Premiers chapitres
Georges Fenech
Tolérance zéro
En finir avec la criminalité et les violences urbaines
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Georges Fenech, magistrat, auteur de trois essais sur la justice, les sectes et les marchés publics, a exercé les fonctions de juge d'instruction, procureur de la République. Il est actuellement avocat général à la Cour d'Appel de Lyon. Président d'un syndicat de magistrats, il participe depuis de nombreuses années à tous les débats de société auxquels il a été confronté par sa profession.

  

Prologue
LA TOLÉRANCE SANS BORNES
TOLÉRANCE ZÉRO

olérance zéro ! Dans l'opinion, la formule fait mouche. Elle évoque la fermeté sans exclure l'humanité car le mot tolérance persiste, même si le mot zéro l'atténue. Le slogan est aujourd'hui galvaudé. Plusieurs ministres du gouvernement Jospin se le sont approprié : Martine Aubry en parlant de la pédophilie, Claude Allègre en s'attaquant aux violences scolaires...
Appliquée aux violences urbaines, la tolérance zéro ne signifie pas la volonté d'éradiquer toute forme de criminalité. La tolérance zéro n'est pas la délinquance zéro. Même les régimes les plus tyranniques n'ont jamais pu extirper toute forme de violence. Les pires châtiments corporels pratiqués au Moyen Age n'ont pas fait disparaître les bandits de grand chemin poussés par la cupidité ou plus simplement par la faim.
La tolérance zéro est une nouvelle approche du crime et de la violence, déjà en vigueur dans d'autres démocraties et prônée par des voix de plus en plus nombreuses dans notre pays. Elle ne prétend pas être une doctrine. Elle fait appel au bon sens. Elle est une attitude claire de la société face au délinquant d'habitude, qui consiste à lui demander d'assumer ses actes en lui appliquant très tôt la sanction qu'il mérite, sans hypothéquer ses chances de réinsertion.
La tolérance zéro veut ainsi marquer une rupture avec trente ans de tolérance sans bornes qui nous ont conduits à une impasse. Elle veut en finir avec les avertissements à répétition et toujours sans frais, les expériences éducatives excluant toute forme de contrainte, les sommes colossales englouties sans résultat dans les politiques de la ville, les peines non exécutées.
Prôner la tolérance zéro, c'est considérer que tout signe de faiblesse revient à encourager toute une population juvénile aguerrie au calcul du risque. Le rapport « coût/avantage » pour le fauteur de troubles doit tourner à son désavantage. Finie donc l'école de l'excuse, de la déres
ponsabilisation et de l'angélisme face à la criminalité.
Mais que les âmes sensibles se rassurent ! La tolérance zéro ne signifie pas non plus le retour à la barbarie, le rétablissement de la peine de mort ou des bagnes. Il serait grotesque de penser qu'en apportant une réponse rapide et ferme à tout acte de délinquance, on anéantira deux siècles d'élaboration d'une criminologie largement basée sur l'individualisation de la peine et orientée vers la réinsertion sociale. Prévention et répression vont de pair. Mais la meilleure des préventions reste la certitude de la répression. Une prévention sans répression n'a guère plus de sens qu'une répression sans prévention.
LA CULTURE DE L'EXCUSE
Trente ans après le big-bang de Mai 68 et son fameux slogan « il est interdit d'interdire », la tolérance sans bornes et la culture de l'excuse se sont insidieusement propagées dans toutes les sphères d'autorité. Le père, l'enseignant, le policier, le juge ont perdu leur « imperium ». Le rejet violent des institutions tient lieu de nouveau mot d'ordre pour des jeunes peu enclins à perpétuer les idéaux collectifs. Comment s'en étonner quand tout un lobby de l'insécurité très actif dans les médias, les milieux politiques, judiciaires, syndicaux ou associatifs prétend toujours que notre société est seule responsable des déviances parce qu'elle-même génératrice d'inégalités.
Et gare au contempteur de la pensée unique aussitôt suspecté de faire le jeu d'un fantasmagorique extrémisme empreint de racisme et de xénophobie. Qu'à cela ne tienne ! J'affirme qu'une partie de l'élite française endosse une lourde responsabilité dans notre nouvelle césure nationale. Car en dénonçant « la force injuste de la loi », en réduisant le juge à un valet des économiquement forts, en érigeant le droit à la différence en norme suprême au détriment du creuset républicain, en cherchant à voir derrière chaque policier un adepte du « délit de faciès », un clan du tout préventif et du tout éducatif a lui-même contribué à façonner cette France aux dérives communautaristes, peuplée de cités interdites. Une intelligentsia médiatique, que Jean Baudrillard qualifie de « pure juridiction morale, incarnation des valeurs universelles, championne du règne de la vertu et tenancière des valeurs muséales du Bien et du Vrai, juridiction qui peut demander des comptes à tout le monde sans avoir à en rendre à personne», ces gardiens du temple, héritiers des milieux trotskistes, léninistes et maoïstes, invoquent, pour mieux nier la criminalité, une « hystérie sécuritaire » et une « lepénisation des esprits ».
Cette police de la pensée n'aurait en soi que peu d'intérêt si elle n'était véhiculée par des révolutionnaires défroqués, désormais aux com
mandes des institutions chargées précisément d'assurer la sécurité de nos concitoyens.
Magistrat depuis vingt ans, j'ai moi-même vécu cette lente culpabilisation d'exercer un métier à connotation répressive, ces freins à répétition imaginés pour dissuader de punir, ce dénigrement incessant de la fonction de juge d'instruction qui reste pourtant le meilleur rempart contre la criminalité, ces absolutions permanentes des casseurs au seul prétexte qu'une société inégalitaire est elle-même responsable de leurs agissements. Il serait temps de moins se préoccuper des causes du crime et de s'intéresser davantage au criminel lui-même, de le considérer comme un individu capable de faire des libres choix, y compris celui de sombrer dans la délinquance sauvage mais en contrepartie d'en supporter toutes les conséquences.
C'est en lui permettant d'assumer ses actes, et en faisant preuve d'un peu moins de compassion angélique, qu'on restituera au jeune criminel des chances de sortir d'une spirale infernale.
La gauche revenue au pouvoir vient de réaliser que la droite n'a plus le monopole de la sécurité, que les violences émeutières sont l'affaire de la République tout entière. Ainsi, à Villepinte (Seine-Saint-Denis), le 25 octobre 1997, Lionel Jospin affirme sans état d'âme que le rétablissement de la sécurité est l'une des priorités de son gouvernement. Mais qu'en est-il réellement dans les actes ? Les responsables politiques au-delà de la volte-face rhétorique ont-ils vraiment la volonté d'agir efficacement ? On peut en douter quand la criminalité poursuit sa courbe ascendante pour atteindre des sommets vertigineux, alors que dans le même temps d'autres grandes démocraties proclament la tolérance zéro et donnent un coup d'arrêt à la culture de l'excuse en faisant table rase d'un passé tourné exclusivement vers le tout préventif.
Quand l'Etat retrouvera-t-il le courage d'assumer sa mission régalienne par excellence qui est de permettre à nos concitoyens de vivre en paix sans craindre à chaque coin de rue d'être agressé pour quelques francs ou pour un regard ? Le propre, en effet, de la nouvelle délinquance, est qu'à l'instar des prédictions de l'auteur d'Orange mécanique, elle est souvent gratuite. La lâcheté n'est-elle pas de feindre d'ignorer, tel Ponce Pilate, ce mal endémique qui ronge notre société comme une gangrène mortelle ? L'Etat serait-il donc comme le décrivait Paul Valéry cet « être énorme, terrible, débile cyclope d'une puissance et d'une maladresse insignes » ? A moins, ce qui constituerait un crime contre la démocratie, que le dépérissement de l'Etat soit le but ultime poursuivi par certains réseaux situés, comme on le dit à présent, « à gauche de la gauche », qui laisseraient volontairement se développer le sentiment d'insécurité pour mieux saper le socle de la République ? Cette situation ne changera que lorsqu'on osera s'inscrire à contre-courant de la pensée unique. La responsabilité individuelle doit en effet redevenir le pilier d'une société démocratique, fondée en premier lieu sur le respect des valeurs et des droits d'autrui. Un renoncement face au diktat de la violence ne peut que nous conduire vers une socialisation du risque sécuritaire, système collectiviste où tous les citoyens, riches et pauvres, devront supporter le coût de la criminalité au même titre que l'accident de la route ou l'aléa thérapeutique.
Avant qu'il ne soit trop tard, donc, que l'échec de la famille, de l'école, de la police, de la justice, ne soit définitivement consommé, il est urgent de dénoncer la tartufferie des discours hypocritement volontaristes, de montrer que jamais notre pays n'a été confronté à un tel péril intérieur, et qu'aujourd'hui encore, rien ou presque rien n'est entrepris pour enrayer cette remontée vers la « nuit mérovingienne ».
Quand l'Etat montre des signes de faiblesse c'est tout le pacte social qui est menacé ! Il suffit de se tourner vers les pays de l'Est ou de l'Europe centrale pour s'apercevoir à quel point les équilibres sont fragiles quand règne la menace des mafias, du racket et du crime organisé. Plus que jamais, le mythe du fantasme sécuritaire doit être dénoncé avec vigueur. Il s'agit d'une question de survie. Il faut démasquer les beaux esprits qui voient dans la criminalité une sorte de redistribution sauvage des biens de consommation au bénéfice des exclus. Ceux-là mêmes se rendent intellectuellement et
moralement complices du criminel. Quand on
légitime une forme de violence réparatrice d'in
justices so
ciales, on met en péril le droit fondamental de la propriété. Quand un malfaiteur dépouille par la force une vieille dame de ses économies, il n'opère pas un transfert de propriété mais un vol avec violences. Et comment ne pas s'apercevoir que les premières victimes de cette autodestruction collective sont précisément les plus démunis, ceux qui n'ont pas la possibilité ou l'âge de fuir des cités aux rues jonchées de voitures
calcinées, d'abribus saccagés, de commerces désertés ?
On peut se demander avec Philippe Cohen « pourquoi la gauche a attendu si longtemps pour reconnaître une telle "évidence". Et comment elle a pu se voiler la face pendant près de vingt-cinq ans sur la dégradation de la vie dans des cités qui constituaient pourtant son fief électoral ». Julien Dray, député PS de l'Essonne, l'un des artisans de la nouvelle politique de la gauche, lance lui-même cette exhortation <fu3><nh : « Refusons catégoriquement de continuer à essayer l'ignorance, le désordre, la fraude, la violence. Parce que cela nous coûterait encore bien plus cher. Parce que nous laisserions dans la bataille tout ce à quoi nous croyons, tout ce à quoi nous tenons. Une certaine idée de la République qui n'est pas, qui ne veut pas être celle de l'Etat de violence. »
LES LIGNES MAGINOT
Les révoltes spasmodiques des banlieues ont supplanté les luttes de classes des années de
forte croissance économique qui se caractérisaient par l'affrontement du monde ouvrier au monde possédant. Ces mouvements sociaux étaient canalisés par les grandes centrales syndicales. Depuis la perte d'influence du mouvement syndical, la dualité sociale fondée sur la richesse économique a cédé la place à une autre forme de dualité, celle qui oppose les « inclus » et les « exclus ». Ceux qui ont accès au savoir, aux transports, aux loisirs, et ceux qui sont relégués dans ces mondes perdus, marginalisés, défigurés par un urbanisme sauvage. De nouvelles frontières symbolisées par le boulevard périphérique délimitent ces mondes du troisième type où des jeunes désœuvrés, exclus du système scolaire, abonnés aux commissariats de police et aux tribunaux correctionnels, se livrent à toutes sortes de trafics pour survivre. La seule apparition d'un uniforme devient une provocation. Une réaction policière malheureuse ou disproportionnée, souvent elle-même provoquée par la peur d'un « ennemi » imprévisible, peut allumer la mèche. Le même scénario en trois actes se joue aux quatre coins des banlieues de France : 1er acte, vol de voiture suivi d'un rodéo provocateur ; acte, intervention policière brutale blessant ou tuant un jeune délinquant ; acte, la cité se rebelle. Puis le rideau tombe tristement au Mirail de Toulouse, à Dreux, à Lille Sud, à Pantin ou à Vaulx-en-Velin où des carcasses de véhicules incendiés parsèment les rues, et des vitrines éventrées s'offrent aux regards d'une population médusée.
Ainsi toutes les lignes Maginot ont cédé. Toutes les politiques préventives ont échoué. Tout l'argent englouti n'a servi à rien... ou presque rien. La France continue inexorablement à se disloquer pendant que ses voisins les plus proches sont parvenus à colmater les brèches en s'attaquant, frontalement, avec une fermeté sans faille, tant aux causes de l'insécurité qu'à ses manifestations.
Tant que notre pays continuera à douter de l'arme de la répression, le camp de la criminalité gagnera du terrain.
(…)



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