Premiers chapitres
Giuliano Da Empoli

La peste et l'orgie

Giuliano da Empoli, sociologue et journaliste romain né à Paris en 1973, a été conseiller du ministre de la culture en Italie. Remarqué pour ses nombreux articles ainsi que trois ouvrages, Un grande futuro dietro di noi (1996), La guerra del talento (2000) et Overdose (2002), il est le fondateur et directeur de la revue politique et culturelle Zero.
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Le miroir brésilien


e Brésil fait un étrange effet aux intellectuels. Il n'en attire d'ailleurs que quelques-uns. La plupart préfèrent les endroits gris et pluvieux, les faces pâles et tourmentées, les vestes en velours et les pull-overs à col roulé. Mais les rares qui s'y aventurent perdent presque toujours la tête. Dionysos se jette sur leurs constructions rationnelles. Il les balaye dans un éclat de rire libérateur, auquel eux-mêmes, pour un temps, ne peuvent éviter de se mêler. Sauf à reprendre le dessus. Et à passer le reste de leur vie à le regretter.
C'est ce qui est arrivé à Simone de Beauvoir. Parmi les milliers de pages de son récit autobiographique - monument littéraire à l'obstination de la volonté -, elle ne perd le fil que deux fois. Dans une vie marquée par la rationalité implacable d'une ambition totalitaire, à deux moments seulement la narration échappe au ton pressant de la succession des livres, des débats et des pétitions, pour se noyer dans une dimension languide et rêveuse. Le premier correspond à son histoire d'amour avec Nelson Algren. Le second est son voyage au Brésil.
Là, plus encore que dans le gris Chicago d'Algren, elle s'égare. Au point de renier un instant ses convictions les plus fermes. " Le jardin en pente douce, ses arbres, ses ombres, ses fleurs, l'onduleux paysage de cannes à sucre, de palmiers et de bananiers me parurent un si voluptueux paradis qu'un instant je caressai le plus aberrant des rêves : me couler dans la peau d'un propriétaire terrien. "
Mystère paradoxal du Brésil. Au moment même où il nous offre le spectacle insupportable de ses inégalités, il a une action apaisante, qui plonge les idéologies dans un bain de chaleur humaine et les vide de leur vigueur nordique.
Ce n'est pas un hasard, je crois, si c'est là qu'en 1940 débarquent Stefan Zweig et sa femme, fuyant les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. " Et si la civilisation européenne devait vraiment être anéantie par cette guerre, écrit-il, [...] nous savons qu'une civilisation nouvelle est ici à l'œuvre, prête à traduire en réalité tout ce que les nobles générations intellectuelles ont vainement souhaité et rêvé : une culture humaine et pacifique. "
Il y a trop d'emphase et trop d'optimisme dans les mots de Zweig. Dieu sait à quel point le Brésil a payé l'éternelle promesse, jamais réalisée, d'être le " pays du futur ".
Et pourtant, le 11 septembre, quelque chose est aussi arrivé au futur. Avant cette date, et tout au long des années quatre-vingt-dix, il coulait comme un long fleuve tranquille, du centre vers la périphérie. Ce qui se passait au centre, au cœur de l'Occident, semblait devoir se propager, selon des temps et des modalités différentes, dans le reste du monde. Modèles économiques, politiques, culturels, modes, technologies : tout semblait irradié par une même source extrêmement lumineuse. Il suffisait aux futurologues de se promener dans la Silicon Valley et dans les ruelles de Tokyo pour esquisser les contours d'un avenir déjà familier, rassurante projection du présent. Depuis que le monde a cessé d'être paresseux, la vie de château a pris fin. Avec l'effondrement des Twin Towers, la clarté des pronostics en matière de modèles sociaux a elle aussi chuté. Il se peut dès lors que le futur, tel un saumon, remonte le cours du fleuve, produisant l'impensable : des futurs périphériques qui acquièrent un rôle central et pénètrent le cœur du système, exactement comme les avions lancés sur Manhattan depuis une grotte afghane.
Les choses se compliquent : ce n'est plus seulement le centre qui irradie la lumière du futur sur la périphérie, mais cette dernière aussi porte en elle l'embryon de futurs possibles. Non seulement pour elle-même, mais pour nous aussi, étourdis qui croyions avoir atteint la fin de l'histoire.
Renaît dès lors l'exigence du voyage. Et le but est toujours le même. Non pas tant de partir à la recherche de quelque chose de nouveau, mais plutôt de nous retrouver en nous reflétant dans des réalités qui révèlent notre identité. " N'attends pas de moi un guide pour touristes, une liste complète des endroits visités chronologiquement ordonnée et dépourvue de lacunes ", écrit Rilke à sa muse, Lou Andreas-Salomé. Comme beaucoup d'autres avant et après lui, le poète part en effet d'abord à la recherche de lui-même. Ce qui lui permet d'éviter le collectionnisme touristique qui, dès cette époque, produisait des victimes en grand nombre. Il veut transformer le voyage en expérience capable de mettre en lumière des aspects de sa personnalité restés jusqu'alors dans l'ombre. Un siècle plus tôt, la même chose était arrivée à Goethe. A quarante ans passés, à Rome, " il expérimente l'amour sous toutes ses formes " et, pour la première fois, il commence " à regarder le monde d'une manière différente, plus sensuelle ".
Depuis toujours, c'est cette disponibilité à se remettre en cause, en entrant en résonance avec les lieux visités, qui permet les découvertes les plus intéressantes. Ce livre n'est donc pas un ouvrage sur le Brésil. Il veut plutôt voir dans le Brésil un miroir allégorique, capable de refléter la situation dans laquelle nous nous trouvons.

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