JEAN-NOËL
LIAUT
HUBERT DE GIVENCHY
ENTRE VIES ET LEGENDES
biographie
Jean-Noël Liaut est l'auteur d'une
biographie de Natalie Paley (1996) et d'un
ouvrage illustré sur le thème de
la mode, Modèles et mannequins
(1994). Pour cette nouvelle biographie, il a
travaillé étroitement avec Hubert
de Givenchy.
I
Album de famille
es
curs chaleureux valent plus que les
diadèmes. » Cet aphorisme du
poète Alfred Tennyson aurait pu être
la devise de Béatrice de Givenchy en
matière d'éducation. « Ma
mère a toujours refusé de porter son
titre de marquise, se rappelle le couturier. Elle
nous répétait souvent que les seuls
mérites d'un être humain
découlent de ses propres agissements et non
pas de ceux d'un ancêtre. A ses yeux, la
tendresse et le dévouement envers les autres
étaient primordiaux, ainsi que le fait de se
réaliser par soi-même. Les quartiers
de noblesse importaient peu, et d'ailleurs nous ne
parlions jamais de notre lignage. J'avais confiance
en elle car sa vie était à l'image de
ses principes. » Les cyniques, et ils
pullulent, railleront tant de vertueuse modestie.
Néanmoins, les divers témoignages
corroborent les souvenirs de l'artiste.
Héroïsme, naïveté ou simple
bon sens ? Au vu des résultats
ultérieurs, ces exigences au parfum
d'honneur suranné furent pour le moins
salutaires. Et pourtant, Hubert de Givenchy aurait
eu toutes les raisons du monde d'être fier de
sa généalogie.
*
Les Taffin de Givenchy - « un
nom-à-chasser-à-courre »
1, comme l'écrivit le romancier
François-Olivier Rousseau -, sont
d'extraction à la fois française et
italienne. Originaires d'Artois - Givenchy-le-Noble
est un village proche d'Arras -, ils descendent
d'une très ancienne maison
vénitienne, les Taffini. Dans Les Rois
maudits 2, Maurice Druon
évoque dès le xiv e
siècle un « Sire de Givenchy »,
membre d'un groupe de barons en révolte
contre Mahaut de Bourgogne, comtesse-pair d'Artois,
dont la fille Jeanne épousa Philippe de
Poitiers, futur Philippe V. Selon une autre piste,
les Givenchy auraient été anoblis
sous Henri IV pour avoir découvert les mines
de charbon d'Anzin dans le Pas-de-Calais, l'un des
fleurons du bassin houiller du Nord, et
propriété familiale jusqu'à
leur nationalisation en 1945. Cependant, la source
officielle n'est autre que le très
incorruptible Dictionnaire de la noblesse
française 3, véritable
bible en la matière. Il nous apprend que les
Taffin de Givenchy - dont les armoiries sont de
gueules au pairle d'hermines - ont
été anoblis par Louis XIV le 20
août 1713, par Charge de Secrétaire du
Roi, tous les éléments mâles
ayant automatiquement le titre de marquis. Le
père du couturier, Lucien de Givenchy,
né le 8 novembre 1888, ne faisait pas
exception à cette règle.
Son épouse, née Béatrice Badin
de Châtel-Censoir, appartenait à la
noblesse d'Empire de l'Yonne. Issue d'une famille
d'artistes, elle approuvait le choix de son
aïeul Pierre-Adolphe - peintre ayant eu son
heure de gloire mais surtout administrateur des
manufactures des Gobelins et de Beauvais - de
renoncer à l'usage de leur particule. Les
hommes du clan s'imposèrent par leur seul
talent sous le simple nom de Badin. Citons
l'exemple de son fils Jules, grand-père
d'Hubert de Givenchy qui, après avoir
été l'un des plus brillants
élèves de Cabanel et de Baudry
à l'école des Beaux-Arts de Paris,
devint à son tour un peintre de renom avant
de prendre, lui aussi, la direction des deux
manufactures citées. Il créa à
Beauvais, où il demeura en poste pendant
plus de trente ans, ce qui a été
baptisé « le Musée Badin »
où, pour la première fois, furent
réunis et préservés les plus
précieux modèles de tapisseries
signés Oudry ou Boucher. Ne
négligeant pas pour autant palettes et
pinceaux, l'insatiable Jules Badin, qui fut
très influencé par son ami Camille
Corot, n'aimait rien tant que faire poser sa
progéniture - Emilie, Pierre, Aimée,
Edmée, Jacques et Béatrice -, dans
des tenues aussi variées que des
vêtements d'enfants remontant au règne
d'Henri III ou des costumes folkloriques en
provenance des cinq continents, appartenant tous
à ses collections personnelles. Comme son
petit-fils Hubert, bien des décennies plus
tard, il avait toujours un carnet de croquis
à portée de main. Mais loin de se
limiter au seul portrait d'agrément, Jules
Badin mit également son art au service de
ses convictions politiques et sociales. Ainsi,
indigné par l'affaire Dreyfus, il transforma
sa fille Aimée en allégorie de la
justice bafouée par les
autorités.
« Dès l'enfance, ma mère fut
rebaptisée Sissi par ses proches, se
souvient Givenchy. Non seulement sa beauté
rappelait celle de l'impératrice, mais de
plus elle était libre et excentrique. On ne
pouvait rien lui refuser. Sa chèvre
Pomponette avait même le droit de la suivre
dans la maison. Toujours entourée de ses
animaux, maman montait à cheval et adorait
l'escrime ainsi que la natation. » Ce qui,
pour une femme née le 8 février 1888,
ne manquait pas de passer pour le comble de l'
anticonventionnalité , et qui plus est
dans une ville de province comme Beauvais.
Elevée au sein d'une famille unie et
originale, Béatrice connut dès son
plus jeune âge les amis artistes de ses
parents, tels que le peintre Jean-Paul Laurens - on
peut voir au Louvre son Excommunication de
Robert le Pieux -, ou bien encore son parrain,
Paul Baudry, à qui l'on doit le foyer de
l'Opéra de Paris et le château de
Chantilly. Son quotidien échappait
définitivement à la banalité.
A commencer par l'atelier de son père
où elle se glissait furtivement, à la
fois captivée et craintive. Amateur d'art et
collectionneur invétéré dans
l'esprit de la fin du xix e
siècle, Jules Badin y rassemblait ses
propres acquisitions, mais aussi de nombreux
présents, car son rôle
d'administrateur de la manufacture de tapisseries
de Beauvais le mettait en contact avec le monde
entier, de la Birmanie aux plus grandes cours
européennes. Cette immense pièce,
où trônait son chevalet, ressemblait
à un véritable caravansérail,
où une selle mongole côtoyait une
Vierge gothique et un sabre de samouraï.
« Des années après, ma
mère me racontait qu'elle n'y entrait qu'en
tremblant, se souvient Givenchy. Elle craignait de
découvrir des intrus dissimulés dans
les armures japonaises, mais bien sûr ne
pouvait s'empêcher de s'y risquer !
Malheureusement, je n'ai jamais connu cette
ambiance magique. A la mort de mon
grand-père, en 1919, ses collections furent
dispersées à jamais. Dix-huit camions
partirent pour la salle des ventes, et le reste fut
partagé entre ses héritiers. »
Seules les photographies de l'époque nous
donnent aujourd'hui un aperçu de
l'éclectisme flamboyant de Jules Badin.
Après la disparition tragique de son premier
fiancé dans un accident d'avion,
Béatrice devint plus grave. La jeune femme
éprouvait désormais le désir
de donner une nouvelle orientation à son
existence jusqu'alors si préservée.
Elle révéla toute sa
détermination à l'annonce de la
Première Guerre mondiale, en devenant
infirmière à l'hôpital
Jeanne-Hachette de Beauvais, où son
père l'accompagnait chaque matin en voiture
à cheval. C'est là, dans une
atmosphère de désolation et de mort,
qu'elle fit la connaissance de Lucien de Givenchy,
resté trois jours avec une jambe
cassée immobilisé sous son cheval
mort, avant de recevoir les premiers soins.
Béatrice s'occupa personnellement du
séduisant blessé, l'un des pionniers
de l'aviation civile aux côtés de
Guynemer. « Mes parents étaient
très épris l'un de l'autre,
déclare Givenchy. J'ai toujours pensé
que les circonstances de leur rencontre, si
romantiques, avaient donné une
intensité particulière à leur
couple. » Le mariage fut
célébré en 1918 à
« La Ferme des Roses », une
propriété appartenant à l'un
des oncles de Béatrice. Peu après,
Lucien, enfin démobilisé, créa
« l'Union des pilotes civils de France »,
afin de se consacrer exclusivement à sa
passion, et ce malgré les réticences
de son épouse. « Pour tous, tante Sissi
avait épousé un héros,
commente André Alavoine, cousin germain
d'Hubert de Givenchy. Oncle Lucien, c'était
l'escadrille des Cigognes, Guynemer... On
était en pleine mythologie ! » Il y a
peu à dire sur l'existence de ce jeune
couple si bien assorti. Vivant entre Paris - ils
habitèrent boulevard Saint-Germain puis rue
Belliard - et Beauvais, Lucien et Béatrice
de Givenchy aspiraient à la quiétude
familiale, ainsi que l'ensemble de leurs
contemporains en cette après-guerre. Leur
premier fils, Jean-Claude, né le 5 mai 1925,
suivit très vite les traces de son
père. « A quatre ans, il m'emmenait
déjà avec lui à Orly pour ses
séances d'entraînement. Je n'ai jamais
oublié ces heures ensemble. Quelle
excitation ! Maman, qui se souvenait de la mort de
son premier fiancé, était
terrifiée, je m'en suis rendu compte
beaucoup plus tard. Et pourtant, ces moments
comptent parmi les plus heureux de mon existence et
dès lors j'ai voulu devenir pilote.
»
1927 vit la création du « couloir de
Dantzig », la projection du Chanteur de
jazz - premier film chantant -, le triomphe des
Mousquetaires - Borotra, Brugnon, Cochet et Lacoste
- à la coupe Davis, le premier vol
transatlantique sans escale de Charles Lindbergh
et... la naissance d'Hubert Taffin de Givenchy,
à Beauvais, dans la maison de sa tante
Aimée Alavoine, au numéro 24 de la
rue Saint-Louis, le 20 février, un dimanche
à midi. « " Mauvais signe, il sera
paresseux toute sa vie ! " Des années plus
tard, alors que je travaillais quinze heures par
jour, ma mère et moi ne pouvions nous
empêcher de sourire en repensant à
cette prédiction ! »
Le couturier ne garde qu'une image imprécise
de son père. Une longue silhouette en tenue
de pilote, un avion miniature en bois
créé pour Jean-Claude... et pour
cause. Lucien de Givenchy est
décédé en janvier 1930,
emporté par la grippe espagnole, alors que
son plus jeune fils n'avait pas encore trois ans.
En fait, tous ses souvenirs de jeunesse sont
liés aux divers membres de sa famille
maternelle, auprès de qui Béatrice,
jeune veuve avec deux garçons en bas
âge, vint se réfugier
définitivement peu après les
obsèques. « Bien que privé de
père, j'ai eu une enfance très
heureuse, précise Hubert. Nous vivions dans
la grande maison de ma tante Aimée, que je
considérais comme ma seconde mère.
»
Luttant entre sa tendance naturelle à
l'affection et la discipline que son époux
aurait imposée à leurs fils,
Béatrice de Givenchy réussit pourtant
à maintenir cet équilibre
délicat. Interdiction de parler à
table avant le dessert, bâton fixé
dans le dos afin de se tenir droit, emploi du temps
précis pour chaque étape de la
journée, goût du travail bien fait...
mais tendresse de tous les instants. « " Sissi
est folle ! " s'indignaient ses proches lorsque
l'été, en Bretagne, elle partait
nager alors que nous la suivions comme des petits
canards, dévoile Givenchy avec
émotion. Sa passion pour nous ne connaissait
aucune limite. Elle ne désirait que notre
joie. " Regarde ", lui faisait-on remarquer en
riant, " à force de les embrasser, tu leur
enlèves la couleur des joues ! " Elle nous
couvrait de baisers. »
Autre lien intense entre mère et fils, la
religion. « Je suis protestant. J'ai
reçu ce sens de la rigueur de ma
mère, qui était très croyante,
et je revendique cette exactitude. Faire son lit
avant de quitter sa chambre le matin, ranger ses
affaires, être ponctuel, se tenir
correctement en société... Ces
principes inculqués dès le plus jeune
âge ne s'oublient pas. Ils sont un cadeau,
pour soi-même et pour les autres, une vie
entière. » Givenchy précise que
la seule faveur jamais demandée par sa
mère concerne la foi protestante. « "
Promets-moi de ne jamais y renoncer ",
m'implorait-elle alors que les siens se
convertissaient au catholicisme. J'ai tenu parole,
et je crois bien être actuellement le seul
protestant de la famille. » Le couturier se
félicite de ne pas avoir été
élevé comme ces aristocrates sans
autre ambition que de jouir du prestige de leur
naissance. D'autant plus que lorsqu'il songe au
passé, le bonheur domine sa mémoire.
Le souvenir de cette mère lumineuse,
attentionnée, désireuse de les rendre
responsables de leur destin, et toujours si
ludique, prête à se mettre au piano
pour interpréter un de ses airs favoris, ne
l'a jamais quitté. « Maman avait
d'autant plus de mérite, tient à
souligner Jean-Claude de Givenchy, que sa situation
personnelle était douloureuse à
plusieurs titres. Elle avait confié la
gestion de son portefeuille à l'un de ses
neveux mais difficile de faire des miracles avec le
peu d'argent laissé par mon père.
Selon l'expression consacrée, nous
étions les parents pauvres de la tribu. Bien
plus préoccupant, notre mère
s'était gravement blessée à la
jambe et avait dû être
opérée d'urgence. Jusqu'à la
fin de ses jours, elle ne put se déplacer
sans prothèse. Néanmoins, nous ne
l'avons jamais entendue se plaindre un seul
instant. » Ce qui, ajouté au fardeau de
son veuvage, donne toute la mesure de la force de
caractère de cette femme qui, refusant
l'idée de se remarier, partagea son
existence entre ses fils et des uvres
caritatives. « Dieu merci, le soutien de son
frère, dont elle était
inséparable depuis l'enfance, fut un
soulagement pour maman. Toujours disponible, il lui
portait sans cesse secours, tant psychologiquement
que financièrement. Oncle Jacques - qui
était un saint - devint alors notre tuteur,
accordant une vigilance extrême à
notre éducation, rappelle le couturier.
J'éprouvais une profonde tendresse pour lui
et admirais particulièrement ses talents de
peintre. »
Si Givenchy n'a pas connu Jules Badin, son
grand-père, Marguerite, sa
grand-mère, a tenu une place
prépondérante dans son existence.
Elle-même était la fille de Jules
Diéterle qui fut l'un des décorateurs
de théâtre et architectes
d'intérieur les plus fameux - il avait
à ce titre participé à la
construction du château de Monte-Cristo,
édifié pour Alexandre Dumas -, puis
lié, lui aussi, son destin aux manufactures
de Sèvres et de Beauvais avant de devenir
président de l'Union centrale des arts
décoratifs. Ajoutons que les amis de ses
parents n'étaient autres que
Louis-François Bertin, fondateur du
Journal des débats - Ingres fit de
lui un portrait célèbre -, le
physicien et chimiste Henri Regnault,
l'économiste et homme politique Léon
Say, qui fut ministre des Finances à
diverses reprises, sans oublier Camille Corot, un
intime. « Peintre de bonne facture »,
selon les termes d'André Alavoine, cousin
préféré des frères
Givenchy, Marguerite privilégia pourtant
l'équilibre de sa famille à toute
possibilité de carrière. Femme
généreuse et sensible, esprit libre,
elle était adulée par les siens,
à commencer par sa fille Béatrice. Un
sentiment partagé de façon
inconditionnelle par Hubert. « J'étais
très proche de Maman-Guite , ainsi
que nous l'appelions. A ma demande, elle racontait
des histoires merveilleuses sur notre passé,
de véritables contes de fées. »
De toutes les nombreuses légendes
familiales, le petit garçon aimait
particulièrement l'évocation de son
arrière-arrière-grand-père,
Papa Séchan , décorateur
d'opéra renommé sous Napoléon
III, qui avait eu Juliette Drouet pour
maîtresse avant de la présenter
à Victor Hugo. Parmi les
personnalités qu'elle se plaisait à
faire revivre, Marguerite lui décrivait
encore avec luxe de détails
l'impératrice Eugénie en toilette
d'apparat, si souvent admirée dans sa loge
à l'Opéra, ou Camille Corot que
Pierre-Adolphe Badin avait rencontré
à Rome, en 1835. Très proches, les
deux hommes se voyaient et s'écrivaient
régulièrement, et le peintre aimait
séjourner chez eux à Beauvais. Corot
s'attacha durablement à la campagne
beauvaisienne et rechercha l'inspiration au cours
de longues marches avec le jeune fils de son
hôte, Jules Badin, témoin
privilégié et studieux, qui assista
à la composition de L'Eglise de Marissel
, un paysage que l'on peut redécouvrir
au Louvre. Marguerite fut la première des
« conteuses » si proches du couturier sa
vie durant. Pour autant, la vie quotidienne avec
elle n'était pas toujours des plus
aisées. « Depuis la disparition de son
époux, Maman Guite vivait avec nous rue
Saint-Louis, commente André Alavoine. Avec
l'âge, elle était devenue fragile et
angoissée dès que la nuit tombait.
Insomniaque, elle souffrait de terribles terreurs
nocturnes et, à tour de rôle, l'un de
ses petits-enfants dormait à ses
côtés. La veilleuse allumée,
elle chantonnait pendant des heures et relisait
sans fin les lettres que son fils Jacques lui avait
envoyées du front en 14-18. Elle ne
s'assoupissait qu'au matin, lorsque la
maisonnée se réveillait.
C'était saisissant, et j'imagine qu'Hubert,
plus sensible que les autres, devait être
particulièrement impressionné.
»
« Beauvais, c'était une famille
nombreuse, de grandes réunions
animées, chacun chantait ou jouait d'un
instrument... » Hubert de Givenchy fut
particulièrement proche de sa tante
Aimée et de ses dix enfants. Les Alavoine,
très fortunés, possédaient
depuis plusieurs générations l'usine
à gaz de la ville, ainsi qu'une vaste
propriété avec courts de tennis et
golf, lieu de bien des retrouvailles. Les cousins,
qui avaient de nombreux terrains de jeux,
s'amusaient beaucoup ensemble et aimaient partir en
pèlerinage dans le jardin de la manufacture,
sur la tombe d'Oudry, découverte par leur
grand-père en débroussaillant, et
près de la table en pierre où Louis
XIV s'était assis lors d'une visite. Le
jeune Hubert prenait surtout plaisir à
rejoindre sa marraine, la douce Eliane Alavoine,
qui avait un jardin regorgeant de pivoines, de
delphiniums, de petits pois et de rosiers
grimpants. Le jeune garçon adorait y
ramasser des groseilles à maquereau avant de
disputer une partie de tennis. « Mon premier
souvenir de jardin... je ne l'ai jamais
oublié », avoue-t-il aujourd'hui,
nostalgique. Dans Impressions et Paysages ,
Garcia Lorca n'a-t-il pas écrit qu'« un
jardin, c'est quelque chose qui vous étreint
avec amour, c'est une paisible amphore de
mélancolies » ?
Autre joie, les fêtes de l'Assaut,
organisées en l'honneur de Jeanne Hachette,
l'héroïne locale qui, en 1472, avait
contribué à repousser les troupes de
Charles le Téméraire en
assénant un coup de hache au
porte-étendard bourguignon. Depuis lors,
chaque dernier dimanche de juin, la population
rendit hommage à son courage. Rues
agrémentées de drapeaux rouge et
blanc, les couleurs de la ville, trompettes des
hérauts d'armes, femmes de la haute
société beauvaisienne coiffées
de hennins, bailli, canonniers, apothicaires,
drapiers, leurs ciseaux d'argent en main,
soyeux-passementiers, huchiers-bahutiers,
lanterniers... autant d'images
impérissables. « Participer à
cet événement était un
honneur, déclare André Alavoine, et
je me souviens encore de tante Sissi,
accompagnée de ses pages, Jean-Claude et
Hubert. J'ai conservé des documents
très attachants. »
Mais, la joie suprême de sa prime jeunesse,
le couturier la doit à sa grand-mère.
« A l'époque, nous n'allions pas au
cinéma, alors, si j'avais été
sage, Maman Guite ouvrait les vastes placards
où elle conservait précieusement les
collections de costumes de mon grand-père.
D'un baluchon surgissait un sari brodé ou un
uniforme du Premier Empire, d'un autre une coiffe
bretonne en dentelle, se souvient-il. J'exultais,
et caresser ces tissus, reconnaître les
différentes textures m'enchantaient
déjà. Inutile de dire que les autres
trouvaient mes goûts bizarres, sauf Maman
Guite et ma mère. » A l'exception de
ces récompenses , les effets
rassemblés par Jules Badin n'étaient
sortis que deux fois par an, afin de les
aérer tout en renouvelant les
réserves de naphtaline. Une fois
étalés sur la pelouse, chacun
était libre de se déguiser avant de
poser pour une photographie avec Marguerite. «
Enfin, conclut André Alavoine, ces tenues
étaient également tirées de
leur housse pour les bals costumés
donnés à la maison. Seuls les adultes
étaient invités, et les enfants,
à commencer par Hubert, s'installaient en
haut de l'escalier pour admirer le spectacle sans
être vus. »
De sa scolarité au lycée
Félix-Faure, le couturier ne garde aucun
plaisir particulier. « Je n'étais pas
un élève très brillant, sauf
en histoire - j'aimais déjà
passionnément l'architecture -, et en
dessin, ma matière de prédilection.
Après avoir découvert dans les
magazines le travail de l'illustrateur espagnol
Fernando Bosc, j'ai été si
fasciné par ses silhouettes
sophistiquées que, pendant les cours, je
couvrais mes cahiers d'esquisses, essayant d'imiter
son coup de crayon. Mes professeurs finissaient
toujours par les confisquer mais rien n'aurait pu
m'empêcher de continuer, c'était plus
fort que moi. » Allié à sa
prédilection pour les tissus, ce goût
du croquis de mode joua un rôle
déterminant dans sa vocation de couturier,
ainsi que les attitudes des femmes de son
entourage. Maman Guite, assise le matin dans son
fauteuil crapaud Directoire alors que sa femme de
chambre laçait ses bottines...
Béatrice qui, en dépit de revenus
modestes, s'habillait à la perfection,
à tel point que Jacqueline Janet, une amie
de la famille, la décrit comme « une
marquise du xviii e siècle,
pâle, fragile, soignée »... mais
aussi, plus simplement, les patrons Marie-Claire
de ses cousines, qu'il accompagnait au magasin
Gamet où elles choisissaient leurs coupons,
avant de suivre attentivement la confection de
leurs dernières toilettes... L'entourage
masculin du jeune Hubert était moins
compréhensif. « Nous avions des
préoccupations opposées, constate
Jean-Claude de Givenchy, ce qui fait que nous
étions peu complices. A l'inverse, plus le
temps passait, plus Hubert devenait proche de notre
mère. Je reconnais qu'au milieu des
années trente, cela paraissait
étrange de voir son petit frère en
train d'habiller les poupées de nos
cousines. J'avais des jeux plus guerriers. »
Leur cousin André Alavoine est encore plus
précis. « Beaucoup étaient
contrariés de le voir dessiner des
vêtements féminins à longueur
de journée. " Fais comme ton
grand-père, peins plutôt des paysages
! " Combien de fois Hubert n'a-t-il pas entendu
cette phrase ? Il lui a fallu beaucoup de courage
pour s'affirmer. »
Dans cette paisible vie de province, où
aucun bouleversement particulier ne venait apporter
de fausse note, le départ pour les vacances
d'été, en Bretagne, était un
événement. La famille au grand
complet rejoignait Kermaria, la
propriété des Alavoine, située
à Tréboule, sur la baie de
Douarnenez. Trois mois d'évasion. Un parfum
de Bibliothèque Rose. « Quel
périple ! Plusieurs compartiments
étaient loués pour le voyage de nuit,
se souvient André Alavoine, et les plus
jeunes, très excités, dormaient dans
les filets à bagages. Nous nous disputions
cet honneur, alors que Maman Guite, qui ne quittait
pas sa paire de gants, par peur des microbes et de
la poussière, tentait de calmer les esprits.
» Une fois sur place, une procession de
voitures les attendait à la gare, et
dès leur arrivée, les enfants
partaient pêcher la crevette sans perdre une
minute. Les frères Givenchy rayonnent
dès qu'ils évoquent ces instants.
« Kermaria restera à jamais synonyme
d'insouciance, affirme Jean-Claude. Entre juillet
et septembre, nous étions une trentaine
à table et j'entends encore nos
éclats de rire. » Le déchirement
du retour prenait fin dès que les cousins
retrouvaient la maison de Beauvais. « Nous
nous précipitions dans les salons recouverts
de housses et nous jouions tous ensemble aux
fantômes, raconte André Alavoine. La
vie reprenait calmement son cours. »
Cependant, aux yeux de Givenchy, rien ne comptait
plus que les excursions régulières
à Paris avec sa mère. « Sachant
combien j'aimais la mode, elle m'emmenait partout,
dans les magasins ou faire les vitrines des
couturiers. C'est ainsi que je suis venu une fois
chez Raphaël, avenue George-V, dans l'immeuble
même où je devais installer mes
ateliers à partir de 1959. Mais mon plus
beau souvenir reste la façade de Robert
Piguet, au rond-point des Champs-Elysées.
Quoi de plus chic sur terre ! Je me souviens encore
m'être exclamé, tandis que nous
passions devant en autobus : " Comme ce serait
merveilleux d'avoir une maison de couture à
cet endroit-là ! " J'ignorais que j'y
travaillerais un jour. » De retour à
Beauvais, le jeune Hubert, alors âgé
de neuf ans, construisit une maquette reproduisant
des salons de haute couture - «
synthèse de mes deux passions, la mode et
l'architecture » -, au milieu desquels
évoluaient des robes créées
par lui pour une femme imaginaire. « Cela
aurait pu être l'épouse d'Albert
Lebrun, alors président de la
République. La presse commentait à
longueur de pages la somptueuse garde-robe qu'elle
emportait lors de ses voyages officiels.
J'étais subjugué. Bien sûr, mon
logo était givenchy, rond-point des
champs-élysées ! » Le couturier
reconnaît souvent l'influence
déterminante de sa mère sur son
avenir. « J'admirais tant son allure, ce
sentiment a contribué à
éveiller ma vocation. » Devenus
inséparables, car se comprenant mutuellement
mieux que personne, elle lui enseigna sa propre
philosophie de l'élégance. « Tu
peux te rendre n'importe où dans le monde
avec des mains et des chaussures impeccables. Ne
l'oublie jamais. » Il va sans dire que
Béatrice appliquait ces préceptes
à ses deux fils. « Elle se sacrifiait
pour nous. Souliers, gants... rien ne nous
était refusé. Combien de fois ne lui
a-t-on pas reproché ces dépenses trop
élevées par rapport à ses
revenus ? »
Au fil des mois, Givenchy consacra de plus en plus
de temps à étudier croquis et
photographies dans les revues féminines. A
partir de 1937, son attention fut sans cesse
retenue par un même nom, Cristobal
Balenciaga. « Il venait, en août, de
présenter sa première collection
parisienne. Quel choc ! La pureté des
lignes, la force des volumes... à chaque
fois que je m'attardais longuement devant une
nouvelle robe, elle portait sa griffe. Là
encore, pouvais-je imaginer qu'un jour, il
deviendrait mon meilleur ami. Ma vie a
été jalonnée de signes.
»
1937 demeure une année apothéose dans
la mémoire d'Hubert de Givenchy. Le 24 mai,
fut inaugurée à Paris l'Exposition
universelle des arts et techniques. Point d'orgue
pour le jeune garçon, les huit sites
consacrés à la mode.
Créé par Aillaud et Kohlmann, le
pavillon de la haute couture, placé sous la
présidence de Jeanne Lanvin, regroupait
trente des plus illustres maisons de couture.
« Je ne savais plus où donner de la
tête ! Lelong, Molyneux, Chanel,
Mainbocher... Leurs créations,
délicatement mises en valeur sur les
mannequins en plâtre du sculpteur Couturier,
me donnaient des frissons de plaisir. J'ai surtout
apprécié les extravagances de
Schiaparelli et les drapés grecs d'Alix,
future madame Grès. Cette nouvelle
expérience n'a fait que confirmer ma
vocation. » Parmi les nombreuses
personnalités présentes, Givenchy
a-t-il croisé, sans même s'en rendre
compte, mademoiselle Chanel et le peintre
Bérard, dont il avait si souvent
admiré le talent dans les magazines, et qui
allaient, eux aussi, jouer un rôle important
dans sa vie ? « On ne revit jamais Gabrielle
plus jolie qu'un soir à l'Expo au bras de
Christian Bérard, écrit Edmonde
Charles-Roux. Sa robe était si
légère que l'on se demandait ce qui,
autour des hanches de Gabrielle, faisait cette
écume pâle, ce nuage de fleurs.
C'était l'un de ses secrets, la
légèreté 4. »
Plus gravement, cette manifestation
reflétait surtout la dégradation de
la situation politique internationale. Le pavillon
soviétique, avec ses tracteurs dernier cri
et ses ouvriers modèles en uniformes de
comédie musicale, comme pour mieux faire
oublier la sauvagerie des purges staliniennes... Le
pavillon espagnol, où Picasso
présentait son Guernica, en hommage
aux victimes de la guerre civile... Le pavillon
nazi et ses croix gammées, où l'on
vendait l'effigie d'Adolf Hitler sous forme de
carte postale... « J'avais dix ans, et venant
d'un univers très préservé, je
ne mesurais pas la gravité de la situation.
Pour moi, l'Allemagne était avant tout
représentée par la beauté des
statues d'Arno Breker ! Bien sûr, il y avait
des rumeurs inquiétantes. On disait par
exemple que les visiteurs qui se rendraient dans le
pavillon soviétique seraient victimes d'un
mystérieux attentat. Par prudence, maman
préféra nous emmener savourer une
quiche au pavillon de l'Alsace. »
Lorsque la Seconde Guerre mondiale fut
déclarée, le 3 septembre 1939,
Givenchy était âgé de douze
ans. « Comme tout le monde ou presque, nos
proches pensaient que cette situation ne durerait
que huit jours. Par ailleurs, la ligne Maginot
était censée nous protéger,
nous rendre invulnérables ! » Les
Français, optimistes, chantaient alors :
« Nous irons pendre notre linge sur la ligne
Siegfried... » Mais, peu après
l'invasion de la Hollande, de la Belgique et du
Luxembourg par les troupes allemandes, de nombreux
réfugiés, poursuivis dans leur fuite
par l'aviation nazie, ne tardèrent pas
à affluer sur Beauvais. Automobiles,
voitures à cheval, tracteurs, bicyclettes...
la confusion qui régnait dans les rues
virait au chaos. « Quel cauchemar, se souvient
Givenchy. Maman avait repris son poste
d'infirmière à l'hôpital
Jeanne-Hachette, où l'on opérait jour
et nuit. Nous ne faisions plus que l'apercevoir
entre deux gardes. Etant scouts, mon frère
et moi participions activement à l'accueil
des nouveaux arrivants, à la mairie. Il
fallait distribuer de la soupe,
préparée dans de grandes bassines en
cuivre, et surtout allonger les malades - parmi
lesquels se trouvaient des bébés et
des vieillards, plus démunis que jamais -,
leur apporter un mot de réconfort. Nous
entendions des récits effrayants.
J'étais d'autant plus terrifié que
nous étions seuls, l'essentiel de la famille
étant déjà partie pour la
Bretagne. » Selon son cousin André
Alavoine, la ville entière était
devenue « un immense hôpital militaire,
comme en 1918. Ecoles, collèges et
lycées furent transformés en
auxiliaires de santé militaire. D'immenses
croix rouges couvraient leurs toits pour signaler
à l'ennemi le rôle humanitaire de
Beauvais dans cette guerre. »
Alors que ses concitoyens prenaient à leur
tour le chemin de l'exode, Béatrice refusa
d'abandonner les blessés à leur sort
; elle ne consentit à s'éloigner
qu'à l'annonce officielle du
déplacement de son unité à
Concarneau. « On se serait cru dans une
version moderne d' Autant en emporte le vent.
Nous avons pris tous les trois le dernier train
quittant Beauvais, dans une atmosphère de
panique indescriptible, car l'ennemi arrivait,
raconte Givenchy. Maman était en tenue
d'infirmière et nous avons laissé
tous nos biens derrière nous. »
Après un arrêt bref chez des amis
à Paris, Béatrice confia ses enfants
à sa sur Aimée, avant de
rejoindre son groupe. « Quel
déchirement de la voir partir. Elle voulait
que nous restions à Kermaria, et j'ai
vécu des semaines d'occupation allemande
sans nouvelles de notre mère. Entre-temps,
nous avons appris avec effarement que Beauvais
avait brûlé pendant dix-huit jours
consécutifs. » En effet, les
Français ayant, soi-disant, bombardé
Fribourg, les stukas attaquèrent, dès
le 5 juin 1940, la ville-hôpital
placée sous la protection de la Croix-Rouge.
Bombes incendiaires et torpilles ravagèrent
ce joyau de l'architecture médiévale,
où le bois dominait, ce qui permit aux
flammes de se propager partout en quelques heures.
« Mais la destruction par l'aviation ne leur a
pas suffi, s'indigne André Alavoine. Le 9
juin, torches à la main, les soldats
allemands réactivèrent les foyers
d'incendie. » N'y tenant plus, Hubert - alors
seulement âgé de treize ans - tint
à constater par lui-même l'ampleur du
désastre, et repartit en camion avec
Oncle Jean , l'époux de sa marraine.
« Un amas de ruines. Quelle
désolation... Par miracle, la maison des
Alavoine, ainsi que quelques rares édifices,
comme la cathédrale, avaient
échappé au désastre. »
Autre tragédie, plus intime, le
décès de Maman Guite en 1940,
à Kermaria. Givenchy, qui souffrait
déjà cruellement d'être
séparé de Béatrice, perdait
celle qui avait enchanté son enfance. Une
leçon de maturité en
accéléré.
A partir de 1943, Béatrice s'installa avec
ses fils auprès d'une nièce, dans la
proche banlieue parisienne. Hubert reprit alors ses
études dans la capitale, au collège
Montalembert, mais sans grande conviction. A seize
ans, il ne rêvait que de haute couture, et la
perspective de rester enfermé dans une salle
de classe jusqu'au baccalauréat ne le
ravissait guère. Sa mère accepta
enfin de le voir renoncer à un futur
universitaire, mais à une seule condition...
qu'il devînt, ne serait-ce qu'un temps, clerc
de notaire afin de perfectionner son droit. Durant
une très courte période, l'adolescent
travailla donc pour l'étude Chardon. «
Quel ennui, déclare-t-il en souriant de
soulagement. J'allais au Palais de Justice, je
classais des piles de dossiers
poussiéreux... »
Le S.T.O. mit fin à sa brève
carrière de juriste. Pour y échapper,
Givenchy, qui mesurait déjà deux
mètres de haut et passait pour plus
âgé, fut envoyé chez des amis -
les Bernolin -, en Normandie, à
côté de Verneuil, afin de travailler
dans une fromagerie. « Au moment de la
Libération, le quotidien dans cette
région devint dramatique. Les villages
étaient successivement occupés par
les Allemands, qui fusillaient les habitants au
hasard, et les Américains. Sans même
parler des règlements de comptes personnels,
et des femmes rasées, avec des croix
gammées peintes sur le crâne. La
brutalité ne connaissait plus de limites. Je
n'oublierai jamais ces images terribles. On disait
aussi que Paris allait être détruit.
Maman, toujours infatigable, était
restée là-bas afin d'aider le Secours
national. » Jean-Claude ayant rejoint la
Résistance, Hubert, angoissé à
l'idée de la savoir seule dans un climat
aussi mortifère, vint la chercher de force,
en camion. « Non sans peine, je l'ai
convaincue de me suivre, avec les deux chats
siamois. Après l'avoir installée chez
des paysans normands, je suis tranquillement
retourné pointer à la fromagerie.
Nous avons passé quelques semaines plus ou
moins tranquilles, non loin du peintre Vlaminck et
de ses filles, nos voisins. »
Une fois la capitale libérée,
Béatrice et son fils cadet
retrouvèrent le domicile de leur parente,
à Bécon-les-Bruyères. Pour la
première fois depuis des mois, ils eurent
également des nouvelles de Jean-Claude.
« Trop jeune pour m'engager dans la division
Leclerc, et inapte physiquement à piloter un
avion, mon rêve d'enfant, j'ai
été engagé par le
ministère de l'Air comme
reporter-photographe, relate ce dernier. En
novembre 1944, j'ai raccompagné des soldats
blessés aux U.S.A., tout en couvrant
l'événement pour l'armée, puis
une fois libéré de mes obligations
militaires, j'ai exercé la même
fonction pour une société de
transports aériens, d'abord en France, puis
au quartier général de Wiesbaden.
C'est là que, très romantiquement,
j'ai enlevé ma première femme,
Patricia, fille d'un colonel américain. Nous
avons fui l'Allemagne pour New York. A peine
retrouvais-je maman et Hubert, que je repartais
déjà. » Rassurée sur le
sort de « l'aventurier de la famille »,
comme il se définit lui-même avec
humour, Béatrice put se concentrer sur un
autre sujet crucial, l'avenir de son fils
Hubert.
« Pas question d'un retour à
l'étude Chardon. J'étais farouchement
décidé à devenir couturier,
surtout après avoir vécu tant
d'horreurs. » Ce choix provoqua une
tempête dans leur entourage, la mode et le
cinéma étant des carrières
inenvisageables dans son milieu, si artistique
fût-il. « La famille pensait à
l'époque que devenir peintre était
une chose - un noble but -, créer des robes
en était une autre, résume
André Alavoine, réservée
à des gens douteux. » De plus, Jacques
Badin, son tuteur, pensait qu'il s'agissait d'un
« métier de crève-la-faim
». Se sentant responsable de l'adolescent, il
tenta de le raisonner, lui répétant
sans cesse : « Ton père ne l'aurait
jamais accepté ! Lucien aurait
préféré te tuer ! »
Nullement impressionné par tant de violence,
Givenchy avoue aujourd'hui que seul le verdict de
sa mère importait réellement. Il
n'avait alors que dix-sept ans. « Nous avons
eu une longue conversation. Maman, qui avait le
clan contre elle, m'a dit : " Si tu ne regrettes
rien fais-le, mais fais-le bien. Je serai toujours
là pour t'encourager et te soutenir. " Ce
qu'elle fit, et ce ne fut guère facile alors
que j'étais critiqué de toutes parts,
y compris par mon frère, qui, au
début, ne trouvait pas mes aspirations
très dignes. » Béatrice de
Givenchy avait accepté qu'Hubert n'ait pas
un destin ordinaire. L'obliger à renoncer
à sa passion, à perdre sa propre
estime, aurait été supprimer la
lumière de l'existence de son fils.
Fort du consentement de sa mère, Givenchy se
rendit avenue George-V, chez Cristobal Balenciaga -
« Mon idole, la référence
absolue depuis mes dix ans » -, une
série de croquis sous le bras. Peine perdue.
Mademoiselle Renée, sa directrice-dragon,
protégeait la tranquillité du
Maître qui ne recevait jamais personne, a
fortiori un inconnu. Le salut vint d'une amie de
Beauvais, Jacqueline Janet. Sa famille
possédait Voisinlieu , une
propriété où les cousins
venaient s'amuser l'été. «
Jacqueline était non seulement ravissante
mais résolument avant-garde , se
moquant de ce que pouvaient penser les autres. Je
l'adorais, commente-t-il. Grâce à
elle, j'ai vu et touché mes premières
robes haute couture. Ce n'était pas à
Beauvais que je pouvais admirer des vêtements
aussi raffinés ! Quand nous venions
retrouver ses frères pour jouer dans le
parc, je demandais toujours à la voir. Si
Jacqueline était là, elle acceptait
de me montrer sa nouvelle garde-robe. Il y avait
comme un mystère autour d'elle. Paris, les
soirées, et jusqu'à ses flacons de
parfum - Mitsouko de Guerlain -, qu'elle
m'offrait une fois vides et que je collectionnais
amoureusement... » Aujourd'hui encore sa
protectrice évoque l'adolescent avec
émotion. « Hubert, si différent,
si sensible, avec le physique d'un Prince Charmant,
passait des heures avec moi. Je m'habillais alors
chez Jacques Fath, et il pouvait consacrer un
après-midi entier à dessiner robes et
chapeaux. A douze ou treize ans, il avait
déjà un talent fou. » Dès
qu'elle apprit sa résolution de devenir
couturier, et le non-recevoir de la maison
Balenciaga, Jacqueline Janet décida de
contacter Fath. « Jacques était un
intime, je lui ai immédiatement
téléphoné afin d'organiser un
rendez-vous avec Hubert. Une date fut très
vite fixée, se rappelle-t-elle. Croyez-moi,
je n'ai eu aucun mérite. Tôt ou tard,
quelqu'un aurait réalisé la
qualité exceptionnelle de ses dons. Question
de logique. » Hubert de Givenchy n'a jamais
oublié son soutien. « Elle a
été ma bonne fée,
déclare-t-il avec reconnaissance. Sans
Jacqueline, ma vie aurait été
certainement très différente.
»
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