Premiers chapitres
Philippe Garnier
Caractères
Moindres lumières à Hollywood


Né en 1949, Philippe Garnier est collaborateur à Libération, traducteur et auteur de cinq livres. Honni soit qui Malibu (Grasset, 1996) traitait des écrivains à Hollywood, et Les coins coupés (Grasset, 2001) de rock, de journalisme et de termites.
Introduction

Acteurs de second plan", "rôles secondaires", la langue française ne rend pas compte du caractère dans le terme anglais character actor. L'Academy of Motion Pictures and Television Arts seconde cette injustice : on décerne des oscars pour le "Best Supporting Actor" de l'année. Ce qui suppose que ces acteurs ou actrices primés supportent les rôles principaux, et leur prêtent assistance - ce qui est rarement le cas, vu que si un character actor a du caractère, il roule pour lui seul. Demandez à Eve Arden si elle se sentait une âme de tuteur, même en face d'une bête de cinéma comme Joan Crawford, dans Mildred Pierce. Une des plus grandes de toutes, Thelma Ritter, roulait allègrement sur Richard Widmark, Montgomery Clift, Marilyn Monroe, ou sur le King lui-même, Clark Gable. A la niche, tous, et n'oubliez pas de m'acheter une cravate, mister. Contrairement à ses collègues, Thelma Ritter peut arriver bourrée au travail et insulter le liftier, comme la femme de ménage qu'elle joue dans Pillow Talk , raccrocher son tablier et le remettre si ça lui chante (comme dans l'amusante comédie de Mitchell Leisen, The Mating Season , où elle sauve la mise à sa belle-fille Gene Tierney dans la cuisine lors d'une réception), et même mourir par balle ("Make it quick, mister" - la balance dans Pickup On South Street , son plus beau rôle). Pour la peine, son nom a été retenu six fois en treize ans comme "Best Supporting Actress", sans jamais gagner. Autre preuve de caractère. Les tuteurs gagnent les prix, pas les personnages. Qui d'autre que Thelma pourrait éclipser Burt Lancaster dans une entreprise entièrement bâtie sur lui, et par lui ? Pourtant tout le monde se souvient d'elle dans Birdman of Alcatraz , d'autant plus glaçante d'amour maternel possessif qu'elle reste Thelma Ritter, le petit chapeau, la robe à fleurs, le sourire en coin, la vie dure.
Mais qu'est-ce qu'un character ? A l'origine, un malfrat. Un mot d'argot qui vous date un homme. Dashiell Hammett les appelait ainsi ; ou yeggs. "You know, in this racket you meet a lot of characters, some are good, some are bad, some are right guys, some are wrong ." Duke Martin parle ainsi, joué par John Ireland, dans un des premiers bons films noirs d'Anthony Mann (Railroaded, en 1947).
A Londres, où le mot gangster n'a guère cours qu'à la télévision, on dit chap, ou face - performer, si c'est quelqu'un envoyé pour effrayer un débiteur ou un juré, (Performance, le film de Donald Cammell et Nick Roeg, a ainsi ce sens double : James Fox joue un gangster, Mick Jagger un chanteur de rock, ils fusionnent à la fin). Mais au cinéma, le character c'est une qualité qu'on a ou qu'on n'a pas. Walter Brennan est un character, toujours. Jay C. Flippen, Noah Beery Jr., Leonard Bremen aussi : le préposé aux tickets d'autocars dans Dark Passage . Celui qui file le train à Mike Hammer dans Kiss Me Deadly , avec lequel il a une explication - pauvre Lenny. Le chauffeur de taxi dans The Man With the Golden Arm . Le sergent d'intendance dans Attack ! Et "Lempke", laissé à son triste sort dans une cave du Bradbury Building par les malfrats de M, le remake angeleno de M le maudit par Losey. Lui oui. Paul Stewart oui. Paul Douglas, non.
C'est surtout une question de plaisir : celui qu'on aura toujours à voir certaines tronches, entendre certaines voix. Nat Pendleton, par exemple, avec son air con et sa vue basse, est un délice garanti dans les films des années trente. Et un character intégral. Son visage lisse. Ses oreilles décollées. Ses yeux rapprochés. Dans Lady for a Day , il est "Shakespeare". Toujours le fidèle second, toujours le muscle. Surtout entre les oreilles, le muscle. Mais toujours mémorable, toujours attachant. "Hé, patron, est-ce que je peux avoir une idée ?" Pendleton avait gagné la médaille d'argent de lutte aux Jeux olympiques d'Anvers en 1920. Un mètre quatre-vingt-deux, cent vingt kilos. Un fait moins connu, mais pour le coup vraiment dingue, c'est que dix ans plus tard June Miller l'a brièvement emballé au Pepper Pot, le bouge qu'elle fréquentait à Manhattan quand Henry travaillait à la compagnie du télégraphe. June voulait devenir actrice à Hollywood et se disait que "Shakespeare" pourrait lui ouvrir les portes. Elle a dû se contenter d'être la vedette de Tropique du Cancer. Il lui a fallu attendre un sacré bout de temps. Et c'est Uma Thurman qui a finalement joué son rôle au cinéma. Pas si mal, on dira.
Secondaire ou pas, un character actor peut faire un film : malgré sa bonne réputation, il n'y a pas grandes raisons de revoir Crossfire , sinon pour Paul Kelly, l'inconnu qui s'invite chez Gloria Grahame et prétend au jeune soldat qu'il est son mari. Le rôle n'ajoute rien à l'histoire, c'est une séquence "throwaway", comme on dit, généralement une des premières à gicler du montage quand il faut resserrer le minutage. Mais Paul Kelly est là, miraculeusement. Il ne supporte rien, ni le jeune GI venu se réfugier chez Grahame ("Je réchauffe du café, vous en voulez ?"), ni Gloria. Est-il vraiment le mari évincé ? Souffre-t-il, plus probablement, d'illusions obsessives ? On ne le saura jamais. On oublie tout de suite son nom dans le film (Tremaine). Il est juste là, dans la meilleure scène, celle dont on se souvient après avoir oublié toutes les autres : Robert Ryan, sa fausse sollicitude et sa haine raciste ; Mitchum et son flegme ; Robert Young et sa pipe. Tous excellents dans leur genre. Même Grahame, en entraîneuse maussade, qui remporte une première nomination aux oscars à sa troisième sortie du box seulement. Pourtant Paul Kelly ne fait que rester piqué là, grand, anguleux, gênant tout le monde. Les scénaristes l'abandonnent dès qu'humainement possible. Il faut donc croire que Kelly a du caractère, puisque sa présence inexpliquée nous trouble autant.
Et effectivement, s'il paraît dans le film débarqué de quelque galère, c'est que c'était le cas ; et San Quentin le nom du rafiot. Sauf que ça s'était passé vingt ans avant. En 1925, Kelly, qui a débuté enfant dans le cinéma mais est vite devenu un habitué du costume croisé des deux côtés de la loi dans les films policiers, a tué à mains nues un autre acteur de seconde zone pour les faveurs de son épouse Dorothy Mackaill, vedette First National à l'époque du muet. L'ancienne danseuse des Ziegfeld Follies, bien que mariée au trucidé Ray Raymond, avait couvert son amant durant l'enquête. Une lettre anonyme les a fait arrêter tous les deux peu après, Kelly purgeant un peu plus de deux ans à San Quentin pour crime passionnel, Mackaill juste quelques mois. L'affaire ne semble pas avoir affecté leur carrière : Dorothy est encore avec First National quand elle fait Safe in Hell pour Wellman en 1932, un drame tropical particulièrement déluré. Ayant épousé Kelly l'année précédente, elle est restée avec lui jusqu'à sa mort en 1940. Ce qui explique peut-être l'air hanté du veuf dans cette scène de Crossfire, six ans plus tard. Paul Kelly aura joué dans cent vingt films en quarante ans, travaillant jusqu'à sa crise cardiaque en 1956.

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