Jean
Faber
Les indésirables
L'intégration à la
française
essai
Jean Faber est le pseudonyme d'un haut
fonctionnaire qui fut à la tête
d'un organisme chargé entre autres, de
l'intégration des immigrés.
PREMIÈRE PARTIE
Étendue du désastre
epuis
cinquante ans, la question du sort des
immigrés que nous accueillons fait l'objet
d'une double méprise.
Nous n'avons jamais affronté autrement qu'en
paroles le défi de l'élaboration
d'une politique destinée à
déterminer leur place parmi nous.
Nous avons toujours substitué un
débat sur l'immigration ou la
nationalité à un débat sur
l'intégration.
Et lorsque les réalités sociales sont
venues accuser cette incurie, nous n'avons su leur
opposer que des préjugés, des a
priori fondés sur l'ignorance, des
axiomes issus de généralités
absurdes ou chaque jour démenties par les
faits.
Chapitre I
DÉSERT POLITIQUE
Dans le Dictionnaire des idées
reçues modernes devrait figurer, au mot
intégration, l'entrée suivante
: " Devoir transcendant les clivages partisans ;
cause que chacun doit célébrer,
invoquer ; et définir comme
nécessairement républicaine. " Et au
terme intégration républicaine
répondrait : " Faux-fuyant. "
On fera crédit aux politiques, de droite
comme de gauche, de n'être pas chiches des
sacrifices qu'ils déposent au pied de
l'autel de l'intégration : en paroles, la
chose existe. Mais quant à savoir le sens du
mot intégration, l'idée qu'il
exprime, la politique qu'il résume :
silence. Personne n'en sait rien.
1 - La méprise : traiter l'immigration pour
éviter l'intégration
Qu'est-ce à dire ? Imagine-t-on que, de tous
bords, les hommes politiques de tous grades, et
avec eux les intellectuels, les journalistes, et
enfin l'opinion, utiliseraient cette
dénomination sans en connaître le sens
et la portée ? Que l'intégration
serait à l'immigration ce que la dissuasion
est devenue à la défense : une ombre
tutélaire qu'à force de
révérer on ne sait plus
décrypter, et qu'on garde par habitude,
parce que le vide que créerait son abandon
serait trop vertigineux pour être supportable
? Il semble que la réalité soit pire
encore : on n'a jamais su ce que voulait dire le
mot intégration. Parce que personne semble
n'avoir jamais conçu une politique
d'intégration. Chaque fois que le terme a
été employé, il s'est agi
d'autre chose, de politique d'immigration, mais pas
de politique d'intégration. La
première traite de l'entrée et des
conditions légales de séjour sur le
territoire, jusqu'à l'acquisition de la
nationalité. La seconde, elle, devrait
répondre à la question suivante : si,
en raison de leur origine, les immigrés
rencontrent des difficultés, comment les
résoudre ? Les deux politiques ne sont pas
sans lien, mais, à l'évidence, elles
ne se confondent pas. Or, depuis une cinquantaine
d'années, la seconde n'a été
ni pensée ni conduite, malgré tous
les discours assurant le contraire.
L'origine de ce vide est à rechercher dans
les trente années de croissance
d'après guerre. La reconstruction a
justifié un appel massif à
l'immigration, organisé par l'État.
La croissance a conduit les entreprises à
prendre le relais. C'est alors que s'est
enracinée une vision des modes de traitement
de l'immigration entièrement marquée
par les fins qui la justifiaient : une pure gestion
des flux - de l'entrée, du séjour, et
des autorisations de travail -, mélangeant
soucis d'ordre public et satisfaction des besoins
économiques.
La guerre d'Algérie a temporairement
brouillé la donne, en permettant
l'institution de quelques dispositifs à
vocation sociale, justifiés par les
politiques successivement affichées. Elle a
surtout confirmé que l'étranger
était un sujet de préoccupation plus
que de droit, et a durablement marqué les
esprits. Alors que la décolonisation aurait
dû être l'occasion de sortir des
schémas de pensée classique, les
conditions dramatiques de la fin de l'empire ont
fait prévaloir l'idée que les
immigrés étaient autant une force de
travail qu'un danger. Bref, nos devoirs avaient
cessé avec nos responsabilités
outre-mer.
Jamais, durant ces années, ni les partis ni
les gouvernements n'eurent l'idée d'aborder
la question autrement que par celle des flux. On ne
trouvera pas une loi qui aborde la question sous un
angle différent. Par un décalage
consternant, un de ces bégaiements
historiques, on reproduisit, à un
siècle de distance, le mode de traitement de
la question ouvrière : il s'agissait de
surveiller et punir une classe laborieuse mais
dangereuse. L'ordre public étant garanti, et
la machine économique fonctionnant à
la satisfaction générale - y compris
celle, réputée acquise, des
immigrés -, il n'y avait aucun moyen de
poser la question du devenir social, personnel,
familial, religieux ou culturel de populations
soumises et silencieuses.
LE SILENCE DES IMMIGRÉS.
Mais si la question ouvrière fut
posée, puis commença à
recevoir des réponses grâce à
l'émergence d'une expression syndicale et
politique, il n'en fut pas de même pour les
immigrés. D'abord parce que le syndrome du "
petit Blanc " frappe avec une constance
étonnante ces populations : dès
qu'elles s'intègrent, individu par individu,
elles acquièrent un réflexe de prise
de distance avec les communautés ou groupes
(sociaux, nationaux, religieux ou
géographiques) dont elles sont issues, ne
gardant de lien qu'affectif ou folklorique,
interdisant ainsi la formation progressive d'une
classe politique ou syndicale. Ensuite, quoi qu'on
dise sur les progrès de la
communautarisation, le modèle social
français conserve une telle force qu'une
majorité d'immigrés en a facilement
intériorisé les règles : pas
de représentation communautaire ; pas de
revendication ethnique, pas de relais possible pour
une expression collective autre que folklorique ou
culinaire, ces dernières étant
réservées à ceux qui sont en
voie d'intégration définitive.
On tient là le premier facteur de
désarroi de la classe politique : comment
répondre à une demande ou à un
besoin social que les intéressés ne
manifestent pas, et qu'aucun d'entre eux ne
représente ? Les " immigrés " - les
guillemets se justifient par le très grand
flou de la notion - sont parmi nous, mais demeurent
des visages anonymes, et, surtout, un groupe muet.
Il n'existe, collectivement, que par l'apparence -
couleur de peau, accent, patronyme, vêtement
- et, épisodiquement, par une irruption
violente dans l'actualité, tour à
tour victimes et bourreaux, fugaces et
inquiétantes incarnations. Les
immigrés sont coincés entre cette
passivité qu'on leur impose et cette
diabolisation qu'on leur inflige. Toute autre
catégorie sociale peut se
fédérer, s'unir, se revendiquer en
tant que telle. Pour les immigrés, il est
doublement interdit de s'exprimer collectivement :
la République et la vox populi
condamneraient ce communautarisme,
irrédentisme contraire à nos valeurs,
et lourd de dérives ; surtout, ils ne le
veulent pas : sans renoncer à leurs origines
ou leur ascendance, leur seule aspiration est que
la société cesse de les penser comme
immigrés, ce qui leur interdit de
revendiquer cette appartenance, autrement que par
désespoir, pour les plus jeunes.
L'ILLUSION ÉCONOMIQUE.
Le second facteur tient aux circonstances dans
lesquelles le " problème de l'immigration "
fut posé publiquement : la crise
économique. Une fois passée l'ivresse
conquérante de l'expansion infinie, il
fallut bien arrêter de recourir aux
facilités de l'immigration sans peine. Le
chômage croissait, la revendication de
consommation d'une classe moyenne en augmentation
constante commençait à trouver ses
limites ; et les gouvernements durent faire face
à l'émergence d'un problème en
constante évolution. Il fut d'abord
économique : à maintenir les flux
d'immigration de main-d'uvre, on
concurrençait la population active de
souche. Le cadre mental et politique était
prêt. L'immigration n'était
considérée que comme une variable
économique, qu'on pouvait ajuster selon les
besoins, ni plus ni moins que le volume des
investissements ou le taux de change ; il
suffisait, pour cela, de réduire ou
supprimer les autorisations administratives
d'entrée, de séjour, ou de travail.
On annonça donc l'arrêt des flux
migratoires : ce fut l'un des derniers gestes
colbertistes d'un État qui,
parallèlement, avançait dans une
libéralisation sans précédent
de l'économie. Sauf à sortir de la
loi - qui, à la même époque,
reconnaissait le droit à une vie familiale
normale, sous la pression conjuguée d'une
législation européenne et du juge -,
la mesure ne pouvait arrêter net des flux qui
demeurèrent importants. On s'avisa que
l'arrêt ne suffisait pas, et on inventa
l'aide au retour, assortie d'une prime. La
sophistication fut poussée jusqu'à
développer l'enseignement à
l'école des langues et cultures d'origine,
assuré par des enseignants étrangers
envoyés par les différentes
dictatures méditerranéennes ou
moyen-orientales. De cette manière, se
stabilisa la doctrine " de droite ", ainsi
appelée en raison des gouvernements qui la
mirent en place, et non pour ses fondements
idéologiques... Deux messages furent
adressés à l'opinion : il y a trop
d'immigrés (sinon pourquoi les renvoyer ?) ;
l'État peut les éloigner ou stopper
leur arrivée. Et l'opinion comprit deux
choses : les politiques mentaient, car on ne voyait
pas moins d'immigrés ; et le débat
devait se tenir uniquement en termes binaires : on
les garde ou on les renvoie. Quant à savoir
comment vivre ensemble...
2 - Droite/gauche : l'ère des illusions
Ce fut l'acte fondateur des errements des
vingt-cinq dernières années. Nous
avions accueilli quelques millions
d'étrangers - Italiens, Polonais, Espagnols,
puis Algériens, Portugais -, nous
étions allés les chercher. Nous
avions évité de nous demander quelle
était leur place parmi nous, ils
étaient une variable anonyme de la politique
économique, et nos rapports avec eux
demeuraient empreints d'un passé colonial,
tempérés par la modernité :
une condescendance bienveillante, dans le meilleur
des cas, envers l'indigène accédant
à cette modernité, invité
à l'admirer, à la pratiquer, mais
surtout à se contenter de son sort. Or cette
immigration de travail, masculine, dominée
par l'idée de son retour au pays d'origine,
allait, pour une large part, rester ici, faire
souche. Le regroupement familial,
l'impossibilité, pour de multiples raisons,
de rentrer au pays, changeait la donne. Ils
étaient là, ils resteraient. Leurs
enfants étaient français, nés
en France. Le chômage allait les frapper les
premiers, la crise allait produire plus de
souffrance chez ces déracinés dont
les enfants étaient écartelés
entre un pays d'origine qu'ils n'avaient jamais
connu, et une patrie qui ne les reconnaissait pas :
ni d'ici ni de là-bas. Des ghettos et des
bidonvilles se formaient. Et personne ne se demanda
quelle était la place des immigrés
dans la nation.
Vint la gauche, qui ne fit guère mieux. On
aurait pu espérer une rupture proprement
idéologique : penser l'immigration dans son
rapport à la nation, à partir du
riche héritage cumulé de 1789 et de
1848, sortir d'une logique mêlant
l'administration de l'économie et le
maintien de l'ordre. Mais la rupture n'eut pas
lieu, car c'est dans l'univers mental qui dominait
avant 1981 que furent prises les principales
mesures du début des années 80. Si la
droite voulait maîtriser les flux, la gauche
régularisait les clandestins. Si la droite
refusait massivement les titres de séjour,
la gauche en unifiait le régime dans un sens
libéral. Si la droite (et une partie du PCF,
premier signe de la dissolution des clivages
politiques dans ce domaine) n'aimait pas, sinon les
immigrés, du moins leur présence en
trop grand nombre, la gauche
célébrait l'ouverture à
l'autre et le droit à la différence.
Personne ne contestera les bonnes intentions qui
fondèrent ces mesures - il fallait
effectivement régulariser une masse de
population définitivement établie,
dont les conditions de vie étaient
indécentes, et mettre fin au
harcèlement administratif dont
étaient victimes les étrangers. Mais
la question sociale posée par la
présence de millions d'étrangers et
de leurs descendants devenus français sans
pour autant s'être tous
intégrés ne reçut aucune
réponse. Elle avait été
esquivée, et la gauche demeurait sur le
terrain de la droite. Alors que le besoin d'une
politique d'intégration allait croissant, on
poursuivait une politique d'immigration.
3 - L'irruption de l'extrême droite
La réponse populaire ne tarda pas.
Après dix ans de promesses absurdes (" ils
ne passeront plus ", 1974, " nous sommes tous
frères ", 1981) et chaque jour
démenties par une crise sociale croissante,
on vit deux nouveaux acteurs prendre la parole : le
vichyste borné, enfin autorisé
à s'exprimer, après quarante
années d'embargo sur la bêtise, et le
jeune-dans-les-quartiers, donnant à Molotov
un prolongement de carrière imprévu
via l'étiquette de son cocktail. La surprise
et le désarroi du politique furent immenses.
Comment expliquer le brutal succès
électoral d'une formation ouvertement
anti-immigrés ? Comment expliquer que,
soudain, dans quelques quartiers difficiles, des
explosions de violence imprévues vinssent
surprendre élus, militants et travailleurs
sociaux, mettant fin à un silence apparent ?
Le Français moyen comparait son vécu
quotidien avec le discours officiel, et puisqu'on
lui donnait le droit de se trouver un bouc
émissaire - l'immigré -, il s'en
emparait avec soulagement. Les jeunes
immigrés, Français sans espoir,
coincés entre une génération
soumise, abrutie de travail, et un discours
politique coupé de leur
réalité, les jeunes immigrés
commençaient à se révolter ou
à se marginaliser. On ne sut que faire, ni
que dire, à droite comme à gauche. On
appela au secours les intellectuels,
espérant que l'appel d'offre
médiatique ramènerait dans ses filets
un Gambetta, un Ferry, un Zola, à
défaut au moins un Sartre, ou un Camus, une
personnalité rassurante, qui apporterait
sinon un mode d'emploi, du moins une analyse. Ce
fut peine perdue, et il y a quelque chose de
pathétique dans l'acharnement
thérapeutique des gouvernants qui colloquent
et expertisent, sans trêve, depuis quinze
ans. Aucun parti, aucun intellectuel, aucun leader
politique n'a proposé une vision
théorique, philosophique,
idéologique, de ce que pourrait être
notre nation, forte de ses immigrés. La voix
de la France, ou sa conscience, ne se faisant pas
entendre, la panique inspira des réactions
archaïques bien connues des peuplades
primitives confrontées à un mouvement
tectonique : invocation des dieux et des
mânes, pour les uns ; tentatives
d'apprivoiser les démons pour les autres, et
silences effrayés, mi-complices, mi-fuyants,
pour la plupart.
L'INVOCATION RÉPUBLICAINE.
La dernière catégorie, bien qu'en
diminution, reste majoritaire. La première
est la plus active : devant, d'une part, la
présence d'une importante population
immigrée - perçue, à tort ou
à raison, comme non assimilée - que
la société ne comprend pas, n'a
jamais cherché à comprendre, et,
d'autre part, l'émergence d'un discours
archaïque néo-fasciste et
démagogique, on appelle au secours les
grands principes et les grands noms. Personne,
espère-t-on, ne niera que la
Déclaration des droits de l'homme et du
citoyen demeure le fondement de notre
société. Le rappel des tables de la
Loi n'a cependant que peu d'effet sur les
réalités sociales : il peut
être la base d'une politique, mais en aucun
cas ne saurait s'y substituer. Et ce discours
répétitif, devenu la marque de
fabrique de quelques consciences, est d'autant plus
navrant que les grands principes s'usent
très vite, à être
réitérés sans être
appliqués. On en lasse chacun, on finit par
s'en lasser soi-même, par les trouver
vieillots et obsolètes.
STÉRILISATION DU DÉBAT.
L'autre réflexe, on le sait, a
été politicien. On a vu dans le FN
une force nouvelle, avec laquelle on pouvait jouer.
Ce n'est pas le lieu de refaire ici la sinistre
histoire de tentatives de compromission ou
d'instrumentalisation de tous bords. Qu'il s'agisse
de censurer au nom de la tradition
républicaine, ou de combattre sur son
terrain, ou encore de rechercher une alliance, on a
laissé à l'extrême droite le
monopole de l'initiative, le choix des armes et des
angles d'attaque. Répondre aux nostalgiques
du Troisième Reich que le problème de
l'immigration ne peut recevoir de solution
contraire aux droits de l'homme, c'est au
préalable accepter que l'immigration est un
problème. Dire que le caractère non
assimilable doit se résorber dans le droit
à la différence, c'est, d'abord,
accepter que l'immigré est non assimilable.
Défiler en portant une bougie pour faire
pièce aux manifs de ceux qui rêvent de
bouter les immigrés hors de France, c'est
accepter de voir l'action sociale réduite
aux slogans.
L'irruption du FN aurait pu être un
électrochoc salutaire, la base d'une
réaction politique qui se serait
donné les moyens non de répondre,
mais de dire autre chose. De là, le
discrédit des mouvements successifs de
combat contre le FN, qui, du moins sur le terrain
de l'intégration, n'ont jamais eu l'audience
de ceux que tentait la préférence
nationale. Occasions ratées et traces
durables de l'impuissance du politique dans les
consciences des immigrés. Il y a là
une des causes de l'absence totale de militantisme
dans les quartiers, et les partis auront fort
à faire pour regagner un crédit
auprès des jeunes immigrés. Quand Le
Pen aboyait, la caravane publicitaire des
élus passait, à moins que le silence
ne régnât. Nous avons laissé
faire, et nous n'avons pas su agir.
4 - Bref sursaut
Pourtant, il y eut des tentatives. Un bref
frémissement s'est produit, lors du premier
gouvernement Rocard. On peut gloser à
l'infini sur la maladresse d'une démarche
qui a créé des structures avant de
penser une politique, qui ne s'est pas donné
les moyens de l'action, qui n'a pas su
résister à la pratique de la
politique gadget, au symbole de la visite dans les
quartiers. Mais enfin, ne boudons pas notre plaisir
rétrospectif, hélas ! fugace. Un
Secrétariat général à
l'Intégration, vite ensablé dans les
rivalités d'appareil, vit le jour. Un Haut
Conseil à l'Intégration fut
institué, il perdit en élan à
mesure que les gouvernements successifs
rechignaient à en faire la conscience
éclairée de leur action. Les
querelles portant sur le coût et les
statistiques de l'immigration défrayaient la
chronique. Elles furent désamorcées
par le choix d'une démarche raisonnable,
scientifique, qui n'était plus
obsédée par la réponse
à donner au FN, et le discours de ce dernier
fut enterré. Et l'opinion, amenée
à considérer les bonnes questions -,
que faire face aux nouvelles structures de
l'immigration ? -, cessa de croire aux
délires millénaristes du FN. Belle
performance, malheureusement unique. L'immigration
s'était installée comme
problème, et on découvrait peu
à peu une réalité sociale
inacceptable, sans avoir les moyens politiques de
la traiter. On vit se succéder charters,
régularisations, assouplissement des
règles d'entrée, avant le
durcissement final : l'accès
définitivement réglé à
la nationalité, avec addition de conditions
toujours plus strictes. La chronique parlementaire
est riche de ces alternances, et jamais il n'y eut
tant de polémiques, d'interrogations et de
grands textes de loi. Mais qu'on scrute les comptes
rendus des débats de l'Assemblée
nationale : jamais, ou presque, ces cinquante
dernières années, il ne fut question
d'intégration.
5 - Le règne des placebos
Les clameurs du " terrain " parvenaient pourtant
aux oreilles des gouvernants. Et pour se soumettre
aux exigences du " politiquement correct "
nouvellement instauré, il fallait abandonner
les idéologies, terriblement ringardes, au
profit de l'action, du concret, bref de ce fameux "
terrain " à la localisation incertaine mais
à l'appel irrésistible, sur lequel on
devait se rendre pour agir, écouter,
témoigner. Sous cette pression se sont mis
en place les instruments de ce qu'on persiste
à appeler " politique d'intégration
", et qui n'est, au demeurant, qu'une toile peinte
devant laquelle on joue un spectacle convenu, en
espérant qu'il passe à la
télévision. L'État,
désemparé, impuissant, pauvre, ne
savait que faire ? Qu'à cela ne tienne, les
associations prendraient le relais. On appela
à leur création, notamment celles "
issues de l'immigration ", dont on a
récupéré les leaders aux
élections suivantes avant de les
écarter, comme n'ayant plus
d'utilité. On les loua, on les sollicita, on
leur promit monts et merveilles - et l'intendance
ne suivit pas. On invita les collectivités
territoriales à faire leur devoir, sans leur
dire en quoi il consistait ni leur en donner les
moyens. Une étrange ivresse saisit tous les
ministres : aller en banlieue, parler verlan,
écouter du rap en essayant d'avoir le
rythme, saluer le dynamisme des jeunes dans les
quartiers en pied de barre. On ne fut pas avare de
plans, rafales de mesures faites de crédits
recyclés, mélangeant numéros
verts et Internet, médailles et maisons de
correction, annonces de créations d'emplois
au rabais et d'instrumentalisation des associations
- efforts qui se soldent, après dix ans, par
cinq promesses de simplification des subventions,
jamais tenues. Et comme le charme
s'épuisait, devant la difficulté
persistante à tenir un discours
cohérent sur les immigrés, on s'est
soudain avisé qu'on pouvait se passer d'eux,
faire leur bonheur sans le dire, obtenir
l'intégration comme un sous-produit
découlant fatalement d'autres politiques
électoralement moins lourdes à
porter.
LE SALUT PAR LA POLITIQUE DE LA VILLE.
La politique de la ville fut chargée, en
premier lieu, de répondre aux besoins des
immigrés. Puisque les immigrés
habitent dans les quartiers, que ces derniers
relèvent de la gestion municipale, la
politique de la ville doit donc s'occuper des
immigrés. Parfait syllogisme, qui oublie que
plus de la moitié des immigrés ne
demeure pas dans les fameux " quartiers ". Croire
que l'on peut agir sur les difficultés
sociales d'un groupe donné sans le nommer,
en évitant de le particulariser, en veillant
à ne surtout pas définir ses besoins
ou ses caractéristiques, est illusoire. Il
est difficile de porter un jugement sur la
politique de la ville, à supposer d'ailleurs
que cette politique existe vraiment - dans bien des
cas, elle consiste à mettre sous ce nom des
actions déjà existantes, qui auraient
de toute façon été conduites.
Quand on parvient à faire fonctionner un
service public dans un quartier, qu'on renforce
l'équipe pédagogique de son
collège, qu'on essaie de former les
habitants pour qu'ils retrouvent une chance sur le
marché de l'emploi, est-ce la politique de
la ville ou la simple recherche d'efficacité
des administrations sur un territoire ? Quand on
réhabilite une HLM qui n'a pas
été entretenue, qu'on construit un ou
deux équipements collectifs, est-ce du
rattrapage ou une action municipale ? Ce n'est pas
ici qu'on tranchera sur ces questions, dont
l'énoncé suffit cependant à
souligner que cette politique est totalement
incapable de traiter le problème de
l'intégration, tout simplement parce qu'elle
n'est elle-même pas sûre de ses
objectifs, et qu'en tout état de cause,
l'intégration des immigrés n'en fait
pas partie. Les derniers contrats de ville, et les
documents d'orientation qui les structuraient,
étaient muets sur la question. Les prochains
y feront quelques références timides,
mais ne sont guère soutenus par la
volonté politique des élus.
L'ÉQUATION " IMMIGRÉS = PAUVRES
".
La politique de lutte contre les exclusions a, elle
aussi, servi de substitut, sans aller
jusqu'à affirmer que les immigrés
étaient tous des pauvres, mais avec
l'idée - ou le secret espoir - que les
dispositifs mis en place ramèneraient assez
d'immigrés dans leurs filets pour qu'on
pût se dispenser de politique
d'intégration. Mais tous les immigrés
ne sont pas des exclus, du moins pas dans une
acception légale du terme. Pour s'en tenir
à un exemple, le dispositif Trace -
censé offrir aux jeunes en situation
d'échec scolaire, incapables
d'accéder au marché du travail, un
parcours aidé de retour à l'emploi -
ne comporte aucune mesure qui permettrait de
traiter les difficultés classées dans
la catégorie " discriminations ", aucune
formation à cette fin pour les agents des
missions locales accueillant les
bénéficiaires du système,
aucune recherche d'action de lutte contre les
discriminations à la formation ou à
l'embauche, pas d'attention portée aux
problèmes linguistiques ou culturels. Comme
pour la politique de la ville, on espère
toucher les immigrés sans les prendre en
compte, et on place le résultat
escompté - la fin de toute discrimination
fondée sur l'origine qu'on leur prête
- au point de départ de l'action : ne
faisons rien qui soit particulier à ces
populations. Un peu comme si, pour assurer aux
handicapés un égal accès aux
bâtiments publics, on élargissait les
horaires d'ouverture, comme pour tout le monde, en
veillant soigneusement à ne pas construire
de rampes d'accès et à ne pas
élargir les portes, pour ne créer
aucune discrimination. Les immigrés ne sont
certes pas des handicapés. Mais, comme pour
les handicapés, une politique qui s'adresse
à eux doit reposer sur l'analyse de leurs
besoins, et être constituée de
dispositions spécifiques. Agir autrement,
c'est fuir.
6 - La disparition de l'intégration
Nous en sommes là, lassés
peut-être de la constante alternance entre
renforcement du traitement policier de
l'immigration et bricolage législatif, entre
déclarations républicaines et
annonces citoyennes. Nous avons
éprouvé un sentiment coupable - et,
pour 15% d'entre nous, voluptueusement coupable -
devant l'ascension du FN, qui retourne aux enfers
encore plus vite qu'il n'en était sorti. La
lassitude aidant, l'optimisme renaissant avec la
croissance et l'amorce d'une décrue du
chômage, certains espèrent que ces "
fichus " immigrés deviendront enfin des
citoyens comme les autres sans qu'on fasse quoi que
ce soit - c'est le syndrome Coupe du monde : une
nuit de fête sur les
Champs-Élysées et n'en parlons plus.
Il ne faut sans doute pas sous-évaluer la
puissance des symboles, ou le rôle
réducteur de tensions ou dissipateur de
préjugés de pareilles occasions
festives. Mais aux vieillards grabataires qui
s'apprêtent à mourir de tuberculose,
cas fréquent dans les foyers de travailleurs
migrants, même si beaucoup d'entre eux sont
sortis de ce stade de misère, il n'est pas
sûr que le troisième but ait fait
l'effet d'une intégration enfin
réussie.
Car ils sont là, parmi nous. Il y a entre
3,5 et 4 millions d'étrangers en France.
Bien qu'un gros tiers soit constitué de
ressortissants communautaires, il semble fort
probable que les Portugais, les Espagnols et les
Italiens soient encore fréquemment
traités d'immigrés, avec toutes les
connotations péjoratives qui accompagnent le
terme. Un autre gros tiers vient du Maghreb, de
moins en moins algérien, de plus en plus
marocain et tunisien ; le petit tiers restant vient
d'Afrique, d'Asie extrême-orientale et de
Turquie. Il est probable que ces chiffres sont
imparfaits, et qu'on sous-estime
régulièrement la part de
l'immigration africaine, ignorée et
méconnue entre toutes. Chaque année,
les courants migratoires se sont fondus dans la
population dite de souche (c'est-à-dire
parmi les immigrés plus anciens...), par
l'acquisition de la nationalité, sinon pour
les parents, du moins pour les enfants. Ceux qu'on
appelle encore immigrés, et qu'on ne sait
pas compter - on peut chiffrer la population
d'origine étrangère, mais pas celle
à qui on en fait le reproche ou dont on
érige l'origine en distinction
négative -, sont des Français de
papier : toujours et dans n'importe quelle
situation sociale, le qualificatif
d'immigré, comme celui d'étranger,
décerné au vu des seules apparences,
fera écran.
Une large part d'entre eux, probablement une
majorité, s'est intégrée. Pour
eux, l'origine qui est la leur, et qu'ils
n'oublient ni ne renient, n'est plus le facteur
déterminant ou aggravant de
difficultés sociales devenues banales,
c'est-à-dire communes à tous les
Français. Mais pour les autres, probablement
quelques millions, cette origine qu'on leur
reproche, ou dont simplement on fait état,
paralyse tout ou partie de leur vie sociale. Ils
n'habitent pas où ils le souhaitent, mais
subissent la loi de l'affectation dans un quartier,
ou dans un foyer, qu'ils n'ont pas choisi. Ils ne
travaillent pas comme ils le souhaitent, et,
à diplôme et compétence
égaux, demeurent plus longtemps au
chômage, voient leur carrière
progresser moins vite, leurs salaires stagner par
rapport aux autres. Ils suivent des études
plus courtes, dans des établissements moins
prestigieux. Leurs loisirs sont cantonnés,
et leur liberté d'aller et venir
réduite. Si on s'étonne de cette
affirmation, qu'on jette un il
rétrospectif à l'actualité des
derniers mois : à Vauvert, dans le Gard,
où un jeune immigré voleur de voiture
a été abattu, on n'a parlé,
selon les canons habituels, que de maintien de
l'ordre, de légitime défense, de
racisme. La presse a mentionné ce fait :
dans les cafés du centre-ville,
l'accès était refusé aux "
Arabes ". Cela n'explique ni le vol de voiture, ni
le coup de feu. Mais pourquoi, alors que les Arabes
en question étaient tous français,
personne n'a-t-il protesté contre cette
discrimination totalement illégale,
scandaleuse - et sans doute fréquente ? On
ne pratique pas sa religion librement, on doit la
cacher, elle est suspecte. Il faut être un
super-citoyen, discret, participant,
associé, et faire des efforts. Ce sont les
femmes qui pâtissent le plus de cet
état de fait. Et ces difficultés
spécifiques s'entretiennent les unes les
autres. Ils ne trouvent pas de travail en dehors
des contrats aidés, donc pas de logement
hors du quartier. Ils ne partagent pas leurs
loisirs avec d'autres habitants que ceux du
voisinage, et ce repli sur la communauté
empêche les relations sociales favorisant les
opportunités d'ascension. La pratique de
leur foi ne leur procure guère d'apaisement
et finit, parfois, par durcir une relation
déjà difficile à la
société.
Le plus étonnant est que l'accumulation de
ces difficultés n'ait pas encore produit
d'explosion sociale. La crainte qu'on doit avoir
est celle d'une évolution plus dangereuse
encore, celle d'une coupure définitive qui
se fonde sur la distinction entre eux et nous,
l'affaissement sur elles-mêmes de
communautés entières, vivant dans un
calme apparent une vie parallèle distincte
de la nôtre, dans un no man's land social.
Cela n'est qu'une crainte, mais elle repose sur des
faits. Le problème de l'intégration
est là, devant nous, collection
d'éléments trop souvent
ignorés, qui constituent à la fois un
affront à nos principes, une masse de
souffrances individuelles, et un dangereux
défi social.
Face à ce constat, le monde politique, quand
il ne se tait pas, échoue à prendre
la mesure des difficultés, et à la
reconnaître. On fait semblant d'agir, et on
déclame. Il faudrait penser, penser la
nation, penser une politique, admettre les
échecs et les erreurs, reconnaître
l'impuissance, expliquer la nécessité
de l'action, lui accorder les moyens
nécessaires, renoncer aux faux-fuyants. On
ne voit pas quel parti a osé prendre
à bras-le-corps cette question, ni qui,
au-delà de quelques personnalités de
tous bords, donne le sentiment d'en comprendre
l'ampleur. Depuis peu, quelques syndicats
s'essaient timidement à aborder le
problème. Et on compte sur les doigts de la
main, ou des deux, les intellectuels et chercheurs
qui s'intéressent non pas à
l'immigration, ou aux quartiers, mais à
l'intégration des immigrés. Parce
qu'on a beaucoup usé du mot, on le
décrète obsolète, certains
vont jusqu'à affirmer sans honte que
l'intégration est faite, et on cherche le
prochain concept, alors que celui-là n'a
jamais vraiment servi. On y recourt ici parce que,
contrairement à beaucoup de mots -
assimilation, insertion, etc. -, il n'est en
lui-même porteur d'aucune violence, ni
d'aucune asymétrie. C'est pour nous qu'il
s'agit d'intégrer, pas seulement pour les
immigrés : qu'ils s'intègrent, que
nous les intégrions. Ils n'ont pas à
renier leurs origines, dont beaucoup
s'enorgueillissent à juste titre, il faut
simplement qu'elles cessent d'être la source
de leurs problèmes sociaux.
La violence faite aux immigrés est à
ce point révoltante que le silence et
l'impuissance du politique en deviennent
insupportables. Elle n'est pourtant pas de son seul
fait, et on se gardera bien de censurer sans appel
les élus : nous les avons choisis. Si
responsabilité il y a, elle est collective :
nous n'avons pas eu la volonté, qu'auraient
incarnée les élus, de provoquer,
animer et conduire cet élan
nécessaire à la politique
d'intégration. Nous avons trouvé de
nombreux faux-fuyants - que nous décrirons
dans le chapitre suivant -, mille et une bonnes
raisons de ne pas agir, de croire que c'est
inutile.
Ce désert politique, nous l'avons
créé ensemble, avec nos
préjugés, nos soumissions à la
facilité, nos tolérances : il faudra
s'en souvenir au moment de passer, enfin, à
l'action.
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