Umberto Eco
Dire presque la même chose
Né dans le Piémont en 1932, titulaire de
la chaire de sémiotique de l'Université de Bologne,
Umberto Eco a enseigné à Paris au Collège de
France ainsi qu'à l'Ecole Normale Supérieure de la
rue d'Ulm. Il est l'auteur de nombreux essais dont Comment voyager
avec un saumon et de quatre romans, Le Nom de la Rose, Le
Pendule de Foucault, L'île du jour d'avant, et
Baudolino (Grasset 2002).
Introduction
ue signifie traduire
? On aimerait donner cette première réponse rassurante
: dire la même chose dans une autre langue. Si ce n'est que,
d'abord, on peine à définir ce que signifie "
dire la même chose ", et on ne le sait pas très
bien pour les opérations du type paraphrase, définition,
explication, reformulation, sans parler des substitutions synonymiques.
Ensuite parce que, devant un texte à traduire, on ne sait
pas ce qu'est la chose. Enfin, dans certains cas, on en vient à
douter de ce que signifie dire.
Inutile (pour souligner la centralité du problème
traductif dans nombre de débats philosophiques) d'aller chercher,
dans l'Iliade ou La légende des siècles, une Chose
en soi, qui transparaîtrait et resplendirait au-delà
et au-dessus de toute langue la traduisant - ou qui, au contraire,
ne serait jamais atteinte malgré les efforts entrepris par
une autre langue. Il faut voler plus bas, et c'est ce que nous ferons
souvent dans les pages qui suivent.
Supposons que, dans un roman anglais, un personnage dise it's raining
cats and dogs. Le traducteur qui, pensant dire la même chose,
traduirait littéralement il pleut des chats et des chiens,
serait stupide. On le traduira par il pleut à torrents ou
il pleut des cordes. Mais si c'était un roman de science-fiction,
écrit par un adepte des sciences dites " fortéennes
", racontant qu'il pleut vraiment des chats et des chiens ?
On traduirait littéralement, je vous l'accorde. Mais si le
personnage allait chez Freud pour lui raconter qu'il souffre d'une
curieuse obsession des chats et des chiens, par lesquels il se sent
menacé quand il pleut ? Là aussi, on traduirait littéralement,
mais on perdrait une nuance : cet Homme des Chats est également
obsédé par les phrases idiomatiques. Et si, dans un
roman italien, celui qui dit " il pleut des chats et des chiens
" était un étudiant de chez Berlitz ne sachant
pas renoncer à la tentation d'orner son discours d'anglicismes
affligeants ? Si on traduisait littéralement, le lecteur
italien ignorant ne comprendrait pas que le personnage emploie un
anglicisme. Et si ce roman italien devait être traduit en
anglais, comment rendrait-on cette manie anglicisante ? Faudrait-il
changer la nationalité du personnage et le faire devenir
anglais avec des manies italianisantes, ou ouvrier londonien affichant
sans succès un accent oxfordien ? Ce serait là une
licence insupportable. Et si c'était un personnage d'un roman
français qui le disait en anglais ? Comment le traduirait-on
en anglais ? Vous voyez combien il est difficile de dire quelle
est la chose qu'un texte veut transmettre, et comment la transmettre.
Voici le sens des chapitres qui suivent : tenter de comprendre comment,
tout en sachant qu'on ne dit jamais la même chose, on peut
dire presque la même chose. A ce stade, ce qui fait problème,
ce n'est pas tant l'idée de la même chose, ni celle
de la même chose, mais bien l'idée de ce presque 1.
Jusqu'où ce presque doit-il être extensible ? Cela
dépend des points de vue : la Terre est presque comme Mars,
car toutes deux tournent autour du soleil et sont sphériques,
mais la Terre peut être presque comme n'importe quelle autre
planète évoluant dans un autre système solaire,
et elle est presque comme le soleil, puisque l'une et l'autre sont
des corps célestes, elle est presque comme la boule de cristal
d'un devin, ou presque comme un ballon, ou presque comme une orange.
Etablir l'élasticité, l'extension du presque, cela
dépend de critères qui doivent être négociés
préalablement. Dire presque la même chose est un procédé
qui se pose, nous le verrons, sous l'enseigne de la négociation.
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