Premiers chapitres
Philippe Garnier
Les coins coupés
Sous le rock: une allégorie

 

Philippe Garnier est né en 1949 au Havre. Traducteur, il écrit également sur la littérature et la cinéma. A partir de 1981, il est "l'oreille du sourd" de Libération et écrit sur des sujets très divers. Il a publié entre autre David Goodis : la vie en noir et blanc (Seuil, 1984) et Honni soit qui Malibu (Grasset, 1996).

 

1 / MOJAVE

 
« Vous êtes marié ? »
« J'étais. »
« Des enfants ? »
Stretch secoua la tête. « On voulait pas de témoins. »
La barmaid s'éloigna sans sourire. Stretch avait toujours voulu placer ça quelque part. Et voilà qu'il le gaspillait sur une conne dans un endroit appelé l'Auto Bar. Seul bar mexicain qu'il connaissait où on ne servait que de la Bud. Un rade impossible en bordure de Palmdale. Puis il se dit qu'il devait en avoir un coup dans le nez, malgré tout. Parce qu'il en avait connu un autre. Le Cap'n'Tap, un bar sur Sawtelle qu'il fréquentait quand il habitait Westwood, sa première année à L.A. C'était plus une taverne qu'un bar ; on y vivait au rythme du Wisconsin, les habitués portaient des chapeaux de pêcheurs à la ligne avec des trucs accrochés dessus, et il y avait des salières sur chaque table. Les Mexicains mettaient du sel pour faire mousser leur bière ; les vieux schnocks aussi. Ils avaient des cartes à bières, qu'ils faisaient poinçonner au lieu de payer à chaque fois. Le Cap'n'Tap était ce genre d'endroit : pas de télé, juste la radio pour les matchs et l'annonceur des Dodgers, Vince Scully. Le soleil entrait par les stores, qui étaient larges et verticaux. Stretch y allait souvent avec sa femme pour jouer au billard à poches. Il s'en souvenait toujours comme d'une salle ensoleillée ; ils n'y venaient que dans la journée. En fait, il y avait deux salles : le bar proprement dit, où s'agglutinaient les vieux, dont beaucoup avaient leur chope avec leur nom écrit dessus ; et puis la salle de billard, dont la majeure partie était occupée par une gigantesque glacière où le proprio pouvait entrer avec ses caisses de bière sur un diable, comme dans une chambre froide. Cette glacière était entièrement recouverte d'une immense affiche Budweiser, celle avec les chevaux belges et le chariot.
Stretch était déjà à bourrer sur l'expressway, qu'il repensait encore à ces après-midi sur Sawtelle, les journées sans but, les thrift-stores de l'autre côté de l'avenue, entre les welfare hotels, la cantina à mariachis trop mal famée même pour eux, et le matin les rangées de Mexicains assis à croupetons sur le trottoir, attendant d'être choisis par les contremaîtres en camion ou les maîtresses de maison en break, en quête de labeur au rabais. Et la fois où il s'était levé à quatre heures pour mettre sa Volkswagen dans la queue, pendant la crise du pétrole. Plus rien de tout ça n'existait. L'essence était revenue à un dollar quarante le gallon. Le Cap'n'Tap était aujourd'hui un des coffee-houses qui pullulaient à présent partout. Clientèle à powerbooks. Seuls le vieux libraire d'occase à côté et la salle de cinéma avaient survécu au grand nettoyage.
Il aimait toujours sortir de L.A. par le nord-est, comme ce jour-là, même si c'était pour un boulot dans un endroit pourri comme Palmdale. Il aimait en sortir parce qu'il aimait rouler vers la ville, la vraie, pas ces ratures de villes qui se traînent lamentablement sur le désert comme une mauvaise moquette. Palmdale, Lancaster, Santa Clarita. Que des rues avec des numéros ou des lettres. North 144 pouvait se trouver à dix bornes de North 145, ou A à dix minutes de H. Il y avait de grandes trouées entre les îlots immobiliers enclos, fortins ridicules avec leurs fanions qui claquaient au-dessus et signalaient plus la faillite perdurante que la ruée vers les logements abordables. En fait, ces développements abordables étaient des villes-fantômes avant même d'être habités. Stretch avait entendu dire qu'il n'était pas rare, dans ces pépinières à foyers dysfonctionnels, qu'on fît don aux enfants adolescents de leur propre maison, split-level, moquette à tous les étages, garage à trois voitures et air conditionné. Histoire de s'en débarrasser, bien sûr, mais aussi parce que ces laides maisons lego décaties à peine construites étaient relativement bon marché. En fait, ne se vendaient pas du tout. Ces simulacres de villes n'avaient depuis longtemps plus rien à voir avec Lancaster, l'agglomération pour pionniers où avait grandi Zappa, cuite et recuite, avec le papier aluminium aux fenêtres des mobile-homes, le vert choquant du terrain de football près de l'école, dans la jaunasserie poudreuse alentour ; et la sauterie du samedi soir dans la salle de basket. Ruben and the Jets. A l'époque, Stretch s'était senti obligé d'aimer Zappa, les Mothers, et leurs joyeuses insanités. De chez lui, loin, il aimait les grumeaux de culture américaine que charriaient leurs chansons, et les mots difficiles qu'elles lui faisaient apprendre. Mais il n'avait jamais aimé Zappa. Ni ses satires, ni ses sarcasmes, ni sa voix de stentor guignol, ni le jeu de guitare mathématique pour lequel il était justement célébré. Pourtant il n'y avait pas plus persistant ni fidèle qu'un fan de Zappa. Il était bien payé pour le savoir. L'avait été.
La 12 se fondait maintenant dans le flot de l'Interstate 5, passé l'aqueduc. Depuis quelques minutes la circulation épaississait. Le jour tombait, brusquement, comme toujours en Californie. Stretch n'avait jamais pu se faire à cette nuit tropicale qui tombait comme un rideau en deux minutes. La ville est pourtant prisée, tant par les touristes que par les professionnels de l'image, pour les moments qui précèdent le tomber de rideau, « magic hour », seules minutes de la journée où Los Angeles est une belle ville, quand le soleil donne autre chose que cette grosse lumière blanche et diffuse qu'il qualifiait toujours de « lumière de parking », sans trop savoir pourquoi. Il avait pourtant bien abusé de la formule en son temps, même par écrit. Toujours par écrit, en fait.
Le boulot à Palmdale avait été routine et compagnie. Une maison même pas vieille de dix ans qu'il fallait injecter. Bon vieux chlorpyrifos des familles. Stretch aimait travailler seul, et ces traitements localisés s'y prêtaient : repérer les termites, ou plutôt leurs dommages, les petits tas de sciure brune qu'elles laissaient toujours, si nets. Vriller des trous dans le bois au-dessus. Injecter des doses de PT 270. Stretch préférait encore le Vikane, le gaz fumigatoire, parce que ce traitement nettement plus radical exigeait que la maison entière fût méticuleusement bâchée, comme par un Christo au petit pied. Quand il était arrivé à Los Angeles, en 78, Stretch avait passé des mois à sillonner West L.A., toutes ces rues plates à noms d'Etats, Missouri, Ohio, Mississippi, roulant et photographiant les drôles de petites maisons plantées à même les pelouses, avec le même ciment rose sur le driveway menant au garage, le même poinsettia ou bird of paradise qui battait les mêmes murs moches en crépi. C'était avant les yuppies, avant que ces jolies cages à poules changent régulièrement de mains pour un demi-million de dollars. Mais les vieux partaient déjà, souvent les pieds devant. On trouvait encore des trucs intéressants empilés sur les trottoirs : vaisselle des années quarante, poteries Bauer, albums de photos dépenaillés avec officiers de marine, jeunes femmes en uniformes de WAC et socquettes blanches. Des piles de magazines à la photogravure fabuleuse : Fortune's, Collier's, Liberty. Et ces lettres gardées, ces cartes postales à fendre le cœur, parfois : « Ma chérie, c'est pas grave pour Noël, ce sera pour une prochaine fois. Ta grand-mère qui t'aime. » L'enchantaient encore plus ces mêmes pavillons empaquetés, ces bâches à rayures rouges et jaunes, vertes et noires, qu'il voyait parfois et photographiait toujours. Stretch n'avait jamais vu ça dans les autres villes américaines qu'il avait habitées. En fait, dans ses fantasmes de l'époque, exterminateur figurait en bonne position parmi les boulots qu'il accepterait lorsque la nécessité l'exigerait. Juste après nettoyeur de piscines. C'était un de ces boulots qui, lui semblait-il, n'appartenaient qu'à L.A. ; ça et ramasseur de caddies de supermarchés, mais c'était plus récent, en ces temps sauvages où il y avait une fourrière même pour les chariots piqués par les sans-logis.
Au lieu de quoi il avait continué de vivre sur le salaire de sa femme, tout en écrivant pour les gazettes.
 
L'autre nuit je regardais The Long Goodbye pour la huitième fois, Channel 7, porte ouverte sur la nuit de Los Angeles, douceur des odeurs mêlées aux effluves de station-service, hélicoptères de police qui tournent au-dessus de nous depuis vingt minutes ; un instant le projecteur caresse furtivement la cour, juste comme Elliott Gould vient d'en terminer avec son chat gourmet et est en train d'expliquer ce qui vient de se passer à son ami Terry Lennox. Terry Lennox est beau et cruel comme un Californien, il a la joue droite toute griffée et Gould fait une pause une seconde pour remarquer, « Hé, toi aussi tu devrais nourrir ton chat. » Je n'avais jamais remarqué dans ce début la subtilité du montage chaotique, surtout celui de la bande-son, qui correspondait au bruit d'un auto-radio, une de ces merveilles pousse-boutons qui s'ajustent automatiquement sur un poste dès qu'elles s'en approchent. Et tandis que Gould et son ami jouent au poker menteur avec leurs billets d'un dollar, je décide que l'article de ce mois-ci sera un article pousse-bouton. FM ou AM, au choix. Si vous vous ennuyez, passez juste au bouton suivant. Et si vous voulez appeler ça un fourre-tout (ma vie un fourre-tout, hé baby, c'est ma vie), eh bien comme dit le Marlowe d'Altman tout au long du film, « it's all right with me. »
(juillet 78)
De cette période d'acclimatation à la ville, Stretch se rappelait peu de chose. Il se voyait téléphoner d'une cabine sur Santa Monica Blvd, de l'eau jusqu'aux chevilles ; il avait plu tout l'hiver et au-delà d'avril cette année-là. Il revoyait les deux pièces exiguës sur Greenfield, un de ces charmants clapiers disposés en U autour d'une cour qui n'était en fait qu'une allée. Le seul California court qui existait encore à Westwood, juste derrière une station-service ouverte toute la nuit. Les jours où le Santa Ana soufflait du désert, quand il fallait ouvrir toutes les fenêtres sous peine de mourir, c'était comme vivre avec ses voisins. Stretch savait quand Shelly, la belle châtain d'en face, avait ses règles. Ou en avait terminé. Il y avait plein d'animaux aussi : Moola, la chatte de Stretch qui, habituée aux terrasses de San Francisco, n'avait pas mis longtemps à passer sous une Porsche (Welcome to L.A.) ; le vieux labrador à puces de Shelly, et le pitbull de Bert, le voisin de droite, un attaché de presse à la Fox qui cognait ses femmes contre la cloison à longueur de nuit. Elles en redemandaient toutes. « HOLD THE FRIES ! » entendait-on aussi à longueur de nuit du haut-parleur au guichet take-out du Jack-In-the-Box à côté de la station-service. Mais l'endroit avait ses charmes aussi : Stretch avait craqué pour la kitchen-nook, l'alcôve près de la cuisine où ils prenaient leurs repas. La table venait avec banquettes fixes. Mais ce qui ravissait le plus Stretch c'était l'espèce de case ménagée dans le mur qui faisait comme un porte-savon dans une douche, sauf qu'à l'ère pré-glacière c'était pour le beurre, pour qu'il ne fonde pas trop vite. Il aimait ce genre de détails apportés à des logements qui même avant-guerre étaient destinés aux ménages à revenus modestes. A côté de l'évier, donnant sur l'allée derrière, se trouvait une sorte de boîte à lettres. Une porte ouvrait dans la cuisine, une autre à l'extérieur. Et au dos de cette dernière se trouvait un cadran avec des aiguilles qui marquaient le nombre de bouteilles de lait, douzaines d'œufs et pots de babeurre que le laitier devait laisser. Le laitier ne livrait plus depuis des années, mais c'était le genre d'endroit où aurait pu vivre Judy Garland avant de percer, ou la Mrs Florian d'Adieu Ma Jolie. Une décrépitude et un art de vivre qui enchantaient Stretch. Tous les matins à neuf heures un train de marchandises se hissait au milieu de Santa Monica Blvd, roulant à deux à l'heure, en provenance des zones industrielles de Culver City. Les rails divisaient le boulevard tout du long et allaient jusqu'à West Hollywood, derniers vestiges du fabuleux réseau Pacific Electric et des tramways rouges qui sillonnaient jadis Los Angeles. C'étaient ces images qui l'avaient fait venir, les images qu'il avait cherchées en premier, et trouvées, finalement, avant que tout ça foute le camp et tourne en horreur pastel, pyramides et rétro-déco, celle des années 80 et des fichus strip-malls.
Roulant rapidement sur la pente du 101, en vue du grand néon de la Western Exterminator Company, Stretch fit une embardée à droite pour attraper la rampe de Silver Lake. Il fut un temps où les petits rats en néon de l'enseigne s'allumaient alternativement, semblant courir vers le bonhomme en redingote et haut-de-forme qui cache un maillet derrière son dos. Mais l'enseigne causait trop d'accidents sur l'autoroute. La compagnie avait coupé le courant. Après un tournant en épingle à cheveux pour monter sur Temple, Stretch se gara au milieu d'une vingtaine de camions jaunes et verts identiques au sien. Ils avaient tous WESTERN EXTERMINATOR écrit en gros sur les portières, et une réplique du bonhomme au maillet vissée sur la boîte à produits chimiques en bout de ridelle arrière. La figurine est aussi familière pour les Californiens que le bonhomme Michelin ailleurs. Il y a même un trafic très actif parmi les collectionneurs, et Stretch s'était déjà fait déboulonner le sien par deux fois. Le bonhomme avait été en fait dessiné en 1931 par un employé des pages jaunes de l'annuaire téléphonique nommé Vaughn Kaufman. C'est lui qui avait persuadé Carl Strom, le fondateur de Western, de faire de la publicité par ce biais. Aujourd'hui le personnage, son tube, sa redingote, ses guêtres, ses lunettes noires à la Dr. Feelgood et son doigt pointé en l'air, est sous copyright. Il a été utilisé comme logo pour une tournée de rock, et figuré dans plusieurs films. Le petit rat qui brandit un couteau à ses pieds, lui, a l'air un peu Apache, variété parisienne. Stretch, en bon pèlerin de l'anecdote, était sensible à ce genre de choses et s'était tout de suite renseigné. Le bonhomme au maillet, qu'on trouvait aussi à San Diego en version de douze mètres de haut le long du Bayshores Freeway, faisait partie de sa cosmogonie, au même titre que la tour de Capitol Records, son building favori. C'était peut-être même une des raisons pour lesquelles il n'avait pas bougé depuis que sa femme était partie.
La compagnie, démarrée par un Suédois en 1921, avait prospéré : depuis 1951 le siège social se trouvait sur Temple, là où la rue tombe sur Silver Lake Blvd. Le bâtiment couronnait une sorte de tumulus précairement recouvert de ciment, comme un douillon autour d'une poire au four, pour pallier les glissements de terrain. Stretch imaginait sans peine le désastre, les centaines de bidons de poison glissant inexorablement vers le Hollywood Freeway. Et il y avait des antennes paraboliques et autres excroissances vaguement maléfiques un peu partout. Le bâtiment principal était peint en vert et jaune, comme les camions. Ils étaient huit cents employés à présent, et la compagnie n'était plus à proprement parler un phénomène angeleno, avec ses antennes au Nevada, à Oakland, jusqu'en Arizona. C'était supposé être un métier déplaisant, mais Stretch y trouvait son compte. Ses journées favorites étaient quand ils faisaient le bâchage. Il fallait s'y prendre à plusieurs, mais Stretch arrivait souvent à ce qu'on le laisse seul derrière pour faire le sale boulot, qui consistait à pomper le gaz de l'arrière du camion. Il aimait qu'on le laisse seul parce qu'il aimait entrer dans les maisons. Le gaz pouvait attendre. Le gaz attendait toujours, le temps que Stretch fasse son petit tour.
Il y avait d'abord cette excitation dans la pénombre ; les fenêtres obturées, le rond de la lampe de poche. C'était comme jouer au cambrioleur. Stretch ne volait pas. Ne prenait rien. Ne se branlait pas dans la lingerie. Il aimait juste découvrir, comprendre, « sentir » la maison, la façon de vivre des gens qui l'habitaient. Il ouvrait les placards, regardait les marques de céréales, de café, de papier hygiénique. Il entrait dans les chambres, se demandant toujours comment on pouvait vivre dans ces pièces exiguës, sous ces plafonds bas en crépi immaculé, sur ces océans de moquette. Ils en mettaient même sur les escaliers intérieurs, quand il y avait un étage. Stretch à ce moment-là aimait toujours les gens qu'il essayait de deviner, comme on peut s'amuser à imaginer la vie d'un couple entrevu à une terrasse, savoir s'ils se connaissent depuis deux heures, deux ans, quinze, ou toute une existence. Son cœur battait quand il trouvait une anomalie dans l'uniformité de ces intérieurs, quand ces murs stériles s'habillaient d'autre chose que de l'art tartignole ramené des croisières, ou des photos de famille. Quand un tiroir révélait une passion, autre que la numismatique, les cartes de base-ball ou les armes à feu. Il examinait les paniers de linge sale et les tiroirs plus intimes encore, mais toujours pour les indices qu'ils cédaient. Le type à trois chaussettes. Le type à cent chaussettes (tubes). La bonne femme Calvin sur toute la ligne.
Il aurait pu choisir de vivre dans le crime, même s'il ne se sentait guère équipé pour. C'était comme la drogue pour lui : moins le danger qui l'arrêtait que l'ennui d'une telle existence. Tant qu'à s'abîmer et se vautrer dans le désespoir ou la vacuité, il préférait le faire dans la normalité, la sienne et celle des autres. Pointer tous les matins au Western Exterminator, et monter en camion, en route pour les maisons.



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