René Girard
La voix méconnue du réel
Articles
Traduits de l’anglais par Bee Formentelli
Né en 1923, historien de formation, René Girard est parti
vivre et travailler aux Etats-Unis en 1947. Il a longtemps enseigné
à l’Université de Stanford, où il réside toujours. Parmi ses livres
les plus célèbres : La Violence et le Sacré (1972),
Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978), Le
Bouc Emissaire (1982), Je vois Satan
tomber comme l’éclair (1999).
CHAPITRE I
VIOLENCE
ET REPRESENTATION
DANS LE TEXTE MYTHIQUE [1]
e nombreux mythes prétendent expliquer la naissance de l’ordre
culturel auquel ils appartiennent. Pour Lévi-Strauss, cette prétention
ne peut être que fallacieuse, étant donné que l’anthropologie
moderne elle-même doit renoncer à la recherche de ses propres
origines. En conséquence, les éléments dramatiques de la mythologie
n’intéressent pas Lévi-Strauss en tant que tels. Il n’a guère
d’égards pour les chercheurs qui leur accordent une attention
privilégiée. Reste qu’il est conscient de l’évidente parenté
qui peut exister entre les mythes les plus opposés. Pour mener
à bien son projet de théorie scientifique du mythe, il lui faut
peu ou prou élaborer une thèse. Dans son fameux article sur le
mythe d’Œdipe, il a développé celle d’un héros médiateur entre
des propositions contradictoires – thèse devenue extrêmement populaire,
même si, ou peut-être parce que, elle n’est au fond qu’une version
hégélianisée de la conception, chère au xixe siècle,
de la mythologie comme philosophie sauvage.
Dans Le Totémisme aujourd’hui
[2] , Claude Lévi-Strauss, manifestement moins satisfait par
cette théorie que ses disciples, élabore une seconde version de
sa thèse – laquelle, à mon avis, n’est pas plus heureuse que la
première mais présente un intérêt supérieur, même si, à ma connaissance
en tout cas, elle n’a guère éveillé d’intérêt critique. Cette
seconde version se fonde essentiellement sur deux exemples. Le
premier est le mythe ojibwa auquel l’anthropologie moderne a emprunté
le mot « totémisme ». Le second est originaire de Tikopia,
en Polynésie, et traite également de la prétendue origine d’un
système totémique. Dans Le Cru et le Cuit, Lévi-Strauss,
partant d’un mythe bororo, reprend et complète toute son interprétation.
Voici comment Lévi-Strauss raconte le mythe ojibwa :
« Un mythe explique que les cinq clans “primitifs”
remontent à six êtres surnaturels anthropomorphes, sortis
de l’océan pour se mêler aux hommes. L’un d’eux avait les yeux
bandés et n’osait pas regarder les Indiens, bien qu’il parût en
avoir grande envie. Incapable de se contrôler, il souleva enfin
son voile, et son regard tomba sur un homme qui mourut instantanément,
comme foudroyé. Car, en dépit des dispositions amicales du visiteur,
son regard était trop fort. Ses compagnons l’obligèrent donc à
retourner au fond des mers. Les cinq autres restèrent parmi les
Indiens, et leur procurèrent beaucoup de bénédictions. Ils sont
à l’origine des grands clans ou totems. [...] » (Le Totémisme...,
p. 31).
Le second mythe est originaire de Tikopia et se résume ainsi :
« Il y a très longtemps, les dieux ne se distinguaient pas des
hommes, et les dieux étaient, sur la terre, les représentants
directs des clans. Or il advint qu’un dieu étranger, Tikarau,
rendit visite à Tikopia et les dieux du pays lui préparèrent un
splendide festin ; mais auparavant, ils organisèrent des
épreuves de force et de vitesse pour se mesurer avec leur hôte.
En pleine course, celui-ci feignit de trébucher, et déclara qu’il
s’était blessé. Mais, alors qu’il affectait de boiter, il bondit
vers la nourriture entassée et l’emporta vers les collines. La
famille des dieux se lança à sa poursuite ; cette fois, Tikarau
tomba pour de bon, de sorte que les dieux claniques purent lui
reprendre, l’un une noix de coco, l’autre un taro, le troisième
un fruit d’arbre à pain et les derniers une igname [...]. Tikarau
réussit à gagner le ciel avec la masse du festin, mais les quatre
aliments végétaux avaient été sauvés pour les hommes » (p. 40).
Les deux mythes ont plusieurs points communs dont le principal
est défini en ces termes :
« Dans les deux cas, le totémisme, en tant
que système, est introduit comme ce qui reste d’une
totalité appauvrie, ce qui peut être une façon d’exprimer que
les termes du système ne valent que s’ils sont écartés les uns
des autres, puisqu’ils demeurent seuls pour meubler un champ sémantique
primitivement mieux rempli, et où la discontinuité s’est introduite »
(p. 41).
Dans Le Cru et le Cuit [3] , cette interprétation logique ou, plus exactement, topologique,
devient plus explicite. La différenciation, processus fondamental
de la pensée humaine, ne peut se représenter que comme l’espacement
des entités à différencier. Tous ces mythes, pense Lévi-Strauss,
supposent une totalité originaire si compacte, une masse
d’éléments si dense que la pensée humaine ne peut y pénétrer.
Il y a là trop d’entités comprimées en trop peu d’espace pour
que la différenciation soit possible. Mais alors, il suffit d’ôter
quelques éléments, et même un seul fragment, pour dégager l’espace
minimum indispensable à la différenciation et voir la continuité
faire place à la discontinuité de l’« esprit humain » :
« Dans chaque cas, cette discontinuité est obtenue par élimination
radicale de certaines fractions du continu. Celui-ci est appauvri,
et des éléments moins nombreux sont désormais à l’aise pour se
déployer dans le même espace, tandis que la distance qui les sépare
est désormais suffisante pour éviter qu’ils n’empiètent les uns
sur les autres ou qu’ils ne se confondent entre eux » (p. 60).
Ainsi Lévi-Strauss assimile-t-il le drame mythique à une dramatisation
allégorique du processus de pensée lui-même : la production
des différences. Les mythes ne sont pas simplement structurés ;
ils sont structuralistes avant la lettre. Cependant, à la différence
de Lévi-Strauss, ils ne peuvent se représenter les opérations
intellectuelles que comme les événements réels qui prennent place
« au commencement » et qu’ils considèrent comme l’« origine »
du système culturel.
Les observations de Lévi-Strauss sont correctes. Ce qu’on pourrait
appeler une « élimination radicale » constitue véritablement
l’apogée du drame mythique et est censé jouer un rôle crucial
dans la fondation de l’ordre culturel. Il y a bien un dénominateur
commun, et il n’est pas l’apanage des deux mythes analysés dans
Le Totémisme aujourd’hui, on le retrouve aussi bien dans
d’autres mythes. Reste que le modèle topologique inventé par Lévi-Strauss
ne rend nullement compte de ce dénominateur commun ; en outre,
il ne concorde guère avec les données mythiques.
Le fragment à éliminer doit impérativement appartenir à ladite
totalité originaire, faute de quoi son élimination ne
libère pas plus d’espace qu’il n’y en a eu au commencement. S’il
s’agit d’un fragment étranger qui s’intègre à une totalité déjà
constituée, son élimination pourra remédier aux différents troubles
qu’il aura pu engendrer, mais ne saura en aucun cas modifier,
sous l’angle de la question de l’espace, la situation initiale
à laquelle il sera simplement fait retour.
Pour déterminer si le fragment éliminé appartient vraiment à la
totalité originaire, il faut bien entendu savoir en quoi
consiste ce ou ces fragments. Dans son analyse du mythe de Tikopia,
Lévi-Strauss semble faire allusion à ces denrées totémiques non
identifiées que Tikarau réussit à dérober. Mais qu’en est-il de
Tikarau lui-même ? Lui aussi est radicalement éliminé. La
configuration générale et le vocabulaire de l’analyse structurale
suggèrent un monde d’objets inanimés, mais cette suggestion est
quelque peu trompeuse, puisque dans le cas du mythe ojibwa, le
seul à pouvoir jouer le rôle du fragment éliminé est le dieu renvoyé
au fond des océans pour avoir soulevé son voile et tué un membre
de la communauté. Lévi-Strauss lui-même souligne les ressemblances
entre les dieux des deux mythes ; dans les deux cas, c’est
une action aussi avide qu’indiscrète qui déclenche l’élimination,
laquelle déclenche à son tour la différenciation totémique. Et
à chaque fois, le dieu en personne est éliminé.
Si on doit affirmer que la totalité originaire, c’est ce
qui apparaît en premier lieu – ensemble ou communauté – dans la
séquence mythique, il est évident qu’aucun des deux malfaiteurs
divins n’appartient à cette totalité. Dans le mythe ojibwa, la
communauté humaine intervient d’abord. Bien que constituant une
autre totalité, les six êtres surnaturels sont définis comme des
étrangers, et n’entrent dans la communauté humaine qu’à titre
de visiteurs venus d’un autre monde. Dans le mythe de Tikopia,
il n’y a qu’une seule et unique totalité à laquelle, on nous le
dit explicitement, Tikarau n’appartient pas. Lévi-Strauss lui-même
décrit Tikarau comme un « dieu étranger » – formule
que R. Needham traduit par « a god from foreign parts »,
et qui me rappelle celle de Raymond Firth dans Tikopia Ritual
and Belief, la source de Lévi-Strauss : « Tikarau
came to the land of Tikopia from foreign parts » (p. 230).
Je n’ai pas l’intention de montrer que le « fragment éliminé »,
en général, n’appartient pas à la totalité primitive. Dans certains
cas, oui, dans d’autres, non. Il y a aussi des cas ambigus ou
traités de façon à rendre la réduction de l’espace dans le drame
mythique on ne peut plus improbable. C’est ainsi qu’Œdipe peut
être défini comme un « fragment éliminé », et même deux
fois éliminé. Il appartient vraiment à la totalité originaire ;
il est né, en d’autres termes, dans la ville de Thèbes, mais il
serait bien entendu absurde de réduire ses allées et venues à
l’intérieur et à l’extérieur de cette ville à leurs conséquences
spatiales. Dans nombre de mythes, l’ambiguïté règne, au point
de rendre impossible toute équation entre le véritable message
du mythe et l’ingénieux mécanisme de libération de l’espace imaginé
par Lévi-Strauss.
Même si toutes les données textuelles concordaient avec lui, ce
mécanisme laisserait à désirer. Non qu’il supprime toutes les
valeurs morales, existentielles ou psychanalytiques que beaucoup
associent à la mythologie et que Lévi-Strauss considère avec le
plus grand mépris, mais il ne rend même pas compte de tous les
traits que Lévi-Strauss lui-même reconnaît être communs aux deux
mythes qu’il analyse. Voici l’un de ces traits : « On
notera la même opposition entre une conduite individuelle et une
conduite collective, la première qualifiée négativement, et la
seconde positivement, par rapport au totémisme
[4] . »
Pourquoi le dieu – qui se trouve coïncider dans les deux mythes
avec le fragment éliminé – apparaîtrait-il comme une menace pour
la communauté si le seul problème était celui d’un excédent de
bagages et de place insuffisante ? Selon Lévi-Strauss, le
schème topologique, véritable message du drame mythique, est imaginaire ;
par conséquent, il ne peut être qu’une représentation. Mais pourquoi
une représentation aussi anodine, aussi inoffensive serait-elle
assombrie par la bizarre inculpation du fragment éliminé – qui
s’avère aussi être un dieu ?
Le paradoxe de l’inconduite divine et de l’« élimination
radicale » intéresse non seulement les deux héros surnaturels
des deux mythes dans Le Totémisme aujourd’hui mais encore
d’innombrables héros d’innombrables mythes originaires de tous
les pays du monde. C’est ce paradoxe en vérité qui réapparaît
jusque dans la Poétique d’Aristote sous la fameuse désignation
de hamartia, la faute tragique, qui justifie la mort du
héros tant aux yeux de la foule que d’Aristote lui-même, nous
offrant ainsi un équivalent littéraire exact de la « structure »
mise en évidence par Lévi-Strauss : une action collective
« positivement qualifiée » parce qu’elle élimine radicalement
l’individu tenu pour responsable d’une action « négativement
qualifiée ».
Lévi-Strauss lui-même semble mesurer la portée du problème dans
le passage qui suit immédiatement celui que je viens de citer :
« Dans les deux mythes, écrit-il, la conduite individuelle
et malfaisante relève d’un dieu avide et indiscret (qui n’est
d’ailleurs pas sans ressemblance avec le Loki scandinave, magistralement
étudié par Dumézil) » (ibid.).
Nous sommes toujours en présence du paradoxe de la transgression
divine. L’énigme centrale de la mythologie, pour être présentée
sous le nouveau label excitant de « modèle topologique »,
n’en reste pas moins impénétrable.
Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de profondes observations
dans l’analyse de Lévi-Strauss. Même si le modèle topologique
n’est pas vraiment satisfaisant, il a le mérite de mettre le doigt
sur une représentation presque invariablement négligée, bien que
d’une importance capitale non seulement dans les deux mythes
analysés par Lévi-Strauss mais dans la mythologie comme telle.
Et c’est, bien sûr, cette « action collective » qui
est aussi l’« élimination radicale » de celui qui menace
la collectivité. Si l’on renonce au modèle topologique pour garder
les seules observations qu’il est incapable d’expliquer, on se
rend compte que l’élimination radicale se confond entièrement
avec la violence collective contre la divinité coupable, c’est-à-dire
avec une sorte de lynchage. Dans le mythe ojibwa, on voit cinq
individus unir leurs forces pour se débarrasser d’un sixième larron,
vraisemblablement en le noyant. Dans le mythe de Tikopia, une
meute furieuse pourchasse un supposé voleur. Pourquoi et comment
Tikarau tomberait-il, puisque aussi bien, il s’envole dans le
ciel ? Lévi-Strauss ne s’arrête pas à un détail aussi absurde
et ridicule, et pourtant il est possible de résoudre la contradiction
en ouvrant Tikopia Ritual and Belief, le livre de Raymond
Firth publié trop tard pour être utilisé dans Le Totémisme
aujourd’hui.
Selon Firth, Tikarau tomba au sommet d’une colline surplombant
une falaise. On peut comprendre, me semble-t-il, en accord avec
la perspective du mythe lui-même, que ses poursuivants le rattrapèrent
et le firent tomber. Néanmoins, « il réussit à filer
jusqu’à l’extrémité de la falaise, et en tant qu’atua,
se lança dans le ciel et s’enfuit vers les terres lointaines avec
ses gains mal acquis ».
Pour nombre de sociétés dépourvues de système judiciaire, le mode
préféré d’exécution rituelle recoupe étroitement une action non
représentée dans le mythe et à quoi il est fait simplement allusion.
La roche Tarpéienne à Rome est un des exemples les plus célèbres
de ce type d’action. Le plongeon du haut de la falaise a une grande
parenté avec d’autres modes, largement répandus, d’exécution rituelle
comme la lapidation, l’abandon de la victime au milieu du désert
ou dans une barque sur la mer, etc.
Ces différentes méthodes permettent à une communauté de se débarrasser
d’un individu frappé d’anathème en se dispensant pratiquement
de tout contact avec lui, et de se prémunir ainsi contre le danger
de la contagion de la violence. La participation au meurtre est
minime et, qui plus est, collective. D’où une responsabilité partagée
qui a, en outre, l’avantage de réduire les risques éventuels de
division de la communauté.
Avec la falaise, le rôle de la communauté est même presque entièrement
passif. Il consiste à bloquer toutes les issues à l’exception
de la seule falaise. Le plus souvent, la victime doit être si
affolée qu’il n’est même pas besoin de la pousser. Comme Tikarau,
elle semble s’envoler dans le ciel de son propre gré. Comme avec
Tikarau, on ne sait pas ce qui se passe au juste, mais on peut
affirmer que si la victime n’est pas un atua, c’est-à-dire
un esprit ou un dieu, elle va trouver la mort au lieu de prendre
son envol. Même si la première chute de Tikarau n’est pas fatale,
la seconde ne manquera pas de l’être. Ce point est d’une importance
cruciale, et peu importe si le mythe l’occulte ; cette occultation
elle-même s’accorde parfaitement avec le contexte menaçant que
la scène évoque.
A l’instar de la représentation religieuse de la mythologie par
la mythologie elle-même – Tikarau s’envolant dans le ciel – le
mécanisme spatial imaginé par Lévi-Strauss est une autre transfiguration
de la violence collective au cœur du mythe – violence à demi cachée,
semble-t-il, dans toutes les grandes interprétations. Avec son
« élimination radicale », Lévi-Strauss est beaucoup
plus proche qu’il ne le pense d’un texte qu’il croit totalement
étranger à sa propre pensée, le quatrième chapitre de Totem
et Tabou, plus proche certainement qu’aucune des interprétations
psychanalytiques courantes de la mythologie, insuffisamment toutefois
pour reconnaître sa parenté avec le meilleur Freud.
Lévi-Strauss croit adopter une attitude scientifique parce qu’il
réifie la représentation d’un processus humain, réduisant les
hommes à des objets inanimés, simples éléments et fragments d’un
champ purement spatial. Ce langage déshumanisé lui interdit de
vraiment comprendre la représentation qu’il faut bien élucider,
au cœur de la mythologie, si l’on veut élaborer une véritable
théorie scientifique.
Si l’on confronte le modèle « topologique » avec une
représentation du lynchage encore mythique, mais beaucoup plus
explicite que dans les deux mythes du Totémisme aujourd’hui,
on voit aussitôt leur parfaite homologie. Dans Les Bacchantes,
adaptation dramatique du cycle rituel de Dionysos, l’épisode de
Penthée nous fournit une telle représentation. Le roi Penthée
commet acte impie sur acte impie ; entre autres, il épie
les Bacchantes. Suite à cet acte « négativement qualifié »,
il devient le malheureux « fragment éliminé » par les
Bacchantes avec autant de brutalité que de radicale efficacité.
Cette élimination est « positivement qualifiée » dans
la mesure où elle accomplit la volonté du dieu et rétablit l’ordre
dans la ville de Thèbes.
Je ne dis pas que l’analyse structurale mise en œuvre dans Le
Totémisme aujourd’hui doive être appliquée aux Bacchantes.
Je dis au contraire que ce sont Les Bacchantes qui
doivent être appliquées au structuralisme. Car c’est en définitive
l’intuition supérieure d’Euripide qui peut faire comprendre au
structuraliste ce dont il parle. Grâce aux Bacchantes,
il devient possible d’établir un lien entre les deux observations
de Lévi-Strauss – observations très pertinentes mais qui gagneraient
à être mises en rapport l’une avec l’autre. On peut comprendre
pourquoi le fragment éliminé doit commettre une action « négativement
qualifiée » : l’élimination est un meurtre réel et les
meurtriers les plus hystériques eux-mêmes ne tuent pas sans motif.
L’action « négativement qualifiée » consiste en fait
en une prétendue menace ou un prétendu crime que le meurtre collectif
est destiné à écarter ou à punir.
Lévi-Strauss fait des remarques très justes sur certains traits
propres à la représentation centrale de la mythologie, mais sans
pouvoir les intégrer, faute de parvenir jusqu’au mécanisme du
lynchage proprement dit. Car c’est autour de ce seul mécanisme
que les caractéristiques analysées avec tant de pertinence mais
isolément par Lévi-Strauss peuvent se cristalliser et prendre
un sens. Ce serait une erreur de croire qu’une solution n’est
scientifique que parce qu’elle se présente comme un « modèle »
ou mieux encore comme un « modèle topologique ». Être
scientifique, c’est choisir le moyen d’expliquer de la manière
la plus simple et la plus claire possible le maximum d’éléments
mythiques. Pour être scientifique, par conséquent, il faut commencer
par reconnaître la représentation du lynchage qui se cache derrière
le modèle topologique. Mon dessein est le même que celui de Lévi-Strauss.
Il n’a rien à voir avec une « mystique de la violence »
ou quelque autre absurdité de ce genre. On ne peut certainement
pas élaborer une théorie scientifique du mythe sans reconnaître
la véritable nature des représentations mythiques. Aussi voyons
maintenant si cette reconnaissance peut aider à atteindre le but
que s’assigne Lévi-Strauss.
Examinons d’abord la question du meurtre et de sa motivation.
Tikarau est accusé d’avoir volé les biens totémiques, soit le
système culturel tout entier. Son acte menace l’ensemble de la
communauté et justifie donc – en apparence tout au moins – la
nature collective de la vengeance et la participation, unanime
semble-t-il, au meurtre. On peut dire la même chose du dieu ojibwa.
Grâce à l’intervention rapide de tous les autres dieux, le coup
d’œil meurtrier de leur compagnon indiscret ne tue qu’un seul
membre de la communauté. Mais, au moins virtuellement, la communauté
tout entière est menacée, comme dans le cas de Tikarau.
On ne peut ni dérober l’ordre culturel, ni tuer des gens d’un
seul regard. Ces accusations, fréquentes dans la mythologie, relèvent
du fantastique. Selon le point de vue adopté, rationaliste, esthétique
et littéraire, ou psychanalytique, les chercheurs y voient les
produits de la superstition, les fruits d’une imagination gratuite
ou les symboles d’un inconscient individuel ou collectif.
Mais personne, à ma connaissance, n’a jamais étudié les implications,
sur le plan sociologique, de ces mêmes accusations. On a sans
doute le sentiment qu’elles sont trop fantastiques pour être accueillies
dans un contexte purement sociologique. Mais c’est là une erreur.
Aujourd’hui même, dans les communautés ou milieux que les sociologues
n’hésitent pourtant pas à traiter d’« arriérés »,
surtout quand il s’agit du monde occidental, il existe un équivalent
du pouvoir mythique de tuer d’un seul coup d’œil ou d’infliger
une maladie ou quelque autre malheur, et cela s’appelle « le
mauvais œil ». Dans certaines régions d’Italie par exemple,
la croyance au malocchio de certains individus est encore
répandue [5] .
A partir du moment où on laisse entendre que quelqu’un a le mauvais
œil, tous les malheurs qui peuvent affecter l’ensemble de la communauté
ou l’un de ses membres peuvent servir à justifier l’accusation.
Le terrible impact et l’extrême imprécision du mauvais œil en
font une formidable accusation à laquelle nulle réfutation rationnelle
ne peut s’opposer. L’exercice de ce pouvoir n’a même pas besoin
d’être volontaire : les bonnes intentions du dieu ojibwa
ne sauvent pas l’Indien sur lequel son regard a eu le malheur
de tomber. Le roi Œdipe a beau être le mieux disposé à l’égard
de Thèbes et ses crimes être involontaires, il n’en répand pas
moins la peste parmi les citoyens. C’est toujours la foule qui
découvre le pouvoir maléfique de la victime, jamais la victime
elle-même.
Mais pourquoi et dans quelles circonstances d’aussi monstrueuses
accusations peuvent-elles surgir et se fixer sur des gens qui
ne sont probablement pas plus monstrueux que d’autres ? Avec
l’avènement du nouveau primitivisme, il est aujourd’hui de bon
ton de prétendre, au moins implicitement, que les sociétés primitives
ignorent les ruptures de l’ordre social ou qu’elles sont, d’une
manière ou d’une autre, plus capables que les nôtres d’y remédier.
Difficile d’accorder foi à cette idée, sauf à considérer que des
accusations comme le mauvais œil, quelles qu’en soient les conséquences,
sont le moyen le plus satisfaisant de régler certains problèmes
sociaux.
Si une communauté est privée de moyens politiques et légaux de
gérer ses querelles intestines, elle tendra fatalement à imputer
la responsabilité de tout ce qui peut l’accabler à un ou plusieurs
individus à portée de main. Le fantastique spécifique qui caractérise
les accusations portées contre Œdipe ou contre les personnages
principaux des deux mythes analysés dans Le Totémisme aujourd’hui
correspond parfaitement à ce qui ne peut manquer d’arriver lorsqu’une
crise sociale insurmontable et même indéfinissable se change en
la responsabilité d’un seul individu.
Peut-on sérieusement penser que ces considérations puissent concerner
de près la mythologie ? Se trouve-t-il des représentations
mythiques évoquant un contexte social propice à la naissance d’accusations
comme celles du « mauvais œil » ? Pour les structuralistes,
semble-t-il, il n’en existe pas. Lévi-Strauss décrit comme une
primordiale absence d’ordre l’état des choses qui prévaut au commencement
de nombreux mythes. Ce qui caractérise, selon lui, cet état de
choses, c’est une « indifférenciation », point de départ
purement logique, et non historique, à partir duquel l’esprit
humain va se développer.
Bien qu’anhistorique, cette idée reste sous l’influence manifeste
du mythe de la création dans la Genèse et de ses interprétations
théologiques dans le monde judéo-chrétien. Elle ne tient aucun
compte des aspects conflictuels qui marquent les éléments narratifs
au début de bien des mythes primitifs. Ces éléments suggèrent
plutôt un désordre violent qu’une absence d’ordre, originelle
ou non. On a fréquemment affaire à une lutte confuse entre antagonistes
indiscernables, souvent définis comme de vrais jumeaux. S’il y
a assez d’espace pour l’échange des coups, il devrait aussi y
en avoir assez pour le processus différenciateur de l’esprit humain.
Dans La Violence et le Sacré
[6] , j’ai tenté de montrer que l’indifférenciation, loin
d’être un simple point de départ logique, reflète la nature perverse
et indécidable du mécanisme de la vengeance ; le monde de
la violence réciproque est un monde d’incessants effets de miroir
dans lequel les adversaires deviennent des doubles l’un de l’autre
et perdent leur identité individuelle. Il est vrai, certes, qu’au
commencement du mythe, tout le système de classification et donc
tout l’ordre naturel et social semblent inexistants ou en ruine.
Mais je dis que si l’on met l’accent sur les aspects conflictuels
et donc sociaux de ces représentations, elles offrent le type
de contexte favorable à la naissance d’accusations comme le « mauvais
œil » ou le vol du système culturel par un seul individu.
Le thème de l’indifférenciation conflictuelle ou de la concurrence
effrénée n’est guère explicite dans les deux mythes qu’étudie
Le Totémisme aujourd’hui. Dans le mythe de Tikopia néanmoins,
on peut le reconnaître dans les « épreuves de vitesse et
de force » auxquelles Tikarau est censé être « invité »
à concourir et qui se terminent par son lynchage.
La fête qui tourne au lynchage est un autre thème commun au mythe
de Tikopia et aux Bacchantes. Il constitue, à mon sens,
un remaniement ritualiste partiel du type de crise sociale qui,
dans les communautés archaïques, je pense,
se dénoue spontanément par le biais d’une polarisation sur un
seul et unique individu – polarisation que
le mythe représente comme une qualification objective de la victime.
Etant donné qu’il s’agit d’une crise sociale, elle transcende
nécessairement toute responsabilité individuelle et ne peut être
décrite que dans la forme qu’offre la mythologie. La victime se
voit dotée d’un pouvoir maléfique d’ordre vraiment fantastique
et surhumain.
On a trois types de représentation qui se raccordent parfaitement :
1) des signes patents de crise sociale ; 2) l’attribution
du « mauvais œil » (par exemple) à un individu quelconque ;
3) le meurtre collectif de cet individu.
On a, autrement dit, le contexte social susceptible de favoriser
l’émergence de la violence collective, un type d’accusation caractéristique
des sociétés où cette violence est endémique, enfin, et presque
immédiatement, un acte de violence collective contre la victime
de cette accusation.
Quand je définis le « mauvais œil » ou toute autre version
du fantastique pouvoir de la victime comme une « accusation »,
je ne suis pas, bien entendu, fidèle au message explicite du mythe.
Dans la perspective de ce message, le « mauvais œil »
n’est pas une simple accusation prêtant aux conjectures et aux
hypothèses ; il est présenté au contraire comme un fait incontestable,
une vérité irréfutable. Il se pourrait néanmoins qu’il soit une
accusation, car le contexte dans lequel il s’insère donne à penser
qu’il n’est ni un fait, ni le fruit d’une imagination gratuite,
mais une hallucination collective, toujours susceptible, dans
certaines circonstances évoquées par nos mythes, d’aboutir à un
déchaînement de violence collective tel que le représentent ces
mêmes mythes.
Par conséquent, il y a une contradiction entre le message explicite
de nos deux mythes et les indices implicites ou indirects recueillis
au terme de notre analyse du message.
Loin de n’affecter que les deux exemples de Lévi-Strauss et quelques
autres mythes, cette contradiction caractérise essentiellement
la mythologie primitive, et sa résolution est évidemment décisive
pour l’élaboration de la théorie scientifique du mythe, ambition
irréalisée de l’ethnologie structurale.
Se fier au message explicite du mythe, ou même l’interroger selon
les approches désormais traditionnelles – simple superstition
avec les rationalistes, fantasme avec les freudiens, ou encore
allégorie de la pensée avec Lévi-Strauss – ramènera immanquablement
à l’impasse à quoi conduisent les méthodologies traditionnelles.
N’en concluons pas pour autant que cette contradiction est insoluble.
Non. Le message explicite du mythe peut aussi être interrogé et
critiqué d’un point de vue tout à fait nouveau et auquel on aurait
pourtant dû penser d’emblée puisque le mythe lui-même le suggère.
On connaît très peu de choses sur les mécanismes spontanés de
la violence collective mais suffisamment tout de même pour comprendre
que ces mécanismes engendrent le type d’hallucination collective
que les mythes présentent comme un fait incontestable. Il est
donc très facile d’harmoniser les éléments thématiques de la mythologie
qui évoquent un lynchage arbitraire avec ceux qui affirment que,
la victime étant dotée d’un pouvoir maléfique surnaturel, la violence
dirigée contre elle est pleinement justifiée. Pour obtenir une
explication en tous points satisfaisante, il suffit d’admettre
que le lynchage est représenté du point de vue des lyncheurs
eux-mêmes.
On retrouvera ainsi, c’est certain, toutes les structures significatives
dégagées par Lévi-Strauss, tous les dénominateurs communs narratifs
analysés dans Le Totémisme aujourd’hui. Quand les lyncheurs
se remémorent leur action, ils la présentent à coup sûr sous un
jour positif, tout en présentant comme menace dangereuse la conduite
de leur victime. Les différentes observations de Lévi-Strauss
ne forment un tout cohérent que dans la seule perspective des
lyncheurs. De même, seul ce point de vue permet d’expliquer que
les oppositions propres au drame mythique, à la différence de
tant d’autres, ne sont pas vraiment réversibles quand on passe
d’un mythe à l’autre. Même si la victime finit par devenir le
divin bienfaiteur de la communauté, elle reste avant tout un malfaiteur ;
en d’autres termes, elle demeure toujours coupable et la violence
est toujours justifiée.
Le point de vue des lyncheurs résout tous les problèmes, à la
seule condition, bien entendu, qu’il s’agisse de lyncheurs réels
et d’un lynchage réel. Pour expliquer la nature et l’organisation
des thèmes mythiques, on est amené à postuler que le texte mythique
s’enracine dans un événement extra-textuel. Jusqu’ici, j’ai pris
grand soin de traiter les représentations mythiques comme de pures
représentations ; mais en les analysant, j’ai été amené à
l’hypothèse que quelques-unes d’entre elles au moins doivent avoir
un véritable référent, pour employer le langage de la linguistique.
Pour parvenir à une théorie du mythe vraiment solide et efficace,
il faut admettre qu’on peut accorder foi à un certain nombre de
ses représentations, celles qui suggèrent un lynchage comme celles
qui s’inscrivent dans un contexte favorisant l’émergence de ce
type de violence collective.
Un examen rétrospectif des étapes qui m’ont conduit à postuler
un lynchage réel montre que tous les arguments sont textuels ;
à aucun moment, je n’ai transgressé la règle la moins discutable
de la critique moderne, celle qui demande de ne pas confondre le signifié
avec le référent. Si j’en suis arrivé à conclure à la réalité
probable du lynchage, ce n’est nullement suite à une confusion
de ce genre ; ma conclusion est une hypothèse qui m’a été
imposée en quelque sorte par les résultats d’une analyse purement
immanente. Cette hypothèse est féconde dans la mesure où elle
est la seule à pouvoir résoudre l’énigme textuelle que le structuralisme,
comme les autres théories, est impuissant à résoudre.
Cette hypothèse, je le répète, ne consiste pas simplement à dire
que, puisqu’on le voit représenté dans une multitude de mythes,
le lynchage a lieu, d’une manière ou d’une autre, dans le monde
réel. Je ne confonds pas ici le signifié avec le monde réel ni
ne les assimile indûment l’un à l’autre. Ce qui m’incite à faire cette hypothèse,
c’est la constante juxtaposition dans la mythologie de représentations qui parlent fortement en faveur d’une
polarisation mimétique de la violence sur une victime arbitraire
et de représentations qui la démentent de
manière explicite. Le texte lui-même réclame
donc cette hypothèse. Grâce à elle, et grâce à elle seule, la
contradiction tissée dans la texture même de la mythologie devient
non seulement intelligible mais nécessaire, et le contenu comme
l’organisation des thèmes mythologiques compréhensibles et cohérents.
Toutefois, dans l’actuel climat intellectuel, mes arguments n’ont
quasiment aucune chance d’être entendus. Un principe méthodologique
d’une incontestable valeur a été adopté avec une telle ferveur
qu’on en a fait un véritable dogme métaphysique. Les nombreuses
tentatives d’élaboration d’une théorie scientifique du signe ayant
suscité des critiques de plus en plus radicales, le principe d’une
textualité parfaitement autonome excluant l’idée d’une origine
et d’un référent extra-textuels est devenu un absolu indiscutable.
Comme tous les vrais croyants, les dévots de cet absolu restent
sourds aux arguments contraires. Tout ce qui conteste leur foi
dans l’essentielle auto-référentialité de tous les textes sera
automatiquement taxé de régression vers la vieille confusion empirique
entre le signe et son référent.
Puis-je éviter tout conflit direct avec ce préjugé métaphysique ?
Pourrai-je, faisant abstraction de l’essentiel de mon hypothèse,
me conformer malgré tout au dogme courant, par exemple en définissant
le point de vue du mythe comme approbation d’une simple représentation
du lynchage et non comme point de vue des lyncheurs eux-mêmes ?
C’est impossible. Un point de vue de simple adhésion signifierait
immanquablement que l’attitude opposée est également possible
et qu’elle est déjà incluse, au moins implicitement, dans la perspective
mythique. Si le mythe se contentait d’approuver, il pourrait tout
aussi bien désapprouver le lynchage qu’il représente. Un tel point
de vue est celui d’un spectateur détaché ou d’un lecteur aux prises
avec un texte déjà constitué ; il implique une distance manifestement
absente dans le cas de l’élaboration mythique. Ce qu’il y a de
plus frappant dans la mythologie primitive, c’est la constante
juxtaposition d’éléments thématiques qui induisent des interprétations
complètement différentes. On a vu que certains d’entre eux
font endosser sans hésiter à la victime la responsabilité de tous les malheurs et catastrophes
qui peuvent assaillir la communauté ; d’autres suggèrent
un vulgaire épisode de violence collective, une foule stupide
emportée par la puissance mimétique de sa propre paranoïa hystérique.
Le seul moyen d’expliquer cette constante juxtaposition consiste
à supposer que l’élaboration du texte se place sous la durable
influence de la puissance mimétique. Seuls les lyncheurs peuvent
adhérer à leur action au point d’y voir la juste violence de la
communauté répondant à une terrible menace, celle d’un être souverainement
maléfique, surgi dans un contexte de troubles surnaturels. Que
cette violence puisse passer pour l’action d’une communauté divine
doublant celle des ancêtres, comme dans le mythe ojibwa, cela
peut correspondre à un commencement de distanciation, mais ne
change rien, fondamentalement, à la perspective du mythe, celle
des lyncheurs eux-mêmes – perspective adoptée par la communauté
des croyants.
Impossible donc de renoncer à la définition proposée plus haut.
Le point de vue des lyncheurs implique un lynchage réel, celui-là
même qui se trouve représenté dans les deux mythes analysés dans
Le Totémisme aujourd’hui mais aussi dans bien d’autres
mythes. Impossible d’accommoder mon hypothèse au dogme en vogue
qu’il me faut donc contester, mais sur des bases autres que purement
théoriques. Une discussion purement théorique est toujours l’alibi
d’une discussion philosophique. On peut l’éviter en introduisant
au cœur du débat une autre catégorie de textes, extrêmement proche
des mythes étudiés mais non reconnue comme telle.
Les textes que j’ai en tête pourraient être définis comme des
textes de persécution mystifiée. Ces textes vont des documents
concernant les manifestations d’antisémitisme médiéval et moderne,
y compris les pogroms, aux archives de l’Inquisition espagnole,
et des procès de sorcières aux discours racistes de la modernité
(qu’on songe, par exemple, au lynchage des Noirs dans le sud des
Etats-Unis).
Examinons les comptes rendus des violences exercées contre les
juifs au Moyen Age telles qu’elles nous sont rapportées, c’est-à-dire
du point de vue de la majorité chrétienne. Nul n’ignore les éléments
thématiques propres à ces comptes rendus ni leur principe d’organisation.
Inutile, donc, de citer des exemples spécifiques. Je me contenterai
d’énumérer brièvement les éléments en question.
1) Quelque chose ne va pas dans la communauté. Beaucoup de gens
tombent malades et meurent de mort mystérieuse. Les règles les
plus sacrées sont transgressées, les différences effacées, le
chaos règne.
2) Les juifs ont le « mauvais œil ». Les juifs se livrent
aux actes les plus dénaturés qui soient : parricide, inceste,
etc. Etant donné leur hostilité à la véritable foi, les juifs
sont très probablement responsables de tout ce qui détruit l’ordre
de la communauté – agitation sociale, peste, etc. Le bruit court
que les juifs ont été surpris à corrompre les réserves d’eau.
3) Des juifs ont été tués ou expulsés.
4) La communauté retrouve l’ordre et le calme.
On se rend immédiatement compte que ces éléments redoublent presque
parfaitement ceux du texte mythique. C’est pourquoi les formules
de l’analyse structurale dans Le Totémisme aujourd’hui
peuvent s’y appliquer aussi parfaitement. Il y a bien entendu
une « élimination radicale » et le « fragment éliminé »
ou des fragments sont coupables d’une action « négativement
qualifiée » et collective plutôt qu’individuelle. On commence
par une indifférenciation et on finit par une différenciation.
Les représentations sont identiques dans les deux catégories de
textes. Cependant, il ne viendrait à l’esprit de personne de suggérer
qu’il faudrait lire les textes de la persécution mystifiée dans
la clef lévi-straussienne d’un modèle topologique, ni de les assimiler
à quelque allégorie de la naissance virginale de l’« esprit
humain ».
Notre traitement différent des deux types de textes vient de ce
que, dans le cas de la persécution, on saisit immédiatement qu’il
est question de victimes réelles dans un épisode réel de lynchage.
On comprend que, chaque fois que le lynchage est relaté du point
de vue des lyncheurs, les victimes peuvent et doivent être transfigurées
sans pour autant être irréelles.
Les accusations portées contre les juifs ne sont pas moins fantastiques
que les traits abominables caractérisant les héros mythologiques.
En réalité, les deux types d’accusation sont rigoureusement identiques :
ils incluent le mauvais œil, la peste, le parricide, l’inceste,
etc. Les circonstances sont identiques, l’enchaînement des événements
identique. On a la même contradiction entre le message explicite
qui désigne la victime comme la seule et unique cause des problèmes
de la communauté et les nombreux indices qui suggèrent une brutale
et soudaine explosion de violence arbitraire.
Un examen même superficiel du texte confirme ce que notre bon
sens nous avait déjà dit : la puissance maléfique surnaturelle
des juifs est imaginaire, sans être pour autant le fruit d’une
imagination mue par le seul inconscient freudien. Il faut compter
avec l’hallucination qui joue un rôle social spécifique. La croyance
dans les pouvoirs maléfiques des juifs est une constante au sein
de la communauté chrétienne ; il arrive, dans des périodes
de relative harmonie sociale, que ces croyances restent un certain
temps en sommeil, mais elles se réveillent vite en temps de crise,
quand on ne peut plus surmonter ni même définir les problèmes
de la communauté. Chaque fois que les tensions s’avivent, la société
se retourne contre les juifs, et c’est ce qu’on donne à entendre
en disant que les juifs sont les boucs émissaires favoris de la
société chrétienne. L’expression « bouc émissaire »
traduit le terme désignant la victime dans le rituel décrit au
chapitre 21 du Lévitique. Dans l’usage moderne, ce mot a acquis
une connotation très particulière qui constitue une interprétation
au moins implicite du rituel lui-même. Il se réfère à un mécanisme
de victimisation véritablement arbitraire, mais non perçu comme
tel, qui fournit une clef pour l’interprétation des textes quasi
mythiques de la persécution mystifiée. Nous n’interpréterions
pas ces textes comme nous le faisons si nous n’étions capables
de les démystifier. Et nous en sommes capables à partir
du moment où nous comprenons que ce qui les structure, c’est le
mécanisme du bouc émissaire : ne reflètent-ils pas l’hallucination
inhérente à ce mécanisme ? En réalité, les meilleurs « boucs
émissaires », les seuls bons « boucs émissaires »
sont ceux qui ne sont pas reconnus comme tels. Une lecture correcte
du texte de persécution exige qu’on sache réhabiliter les victimes
en comprenant que les accusations portées contre elles sont dénuées
de fondement. Notons ici – et c’est très important – que la démystification
de ce genre de texte quasi mythique n’est pas séparable d’une
attitude éthique, la simple démarche scientifique coïncidant avec
l’exigence morale.
Loin de moi l’idée d’une non-différence entre textes de persécution
médiévale et mythologie proprement dite. Des différences sont
indéniables, mais pas au point d’exclure la possibilité d’un référent
ou d’une origine semblables pour les deux types de textes. Nous
touchons ici à l’essentiel de mon hypothèse. La mythologie ressemble
tant, dans ses thèmes et sa structure, aux textes de la persécution
mystifiée qu’elle pourrait bien s’enraciner elle aussi dans un
mécanisme de bouc émissaire dont nous serions dupes comme les
croyants eux-mêmes – un mécanisme encore indéchiffré, peut-être
parce qu’il est trop distant de nous sur le plan culturel, ou
qu’il est mieux caché, ou pour ces deux raisons à la fois, ou
encore pour d’autres qui nous restent obscures.
On peut maintenant voir combien il est utile d’introduire dans
le débat ces documents que j’appelle textes de persécution mystifiée
et qui sont aujourd’hui démystifiés par l’interprétation moderne.
A la lumière de ces textes dont l’interprétation, loin de fournir
une métaphore ou un modèle, coïncide avec les faits, mon hypothèse
apparaîtrait parfaitement claire. Ce que j’affirme en vérité,
c’est que l’énigme de la mythologie peut être résolue et élucidée
dans les moindres détails – même la divinisation de la victime
qui n’est pas absente, fût-ce sous une forme atténuée, des textes
de persécution – pour peu que l’on considère ceci : le mécanisme
d’élaboration mythique est semblable, mais en beaucoup plus puissant,
à celui dont nous supposons la présence effective dans des documents
comme la version chrétienne d’un pogrom médiéval ou des comptes
rendus de lynchages par des lyncheurs, où que ce soit et qu’elles
qu’en puissent être les victimes.
Parce qu’ils ont été démystifiés depuis déjà longtemps et que
leur interprétation a été établie une fois pour toutes selon les
perspectives que je propose d’adopter dans le cas de la mythologie,
ces textes rendent mon hypothèse évidente. Autre avantage à ne
pas négliger dans le contexte intellectuel contemporain :
même les plus farouches représentants d’une textualité antiréférentielle
et parfaitement autonome ne pourront pas ne pas se rendre face
aux textes de persécution. Non seulement ils avoueront qu’un référent
est nécessaire, mais ils l’identifieront si on le leur demande,
et ce sera, sinon tout à fait le même, du moins un référent analogue
à celui que je propose pour la mythologie proprement dite.
L’allergie radicale à mes arguments dans un contexte proprement
mythologique tombera d’elle-même – elle l’a du reste déjà fait
– si le contexte est celui de la persécution, ce qui témoigne
assez de l’inconsistance du dogme antiréférentiel. Le succès
pour le moins étrange de celui-ci ne peut s’expliquer que par
le contexte exclusivement mythique et littéraire dans lequel œuvrent
ses partisans ; ces derniers, en effet, ne semblent pas avoir
vraiment mesuré les conséquences de leur position, dans le cas,
par exemple, où ce dogme serait sérieusement appliqué à tous les
textes sans exception. Le plus drôle, c’est qu’on se prétend,
de leur côté, « révolutionnaire » – au point de fustiger
comme « réactionnaire » le moindre doute à l’égard de
la légitimité de leur nihilisme subjectif.
Qu’arriverait-il donc si les textes de la persécution étaient
traités conformément au dogme prisé par les cercles intellectuels
les plus brillants ? Dans les textes de l’antisémitisme médiéval,
de nombreuses représentations sont manifestement fallacieuses
et indignes de foi. Reste qu’aucun historien de quelque valeur
n’en conclura que toutes les représentations sont également fallacieuses
et indignes de foi, et qu’il serait « naïvement empiriste »
de se fier à aucune. C’est exactement le contraire qui est vrai.
Les représentations ayant trait à un épisode de violence collective
au plus aigu d’une crise sociale gagnent en vraisemblance à être
juxtaposées aux accusations les plus fantastiques contre les victimes.
Si un historien rompu à la pensée structuraliste et post-structuraliste
concluait qu’aucun événement réel, aucun référent extra-textuel
ne saurait être déduit de ces représentations, il passerait ou
bien pour un agent provocateur ou bien pour un imbécile, et plus
probablement encore pour les deux à la fois.
Les textes de persécution constituent la source fondamentale pour
ce qui concerne le traitement des minorités persécutées. Et personne
ne songerait à dénier la certitude de ces persécutions, même s’il
s’agit d’une certitude d’un ordre très différent de la certitude
mathématique. Personne n’a encore laissé entendre que cette certitude
doit être un autre mythe, le mythe spécifique d’une ère moderne
humaniste.
Le dogme actuel n’est rien d’autre que le rejet global de toutes
les représentations. Ce traitement semble aux antipodes de l’adhésion
aveugle aux représentations qui caractérise la foi religieuse,
mais en fait il en est très proche, car c’est son équivalent moderne
et le plus grand obstacle à une véritable pénétration du texte
mythique.
Ce qui a empêché jusqu’ici cette pénétration, c’est précisément
ce que la foi religieuse et l’actuel scepticisme antiréférentiel
ont en commun, à savoir le traitement univoque de toutes les
représentations. Ceux qui, devant un texte de persécution, conçoivent
parfaitement qu’il ne faut pas traiter à l’identique toutes les
représentations, doivent à leur faux radicalisme, quand il s’agit
de mythologie, de méconnaître la nécessité d’un traitement diversifié.
Et voilà comment un principe méthodologique valable se transforme en intégrisme théorique.
Les similitudes entre nos deux catégories de textes sont à l’évidence
trop frappantes pour qu’on puisse affirmer que la solution universellement
reconnue pour la première puisse être exclue pour la seconde sans
autre forme de procès. A supposer même que le parallèle se révèle
finalement stérile, on ne peut dire a priori qu’il ne faut
pas le tenter, eu égard surtout à l’énigme irrésolue du texte
mythique. Affirmer a priori que cette énigme est insoluble
ou qu’elle n’a pas d’existence réelle revient à se soumettre au
pire dogmatisme, celui qui veut réprimer l’esprit même de la recherche,
l’idée qu’il est possible d’obtenir des résultats décisifs et
d’établir des vérités significatives. Ce dogmatisme sceptique
entend dominer les sciences sociales en décrétant
que les questions intéressantes qu’elles rencontrent sont nulles
et non avenues.
L’examen d’autres textes de persécution déjà reconnus comme tels
montrerait que la plupart d’entre eux, sinon tous, proviennent
du même monde historique, le nôtre. Notre aptitude à les démystifier
y est sans doute pour beaucoup. Dans tous les cas sans exception,
les victimes de la persécution sont facilement repérables à la
marque très visible qu’elles portent : celle du bouc émissaire.
Bien entendu, ces signes victimaires sont tout aussi arbitraires
que les autres signes ; ils ne sont pas transculturels ;
nous pouvons les déchiffrer parce que ce sont des signes de notre
société et que la technique de leur décryptage nous est familière.
Pour ce qui est de la mythologie, elle ne comporte jamais de signes
culturels clairs suggérant la réalité des victimes. On peut le
comprendre différemment : ou bien les signes sont présents
mais, leur code nous échappant, ils nous restent indéchiffrables,
ou bien les signes sont vraiment absents. Il se peut en effet
qu’il n’y ait aucun signe culturel. La plupart des sociétés productrices
de mythes sont trop petites et trop homogènes pour posséder les
minorités religieuses ou ethniques qui servent d’ordinaire de
viviers aux grandes « civilisations » hétérogènes en
quête de boucs émissaires.
Ne nous hâtons pourtant pas de conclure que l’absence de signe
culturel signifie nécessairement l’absence de tout signe en général.
Il est d’autres signes distinctifs du bouc émissaire. En réalité,
ces signes sont très facilement repérables car ils sont vraiment
transculturels ; chacun les connaît et peut vérifier par
lui-même qu’ils correspondent aux traits les plus constants de
la mythologie du monde entier.
Pour éviter de méconnaître ces signes, tournons-nous une fois
de plus du côté des sociétés archaïques où la croyance au « mauvais
œil », par exemple, reste vivante, ou du côté des bandes
d’enfants – je songe ici au type de communautés formées par les
enfants abandonnés dans les sociétés en voie de désagrégation.
En l’absence de minorités ethniques ou de tout autre individu
susceptible d’être désigné comme « étranger », l’agressivité
de la communauté tend à se polariser sur les êtres qui, pour une
raison ou pour une autre, sont encore mal adaptés aux mœurs de
la communauté, en particulier ceux qu’affecte une malformation
ou une difformité physique, ou toute autre sorte d’infirmité :
un bégaiement par exemple. En d’autres termes, quand il n’y a
plus ou pas encore de signes culturels, l’anxiété et l’hostilité
collectives, en quête de transfert, tendent à se fixer sur des
signes physiques aussi évidents qu’insignifiants.
Tikarau boite. De même, Œdipe, Héphaïstos, le Jacob de la Genèse
et d’innombrables héros de par le monde. Quand la croyance
au « mauvais œil » a toujours cours, ce peut être un
œil unique, l’œil manquant équivalant alors à une claudication.
Ces faits ont été observés depuis longtemps et aucune théorie
de la mythologie ne peut se dispenser de les interpréter. L’interprétation
de Lévi-Strauss doit être bien entendu compatible avec sa lecture
du drame mythique comme allégorie spatiale du processus différenciateur :
« Dans tous ces cas par conséquent
[7] , un système discret résulte d’une destruction d’éléments,
ou de leur soustraction d’un ensemble primitif. Dans tous les
cas aussi, l’auteur de cet appauvrissement est lui-même un personnage
diminué : les six dieux ojibwa sont des aveugles volontaires,
qui exilent leur compagnon, coupable d’avoir enlevé son bandeau.
Tikarau, le dieu voleur de Tikopia, feint de boiter pour mieux
s’emparer du festin. Akawio Bokodou boite aussi. Aveugles ou boiteux,
borgnes ou manchots sont des figures mythologiques fréquentes
par le monde, et qui nous déconcertent parce que leur état nous
apparaît comme une carence. Mais, de même qu’un système rendu
discret par soustraction d’éléments devient logiquement plus riche,
bien qu’il soit numériquement plus pauvre, de même les mythes
confèrent souvent aux infirmes et aux malades une signification
positive : ils incarnent les modes de la médiation. Nous
imaginons l’infirmité et la maladie comme des privations d’être,
donc un mal. Pourtant, si la mort est aussi réelle que la vie
et si, par conséquent, il n’existe que de l’être, toutes les conditions,
même pathologiques, sont positives à leur façon. Le “moins être”
a le droit d’occuper une place entière dans le système, puisqu’il
est l’unique forme de passage concevable entre deux états “pleins” »
(Le Cru et le Cuit, p. 61).
Tout à fait dans le style d’une certaine critique littéraire,
Lévi-Strauss voit dans la victime estropiée une mise en abyme
formelle de son allégorie topologique. Le seul problème avec
cette interprétation, c’est que le thème de l’organe en trop ou
hypertrophié – la bosse par exemple – est presque aussi fréquent
que celui de l’organe manquant ou atrophié. Lorsque la claudication
elle-même est définie comme un « pied enflé », elle
doit appartenir au premier type d’invalidité plutôt qu’au second.
Les freudiens, eux, sont bien entendu gagnants à tous les coups.
Quand la castration ne marche pas, le bon vieux symbole phallique
marche, et vice versa. Toutefois, la psychanalyse ne se
montre pas plus satisfaisante que le structuralisme, car sa théorie
de la symbolisation exige que l’objet symbolisé soit invisible.
Nous pouvons encore croire qu’il en est ainsi avec Polichinelle ;
dans de nombreux mythes cependant, l’objet est tout simplement
trop flagrant pour pouvoir être tranquillement défini comme refoulé.
C’est ainsi que dans beaucoup de mythes nord-américains, l’objet
en question est si démesurément long et encombrant que son propriétaire
doit le porter enroulé autour de son cou ou de ses épaules comme
un pompier ses tuyaux, jusqu’à ce qu’il le fasse couper pour pouvoir
en disposer plus librement – opération déplorablement explicite
du point de vue du complexe de castration.
Les freudiens d’aujourd’hui sont trop avisés pour être troublés
par mes objections. Ils disposent de véritables arsenaux de distinctions
expressément destinées à les contrer. Ici, par exemple, ils me
reprocheraient probablement d’ignorer l’abîme vertigineux que
Jacques Lacan a découvert entre le phallus symbolique et le pénis
humain...
La dernière phase des grandes théories qui ont quasiment épuisé
leur puissance créatrice est généralement marquée par la prolifération
de subtils et finalement stériles réajustements. C’est en fait
une phase de préciosité, immédiatement suivie par le scepticisme
absolu qui maintenant gagne tout autour de nous. A ceux qui ont
grandi dans un tel climat, les intuitions vraiment révolutionnaires
qui vont prendre la relève paraissent beaucoup trop simples et
directes pour être d’aucune valeur.
La recherche d’interprétations de plus en plus raffinées ne peut
que nous égarer et émousser notre sensibilité aux modalités archaïques
de victimisation qui travaillent le soubassement de la mythologie.
Encore une fois, faire confiance au bon sens, sans oublier ce
que nous savons, nous permettrait de comprendre que les infirmités
et invalidités de tant de héros mythiques ne font que les désigner
à la foule comme victimes potentielles ; ce sont des signes
moins ambigus, en fait, que celui de « bouc émissaire »
dans les textes de persécution, l’appartenance à une minorité
ethnique ou religieuse [8] .
Dans le passage cité plus haut, le désir qu’a Lévi-Strauss de
comprendre l’« élimination radicale » du héros estropié
comme un jeu purement logique le conduit au plus près de la vérité,
dangereusement près peut-être, à en juger par sa curieuse recommandation
au lecteur de n’y rien trouver de « déconcertant ».
La mythologie est-elle l’éternelle répétition de l’histoire, toujours
incomprise, de Caïn et Abel ? La différenciation culturelle
peut-elle être fondée sur le meurtre ? Peut-elle être la
même chose que la marque de Caïn ? Les conséquences d’une
réponse positive seraient « déconcertantes », en effet.
Nous préférons croire que la question n’est pas sérieuse. Dans
un tel climat intellectuel, il est intéressant de montrer que
les analyses de Lévi-Strauss, même et surtout si on les examine
d’un peu près, produisent aussitôt la problématique qui leur semble
la plus étrangère et qui nous oblige encore une fois à poser la
question la plus gênante : pouvons-nous indéfiniment éviter
d’affronter cette question « déconcertante » ?
[1] . Ce texte est repris du livre de René Girard :
To Double Business Bound, Essays on Literature, Mimesis and
Anthropology (The Johns Hopkins University Press, Baltimore,
1978). Il avait d’abord paru en décembre 1977, dans la revue MLN,
92, pp. 922-944. En 1997, il a été publié pour la première
fois en français dans le numéro 10 (2 e semestre) de
La Revue du MAUSS.
[3] . Premier tome de la série Mythologiques,
Plon, Paris, 1964.
[4] . Claude Lévi-Strauss, Le Totémisme aujourd’hui,
op. cit., p. 40.
[5] . Noter la ressemblance entre l’« espionnage
maléfique » dont les Bacchantes accusent Penthée (ce qui
est bien entendu la cause exacte de sa mort, selon le mythe) et
le « mauvais œil » de la divinité ojibwa (l’« action
négative » qui entraîne son « élimination radicale »).
L’« espionnage maléfique » peut être assimilé au « mauvais
œil » ; c’est un mauvais œil en partie vidé de son pouvoir
surnaturel et désacralisé dans la même mesure que les autres thèmes
mythiques. Noter aussi le rapport étroit entre cet « espionnage
maléfique » et l’obsession du voyeurisme (en anglais, peeping
Tom) : dans les régions des Etats-Unis où sévissait le
lynchage des Noirs, cette obsession était très répandue.
[7] . Les mythes dont il est question dans Le
Totémisme aujourd’hui comme dans Le Cru et le Cuit.
[8] . Une autre différence encore plus essentielle
entre la mythologie et les textes de persécution est la sacralisation
de la victime : toujours présente dans le premier cas, presque
complètement absente dans le second. Pour
étayer cette affirmation, je devrais montrer que le mécanisme
du bouc émissaire peut lui aussi, sous certaines conditions,
engendrer toutes les représentations sacrées. Une telle analyse
n’est pas possible dans les limites de cet essai. Voir René Girard,
La Violence et le Sacré, op. cit., et Des choses
cachées depuis la fondation du monde, Grasset, Paris, 1978.
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