Premiers chapitres
Jean Faber
Les indésirables
L'intégration à la française
essai
Jean Faber est le pseudonyme d'un haut fonctionnaire qui fut à la tête d'un organisme chargé entre autres, de l'intégration des immigrés.

  

PREMIÈRE PARTIE
Étendue du désastre

 
epuis cinquante ans, la question du sort des immigrés que nous accueillons fait l'objet d'une double méprise.
Nous n'avons jamais affronté autrement qu'en paroles le défi de l'élaboration d'une politique destinée à déterminer leur place parmi nous.
Nous avons toujours substitué un débat sur l'immigration ou la nationalité à un débat sur l'intégration.
Et lorsque les réalités sociales sont venues accuser cette incurie, nous n'avons su leur opposer que des préjugés, des a priori fondés sur l'ignorance, des axiomes issus de généralités absurdes ou chaque jour démenties par les faits.
 

Chapitre I
DÉSERT POLITIQUE

 

Dans le Dictionnaire des idées reçues modernes devrait figurer, au mot intégration, l'entrée suivante : " Devoir transcendant les clivages partisans ; cause que chacun doit célébrer, invoquer ; et définir comme nécessairement républicaine. " Et au terme intégration républicaine répondrait : " Faux-fuyant. "
On fera crédit aux politiques, de droite comme de gauche, de n'être pas chiches des sacrifices qu'ils déposent au pied de l'autel de l'intégration : en paroles, la chose existe. Mais quant à savoir le sens du mot intégration, l'idée qu'il exprime, la politique qu'il résume : silence. Personne n'en sait rien.
 
1 - La méprise : traiter l'immigration pour éviter l'intégration

Qu'est-ce à dire ? Imagine-t-on que, de tous bords, les hommes politiques de tous grades, et avec eux les intellectuels, les journalistes, et enfin l'opinion, utiliseraient cette dénomination sans en connaître le sens et la portée ? Que l'intégration serait à l'immigration ce que la dissuasion est devenue à la défense : une ombre tutélaire qu'à force de révérer on ne sait plus décrypter, et qu'on garde par habitude, parce que le vide que créerait son abandon serait trop vertigineux pour être supportable ? Il semble que la réalité soit pire encore : on n'a jamais su ce que voulait dire le mot intégration. Parce que personne semble n'avoir jamais conçu une politique d'intégration. Chaque fois que le terme a été employé, il s'est agi d'autre chose, de politique d'immigration, mais pas de politique d'intégration. La première traite de l'entrée et des conditions légales de séjour sur le territoire, jusqu'à l'acquisition de la nationalité. La seconde, elle, devrait répondre à la question suivante : si, en raison de leur origine, les immigrés rencontrent des difficultés, comment les résoudre ? Les deux politiques ne sont pas sans lien, mais, à l'évidence, elles ne se confondent pas. Or, depuis une cinquantaine d'années, la seconde n'a été ni pensée ni conduite, malgré tous les discours assurant le contraire.
L'origine de ce vide est à rechercher dans les trente années de croissance d'après guerre. La reconstruction a justifié un appel massif à l'immigration, organisé par l'État. La croissance a conduit les entreprises à prendre le relais. C'est alors que s'est enracinée une vision des modes de traitement de l'immigration entièrement marquée par les fins qui la justifiaient : une pure gestion des flux - de l'entrée, du séjour, et des autorisations de travail -, mélangeant soucis d'ordre public et satisfaction des besoins économiques.
La guerre d'Algérie a temporairement brouillé la donne, en permettant l'institution de quelques dispositifs à vocation sociale, justifiés par les politiques successivement affichées. Elle a surtout confirmé que l'étranger était un sujet de préoccupation plus que de droit, et a durablement marqué les esprits. Alors que la décolonisation aurait dû être l'occasion de sortir des schémas de pensée classique, les conditions dramatiques de la fin de l'empire ont fait prévaloir l'idée que les immigrés étaient autant une force de travail qu'un danger. Bref, nos devoirs avaient cessé avec nos responsabilités outre-mer.
Jamais, durant ces années, ni les partis ni les gouvernements n'eurent l'idée d'aborder la question autrement que par celle des flux. On ne trouvera pas une loi qui aborde la question sous un angle différent. Par un décalage consternant, un de ces bégaiements historiques, on reproduisit, à un siècle de distance, le mode de traitement de la question ouvrière : il s'agissait de surveiller et punir une classe laborieuse mais dangereuse. L'ordre public étant garanti, et la machine économique fonctionnant à la satisfaction générale - y compris celle, réputée acquise, des immigrés -, il n'y avait aucun moyen de poser la question du devenir social, personnel, familial, religieux ou culturel de populations soumises et silencieuses.
 
LE SILENCE DES IMMIGRÉS.

Mais si la question ouvrière fut posée, puis commença à recevoir des réponses grâce à l'émergence d'une expression syndicale et politique, il n'en fut pas de même pour les immigrés. D'abord parce que le syndrome du " petit Blanc " frappe avec une constance étonnante ces populations : dès qu'elles s'intègrent, individu par individu, elles acquièrent un réflexe de prise de distance avec les communautés ou groupes (sociaux, nationaux, religieux ou géographiques) dont elles sont issues, ne gardant de lien qu'affectif ou folklorique, interdisant ainsi la formation progressive d'une classe politique ou syndicale. Ensuite, quoi qu'on dise sur les progrès de la communautarisation, le modèle social français conserve une telle force qu'une majorité d'immigrés en a facilement intériorisé les règles : pas de représentation communautaire ; pas de revendication ethnique, pas de relais possible pour une expression collective autre que folklorique ou culinaire, ces dernières étant réservées à ceux qui sont en voie d'intégration définitive.
On tient là le premier facteur de désarroi de la classe politique : comment répondre à une demande ou à un besoin social que les intéressés ne manifestent pas, et qu'aucun d'entre eux ne représente ? Les " immigrés " - les guillemets se justifient par le très grand flou de la notion - sont parmi nous, mais demeurent des visages anonymes, et, surtout, un groupe muet. Il n'existe, collectivement, que par l'apparence - couleur de peau, accent, patronyme, vêtement - et, épisodiquement, par une irruption violente dans l'actualité, tour à tour victimes et bourreaux, fugaces et inquiétantes incarnations. Les immigrés sont coincés entre cette passivité qu'on leur impose et cette diabolisation qu'on leur inflige. Toute autre catégorie sociale peut se fédérer, s'unir, se revendiquer en tant que telle. Pour les immigrés, il est doublement interdit de s'exprimer collectivement : la République et la vox populi condamneraient ce communautarisme, irrédentisme contraire à nos valeurs, et lourd de dérives ; surtout, ils ne le veulent pas : sans renoncer à leurs origines ou leur ascendance, leur seule aspiration est que la société cesse de les penser comme immigrés, ce qui leur interdit de revendiquer cette appartenance, autrement que par désespoir, pour les plus jeunes.
 
L'ILLUSION ÉCONOMIQUE.

Le second facteur tient aux circonstances dans lesquelles le " problème de l'immigration " fut posé publiquement : la crise économique. Une fois passée l'ivresse conquérante de l'expansion infinie, il fallut bien arrêter de recourir aux facilités de l'immigration sans peine. Le chômage croissait, la revendication de consommation d'une classe moyenne en augmentation constante commençait à trouver ses limites ; et les gouvernements durent faire face à l'émergence d'un problème en constante évolution. Il fut d'abord économique : à maintenir les flux d'immigration de main-d'œuvre, on concurrençait la population active de souche. Le cadre mental et politique était prêt. L'immigration n'était considérée que comme une variable économique, qu'on pouvait ajuster selon les besoins, ni plus ni moins que le volume des investissements ou le taux de change ; il suffisait, pour cela, de réduire ou supprimer les autorisations administratives d'entrée, de séjour, ou de travail. On annonça donc l'arrêt des flux migratoires : ce fut l'un des derniers gestes colbertistes d'un État qui, parallèlement, avançait dans une libéralisation sans précédent de l'économie. Sauf à sortir de la loi - qui, à la même époque, reconnaissait le droit à une vie familiale normale, sous la pression conjuguée d'une législation européenne et du juge -, la mesure ne pouvait arrêter net des flux qui demeurèrent importants. On s'avisa que l'arrêt ne suffisait pas, et on inventa l'aide au retour, assortie d'une prime. La sophistication fut poussée jusqu'à développer l'enseignement à l'école des langues et cultures d'origine, assuré par des enseignants étrangers envoyés par les différentes dictatures méditerranéennes ou moyen-orientales. De cette manière, se stabilisa la doctrine " de droite ", ainsi appelée en raison des gouvernements qui la mirent en place, et non pour ses fondements idéologiques... Deux messages furent adressés à l'opinion : il y a trop d'immigrés (sinon pourquoi les renvoyer ?) ; l'État peut les éloigner ou stopper leur arrivée. Et l'opinion comprit deux choses : les politiques mentaient, car on ne voyait pas moins d'immigrés ; et le débat devait se tenir uniquement en termes binaires : on les garde ou on les renvoie. Quant à savoir comment vivre ensemble...
 
2 - Droite/gauche : l'ère des illusions

Ce fut l'acte fondateur des errements des vingt-cinq dernières années. Nous avions accueilli quelques millions d'étrangers - Italiens, Polonais, Espagnols, puis Algériens, Portugais -, nous étions allés les chercher. Nous avions évité de nous demander quelle était leur place parmi nous, ils étaient une variable anonyme de la politique économique, et nos rapports avec eux demeuraient empreints d'un passé colonial, tempérés par la modernité : une condescendance bienveillante, dans le meilleur des cas, envers l'indigène accédant à cette modernité, invité à l'admirer, à la pratiquer, mais surtout à se contenter de son sort. Or cette immigration de travail, masculine, dominée par l'idée de son retour au pays d'origine, allait, pour une large part, rester ici, faire souche. Le regroupement familial, l'impossibilité, pour de multiples raisons, de rentrer au pays, changeait la donne. Ils étaient là, ils resteraient. Leurs enfants étaient français, nés en France. Le chômage allait les frapper les premiers, la crise allait produire plus de souffrance chez ces déracinés dont les enfants étaient écartelés entre un pays d'origine qu'ils n'avaient jamais connu, et une patrie qui ne les reconnaissait pas : ni d'ici ni de là-bas. Des ghettos et des bidonvilles se formaient. Et personne ne se demanda quelle était la place des immigrés dans la nation.
Vint la gauche, qui ne fit guère mieux. On aurait pu espérer une rupture proprement idéologique : penser l'immigration dans son rapport à la nation, à partir du riche héritage cumulé de 1789 et de 1848, sortir d'une logique mêlant l'administration de l'économie et le maintien de l'ordre. Mais la rupture n'eut pas lieu, car c'est dans l'univers mental qui dominait avant 1981 que furent prises les principales mesures du début des années 80. Si la droite voulait maîtriser les flux, la gauche régularisait les clandestins. Si la droite refusait massivement les titres de séjour, la gauche en unifiait le régime dans un sens libéral. Si la droite (et une partie du PCF, premier signe de la dissolution des clivages politiques dans ce domaine) n'aimait pas, sinon les immigrés, du moins leur présence en trop grand nombre, la gauche célébrait l'ouverture à l'autre et le droit à la différence. Personne ne contestera les bonnes intentions qui fondèrent ces mesures - il fallait effectivement régulariser une masse de population définitivement établie, dont les conditions de vie étaient indécentes, et mettre fin au harcèlement administratif dont étaient victimes les étrangers. Mais la question sociale posée par la présence de millions d'étrangers et de leurs descendants devenus français sans pour autant s'être tous intégrés ne reçut aucune réponse. Elle avait été esquivée, et la gauche demeurait sur le terrain de la droite. Alors que le besoin d'une politique d'intégration allait croissant, on poursuivait une politique d'immigration.
 
3 - L'irruption de l'extrême droite

La réponse populaire ne tarda pas. Après dix ans de promesses absurdes (" ils ne passeront plus ", 1974, " nous sommes tous frères ", 1981) et chaque jour démenties par une crise sociale croissante, on vit deux nouveaux acteurs prendre la parole : le vichyste borné, enfin autorisé à s'exprimer, après quarante années d'embargo sur la bêtise, et le jeune-dans-les-quartiers, donnant à Molotov un prolongement de carrière imprévu via l'étiquette de son cocktail. La surprise et le désarroi du politique furent immenses. Comment expliquer le brutal succès électoral d'une formation ouvertement anti-immigrés ? Comment expliquer que, soudain, dans quelques quartiers difficiles, des explosions de violence imprévues vinssent surprendre élus, militants et travailleurs sociaux, mettant fin à un silence apparent ? Le Français moyen comparait son vécu quotidien avec le discours officiel, et puisqu'on lui donnait le droit de se trouver un bouc émissaire - l'immigré -, il s'en emparait avec soulagement. Les jeunes immigrés, Français sans espoir, coincés entre une génération soumise, abrutie de travail, et un discours politique coupé de leur réalité, les jeunes immigrés commençaient à se révolter ou à se marginaliser. On ne sut que faire, ni que dire, à droite comme à gauche. On appela au secours les intellectuels, espérant que l'appel d'offre médiatique ramènerait dans ses filets un Gambetta, un Ferry, un Zola, à défaut au moins un Sartre, ou un Camus, une personnalité rassurante, qui apporterait sinon un mode d'emploi, du moins une analyse. Ce fut peine perdue, et il y a quelque chose de pathétique dans l'acharnement thérapeutique des gouvernants qui colloquent et expertisent, sans trêve, depuis quinze ans. Aucun parti, aucun intellectuel, aucun leader politique n'a proposé une vision théorique, philosophique, idéologique, de ce que pourrait être notre nation, forte de ses immigrés. La voix de la France, ou sa conscience, ne se faisant pas entendre, la panique inspira des réactions archaïques bien connues des peuplades primitives confrontées à un mouvement tectonique : invocation des dieux et des mânes, pour les uns ; tentatives d'apprivoiser les démons pour les autres, et silences effrayés, mi-complices, mi-fuyants, pour la plupart.
 
L'INVOCATION RÉPUBLICAINE.

La dernière catégorie, bien qu'en diminution, reste majoritaire. La première est la plus active : devant, d'une part, la présence d'une importante population immigrée - perçue, à tort ou à raison, comme non assimilée - que la société ne comprend pas, n'a jamais cherché à comprendre, et, d'autre part, l'émergence d'un discours archaïque néo-fasciste et démagogique, on appelle au secours les grands principes et les grands noms. Personne, espère-t-on, ne niera que la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen demeure le fondement de notre société. Le rappel des tables de la Loi n'a cependant que peu d'effet sur les réalités sociales : il peut être la base d'une politique, mais en aucun cas ne saurait s'y substituer. Et ce discours répétitif, devenu la marque de fabrique de quelques consciences, est d'autant plus navrant que les grands principes s'usent très vite, à être réitérés sans être appliqués. On en lasse chacun, on finit par s'en lasser soi-même, par les trouver vieillots et obsolètes.
 
 
STÉRILISATION DU DÉBAT.

L'autre réflexe, on le sait, a été politicien. On a vu dans le FN une force nouvelle, avec laquelle on pouvait jouer. Ce n'est pas le lieu de refaire ici la sinistre histoire de tentatives de compromission ou d'instrumentalisation de tous bords. Qu'il s'agisse de censurer au nom de la tradition républicaine, ou de combattre sur son terrain, ou encore de rechercher une alliance, on a laissé à l'extrême droite le monopole de l'initiative, le choix des armes et des angles d'attaque. Répondre aux nostalgiques du Troisième Reich que le problème de l'immigration ne peut recevoir de solution contraire aux droits de l'homme, c'est au préalable accepter que l'immigration est un problème. Dire que le caractère non assimilable doit se résorber dans le droit à la différence, c'est, d'abord, accepter que l'immigré est non assimilable. Défiler en portant une bougie pour faire pièce aux manifs de ceux qui rêvent de bouter les immigrés hors de France, c'est accepter de voir l'action sociale réduite aux slogans.
L'irruption du FN aurait pu être un électrochoc salutaire, la base d'une réaction politique qui se serait donné les moyens non de répondre, mais de dire autre chose. De là, le discrédit des mouvements successifs de combat contre le FN, qui, du moins sur le terrain de l'intégration, n'ont jamais eu l'audience de ceux que tentait la préférence nationale. Occasions ratées et traces durables de l'impuissance du politique dans les consciences des immigrés. Il y a là une des causes de l'absence totale de militantisme dans les quartiers, et les partis auront fort à faire pour regagner un crédit auprès des jeunes immigrés. Quand Le Pen aboyait, la caravane publicitaire des élus passait, à moins que le silence ne régnât. Nous avons laissé faire, et nous n'avons pas su agir.
 
4 - Bref sursaut

Pourtant, il y eut des tentatives. Un bref frémissement s'est produit, lors du premier gouvernement Rocard. On peut gloser à l'infini sur la maladresse d'une démarche qui a créé des structures avant de penser une politique, qui ne s'est pas donné les moyens de l'action, qui n'a pas su résister à la pratique de la politique gadget, au symbole de la visite dans les quartiers. Mais enfin, ne boudons pas notre plaisir rétrospectif, hélas ! fugace. Un Secrétariat général à l'Intégration, vite ensablé dans les rivalités d'appareil, vit le jour. Un Haut Conseil à l'Intégration fut institué, il perdit en élan à mesure que les gouvernements successifs rechignaient à en faire la conscience éclairée de leur action. Les querelles portant sur le coût et les statistiques de l'immigration défrayaient la chronique. Elles furent désamorcées par le choix d'une démarche raisonnable, scientifique, qui n'était plus obsédée par la réponse à donner au FN, et le discours de ce dernier fut enterré. Et l'opinion, amenée à considérer les bonnes questions -, que faire face aux nouvelles structures de l'immigration ? -, cessa de croire aux délires millénaristes du FN. Belle performance, malheureusement unique. L'immigration s'était installée comme problème, et on découvrait peu à peu une réalité sociale inacceptable, sans avoir les moyens politiques de la traiter. On vit se succéder charters, régularisations, assouplissement des règles d'entrée, avant le durcissement final : l'accès définitivement réglé à la nationalité, avec addition de conditions toujours plus strictes. La chronique parlementaire est riche de ces alternances, et jamais il n'y eut tant de polémiques, d'interrogations et de grands textes de loi. Mais qu'on scrute les comptes rendus des débats de l'Assemblée nationale : jamais, ou presque, ces cinquante dernières années, il ne fut question d'intégration.
 
5 - Le règne des placebos

Les clameurs du " terrain " parvenaient pourtant aux oreilles des gouvernants. Et pour se soumettre aux exigences du " politiquement correct " nouvellement instauré, il fallait abandonner les idéologies, terriblement ringardes, au profit de l'action, du concret, bref de ce fameux " terrain " à la localisation incertaine mais à l'appel irrésistible, sur lequel on devait se rendre pour agir, écouter, témoigner. Sous cette pression se sont mis en place les instruments de ce qu'on persiste à appeler " politique d'intégration ", et qui n'est, au demeurant, qu'une toile peinte devant laquelle on joue un spectacle convenu, en espérant qu'il passe à la télévision. L'État, désemparé, impuissant, pauvre, ne savait que faire ? Qu'à cela ne tienne, les associations prendraient le relais. On appela à leur création, notamment celles " issues de l'immigration ", dont on a récupéré les leaders aux élections suivantes avant de les écarter, comme n'ayant plus d'utilité. On les loua, on les sollicita, on leur promit monts et merveilles - et l'intendance ne suivit pas. On invita les collectivités territoriales à faire leur devoir, sans leur dire en quoi il consistait ni leur en donner les moyens. Une étrange ivresse saisit tous les ministres : aller en banlieue, parler verlan, écouter du rap en essayant d'avoir le rythme, saluer le dynamisme des jeunes dans les quartiers en pied de barre. On ne fut pas avare de plans, rafales de mesures faites de crédits recyclés, mélangeant numéros verts et Internet, médailles et maisons de correction, annonces de créations d'emplois au rabais et d'instrumentalisation des associations - efforts qui se soldent, après dix ans, par cinq promesses de simplification des subventions, jamais tenues. Et comme le charme s'épuisait, devant la difficulté persistante à tenir un discours cohérent sur les immigrés, on s'est soudain avisé qu'on pouvait se passer d'eux, faire leur bonheur sans le dire, obtenir l'intégration comme un sous-produit découlant fatalement d'autres politiques électoralement moins lourdes à porter.
 
LE SALUT PAR LA POLITIQUE DE LA VILLE.

La politique de la ville fut chargée, en premier lieu, de répondre aux besoins des immigrés. Puisque les immigrés habitent dans les quartiers, que ces derniers relèvent de la gestion municipale, la politique de la ville doit donc s'occuper des immigrés. Parfait syllogisme, qui oublie que plus de la moitié des immigrés ne demeure pas dans les fameux " quartiers ". Croire que l'on peut agir sur les difficultés sociales d'un groupe donné sans le nommer, en évitant de le particulariser, en veillant à ne surtout pas définir ses besoins ou ses caractéristiques, est illusoire. Il est difficile de porter un jugement sur la politique de la ville, à supposer d'ailleurs que cette politique existe vraiment - dans bien des cas, elle consiste à mettre sous ce nom des actions déjà existantes, qui auraient de toute façon été conduites. Quand on parvient à faire fonctionner un service public dans un quartier, qu'on renforce l'équipe pédagogique de son collège, qu'on essaie de former les habitants pour qu'ils retrouvent une chance sur le marché de l'emploi, est-ce la politique de la ville ou la simple recherche d'efficacité des administrations sur un territoire ? Quand on réhabilite une HLM qui n'a pas été entretenue, qu'on construit un ou deux équipements collectifs, est-ce du rattrapage ou une action municipale ? Ce n'est pas ici qu'on tranchera sur ces questions, dont l'énoncé suffit cependant à souligner que cette politique est totalement incapable de traiter le problème de l'intégration, tout simplement parce qu'elle n'est elle-même pas sûre de ses objectifs, et qu'en tout état de cause, l'intégration des immigrés n'en fait pas partie. Les derniers contrats de ville, et les documents d'orientation qui les structuraient, étaient muets sur la question. Les prochains y feront quelques références timides, mais ne sont guère soutenus par la volonté politique des élus.
 
L'ÉQUATION " IMMIGRÉS = PAUVRES ".

La politique de lutte contre les exclusions a, elle aussi, servi de substitut, sans aller jusqu'à affirmer que les immigrés étaient tous des pauvres, mais avec l'idée - ou le secret espoir - que les dispositifs mis en place ramèneraient assez d'immigrés dans leurs filets pour qu'on pût se dispenser de politique d'intégration. Mais tous les immigrés ne sont pas des exclus, du moins pas dans une acception légale du terme. Pour s'en tenir à un exemple, le dispositif Trace - censé offrir aux jeunes en situation d'échec scolaire, incapables d'accéder au marché du travail, un parcours aidé de retour à l'emploi - ne comporte aucune mesure qui permettrait de traiter les difficultés classées dans la catégorie " discriminations ", aucune formation à cette fin pour les agents des missions locales accueillant les bénéficiaires du système, aucune recherche d'action de lutte contre les discriminations à la formation ou à l'embauche, pas d'attention portée aux problèmes linguistiques ou culturels. Comme pour la politique de la ville, on espère toucher les immigrés sans les prendre en compte, et on place le résultat escompté - la fin de toute discrimination fondée sur l'origine qu'on leur prête - au point de départ de l'action : ne faisons rien qui soit particulier à ces populations. Un peu comme si, pour assurer aux handicapés un égal accès aux bâtiments publics, on élargissait les horaires d'ouverture, comme pour tout le monde, en veillant soigneusement à ne pas construire de rampes d'accès et à ne pas élargir les portes, pour ne créer aucune discrimination. Les immigrés ne sont certes pas des handicapés. Mais, comme pour les handicapés, une politique qui s'adresse à eux doit reposer sur l'analyse de leurs besoins, et être constituée de dispositions spécifiques. Agir autrement, c'est fuir.
 
6 - La disparition de l'intégration

Nous en sommes là, lassés peut-être de la constante alternance entre renforcement du traitement policier de l'immigration et bricolage législatif, entre déclarations républicaines et annonces citoyennes. Nous avons éprouvé un sentiment coupable - et, pour 15% d'entre nous, voluptueusement coupable - devant l'ascension du FN, qui retourne aux enfers encore plus vite qu'il n'en était sorti. La lassitude aidant, l'optimisme renaissant avec la croissance et l'amorce d'une décrue du chômage, certains espèrent que ces " fichus " immigrés deviendront enfin des citoyens comme les autres sans qu'on fasse quoi que ce soit - c'est le syndrome Coupe du monde : une nuit de fête sur les Champs-Élysées et n'en parlons plus. Il ne faut sans doute pas sous-évaluer la puissance des symboles, ou le rôle réducteur de tensions ou dissipateur de préjugés de pareilles occasions festives. Mais aux vieillards grabataires qui s'apprêtent à mourir de tuberculose, cas fréquent dans les foyers de travailleurs migrants, même si beaucoup d'entre eux sont sortis de ce stade de misère, il n'est pas sûr que le troisième but ait fait l'effet d'une intégration enfin réussie.
Car ils sont là, parmi nous. Il y a entre 3,5 et 4 millions d'étrangers en France. Bien qu'un gros tiers soit constitué de ressortissants communautaires, il semble fort probable que les Portugais, les Espagnols et les Italiens soient encore fréquemment traités d'immigrés, avec toutes les connotations péjoratives qui accompagnent le terme. Un autre gros tiers vient du Maghreb, de moins en moins algérien, de plus en plus marocain et tunisien ; le petit tiers restant vient d'Afrique, d'Asie extrême-orientale et de Turquie. Il est probable que ces chiffres sont imparfaits, et qu'on sous-estime régulièrement la part de l'immigration africaine, ignorée et méconnue entre toutes. Chaque année, les courants migratoires se sont fondus dans la population dite de souche (c'est-à-dire parmi les immigrés plus anciens...), par l'acquisition de la nationalité, sinon pour les parents, du moins pour les enfants. Ceux qu'on appelle encore immigrés, et qu'on ne sait pas compter - on peut chiffrer la population d'origine étrangère, mais pas celle à qui on en fait le reproche ou dont on érige l'origine en distinction négative -, sont des Français de papier : toujours et dans n'importe quelle situation sociale, le qualificatif d'immigré, comme celui d'étranger, décerné au vu des seules apparences, fera écran.
Une large part d'entre eux, probablement une majorité, s'est intégrée. Pour eux, l'origine qui est la leur, et qu'ils n'oublient ni ne renient, n'est plus le facteur déterminant ou aggravant de difficultés sociales devenues banales, c'est-à-dire communes à tous les Français. Mais pour les autres, probablement quelques millions, cette origine qu'on leur reproche, ou dont simplement on fait état, paralyse tout ou partie de leur vie sociale. Ils n'habitent pas où ils le souhaitent, mais subissent la loi de l'affectation dans un quartier, ou dans un foyer, qu'ils n'ont pas choisi. Ils ne travaillent pas comme ils le souhaitent, et, à diplôme et compétence égaux, demeurent plus longtemps au chômage, voient leur carrière progresser moins vite, leurs salaires stagner par rapport aux autres. Ils suivent des études plus courtes, dans des établissements moins prestigieux. Leurs loisirs sont cantonnés, et leur liberté d'aller et venir réduite. Si on s'étonne de cette affirmation, qu'on jette un œil rétrospectif à l'actualité des derniers mois : à Vauvert, dans le Gard, où un jeune immigré voleur de voiture a été abattu, on n'a parlé, selon les canons habituels, que de maintien de l'ordre, de légitime défense, de racisme. La presse a mentionné ce fait : dans les cafés du centre-ville, l'accès était refusé aux " Arabes ". Cela n'explique ni le vol de voiture, ni le coup de feu. Mais pourquoi, alors que les Arabes en question étaient tous français, personne n'a-t-il protesté contre cette discrimination totalement illégale, scandaleuse - et sans doute fréquente ? On ne pratique pas sa religion librement, on doit la cacher, elle est suspecte. Il faut être un super-citoyen, discret, participant, associé, et faire des efforts. Ce sont les femmes qui pâtissent le plus de cet état de fait. Et ces difficultés spécifiques s'entretiennent les unes les autres. Ils ne trouvent pas de travail en dehors des contrats aidés, donc pas de logement hors du quartier. Ils ne partagent pas leurs loisirs avec d'autres habitants que ceux du voisinage, et ce repli sur la communauté empêche les relations sociales favorisant les opportunités d'ascension. La pratique de leur foi ne leur procure guère d'apaisement et finit, parfois, par durcir une relation déjà difficile à la société.
Le plus étonnant est que l'accumulation de ces difficultés n'ait pas encore produit d'explosion sociale. La crainte qu'on doit avoir est celle d'une évolution plus dangereuse encore, celle d'une coupure définitive qui se fonde sur la distinction entre eux et nous, l'affaissement sur elles-mêmes de communautés entières, vivant dans un calme apparent une vie parallèle distincte de la nôtre, dans un no man's land social. Cela n'est qu'une crainte, mais elle repose sur des faits. Le problème de l'intégration est là, devant nous, collection d'éléments trop souvent ignorés, qui constituent à la fois un affront à nos principes, une masse de souffrances individuelles, et un dangereux défi social.
Face à ce constat, le monde politique, quand il ne se tait pas, échoue à prendre la mesure des difficultés, et à la reconnaître. On fait semblant d'agir, et on déclame. Il faudrait penser, penser la nation, penser une politique, admettre les échecs et les erreurs, reconnaître l'impuissance, expliquer la nécessité de l'action, lui accorder les moyens nécessaires, renoncer aux faux-fuyants. On ne voit pas quel parti a osé prendre à bras-le-corps cette question, ni qui, au-delà de quelques personnalités de tous bords, donne le sentiment d'en comprendre l'ampleur. Depuis peu, quelques syndicats s'essaient timidement à aborder le problème. Et on compte sur les doigts de la main, ou des deux, les intellectuels et chercheurs qui s'intéressent non pas à l'immigration, ou aux quartiers, mais à l'intégration des immigrés. Parce qu'on a beaucoup usé du mot, on le décrète obsolète, certains vont jusqu'à affirmer sans honte que l'intégration est faite, et on cherche le prochain concept, alors que celui-là n'a jamais vraiment servi. On y recourt ici parce que, contrairement à beaucoup de mots - assimilation, insertion, etc. -, il n'est en lui-même porteur d'aucune violence, ni d'aucune asymétrie. C'est pour nous qu'il s'agit d'intégrer, pas seulement pour les immigrés : qu'ils s'intègrent, que nous les intégrions. Ils n'ont pas à renier leurs origines, dont beaucoup s'enorgueillissent à juste titre, il faut simplement qu'elles cessent d'être la source de leurs problèmes sociaux.
La violence faite aux immigrés est à ce point révoltante que le silence et l'impuissance du politique en deviennent insupportables. Elle n'est pourtant pas de son seul fait, et on se gardera bien de censurer sans appel les élus : nous les avons choisis. Si responsabilité il y a, elle est collective : nous n'avons pas eu la volonté, qu'auraient incarnée les élus, de provoquer, animer et conduire cet élan nécessaire à la politique d'intégration. Nous avons trouvé de nombreux faux-fuyants - que nous décrirons dans le chapitre suivant -, mille et une bonnes raisons de ne pas agir, de croire que c'est inutile.
Ce désert politique, nous l'avons créé ensemble, avec nos préjugés, nos soumissions à la facilité, nos tolérances : il faudra s'en souvenir au moment de passer, enfin, à l'action.



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