RENE
GIRARD
Je vois Satan tomber comme
l'éclair essai
René Girard a longtemps
enseigné la littérature
française à l'université de
Stanford. Ses livres sont étudiés
et traduits dans le monde entier : parmi
les plus célèbres, Mensonge
romantique et vérité
romanesque (Grasset, 1961), La violence
et le sacré (Grasset, 1972), Des
choses cachées depuis la fondation du
monde (Grasset, 1978), Le bouc
émissaire (Grasset, 1982).
Chapitre I
IL FAUT QUE LE SCANDALE ARRIVE
n
examen attentif montre qu'il existe dans la Bible
et les Evangiles une conception originale et
méconnue du désir et de ses conflits.
Pour appréhender son ancienneté, on
peut remonter au récit de la Chute dans la
Genèse, ou à la seconde moitié
du Décalogue, tout entière
consacrée à l'interdiction de la
violence contre le prochain.
Les commandements six, sept, huit et neuf sont
aussi simples que brefs. Ils interdisent les
violences les plus graves dans l'ordre de leur
gravité :
Tu ne tueras point.
Tu ne commettras point d'adultère.
Tu ne voleras point.
Tu ne porteras pas de faux témoignage
contre ton prochain.
Le dixième et dernier commandement
tranche sur ceux qui le précèdent et
par sa longueur et par son objet : au lieu
d'interdire une action il interdit un
désir :
Tu ne convoiteras pas la maison de ton
prochain. Tu ne convoiteras pas la femme de ton
prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni
son buf, ni son âne, rien de ce qui
est à lui. (Ex 20, 17)
Sans être vraiment trompeuses les
traductions modernes lancent les lecteurs sur une
fausse piste. Le verbe
« convoiter » suggère
qu'il doit s'agir ici d'un désir hors du
commun, un désir pervers
réservé aux pécheurs endurcis.
Mais le terme hébreu traduit par
« convoiter » signifie tout
simplement « désirer ».
C'est lui qui désigne le désir d'Eve
pour le fruit défendu, le désir du
péché originel. L'idée que le
Décalogue consacrerait son commandement
suprême, le plus long de tous, à la
prohibition d'un désir marginal,
réservé à une minorité,
n'est guère vraisemblable. Dans le
dixième commandement, il doit s'agir du
désir de tous les hommes, du désir
tout court.
Si le Décalogue interdit le désir le
plus fréquent, ne mérite-t-il pas le
reproche que le monde moderne presque unanime
adresse aux interdits religieux ? Le
dixième commandement ne succombe-t-il pas
à cette démangeaison gratuite
d'interdire, à cette haine irrationnelle de
la liberté que les penseurs modernes
reprochent au religieux en général et
à la tradition
judéo-chrétienne en
particulier ?
Avant de condamner les interdits comme
« inutilement
répressifs », avant de
répéter extasiés la formule
rendue fameuse par les
« événements de mai
68 » : « il est interdit
d'interdire », il convient de
s'interroger sur les implications du désir
défini dans le dixième commandement,
le désir des biens du prochain. Si ce
désir-là est le plus commun de tous,
que se passerait-il si, au lieu d'être
interdit, il était toléré et
même encouragé ?
La guerre serait perpétuelle au sein de tous
les groupes humains, de tous les sous-groupes, de
toutes les familles. La porte serait grande ouverte
au fameux cauchemar de Thomas Hobbes, la lutte
de tous contre tous.
Pour penser que les interdits culturels sont
inutiles, comme le répètent sans trop
réfléchir les démagogues de la
« modernité », il faut
adhérer à l'individualisme le plus
outrancier, celui qui présuppose l'autonomie
totale des individus, c'est-à-dire
l'autonomie de leurs désirs. Il faut
penser en d'autres termes que les hommes sont
naturellement enclins à ne pas
désirer les biens du prochain.
Il suffit de regarder deux enfants ou deux adultes
qui se disputent une babiole pour comprendre que ce
postulat est faux. C'est le postulat opposé,
seul réaliste, qui sous-tend le
dixième commandement du
Décalogue.
Si les individus sont naturellement enclins
à désirer ce que leurs prochains
possèdent, ou même simplement
désirent, il existe au sein des groupes
humains une tendance très forte aux conflits
rivalitaires. Si elle n'était pas
contrecarrée, cette tendance menacerait en
permanence l'harmonie et même la survie de
toutes les communautés.
Les désirs rivalitaires sont d'autant plus
redoutables qu'ils ont tendance à se
renforcer réciproquement. C'est le principe
de l'escalade et de la surenchère qui
gouverne ce type de conflit. Il y a là un
phénomène si banal, si bien connu de
nous, si contraire à l'idée que nous
nous faisons de nous-mêmes, si humiliant par
conséquent, que nous préférons
l'écarter de notre conscience et faire comme
s'il n'existait pas, tout en sachant pertinemment
qu'il existe. Cette indifférence au
réel est un luxe que les petites
sociétés archaïques ne pouvaient
pas s'offrir.
Le législateur qui interdit le désir
des biens du prochain s'efforce de résoudre
le problème numéro un de toute
communauté humaine : la violence
interne.
**
En lisant le dixième commandement, on a
l'impression d'assister au processus intellectuel
de son élaboration. Pour empêcher les
hommes de se battre, le législateur cherche
d'abord à leur interdire tous les objets
qu'ils ne cessent de se disputer, et il
décide d'en dresser la liste. Il
s'aperçoit vite, toutefois, que ces objets
sont trop nombreux : il ne peut pas les
énumérer tous. Il s'interrompt donc
en cours de route, il renonce à mettre
l'accent sur les objets toujours changeants et il
se tourne vers cela ou plutôt vers celui qui
est toujours présent, le prochain, le
voisin, l'être dont il est clair qu'on
désire tout ce qui est à
lui.
Si les objets que nous désirons
appartiennent toujours au prochain, c'est le
prochain, de toute évidence, qui les rend
désirables. Dans la formulation de
l'interdit par conséquent, le prochain doit
supplanter les objets et, effectivement, il les
supplante, dans le dernier membre de phrase qui
interdit non plus des objets
énumérés un à un mais
tout ce qui est au prochain.
Ce que le dixième commandement esquisse,
sans le définir explicitement, c'est une
« révolution
copernicienne » dans l'intelligence du
désir. On croit que le désir est
objectif ou subjectif mais, en
réalité, il repose sur un autrui qui
valorise les objets, le tiers le plus proche, le
prochain. Pour maintenir la paix entre les hommes,
il faut définir l'interdit en fonction de
cette redoutable constatation : le prochain
est le modèle de nos désirs. C'est ce
que j'appelle le désir mimétique.
**
Le désir mimétique n'est pas toujours
conflictuel mais il l'est fréquemment et
ceci pour des raisons que le dixième
commandement rend évidentes. L'objet que je
désire à l'exemple de mon prochain,
le prochain, lui, entend le conserver, le
réserver à son propre usage, il ne se
le laissera pas arracher sans combat. Mon
désir sera contrecarré mais, au lieu
de se résigner et de se déplacer vers
un autre objet, neuf fois sur dix, il va se
rebiffer et se renforcer en imitant plus que jamais
le désir de son modèle.
L'opposition exaspère le désir,
surtout lorsqu'elle provient de celui ou de celle
qui inspire ce désir. Si elle n'en provient
pas au départ elle en proviendra
bientôt car si l'imitation du désir
prochain engendre la rivalité, la
rivalité, en retour, engendre
l'imitation.
Le surgissement d'un rival semble confirmer le
bien-fondé du désir, la valeur
immense de l'objet désiré.
L'imitation se renforce au sein même de
l'hostilité mais les rivaux font tout ce
qu'ils peuvent pour cacher à autrui et se
cacher à eux-mêmes la cause de ce
renforcement.
La réciproque est vraie. En imitant son
désir, je donne à mon rival
l'impression qu'il a de bonnes raisons de
désirer ce qu'il désire, de
posséder ce qu'il possède, et
l'intensité de son désir
redouble.
En règle générale la
possession tranquille affaiblit le désir. En
donnant à mon modèle un rival, je lui
restitue, en quelque sorte, le désir qu'il
me prête. Je donne un modèle à
mon propre modèle, et le spectacle de mon
désir renforce le sien au moment
précis où, en s'opposant à
moi, il renforce le mien. Cet homme dont je
désire l'épouse, par exemple,
peut-être avait-il cessé avec le temps
de la désirer. Son désir était
mort et au contact du mien, qui est vivant, il
reprend vie...
La nature mimétique du désir rend
compte du mauvais fonctionnement habituel des
rapports humains. Nos sciences sociales devraient
tenir compte d'un phénomène qu'il
faut bien qualifier de normal mais
elles s'obstinent à voir dans la discorde
quelque chose d'accidentel et de si
imprévisible, par conséquent, qu'il
est impossible d'en tenir compte dans
l'étude de la culture.
Non seulement nous sommes aveugles aux
rivalités mimétiques dans notre monde
mais chaque fois que nous célébrons
la puissance de nos désirs, nous les
glorifions. Nous nous félicitons de porter
en nous-mêmes un désir qui a
« l'expansion des choses
infinies » mais nous ne voyons pas ce que
dissimule cet infini, l'idolâtrie du
prochain, laquelle est forcément
associée à l'idolâtrie de
nous-mêmes mais fait mauvais ménage
avec cette dernière.
Les conflits inextricables qui résultent de
notre double idolâtrie sont la source
principale de la violence humaine. Nous sommes
d'autant plus voués à porter à
notre prochain une adoration qui se transforme en
haine que nous cherchons plus
désespérément à nous
adorer nous-mêmes, que nous nous croyons plus
« individualistes ». C'est pour
couper court à tout cela que le
Lévitique contient le commandement
fameux : « Tu aimeras ton prochain
comme toi-même »,
c'est-à-dire tu ne l'aimeras ni plus ni
moins que toi-même.
La rivalité des désirs tend non
seulement à s'exaspérer mais, en
s'exaspérant, elle se diffuse aux alentours,
elle se transmet à des tiers aussi avides de
fausse infinité que nous le sommes
nous-mêmes.
La source principale de la violence entre les
hommes c'est la rivalité mimétique.
Elle n'est pas accidentelle mais elle n'est pas non
plus le fruit d'un « instinct
d'agression » ou d'une
« pulsion agressive ».
Les rivalités mimétiques peuvent
devenir si intenses que les rivaux se
discréditent réciproquement, ils se
dérobent leurs possessions, ils subornent
leurs épouses respectives et, finalement,
ils ne reculent même plus devant le
meurtre.
Je viens de mentionner à nouveau, le lecteur
l'aura remarqué, dans l'ordre inverse du
Décalogue cette fois, les quatre violences
majeures interdites par les quatre commandements
qui précèdent le dixième, ceux
que j'ai déjà cités au
début de ce chapitre.
Si le Décalogue consacre son commandement
ultime à interdire le désir des biens
du prochain, c'est parce qu'il reconnaît
lucidement dans ce désir le responsable des
violences interdites dans les quatre commandements
qui le précèdent.
Si on cessait de désirer les biens du
prochain, on ne se rendrait jamais coupable ni de
meurtre, ni d'adultère, ni de vol, ni de
faux témoignage. Si le dixième
commandement était respecté, il
rendrait superflus les quatre commandements qui le
précèdent.
Au lieu de commencer par la cause et de poursuivre
par les conséquences, comme ferait un
exposé philosophique, le Décalogue
suit l'ordre inverse. Il pare d'abord au plus
pressé : pour écarter la
violence, il interdit les actions violentes. Il se
retourne ensuite vers la cause et découvre
le désir inspiré par le prochain.
C'est donc cela qu'il interdit mais il ne peut
l'interdire que dans la mesure où les objets
désirés sont légalement
possédés par un des deux rivaux. Il
ne peut pas décourager toutes les
rivalités de désir.
**
Si on examine les interdits des
sociétés archaïques à la
lumière du dixième commandement on
constate que, sans être aussi lucides que ce
dernier, ils s'efforcent d'interdire eux aussi le
désir mimétique et ses
rivalités.
Les interdits les plus arbitraires en apparence ne
sont le fruit ni d'une quelconque
« névrose », ni du
ressentiment de vieillards grincheux, soucieux
seulement d'empêcher les jeunes gens de
s'amuser. Dans leur principe, les interdits n'ont
rien de capricieux ni de mesquin, ils reposent sur
une intuition analogue à celle du
Décalogue mais sujette à toutes
sortes de confusions.
Beaucoup de lois archaïques, en Afrique
notamment, mettent à mort tous les jumeaux
qui naissent dans la communauté, ou un seul
jumeau de chaque paire seulement. Cette
règle est absurde sans doute mais elle ne
prouve nullement « la
vérité du relativisme
culturel ». Les cultures qui ne
tolèrent pas les jumeaux confondent leur
ressemblance naturelle, d'ordre biologique, avec
les effets
« indifférenciateurs »
des rivalités mimétiques. Plus ces
rivalités s'exaspèrent, plus les
rôles de modèle, d'obstacle et
d'imitateur deviennent interchangeables au sein de
l'opposition mimétique.
A mesure que leur antagonisme s'envenime, en somme,
les antagonistes, paradoxalement, se ressemblent de
plus en plus. Ils s'opposent d'autant plus
implacablement que leur opposition efface les
différences réelles qui,
naguère, les séparaient. L'envie, la
jalousie et la haine uniformisent ceux qu'elles
opposent mais ces passions, dans notre monde,
refusent de se penser en fonction des ressemblances
et des identités qu'elles ne cessent
d'engendrer. Elles n'ont d'oreilles que pour la
célébration trompeuse des
différences, celle qui sévit plus que
jamais dans nos sociétés, non pas
parce que les différences réelles
grandissent mais parce qu'elles disparaissent.
**
La révolution qu'annonce et prépare
le dixième commandement s'épanouit
dans les Evangiles. Si Jésus ne parle jamais
en termes d'interdits et toujours en termes de
modèles et d'imitation, c'est parce qu'il
tire jusqu'au bout la leçon du
dixième commandement. Ce n'est pas par
narcissisme qu'il nous recommande de l'imiter
lui-même, c'est pour nous détourner
des rivalités mimétiques.
Sur quoi exactement l'imitation de
Jésus-Christ doit-elle porter ? Ce ne
peut pas être sur ses façons
d'être ou ses habitudes personnelles :
il n'est jamais question de cela dans les
Evangiles. Jésus ne propose pas non plus une
règle de vie ascétique au sens de
Thomas a Kempis et de sa célèbre
Imitation de Jésus-Christ, si
admirable que soit cet ouvrage. Ce que Jésus
nous invite à imiter c'est son propre
désir, c'est l'élan qui le
dirige lui, Jésus, vers le but qu'il s'est
fixé : ressembler le plus possible
à Dieu le Père.
L'invitation à imiter le désir de
Jésus peut sembler paradoxale car
Jésus ne prétend pas posséder
de désir propre, de désir
« bien à lui ».
Contrairement à ce que nous
prétendons nous-mêmes, il ne
prétend pas « être
lui-même », il ne se flatte pas de
« n'obéir qu'à son propre
désir ». Son but est de devenir
l'image parfaite de Dieu. Il consacre donc
toutes ses forces à imiter ce Père.
En nous invitant à l'imiter lui, il nous
invite à imiter sa propre imitation.
Loin d'être paradoxale, cette invitation est
plus raisonnable que celle de nos gourous modernes.
Ceux-ci nous invitent tous à faire le
contraire de ce qu'ils font eux-mêmes, ou
tout au moins prétendent faire. Chacun d'eux
demande à ses disciples d'imiter en lui le
grand homme qui n'imite personne. Jésus,
tout au contraire, nous invite à faire ce
qu'il fait lui-même, à devenir tout
comme lui un imitateur de Dieu le Père.
<tbPourquoi Jésus regarde-t-il le
Père et lui-même comme les meilleurs
modèles pour tous les hommes ? Parce
que ni le Père ni le Fils ne désirent
avidement, égoïstement. Dieu
« fait lever son soleil sur les
méchants et sur les bons ». Il
donne aux hommes sans compter, sans marquer entre
eux la moindre différence. Il laisse les
mauvaises herbes pousser avec les bonnes jusqu'au
temps de la moisson. Si nous imitons le
désintéressement divin, jamais le
piège des rivalités mimétiques
ne se refermera sur nous. C'est pourquoi
Jésus dit aussi : « Demandez
et l'on vous donnera... »
Lorsque Jésus déclare que, loin
d'abolir la Loi, il l'accomplit, il formule une
conséquence logique de son enseignement. Le
but de la Loi, c'est la paix entre les hommes.
Jésus ne méprise jamais la Loi,
même lorsqu'elle prend la forme des
interdits. A la différence des penseurs
modernes, il sait très bien que, pour
empêcher les conflits, il faut commencer par
les interdits.
L'inconvénient des interdits, toutefois,
c'est qu'ils ne jouent pas leur rôle de
façon satisfaisante. Leur caractère
surtout négatif, saint Paul l'a bien vu,
chatouille en nous, forcément, la tendance
mimétique à la transgression. La
meilleure façon de prévenir la
violence consiste non pas à interdire des
objets, ou même le désir rivalitaire,
comme fait le dixième commandement, mais
à fournir aux hommes le modèle qui,
au lieu de les entraîner dans les
rivalités mimétiques, les en
protégera.
Souvent nous croyons imiter le vrai Dieu et
n'imitons en réalité que de faux
modèles d'autonomie et
d'invulnérabilité. Loin de nous
rendre autonomes et invulnérables, nous nous
vouons alors aux rivalités inexpiables. Ce
qui divinise ces modèles à nos yeux,
c'est leur triomphe dans des rivalités
mimétiques dont la violence nous dissimule
l'insignifiance.
Loin de surgir dans un univers exempt d'imitation,
le commandement d'imiter Jésus s'adresse
à des êtres
pénétrés de mimétisme.
Les non-chrétiens s'imaginent que, pour se
convertir, il leur faudrait renoncer à une
autonomie que tous les hommes possèdent
naturellement, une autonomie dont Jésus
voudrait les priver. En réalité,
dès que nous imitons Jésus, nous nous
découvrons imitateurs depuis toujours. Notre
aspiration à l'autonomie nous agenouillait
devant des êtres qui, même s'ils ne
sont pas pires que nous, n'en sont pas moins de
mauvais modèles en ceci que nous ne pouvons
pas les imiter sans tomber avec eux dans le
piège des rivalités
inextricables.
L'autonomie que nous nous croyons toujours sur le
point de conquérir, en imitant nos
modèles de puissance et de prestige, n'est
qu'un reflet des illusions projetées par
notre admiration pour eux, d'autant moins
consciente de son mimétisme qu'elle est plus
mimétique. Plus nous sommes
« orgueilleux » et
« égoïstes », plus
nous nous asservissons aux modèles qui nous
écrasent.
**
Même si le mimétisme du désir
humain est le grand responsable des violences qui
nous accablent, il ne faut pas en conclure que le
désir mimétique est mauvais. Si nos
désirs n'étaient pas
mimétiques, ils seraient à jamais
fixés sur des objets
prédéterminés, ils seraient
une forme particulière d'instinct. Les
hommes ne pourraient pas plus changer de
désir que les vaches dans un pré.
Sans désir mimétique il n'y aurait ni
liberté ni humanité. Le désir
mimétique est intrinsèquement
bon.
L'homme est cette créature qui a perdu une
partie de son instinct animal pour accéder
à ce qu'on appelle le désir. Une fois
leurs besoins naturels assouvis, les hommes
désirent intensément, mais ils ne
savent pas exactement quoi car aucun instinct ne
les guide. Ils n'ont pas de désir propre. Le
propre du désir est de ne pas être
propre. Pour désirer vraiment, nous devons
recourir aux hommes qui nous entourent, nous devons
leur emprunter leurs désirs.
Cet emprunt se fait souvent sans que ni le
prêteur ni l'emprunteur s'en
aperçoivent. Ce n'est pas seulement leur
désir qu'on emprunte à ceux qu'on
prend pour modèles c'est une foule de
comportements, d'attitudes, de savoirs, de
préjugés, de
préférences, etc., au sein desquels
l'emprunt le plus lourd de conséquences, le
désir, passe souvent inaperçu.
La seule culture vraiment nôtre n'est pas
celle où nous sommes nés, c'est la
culture dont nous imitons les modèles
à l'âge où notre puissance
d'assimilation mimétique est la plus grande.
Si leur désir n'était pas
mimétique, si les enfants ne choisissaient
pas pour modèles, forcément, les
êtres humains qui les entourent,
l'humanité n'aurait ni langage ni culture.
Si le désir n'était pas
mimétique, nous ne serions ouverts ni
à l'humain ni au divin. C'est dans ce
dernier domaine, nécessairement, que notre
incertitude est la plus grande et notre besoin de
modèles le plus intense.
Le désir mimétique nous fait
échapper à l'animalité. Il est
responsable en nous du meilleur comme du pire, de
ce qui nous abaisse au-dessous de l'animal aussi
bien que de ce qui nous élève
au-dessus de lui. Nos discordes interminables sont
la rançon de notre liberté.
**
Si la rivalité mimétique joue
un rôle essentiel dans les Evangiles, comment
se fait-il, objecterez-vous, que Jésus ne
nous mette pas en garde contre elle ? En
réalité il nous met en garde mais
nous ne le savons pas. Lorsque ce qu'il dit
s'oppose à nos illusions nous ne l'entendons
pas.
Les mots qui désignent la rivalité
mimétique et ses conséquences sont le
substantif skandalon et le verbe
skandalizein. Dans les Evangiles
synoptiques, Jésus consacre au scandale un
enseignement aussi remarquable par sa longueur que
par son intensité.
Comme le terme hébreu qu'il traduit,
« scandale » signifie non pas
un de ces obstacles ordinaires qu'on évite
sans peine après s'y être
heurté une première fois mais un
obstacle paradoxal qu'il est presque impossible
d'éviter : plus le scandale nous
repousse, en effet, plus il nous attire. Le
scandalisé met d'autant plus d'ardeur
à s'y meurtrir qu'il s'y est plus meurtri
précédemment.
Pour comprendre cet étrange
phénomène, il suffit de
reconnaître en lui ce que je viens de
décrire, le comportement des rivaux
mimétiques qui, en s'interdisant
mutuellement l'objet qu'ils convoitent, renforcent
de plus en plus leur double désir. Prenant
systématiquement le contre-pied l'un de
l'autre pour échapper à leur
inexorable rivalité, ils reviennent toujours
se heurter à l'obstacle fascinant que chacun
est désormais pour l'autre.
Les scandales ne font qu'un avec le faux infini de
la rivalité mimétique. Ils
sécrètent en quantités
croissantes l'envie, la jalousie, le ressentiment,
la haine, toutes les toxines les plus nocives non
seulement pour les antagonistes initiaux mais pour
tous ceux qui se laissent fasciner par
l'intensité des désirs
rivalitaires.
Dans la montée des scandales, chaque
représaille en appelle une nouvelle, plus
violente que la précédente. Si rien
ne vient l'arrêter, la spirale
débouche nécessairement sur les
vengeances en chaîne, fusion parfaite de
violence et de mimétisme.
Le mot grec skandalizein vient d'un verbe
qui signifie « boiter ». A quoi
ressemble un boiteux ? A un individu qui
suivrait comme son ombre un obstacle invisible sur
lequel il ne cesse de broncher.
« Malheur à celui par qui le
scandale arrive ! » Jésus
réserve son avertissement le plus solennel
aux adultes qui entraînent les enfants dans
la prison infernale du scandale. Plus l'imitation
est innocente et confiante, plus elle se scandalise
aisément, plus il est coupable d'en
abuser.
Les scandales sont si redoutables que, pour nous
mettre en garde contre eux, Jésus recourt
à un style hyperbolique inhabituel chez
lui : « Si ta main te scandalise,
coupe-la... ; si ton il te scandalise,
arrache-le. » (Matthieu, 18, 8-9).
Les freudiens donnent une interprétation
purement symptomatique du mot scandale. Leur
préjugé hostile les empêche de
reconnaître dans cette idée la
définition authentique de ce qu'ils
appellent « compulsion de
répétition ».
Pour rendre la Bible psychanalytiquement correcte,
les traducteurs récents, plus
intimidés par Freud, semble-t-il, que par le
Saint-Esprit, s'efforcent d'éliminer tous
les termes censurés par le dogmatisme
contemporain. Ils remplacent par des
euphémismes fades l'admirable
« pierre d'achoppement », par
exemple, de nos Bibles anciennes, la seule
traduction qui capture la dimension
répétitive et
« addictive » des
scandales.
Jésus ne s'étonnerait pas de voir son
enseignement méconnu. Il ne se fait aucune
illusion sur la façon dont son message sera
reçu. A la gloire qui vient de Dieu,
invisible en ce bas monde, le grand nombre
préfère la gloire qui vient des
hommes, celle qui multiplie les scandales sur son
passage. Elle consiste à triompher dans des
rivalités mimétiques souvent
organisées par les puissances de ce monde,
militaires, politiques, économiques,
sportives, sexuelles, artistiques,
intellectuelles... et même religieuses.
La phrase : « il faut que le
scandale arrive », n'a rien à
voir ni avec la fatalité antique ni avec le
« déterminisme
scientifique ». Pris individuellement,
les hommes ne sont pas obligatoirement voués
aux rivalités mimétiques mais, en
raison du grand nombre d'individus qu'elles
contiennent, les communautés ne peuvent pas
y échapper. Dès que le premier
scandale arrive il en enfante d'autres et le
résultat ce sont des crises
mimétiques qui ne cessent de
s'étendre et de s'aggraver.
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