et chimiste Henri Regnault, l'économiste et homme politique Léon Say, qui fut ministre des Finances à diverses reprises, sans oublier Camille Corot, un intime. « Peintre de bonne facture », selon les termes d'André Alavoine, cousin préféré des frères Givenchy, Marguerite privilégia pourtant l'équilibre de sa famille à toute possibilité de carrière. Femme généreuse et sensible, esprit libre, elle était adulée par les siens, à commencer par sa fille Béatrice. Un sentiment partagé de façon inconditionnelle par Hubert. « J'étais très proche de Maman-Guite , ainsi que nous l'appelions. A ma demande, elle racontait des histoires merveilleuses sur notre passé, de véritables contes de fées. » De toutes les nombreuses légendes familiales, le petit garçon aimait particulièrement l'évocation de son arrière-arrière-grand-père, Papa Séchan , décorateur d'opéra renommé sous Napoléon III, qui avait eu Juliette Drouet pour maîtresse avant de la présenter à Victor Hugo. Parmi les personnalités qu'elle se plaisait à faire revivre, Marguerite lui décrivait encore avec luxe de détails l'impératrice Eugénie en toilette d'apparat, si souvent admirée dans sa loge à l'Opéra, ou Camille Corot que Pierre-Adolphe Badin avait rencontré à Rome, en 1835. Très proches, les deux hommes se voyaient et s'écrivaient régulièrement, et le peintre aimait séjourner chez eux à Beauvais. Corot s'attacha durablement à la campagne beauvaisienne et rechercha l'inspiration au cours de longues marches avec le jeune fils de son hôte, Jules Badin, témoin privilégié et studieux, qui assista à la composition de L'Eglise de Marissel , un paysage que l'on peut redécouvrir au Louvre. Marguerite fut la première des « conteuses » si proches du couturier sa vie durant. Pour autant, la vie quotidienne avec elle n'était pas toujours des plus aisées. « Depuis la disparition de son époux, Maman Guite vivait avec nous rue Saint-Louis, commente André Alavoine. Avec l'âge, elle était devenue fragile et angoissée dès que la nuit tombait. Insomniaque, elle souffrait de terribles terreurs nocturnes et, à tour de rôle, l'un de ses petits-enfants dormait à ses côtés. La veilleuse allumée, elle chantonnait pendant des heures et relisait sans fin les lettres que son fils Jacques lui avait envoyées du front en 14-18. Elle ne s'assoupissait qu'au matin, lorsque la maisonnée se réveillait. C'était saisissant, et j'imagine qu'Hubert, plus sensible que les autres, devait être particulièrement impressionné. »
« Beauvais, c'était une famille nombreuse, de grandes réunions animées, chacun chantait ou jouait d'un instrument... » Hubert de Givenchy fut particulièrement proche de sa tante Aimée et de ses dix enfants. Les Alavoine, très fortunés, possédaient depuis plusieurs générations l'usine à gaz de la ville, ainsi qu'une vaste propriété avec courts de tennis et golf, lieu de bien des retrouvailles. Les cousins, qui avaient de nombreux terrains de jeux, s'amusaient beaucoup ensemble et aimaient partir en pèlerinage dans le jardin de la manufacture, sur la tombe d'Oudry, découverte par leur grand-père en débroussaillant, et près de la table en pierre où Louis XIV s'était assis lors d'une visite. Le jeune Hubert prenait surtout plaisir à rejoindre sa marraine, la douce Eliane Alavoine, qui avait un jardin regorgeant de pivoines, de delphiniums, de petits pois et de rosiers grimpants. Le jeune garçon adorait y ramasser des groseilles à maquereau avant de disputer une partie de tennis. « Mon premier souvenir de jardin... je ne l'ai jamais oublié », avoue-t-il aujourd'hui, nostalgique. Dans Impressions et Paysages , Garcia Lorca n'a-t-il pas écrit qu'« un jardin, c'est quelque chose qui vous étreint avec amour, c'est une paisible amphore de mélancolies » ?
Autre joie, les fêtes de l'Assaut, organisées en l'honneur de Jeanne Hachette, l'héroïne locale qui, en 1472, avait contribué à repousser les troupes de Charles le Téméraire en assénant un coup de hache au porte-étendard bourguignon. Depuis lors, chaque dernier dimanche de juin, la population rendit hommage à son courage. Rues agrémentées de drapeaux rouge et blanc, les couleurs de la ville, trompettes des hérauts d'armes, femmes de la haute société beauvaisienne coiffées de hennins, bailli, canonniers, apothicaires, drapiers, leurs ciseaux d'argent en main, soyeux-passementiers, huchiers-bahutiers, lanterniers... autant d'images impérissables. « Participer à cet événement était un honneur, déclare André Alavoine, et je me souviens encore de tante Sissi, accompagnée de ses pages, Jean-Claude et Hubert. J'ai conservé des documents très attachants. »
Mais, la joie suprême de sa prime jeunesse, le couturier la doit à sa grand-mère. « A l'époque, nous n'allions pas au cinéma, alors, si j'avais été sage, Maman Guite ouvrait les vastes placards où elle conservait précieusement les collections de costumes de mon grand-père. D'un baluchon surgissait un sari brodé ou un uniforme du Premier Empire, d'un autre une coiffe bretonne en dentelle, se souvient-il. J'exultais, et caresser ces tissus, reconnaître les différentes textures m'enchantaient déjà. Inutile de dire que les autres trouvaient mes goûts bizarres, sauf Maman Guite et ma mère. » A l'exception de ces récompenses , les effets rassemblés par Jules Badin n'étaient sortis que deux fois par an, afin de les aérer tout en renouvelant les réserves de naphtaline. Une fois étalés sur la pelouse, chacun était libre de se déguiser avant de poser pour une photographie avec Marguerite. « Enfin, conclut André Alavoine, ces tenues étaient également tirées de leur housse pour les bals costumés donnés à la maison. Seuls les adultes étaient invités, et les enfants, à commencer par Hubert, s'installaient en haut de l'escalier pour admirer le spectacle sans être vus. »
De sa scolarité au lycée Félix-Faure, le couturier ne garde aucun plaisir particulier. « Je n'étais pas un élève très brillant, sauf en histoire - j'aimais déjà passionnément l'architecture -, et en dessin, ma matière de prédilection. Après avoir découvert dans les magazines le travail de l'illustrateur espagnol Fernando Bosc, j'ai été si fasciné par ses silhouettes sophistiquées que, pendant les cours, je couvrais mes cahiers d'esquisses, essayant d'imiter son coup de crayon. Mes professeurs finissaient toujours par les confisquer mais rien n'aurait pu m'empêcher de continuer, c'était plus fort que moi. » Allié à sa prédilection pour les tissus, ce goût du croquis de mode joua un rôle déterminant dans sa vocation de couturier, ainsi que les attitudes des femmes de son entourage. Maman Guite, assise le matin dans son fauteuil crapaud Directoire alors que sa femme de chambre laçait ses bottines... Béatrice qui, en dépit de revenus modestes, s'habillait à la perfection, à tel point que Jacqueline Janet, une amie de la famille, la décrit comme « une marquise du xviii e siècle, pâle, fragile, soignée »... mais aussi, plus simplement, les patrons Marie-Claire de ses cousines, qu'il accompagnait au magasin Gamet où elles choisissaient leurs coupons, avant de suivre attentivement la confection de leurs dernières toilettes... L'entourage masculin du jeune Hubert était moins compréhensif. « Nous avions des préoccupations opposées, constate Jean-Claude de Givenchy, ce qui fait que nous étions peu complices. A l'inverse, plus le temps passait, plus Hubert devenait proche de notre mère. Je reconnais qu'au milieu des années trente, cela paraissait étrange de voir son petit frère en train d'habiller les poupées de nos cousines. J'avais des jeux plus guerriers. » Leur cousin André Alavoine est encore plus précis. « Beaucoup étaient contrariés de le voir dessiner des vêtements féminins à longueur de journée. " Fais comme ton grand-père, peins plutôt des paysages ! " Combien de fois Hubert n'a-t-il pas entendu cette phrase ? Il lui a fallu beaucoup de courage pour s'affirmer. »
Dans cette paisible vie de province, où aucun bouleversement particulier ne venait apporter de fausse note, le départ pour les vacances d'été, en Bretagne, était un événement. La famille au grand complet rejoignait Kermaria, la propriété des Alavoine, située à Tréboule, sur la baie de Douarnenez. Trois mois d'évasion. Un parfum de Bibliothèque Rose. « Quel périple ! Plusieurs compartiments étaient loués pour le voyage de nuit, se souvient André Alavoine, et les plus jeunes, très excités, dormaient dans les filets à bagages. Nous nous disputions cet honneur, alors que Maman Guite, qui ne quittait pas sa paire de gants, par peur des microbes et de la poussière, tentait de calmer les esprits. » Une fois sur place, une procession de voitures les attendait à la gare, et dès leur arrivée, les enfants partaient pêcher la crevette sans perdre une minute. Les frères Givenchy rayonnent dès qu'ils évoquent ces instants. « Kermaria restera à jamais synonyme d'insouciance, affirme Jean-Claude. Entre juillet et septembre, nous étions une trentaine à table et j'entends encore nos éclats de rire. » Le déchirement du retour prenait fin dès que les cousins retrouvaient la maison de Beauvais. « Nous nous précipitions dans les salons recouverts de housses et nous jouions tous ensemble aux fantômes, raconte André Alavoine. La vie reprenait calmement son cours. »
Cependant, aux yeux de Givenchy, rien ne comptait plus que les excursions régulières à Paris avec sa mère. « Sachant combien j'aimais la mode, elle m'emmenait partout, dans les magasins ou faire les vitrines des couturiers. C'est ainsi que je suis venu une fois chez Raphaël, avenue George-V, dans l'immeuble même où je devais installer mes ateliers à partir de 1959. Mais mon plus beau souvenir reste la façade de Robert Piguet, au rond-point des Champs-Elysées. Quoi de plus chic sur terre ! Je me souviens encore m'être exclamé, tandis que nous passions devant en autobus : " Comme ce serait merveilleux d'avoir une maison de couture à cet endroit-là ! " J'ignorais que j'y travaillerais un jour. » De retour à Beauvais, le jeune Hubert, alors âgé de neuf ans, construisit une maquette reproduisant des salons de haute couture - « synthèse de mes deux passions, la mode et l'architecture » -, au milieu desquels évoluaient des robes créées par lui pour une femme imaginaire. « Cela aurait pu être l'épouse d'Albert Lebrun, alors président de la République. La presse commentait à longueur de pages la somptueuse garde-robe qu'elle emportait lors de ses voyages officiels. J'étais subjugué. Bien sûr, mon logo était givenchy, rond-point des champs-élysées ! » Le couturier reconnaît souvent l'influence déterminante de sa mère sur son avenir. « J'admirais tant son allure, ce sentiment a contribué à éveiller ma vocation. » Devenus inséparables, car se comprenant mutuellement mieux que personne, elle lui enseigna sa propre philosophie de l'élégance. « Tu peux te rendre n'importe où dans le monde avec des mains et des chaussures impeccables. Ne l'oublie jamais. » Il va sans dire que Béatrice appliquait ces préceptes à ses deux fils. « Elle se sacrifiait pour nous. Souliers, gants... rien ne nous était refusé. Combien de fois ne lui a-t-on pas reproché ces dépenses trop élevées par rapport à ses revenus ? »
Au fil des mois, Givenchy consacra de plus en plus de temps à étudier croquis et photographies dans les revues féminines. A partir de 1937, son attention fut sans cesse retenue par un même nom, Cristobal Balenciaga. « Il venait, en août, de présenter sa première collection parisienne. Quel choc ! La pureté des lignes, la force des volumes... à chaque fois que je m'attardais longuement devant une nouvelle robe, elle portait sa griffe. Là encore, pouvais-je imaginer qu'un jour, il deviendrait mon meilleur ami. Ma vie a été jalonnée de signes. »
1937 demeure une année apothéose dans la mémoire d'Hubert de Givenchy. Le 24 mai, fut inaugurée à Paris l'Exposition universelle des arts et techniques. Point d'orgue pour le jeune garçon, les huit sites consacrés à la mode. Créé par Aillaud et Kohlmann, le pavillon de la haute couture, placé sous la présidence de Jeanne Lanvin, regroupait trente des plus illustres maisons de couture. « Je ne savais plus où donner de la tête ! Lelong, Molyneux, Chanel, Mainbocher... Leurs créations, délicatement mises en valeur sur les mannequins en plâtre du sculpteur Couturier, me donnaient des frissons de plaisir. J'ai surtout apprécié les extravagances de Schiaparelli et les drapés grecs d'Alix, future madame Grès. Cette nouvelle expérience n'a fait que confirmer ma vocation. » Parmi les nombreuses personnalités présentes, Givenchy a-t-il croisé, sans même s'en rendre compte, mademoiselle Chanel et le peintre Bérard, dont il avait si souvent admiré le talent dans les magazines, et qui allaient, eux aussi, jouer un rôle important dans sa vie ? « On ne revit jamais Gabrielle plus jolie qu'un soir à l'Expo au bras de Christian Bérard, écrit Edmonde Charles-Roux. Sa robe était si légère que l'on se demandait ce qui, autour des hanches de Gabrielle, faisait cette écume pâle, ce nuage de fleurs. C'était l'un de ses secrets, la légèreté 4. » Plus gravement, cette manifestation reflétait surtout la dégradation de la situation politique internationale. Le pavillon soviétique, avec ses tracteurs dernier cri et ses ouvriers modèles en uniformes de comédie musicale, comme pour mieux faire oublier la sauvagerie des purges staliniennes... Le pavillon espagnol, où Picasso présentait son Guernica, en hommage aux victimes de la guerre civile... Le pavillon nazi et ses croix gammées, où l'on vendait l'effigie d'Adolf Hitler sous forme de carte postale... « J'avais dix ans, et venant d'un univers très préservé, je ne mesurais pas la gravité de la situation. Pour moi, l'Allemagne était avant tout représentée par la beauté des statues d'Arno Breker ! Bien sûr, il y avait des rumeurs inquiétantes. On disait par exemple que les visiteurs qui se rendraient dans le pavillon soviétique seraient victimes d'un mystérieux attentat. Par prudence, maman préféra nous emmener savourer une quiche au pavillon de l'Alsace. »
Lorsque la Seconde Guerre mondiale fut déclarée, le 3 septembre 1939, Givenchy était âgé de douze ans. « Comme tout le monde ou presque, nos proches pensaient que cette situation ne durerait que huit jours. Par ailleurs, la ligne Maginot était censée nous protéger, nous rendre invulnérables ! » Les Français, optimistes, chantaient alors : « Nous irons pendre notre linge sur la ligne Siegfried... » Mais, peu après l'invasion de la Hollande, de la Belgique et du Luxembourg par les troupes allemandes, de nombreux réfugiés, poursuivis dans leur fuite par l'aviation nazie, ne tardèrent pas à affluer sur Beauvais. Automobiles, voitures à cheval, tracteurs, bicyclettes... la confusion qui régnait dans les rues virait au chaos. « Quel cauchemar, se souvient Givenchy. Maman avait repris son poste d'infirmière à l'hôpital Jeanne-Hachette, où l'on opérait jour et nuit. Nous ne faisions plus que l'apercevoir entre deux gardes. Etant scouts, mon frère et moi participions activement à l'accueil des nouveaux arrivants, à la mairie. Il fallait distribuer de la soupe, préparée dans de grandes bassines en cuivre, et surtout allonger les malades - parmi lesquels se trouvaient des bébés et des vieillards, plus démunis que jamais -, leur apporter un mot de réconfort. Nous entendions des récits effrayants. J'étais d'autant plus terrifié que nous étions seuls, l'essentiel de la famille étant déjà partie pour la Bretagne. » Selon son cousin André Alavoine, la ville entière était devenue « un immense hôpital militaire, comme en 1918. Ecoles, collèges et lycées furent transformés en auxiliaires de santé militaire. D'immenses croix rouges couvraient leurs toits pour signaler à l'ennemi le rôle humanitaire de Beauvais dans cette guerre. »
Alors que ses concitoyens prenaient à leur tour le chemin de l'exode, Béatrice refusa d'abandonner les blessés à leur sort ; elle ne consentit à s'éloigner qu'à l'annonce officielle du déplacement de son unité à Concarneau. « On se serait cru dans une version moderne d' Autant en emporte le vent. Nous avons pris tous les trois le dernier train quittant Beauvais, dans une atmosphère de panique indescriptible, car l'ennemi arrivait, raconte Givenchy. Maman était en tenue d'infirmière et nous avons laissé tous nos biens derrière nous. »
Après un arrêt bref chez des amis à Paris, Béatrice confia ses enfants à sa sœur Aimée, avant de rejoindre son groupe. « Quel déchirement de la voir partir. Elle voulait que nous restions à Kermaria, et j'ai vécu des semaines d'occupation allemande sans nouvelles de notre mère. Entre-temps, nous avons appris avec effarement que Beauvais avait brûlé pendant dix-huit jours consécutifs. » En effet, les Français ayant, soi-disant, bombardé Fribourg, les stukas attaquèrent, dès le 5 juin 1940, la ville-hôpital placée sous la protection de la Croix-Rouge. Bombes incendiaires et torpilles ravagèrent ce joyau de l'architecture médiévale, où le bois dominait, ce qui permit aux flammes de se propager partout en quelques heures. « Mais la destruction par l'aviation ne leur a pas suffi, s'indigne André Alavoine. Le 9 juin, torches à la main, les soldats allemands réactivèrent les foyers d'incendie. » N'y tenant plus, Hubert - alors seulement âgé de treize ans - tint à constater par lui-même l'ampleur du désastre, et repartit en camion avec Oncle Jean , l'époux de sa marraine. « Un amas de ruines. Quelle désolation... Par miracle, la maison des Alavoine, ainsi que quelques rares édifices, comme la cathédrale, avaient échappé au désastre. » Autre tragédie, plus intime, le décès de Maman Guite en 1940, à Kermaria. Givenchy, qui souffrait déjà cruellement d'être séparé de Béatrice, perdait celle qui avait enchanté son enfance. Une leçon de maturité en accéléré.
A partir de 1943, Béatrice s'installa avec ses fils auprès d'une nièce, dans la proche banlieue parisienne. Hubert reprit alors ses études dans la capitale, au collège Montalembert, mais sans grande conviction. A seize ans, il ne rêvait que de haute couture, et la perspective de rester enfermé dans une salle de classe jusqu'au baccalauréat ne le ravissait guère. Sa mère accepta enfin de le voir renoncer à un futur universitaire, mais à une seule condition... qu'il devînt, ne serait-ce qu'un temps, clerc de notaire afin de perfectionner son droit. Durant une très courte période, l'adolescent travailla donc pour l'étude Chardon. « Quel ennui, déclare-t-il en souriant de soulagement. J'allais au Palais de Justice, je classais des piles de dossiers poussiéreux... »
Le S.T.O. mit fin à sa brève carrière de juriste. Pour y échapper, Givenchy, qui mesurait déjà deux mètres de haut et passait pour plus âgé, fut envoyé chez des amis - les Bernolin -, en Normandie, à côté de Verneuil, afin de travailler dans une fromagerie. « Au moment de la Libération, le quotidien dans cette région devint dramatique. Les villages étaient successivement occupés par les Allemands, qui fusillaient les habitants au hasard, et les Américains. Sans même parler des règlements de comptes personnels, et des femmes rasées, avec des croix gammées peintes sur le crâne. La brutalité ne connaissait plus de limites. Je n'oublierai jamais ces images terribles. On disait aussi que Paris allait être détruit. Maman, toujours infatigable, était restée là-bas afin d'aider le Secours national. » Jean-Claude ayant rejoint la Résistance, Hubert, angoissé à l'idée de la savoir seule dans un climat aussi mortifère, vint la chercher de force, en camion. « Non sans peine, je l'ai convaincue de me suivre, avec les deux chats siamois. Après l'avoir installée chez des paysans normands, je suis tranquillement retourné pointer à la fromagerie. Nous avons passé quelques semaines plus ou moins tranquilles, non loin du peintre Vlaminck et de ses filles, nos voisins. »
Une fois la capitale libérée, Béatrice et son fils cadet retrouvèrent le domicile de leur parente, à Bécon-les-Bruyères. Pour la première fois depuis des mois, ils eurent également des nouvelles de Jean-Claude. « Trop jeune pour m'engager dans la division Leclerc, et inapte physiquement à piloter un avion, mon rêve d'enfant, j'ai été engagé par le ministère de l'Air comme reporter-photographe, relate ce dernier. En novembre 1944, j'ai raccompagné des soldats blessés aux U.S.A., tout en couvrant l'événement pour l'armée, puis une fois libéré de mes obligations militaires, j'ai exercé la même fonction pour une société de transports aériens, d'abord en France, puis au quartier général de Wiesbaden. C'est là que, très romantiquement, j'ai enlevé ma première femme, Patricia, fille d'un colonel américain. Nous avons fui l'Allemagne pour New York. A peine retrouvais-je maman et Hubert, que je repartais déjà. » Rassurée sur le sort de « l'aventurier de la famille », comme il se définit lui-même avec humour, Béatrice put se concentrer sur un autre sujet crucial, l'avenir de son fils Hubert.
« Pas question d'un retour à l'étude Chardon. J'étais farouchement décidé à devenir couturier, surtout après avoir vécu tant d'horreurs. » Ce choix provoqua une tempête dans leur entourage, la mode et le cinéma étant des carrières inenvisageables dans son milieu, si artistique fût-il. « La famille pensait à l'époque que devenir peintre était une chose - un noble but -, créer des robes en était une autre, résume André Alavoine, réservée à des gens douteux. » De plus, Jacques Badin, son tuteur, pensait qu'il s'agissait d'un « métier de crève-la-faim ». Se sentant responsable de l'adolescent, il tenta de le raisonner, lui répétant sans cesse : « Ton père ne l'aurait jamais accepté ! Lucien aurait préféré te tuer ! » Nullement impressionné par tant de violence, Givenchy avoue aujourd'hui que seul le verdict de sa mère importait réellement. Il n'avait alors que dix-sept ans. « Nous avons eu une longue conversation. Maman, qui avait le clan contre elle, m'a dit : " Si tu ne regrettes rien fais-le, mais fais-le bien. Je serai toujours là pour t'encourager et te soutenir. " Ce qu'elle fit, et ce ne fut guère facile alors que j'étais critiqué de toutes parts, y compris par mon frère, qui, au début, ne trouvait pas mes aspirations très dignes. » Béatrice de Givenchy avait accepté qu'Hubert n'ait pas un destin ordinaire. L'obliger à renoncer à sa passion, à perdre sa propre estime, aurait été supprimer la lumière de l'existence de son fils.
Fort du consentement de sa mère, Givenchy se rendit avenue George-V, chez Cristobal Balenciaga - « Mon idole, la référence absolue depuis mes dix ans » -, une série de croquis sous le bras. Peine perdue. Mademoiselle Renée, sa directrice-dragon, protégeait la tranquillité du Maître qui ne recevait jamais personne, a fortiori un inconnu. Le salut vint d'une amie de Beauvais, Jacqueline Janet. Sa famille possédait Voisinlieu , une propriété où les cousins venaient s'amuser l'été. « Jacqueline était non seulement ravissante mais résolument avant-garde , se moquant de ce que pouvaient penser les autres. Je l'adorais, commente-t-il. Grâce à elle, j'ai vu et touché mes premières robes haute couture. Ce n'était pas à Beauvais que je pouvais admirer des vêtements aussi raffinés ! Quand nous venions retrouver ses frères pour jouer dans le parc, je demandais toujours à la voir. Si Jacqueline était là, elle acceptait de me montrer sa nouvelle garde-robe. Il y avait comme un mystère autour d'elle. Paris, les soirées, et jusqu'à ses flacons de parfum - Mitsouko de Guerlain -, qu'elle m'offrait une fois vides et que je collectionnais amoureusement... » Aujourd'hui encore sa protectrice évoque l'adolescent avec émotion. « Hubert, si différent, si sensible, avec le physique d'un Prince Charmant, passait des heures avec moi. Je m'habillais alors chez Jacques Fath, et il pouvait consacrer un après-midi entier à dessiner robes et chapeaux. A douze ou treize ans, il avait déjà un talent fou. » Dès qu'elle apprit sa résolution de devenir couturier, et le non-recevoir de la maison Balenciaga, Jacqueline Janet décida de contacter Fath. « Jacques était un intime, je lui ai immédiatement téléphoné afin d'organiser un rendez-vous avec Hubert. Une date fut très vite fixée, se rappelle-t-elle. Croyez-moi, je n'ai eu aucun mérite. Tôt ou tard, quelqu'un aurait réalisé la qualité exceptionnelle de ses dons. Question de logique. » Hubert de Givenchy n'a jamais oublié son soutien. « Elle a été ma bonne fée, déclare-t-il avec reconnaissance. Sans Jacqueline, ma vie aurait été certainement très différente. »



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