Béatrice Fontanel
L'homme barbelé
Béatrice Fontanel est née à Casablanca
en 1957. Elle est l'auteur d'une soixantaine d'ouvrages, destinés
aux enfants comme aux adultes, parmi lesquels Nous étions
des Hommes 1914-1918, (La Martinière). L'Homme barbelé
est son premier roman
L'ASPIRATEUR
écanique des catastrophes
Mécanique des catastrophes
C'est ce que les rails ânonnent,
au tempo de leurs jointures. Enfin, c'était autrefois. La
direction, c'est par là. Allons-y. Tous. En train. Refrain.
Ballast. Talus. Hauts chardons en candélabres desséchés.
" Petites secousses érotiques au franchissement des
aiguillages ", c'est la formule de Maupassant. L'esprit divague,
bat la campagne, vibrant aux spasmes des fils électriques
qui fouettent les fenêtres. Vibrations. Poussière.
Cendres. Aspire. Aspirateur. Il passe l'aspirateur, des heures.
À quatre-vingts balais. Deux jambes arquées, deux
prothèses en acier vissées aux genoux pourtant. Il
passe et repasse, avec l'il d'un gypaète. Il n'y a
plus la moindre miette nulle part, mais il continue obstinément.
Qu'aspire-t-il ? Avec ce vieil appareil à deux moteurs :
un à l'avant, sur la brosse, un autre à l'arrière,
au cul du traîneau, avec des fils qui traînent entre
les deux. Une curiosité, un monstre électroménager.
Une saloperie de machine qui se manuvre mal. Mais ils font
équipe ensemble. Il aspire sa vie, ses souvenirs, des souvenirs
rétractiles et craintifs comme des antennes d'escargot qui
s'affolent au premier effleurement. Le ronronnement de l'appareil
le berce et le mécanise. La poche de poussière, une
manière d'organe interne, se remplit mollement. Machine pour
empêcher de penser, vrombissement anesthésiant. Délicieux.
Hypnotique. Mécanique.
Il est vraiment lui-même quand il passe l'aspirateur. Hier
pourtant, il a appelé comme pour un deuil. " Voilà,
il est cassé. " Il reconnaît aussitôt :
" Dix-neuf ans, il avait. Je ne peux pas me plaindre. "
De toute manière, il ne se plaint jamais. Un jour pourtant,
pour varier des corvées ménagères, il a dit
qu'il écrirait l'histoire de ce rôti de veau passé
par la fenêtre, avant même que personne n'y ait touché.
Sa mère Thérèse avait couru dans la cour. Elle
l'avait ramassé et essuyé, comme un enfant qui vient
de se blesser aux genoux, sans un mot de réconfort. Mais,
il n'a pas donné la suite du récit. Est-ce qu'ils
l'ont mangé ce rôti de veau qui manquait de sel ? dans
un silence de mort ? La viande pourtant, on avait du mal à
en trouver. C'était la guerre. Guerre dedans. Guerre dehors.
L'histoire, c'est moi qui vais la raconter. Je prendrai le temps
qui faut. J'irai les voir, les quatre survivants
les quatre
enfants de Ferdinand, chacun leur tour.
Il aspire, aspire et comme il est sourd d'une oreille, il n'entend
plus rien si on lui parle. Le rôti de veau, lui, il en avait
parlé, il n'y a pas si longtemps, en rigolant. De tout le
reste, non.
|