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Umberto Eco
Baudolino
Roman
Traduit de l’italien par Jean-Noël Schifano
Prix Méditerranée 2002
Umberto Eco est né en 1932 à Alexandrie, dans
le Piémont. Il est titulaire de la chaire de sémiotique
et directeur de l’Ecole supérieure des Sciences humaines
à l’Université de Bologne. Il est l’auteur de
nombreux essais comme Les
Limites de l’interprétation, Kant
et l’ornithorynque, Comment
voyager avec un saumon, et de trois romans à
la renommée universelle, Le
Nom de la Rose
en 1980, Le
Pendule de Foucault en 1988, et L’Île
du jour d’avant en 1994.
2
Baudolino rencontre Nicétas Khoniatès
u’est-ce
que c’est ? demanda Nicétas après avoir tourné
et retourné le parchemin dans ses mains et cherché
d’en lire quelques lignes.
— C’est mon premier exercice d’écriture, répondit
Baudolino, et depuis l’époque où je l’ai écrit
– j’avais, je crois, quatorze ans et j’étais encore
une créature des bois – je l’ai toujours porté
avec moi, comme une amulette. Ensuite j’ai rempli beaucoup d’autres
parchemins, jour après jour parfois. Il me semblait exister
seulement parce que le soir je pouvais raconter ce qui m’était
arrivé le matin. Puis me suffisaient les regestes mensuels,
quelques lignes, pour me rappeler les événements principaux.
Et, me disais-je, quand j’aurais atteint un grand âge – on
pourrait donc dire maintenant – sur la base de ces notes je
rédigerais la Gesta Baudolini. Ainsi au cours de mes
voyages emportais-je avec moi l’histoire de ma vie. Mais en fuyant
le royaume du Prêtre Jean...
— Prêtre Jean ? Jamais entendu ce nom.
— Je t’en parlerai, même trop peut-être. Mais je
disais : dans ma fuite j’ai perdu ces pages. Ce fut comme perdre
la vie même.
— Tu me raconteras à moi ce dont tu te souviens. Il
m’arrive des fragments de faits, des lambeaux d’événements,
et j’en tire une histoire tissue d’un dessein providentiel. Toi,
en me sauvant, tu m’as donné le peu de futur qui me reste,
et moi je te montrerai ma gratitude en te restituant le passé
que tu as perdu.
— Mais mon histoire est peut-être dénuée
de tout sens...
— Des histoires dénuées de sens, il n’y en a
pas. Et moi je suis de ces hommes qui savent en trouver un, même
là où les autres n’en voient pas. Après quoi,
l’histoire devient le livre des vivants, une trompette retentissante
qui fait ressusciter de leur sépulcre ceux qui étaient
poussière depuis des siècles... Seulement il y faut
du temps, considérer les péripéties, les regrouper,
découvrir leurs liens, fût-ce les moins visibles. Mais
nous n’avons rien d’autre à faire, tes Génois disent
que nous devrons attendre tant que la rage de ces chiens ne se sera
pas calmée. "
Nicétas Khoniatès, naguère orateur de cour,
juge suprême de l’empire, juge du Voile, logothète
des secrets, autrement dit – selon les Latins – chancelier
du basileus de Byzance outre qu’historien de nombreux Comnènes
et des Anges, regardait avec curiosité l’homme qui se trouvait
devant lui. Baudolino lui avait dit qu’ils s’étaient rencontrés
à Gallipoli, du temps de l’empereur Frédéric,
mais si Baudolino y était, c’est perdu au milieu de quantité
de ministériaux, tandis que Nicétas, qui traitait
au nom du basileus, était bien plus visible. Mentait-il ?
Il était en tout cas celui qui l’avait soustrait à
la furie des envahisseurs, l’avait conduit dans un lieu sûr,
l’avait réuni à sa famille et lui promettait de l’emmener
hors de Constantinople... Nicétas observait son sauveur.
Plus qu’à un chrétien, il ressemblait désormais
à un Sarrasin. Le visage brûlé par le soleil,
une cicatrice pâle qui traversait toute la joue, une couronne
de cheveux encore roussâtres qui lui donnaient un air léonin.
Nicétas s’étonnerait plus tard en apprenant que cet
homme avait plus de soixante ans. Les mains étaient grosses,
quand il les tenait réunies sur son ventre on voyait aussitôt
les jointures noueuses. Des mains de paysan, faites davantage pour
la bêche que pour l’épée.
Et pourtant il parlait un grec fluide, sans cracher sa salive à
chaque mot comme faisaient d’habitude les étrangers, et Nicétas
venait de l’entendre s’adresser à certains envahisseurs dans
une langue à eux, hirsute, qu’il parlait vite et sec, tel
qui sait en user même pour l’insulte. D’ailleurs, il lui avait
dit la veille au soir qu’il possédait un don : il lui
suffisait d’entendre deux personnes parler dans une langue quelconque
et, peu après, il était capable de parler comme elles.
Don singulier, que Nicétas croyait n’avoir été
accordé qu’aux apôtres.
Vivre à la cour, et quelle cour, lui avait appris à
estimer les individus avec une calme défiance. Ce qui frappait
chez Baudolino c’était que, quoi qu’il dît, il regardait
son interlocuteur à la dérobée, comme pour
l’avertir de ne pas le prendre au sérieux. Manière
que l’on peut permettre à quiconque, sauf à quelqu’un
dont vous attendez un témoignage véridique à
traduire en Histoire. Mais d’un autre côté Nicétas
était curieux de nature. Il aimait entendre les autres raconter,
et pas seulement des choses qu’il ne connaissait pas. Même
les choses qu’il avait déjà vues de ses propres yeux,
quand quelqu’un les lui redisait, il lui semblait les regarder d’un
autre point de vue, comme s’il se trouvait sur le sommet d’une de
ces montagnes des icônes et voyait les pierres tels les apôtres
sur l’éminence et non tel le fidèle, d’en bas. Et
puis il aimait interroger les Latins, si différents des Grecs,
à commencer par leurs langues à eux, toutes nouvelles,
chacune différente des autres.
Nicétas et Baudolino étaient assis face à face,
dans la salle d’une tourelle aux fenêtres bilobées
qui s’ouvraient sur trois côtés. L’une montrait la
Corne d’or et la rive opposée de Pera avec la tour de Galata
qui émergeait au milieu de son cortège de bourgs et
de masures ; par l’autre, on voyait le canal du port déboucher
dans le Bras Saint-Georges ; la troisième, enfin, regardait
vers l’occident, et d’ici on aurait dû voir tout Constantinople.
Mais, ce matin-là, la couleur tendre du ciel était
obscurcie par la fumée dense des palais et des basiliques
consumés par le feu.
C’était le troisième incendie qui frappait la ville
au cours des neuf derniers mois, le premier avait détruit
magasins et réserves de cour, depuis les Blachernes jusqu’aux
murs de Constantin, le deuxième avait dévoré
tous les fondouks des Vénitiens, des Amalfitains, des Pisans
et des Juifs, de Perama jusqu’à la côte ou presque,
n’épargnant que ce quartier de Génois touchant au
pied de l’Acropole, et le troisième était en train
de flamber de tout côté.
En bas, c’était un vrai fleuve de flammes, tombaient à
terre les portiques, s’écroulaient les palais, se brisaient
les colonnes, les globes de feu qui se détachaient du centre
de cet embrasement consumaient les maisons lointaines, puis les
flammes, poussées par les vents qui capricieusement alimentaient
cet enfer, revenaient dévorer ce que d’abord elles avaient
épargné. En haut s’élevaient des nues denses,
encore rougeoyantes à leur base sous les reflets du feu,
mais de couleurs différentes, savoir si par une illusion
des rayons du soleil levant ou par la nature des épices,
des bois et d’autres matières brûlées à
l’origine. Non seulement : selon la direction du vent, de différents
points de la ville provenaient des arômes de noix muscade,
de cannelle, de poivre et de safran, de sénevé ou
de gingembre – c’est ainsi que la ville la plus belle du monde
brûlait, certes, mais tel un brasier d’arômes exhalant
leurs parfums.
Baudolino tournait le dos à la troisième fenêtre
bilobée et on eût dit une ombre sombre halonée
par la double lueur du matin et de l’incendie. Nicétas en
partie l’écoutait et en partie repensait aux événements
des jours précédents.
Désormais, en cette matinée-là du mercredi
14 avril de l’an du Seigneur 1204, autrement dit six mille
sept cent douze depuis le début du monde, comme on calculait
d’habitude à Byzance, depuis deux jours les barbares avaient
définitivement pris possession de Constantinople. L’armée
byzantine si scintillante d’armures et d’écus au temps des
parades, et la garde impériale des mercenaires anglais et
danois armés de leurs terribles bipennes, qui le vendredi
encore avaient tenu tête aux ennemis en se battant avec hardiesse,
avaient cédé le lundi lorsque les ennemis eurent finalement
violé les murs. Cela avait été une victoire
si inopinée que les vainqueurs eux-mêmes s’étaient
arrêtés, pris de crainte, vers le soir, s’attendant
à une rescousse et, pour tenir éloignés les
défenseurs, ils avaient allumé le nouvel incendie.
Mais le matin du mardi toute la ville s’était rendu compte
que, durant la nuit, l’usurpateur Alexis Doukas Mursuphle avait
fui dans l’arrière-pays. Les habitants, maintenant orphelins
et défaits, s’étaient répandus en malédictions
contre ce voleur de trônes qu’ils avaient célébré
jusqu’à la veille au soir, de même qu’ils s’étaient
mis à l’encenser quand il avait étranglé son
prédécesseur, et, ne sachant que faire (vils, vils,
vils, quelle honte, se lamentait Nicétas devant la vergogne
de cette reddition), ils s’étaient réunis en un grand
cortège, le patriarche et des prêtres de toute race
en tenue rituelle, les moines qui jacassaient pitié, prêts
à se vendre aux nouveaux puissants comme ils s’étaient
toujours vendus aux anciens, les croix et les images de Notre Seigneur
levées bien haut au moins autant que leurs cris et leurs
plaintes, et ils s’étaient rendus à la rencontre des
conquérants dans l’espoir de les amadouer.
Quelle folie, espérer pitié de la part de ces barbares
qui n’avaient pas besoin que l’ennemi se rendît pour faire
ce qu’ils rêvaient depuis des mois, détruire la ville
la plus étendue, la plus populeuse, la plus riche, la plus
noble du monde, et s’en partager les dépouilles. L’immense
cortège des pleurants se trouvait devant des mécréants
au froncement de sourcils courroucé, à l’épée
encore rouge de sang, aux chevaux piaffants. Comme si le cortège
n’avait jamais existé, commença le sac.
O Christ notre Seigneur, quelles furent alors nos détresses
et nos tribulations ! Mais comment et pourquoi le fracas de
la mer, l’assombrissement ou le total obscurcissement du soleil,
le rouge halo de la lune, les mouvements des étoiles ne nous
avaient-ils pas annoncé ce dernier malheur ? Ainsi pleurait
Nicétas, le soir du mardi, faisant des pas égarés
dans ce qui avait été la capitale des derniers Romains,
d’un côté cherchant à éviter les hordes
des infidèles, de l’autre trouvant son chemin barré
par de toujours nouveaux foyers d’incendies, désespéré
de ne pouvoir s’acheminer vers sa demeure et craignant qu’entre-temps
certaines de ces canailles n’en vinssent à menacer sa famille.
Enfin, entre chien et loup, comme il n’osait traverser les jardins
et les espaces découverts de Sainte-Sophie à l’Hippodrome,
il avait couru vers le temple en voyant ouvertes ses grandes portes,
et sans supposer que la furie des barbares arriverait jusqu’à
profaner même ce lieu.
Mais, à peine y fut-il entré qu’il blêmissait
d’horreur. Ce vaste espace était parsemé de cadavres
au milieu desquels caracolaient des cavaliers ennemis obscènement
avinés. Là-bas, la racaille brisait à coups
de masse le portail d’argent et bordé d’or de la tribune.
La superbe chaire avait été liée avec des cordes
pour la dessocler et la faire traîner par une troupe de mulets.
Une bande d’ivrognes aiguillonnait en sacrant les animaux mais les
sabots glissaient sur le dallage poli, les armés stimulaient
d’abord d’estoc et puis de taille les malheureuses bêtes qui,
d’épouvante, se répandaient en rafales d’excréments,
certaines tombaient à terre et se brisaient une jambe, si
bien que toute la surface autour de la chaire était une bourbe
de sang et de merdaille.
Des groupes de cette avant-garde de l’Antéchrist s’acharnaient
contre les autels, Nicétas en vit qui ouvraient tout grand
un tabernacle, empoignaient les calices, jetaient au sol les saintes
espèces, de leur dague faisaient sauter les pierres qui ornaient
la coupe, les cachaient dans leur vêtement et lançaient
le calice sur un tas commun destiné à la fusion. Mais
avant, certains, tout en ricanant, prenaient à la selle de
leur cheval un flacon plein de vin, en versaient dans le vase sacré,
et en buvaient tout en parodiant les attitudes d’un célébrant.
Pire encore, sur le maître-autel désormais dépouillé,
une prostituée à demi vêtue, troublée
par quelque liqueur, dansait pieds nus à même la sainte
table en caricaturant des rites sacrés, tandis que les hommes
riaient et l’incitaient à enlever ses derniers effets ;
elle, peu à peu mise à nue, s’était prise à
danser devant l’autel l’antique et coupable danse de la cordace,
avant de s’effondrer enfin, lasse et rotante, sur le siège
du patriarche.
En pleurant pour ce qu’il voyait, Nicétas s’était
hâté vers le fond du temple où se dressait ce
que la piété populaire appelait la Colonne qui transpire
– et qui, de fait, exhibait au toucher sa sueur mystique et
continue, mais ce n’était pas pour des raisons mystiques
que Nicétas voulait l’atteindre. Et, à mi-parcours,
il avait trouvé son chemin barré par deux envahisseurs
de haute stature – ils lui semblèrent des géants –
qui lui criaient quelque chose d’un ton impérieux. Il n’était
pas nécessaire de connaître leur langue pour comprendre
que, d’après ses vêtements de cour, ils présumaient
qu’il était chargé d’or, ou pouvait dire où
il l’avait caché. Et Nicétas en cet instant se sentit
perdu car, ainsi qu’il l’avait alors vu dans sa course hors d’haleine
le long des rues de la ville envahie, il ne suffisait pas de montrer
qu’on était muni de menue monnaie ou de nier posséder
certain trésor en un certain endroit : des nobles déshonorés,
des vieillards en pleurs, des possédants dépossédés
se voyaient torturer à mort pour qu’ils révélassent
où ils avaient caché leurs avoirs, tuer si, ne les
ayant plus, ils ne parvenaient pas à le révéler,
et abandonner à terre quand ils le révélaient,
après avoir subi de tels et si nombreux sévices que
de toute façon ils mouraient tandis que leurs tourmenteurs
soulevaient une pierre, abattaient une fausse paroi, faisaient s’écrouler
un faux plafond, et plongeaient leurs mains rapaces au milieu d’une
vaisselle précieuse, du crissement de la soie et du frôlement
des velours, caressant des fourrures, égrenant entre leurs
doigts des pierres et des bijoux, flairant des vases et des sachets
de drogues rares.
Ainsi, en cet instant, Nicétas se vit mort, pleura sa famille
qui l’avait perdu, demanda à Dieu Tout-Puissant pardon pour
ses péchés. Et ce fut à ce moment-là
que dans Sainte-Sophie entra Baudolino.
Il apparut, beau comme un Saladin, sur un cheval caparaçonné,
une grande croix rouge à la poitrine, flamberge au vent,
hurlant " ventredieu, viergelouve, mordiou, répugnants
sacrilèges, porcs de simoniaques, c’est là manière
de traiter les choses de notreseigneur ? " et de donner
des coups de plat à tous ces blasphémateurs arborant
le signe de la croix comme lui, à la différence que
lui n’était pas ivre mais bien furibond. Et, arrivé
à la putasse vautrée dans le siège patriarcal,
il l’avait saisie par les cheveux et la traînait dans le crottin
des mulets tout en lui hurlant des choses horribles sur la mère
qui l’avait engendrée. Mais autour de lui tous ceux qu’il
croyait punir étaient si soûls, ou si occupés
à ôter des pierres de toute matière qui les
pouvait enchâsser, qu’ils ne s’apercevaient pas de ce que
Baudolino était en train de faire.
Ce faisant, il arriva devant les deux géants qui s’apprêtaient
à torturer Nicétas, regarda le malheureux qui implorait
pitié, laissa la chevelure de la courtisane, qui tomba à
terre maintenant estropiée, et dit en un grec parfait :
" Par tous les douze Rois Mages, mais tu es le seigneur Nicétas,
ministre du basileus ! Que puis-je faire pour toi ?
— Frère en Christ, qui que tu sois, avait crié
Nicétas, libère-moi de ces barbares latins qui me
veulent mort, sauve mon corps et tu sauveras ton âme ! "
De cet échange de vocalises orientales les deux pèlerins
latins n’avaient pas compris grand-chose et ils en demandaient raison
à Baudolino qui paraissait des leurs, en s’exprimant en provençal.
Et en un provençal parfait Baudolino avait crié que
cet homme était le prisonnier du comte Baudoin de Flandre
et de Hainaut, sur ordre duquel justement lui-même le recherchait,
et en raison d’arcana imperii que deux misérables
sergents comme eux ne comprendraient jamais. Les deux restèrent
étourdis un instant, puis ils décidèrent qu’à
discuter ils perdaient leur temps, alors qu’ils pouvaient chercher
d’autres trésors sans effort, et ils s’éloignèrent
en direction du maître-autel.
Nicétas ne s’inclina pas pour baiser les pieds de son sauveur,
aussi bien il se trouvait déjà à terre, mais
il était trop bouleversé pour se comporter avec la
dignité que son rang eût requise : " O mon
bon seigneur, merci pour ton aide, tous les Latins ne sont donc
pas des fauves déchaînés au visage retourné
de haine. Même les Sarrasins n’en agirent pas ainsi quand
ils reconquirent Jérusalem, quand Saladin se satisfit de
quelques monnaies pour laisser partir sains et saufs les habitants !
Quelle honte pour toute la chrétienté, frères
contre frères armés, des pèlerins qui devaient
aller à la reconquête du Saint-Sépulcre et qui
se sont laissé arrêter par la cupidité et par
l’envie, et ils détruisent l’empire romain ! O Constantinople,
Constantinople, mère des églises, princesse de la
religion, guide des parfaites opinions, nourrice de toutes les sciences,
repos de toute beauté, tu as donc bu de la main de Dieu le
calice de la fureur, et tu t’es embrasée d’un feu bien plus
grand que celui qui brûla la Pentapole ! Quels convoiteux
et implacables démons répandirent sur toi l’intempérance
de leur enivrement, quels fous et odieux Prétendants t’ont
allumé la torche nuptiale ? O mère hier vêtue
de l’or et de la pourpre impériale, aujourd’hui souillée
et hâve et privée de tes fils, comme oiseaux prisonniers
d’une cage nous ne trouvons pas le moyen de quitter cette ville
qui était nôtre, ni le cœur d’y rester, mais à
tant d’erreurs mêlés, telles des étoiles errantes
nous divaguons !
— Seigneur Nicétas, avait répondu Baudolino,
on m’avait dit que vous, les Grecs, vous parliez trop et de tout,
mais je ne croyais pas que c’était à ce point. Pour
le moment, la question est de savoir comment transporter son cul
loin d’ici. Moi je peux te mettre à l’abri dans le quartier
des Génois, mais toi il faut que tu me suggères le
chemin le plus rapide et le plus sûr pour le Neorion, parce
que cette croix que j’ai sur la poitrine me protège moi,
mais pas toi : ici, alentour, les gens ont perdu toute lueur
de raison, s’ils me voient avec un Grec prisonnier, ils pensent
qu’il doit valoir quelque chose et ils me l’enlèvent.
— De chemin, j’en connais un bon mais il ne longe pas les rues,
dit Nicétas, et il faudrait que tu abandonnes ton cheval...
— Et donc abandonnons-le ", dit Baudolino avec une nonchalance
qui étonna Nicétas ignorant encore à quel bon
prix l’autre s’était procuré son destrier.
Alors Nicétas se fit aider pour se relever, le prit par la
main et s’approcha, furtif, de la Colonne qui transpire. Il regarda
autour de lui : sur toute l’ampleur du temple les pèlerins
qui, vus de loin, remuaient comme des fourmis, étaient absorbés
dans quelque dilapidation et ne prêtaient pas attention à
eux deux. Il s’agenouilla derrière la colonne et enfila les
doigts dans la fissure un peu branlante d’une dalle du pavement.
" Aide-moi, dit-il à Baudolino, peut-être à
deux en serons-nous capables. " Et de fait, après quelques
efforts la dalle se souleva en découvrant une ouverture sombre.
" Il y a des escaliers, dit Nicétas, j’entre le premier
parce que je sais où je dois mettre les pieds. Ensuite tu
refermeras la pierre sur toi.
— Et que fait-on à présent ? demanda Baudolino.
— On descend, dit Nicétas, et puis à tâtons
nous trouverons une niche, dedans il y a des torches et une pierre
à feu.
— Fort belle ville cette Constantinople, et pleine de surprises,
commenta Baudolino tandis qu’il descendait par cet escalier en colimaçon.
Dommage que ces porcs ne laisseront pas pierre sur pierre.
— Ces porcs ? demanda Nicétas. Mais n’es-tu pas
des leurs ?
— Moi ? s’étonna Baudolino. Pas moi. Si tu fais
allusion à cet habit, je l’ai emprunté. Quand ceux-là
sont entrés dans la ville, j’étais déjà
à l’intérieur des murs. Mais où sont-elles,
ces torches ?
— Du calme, encore quelques marches. Qui es-tu, comment tu
t’appelles ?
— Baudolino d’Alexandrie, pas la ville d’Egypte, celle qu’on
nomme maintenant Cesarea, mais il se peut qu’on ne la nomme même
plus et que quelqu’un l’ait brûlée comme Constantinople.
Là-haut, entre les montagnes du Nord et la mer, près
de Mediolan, tu connais ?
— Je sais pour Mediolan. Une fois ses murs furent détruits
par le roi des Alamans. Et plus tard notre basileus leur donna des
fonds pour aider à les reconstruire.
— Voilà, moi j’étais avec l’empereur des Alamans,
avant qu’il ne mourût. Tu l’as rencontré lorsqu’il
traversait la Propontide, il y a presque quinze ans.
— Frédéric l’Ahenobarbus. Un grand et très
noble prince, clément et miséricordieux. Il n’aurait
jamais fait comme ceux-là...
— Quand il enlevait une ville, il n’était pas tendre
lui non plus. "
Enfin ils furent au pied de l’escalier. Nicétas trouva les
torches et, les tenant haut au-dessus de leur tête, tous deux
parcoururent un long conduit jusqu’à ce que Baudolino vît
le ventre même de Constantinople, là où, presque
juste sous la plus grande église du monde, s’étendait,
invisible, une autre basilique, une selve de colonnes qui se perdaient
dans l’obscurité comme autant d’arbres d’une forêt
lacustre surgissant de l’eau. Basilique ou église abbatiale
complètement chavirée car même la lumière,
qui frisait à peine les chapiteaux s’estompant dans l’ombre
des très hautes voûtes, ne provenait pas de rosaces
ou de vitraux mais du pavement aqueux qui reflétait la flamme
mobile des visiteurs.
" La ville est percée de citernes, dit Nicétas.
Les jardins de Constantinople ne sont pas un don de la nature mais
bien l’effet de l’art. Or, vois-tu, maintenant l’eau nous arrive
seulement à mi-jambes parce qu’elle a été presque
toute utilisée pour éteindre les incendies. Si les
conquérants détruisent les aqueducs aussi, tout le
monde mourra de soif. D’habitude, on ne peut avancer à pied,
il faut une barque.
— Mais celle-ci continue jusqu’au port ?
— Non, elle s’arrête bien avant ; je connais pourtant
des passages et des escaliers qui la font communiquer avec d’autres
citernes, et d’autres galeries, si bien que nous pourrions marcher
sous terre, peut-être pas jusqu’au Neorion mais jusqu’au Prosphorion.
Cependant, dit-il angoissé et comme s’il ne se rappelait
qu’en cet instant une autre affaire, je ne peux aller avec toi.
Je te montre le chemin, mais ensuite il faut que je retourne sur
mes pas. Il faut que je mette à l’abri ma famille cachée
dans une petite maison derrière Sainte-Irène. Tu sais,
et il parut s’en excuser, mon palais a été détruit
dans le deuxième incendie, celui d’août...
— Seigneur Nicétas, tu es fou. Primo, tu me fais venir
là en bas et abandonner mon cheval, alors que sans toi moi
je pouvais arriver au Neorion même en passant par les rues.
Secundo, penses-tu rejoindre ta famille avant que ne t’arrêtent
deux autres sergents comme ceux avec qui je t’ai trouvé ?
Tôt ou tard quelqu’un vous dénichera, et si tu penses
prendre les tiens et t’en aller, où iras-tu ?
— J’ai des amis à Selymbria, dit Nicétas, perplexe.
— Je ne sais pas où ça se trouve, mais avant
d’y arriver tu devras sortir de la ville. Ecoute un peu, toi, à
ta famille, tu ne sers à rien. En revanche, où moi
je t’emmène, nous trouvons des amis génois qui, dans
cette ville, font la pluie et le beau temps, ils sont habitués
à traiter avec les Sarrasins, avec les Juifs, avec les moines,
avec la garde impériale, avec les marchands persans, et à
présent avec les pèlerins latins. Ce sont des gens
rusés, tu leur dis où est ta famille et eux te l’amènent
demain où nous serons ; comment ils feront, je l’ignore,
mais ils le feront. Ils le feraient en tous les cas pour moi, qui
suis un vieil ami, et pour l’amour de Dieu, mais ce sont toujours
des Génois et si tu leur fais un petit cadeau, c’est encore
mieux. Et puis nous restons là-bas en attendant que les choses
se calment, d’habitude un sac ne dure pas plus de quelques jours,
tu peux me croire j’en ai pas mal vu. Et après, à
Selymbria sinon où tu voudras. "
Nicétas avait remercié, convaincu. Et tout en avançant
il lui avait demandé pourquoi il se trouvait dans la ville,
s’il n’était pas un pèlerin qui avait pris le signe
de la croix.
" Je suis arrivé quand les Latins avaient déjà
débarqué sur l’autre rive, avec d’autres personnes...
qui à présent ne sont plus là. Nous venions
de très loin.
— Pourquoi n’avez-vous pas quitté la ville lorsqu’il
était encore temps ? "
Baudolino hésita avant de répondre : " Parce
que... parce que je devais rester ici pour comprendre une chose.
— Tu l’as comprise ?
— Hélas oui, mais seulement aujourd’hui.
— Une autre question. Pourquoi tu te donnes tant de peine pour
moi ?
— Quoi d’autre devrait faire un bon chrétien ?
Mais au fond, tu as raison. J’aurais pu te libérer de ces
deux-là et te laisser t’enfuir de ton côté,
et voilà que je reste collé à toi comme une
sangsue. Tu vois, seigneur Nicétas, je sais que tu es un
écrivain d’histoires, ainsi que l’était l’évêque
Otton de Freising. Mais quand je connaissais l’évêque
Otton, et avant qu’il ne meure, j’étais un enfant, et je
n’avais pas une histoire, je voulais seulement connaître les
histoires des autres. Maintenant, je pourrais avoir une histoire
à moi ; cependant, sans compter que j’ai perdu tout
ce que j’avais écrit sur mon passé, si j’essaie de
me souvenir mes idées s’embrouillent. Non que je ne me rappelle
les faits, mais je suis incapable de leur donner un sens. Après
ce qui m’est arrivé aujourd’hui, il faut que je parle à
quelqu’un, sinon je deviens fou.
— Que t’est-il arrivé aujourd’hui ? demanda Nicétas
en avançant péniblement dans l’eau – il était
plus jeune que Baudolino mais sa vie d’études et de courtisan
l’avait rendu gras, paresseux et mou.
— J’ai tué un homme. C’était celui qui, il y
a presque quinze années de cela, avait assassiné mon
père adoptif, le meilleur des rois, l’empereur Frédéric.
— Mais Frédéric s’est noyé en Cilicie !
— C’est ce que tout le monde a cru. En réalité,
il a été assassiné. Seigneur Nicétas,
tu m’as vu donner de l’épée, furibond, ce soir à
Sainte-Sophie, mais sache que de ma vie je n’avais jamais répandu
le sang de personne. Je suis un homme de paix. Cette fois j’ai dû
occire, j’étais le seul à pouvoir faire justice.
— Tu me raconteras. Mais dis-moi comment tu es arrivé
aussi providentiellement à Sainte-Sophie pour me sauver la
vie.
— Alors que les pèlerins commençaient à
mettre à sac la ville, j’entrais dans un lieu obscur. J’en
suis sorti qu’il faisait déjà sombre, il y a une heure,
et je me suis retrouvé près de l’Hippodrome. J’ai
été presque renversé par une foule de Grecs
qui s’enfuyaient en hurlant. Je me suis retiré sous le porche
d’une maison à demi brûlée pour les laisser
passer, et quand ils furent passés j’ai vu les pèlerins
qui les poursuivaient. Je compris, et en un instant s’imposa dans
ma tête cette belle vérité : que, certes,
j’étais bien un Latin et pas un Grec, mais avant que ces
Latins devenus bêtes furieuses ne s’en aperçoivent,
entre moi et un Grec mort il n’y aurait aucune différence.
Et pourtant, ce n’est pas possible, me disais-je, ces types ne voudront
tout de même pas détruire la plus grande ville de la
chrétienté juste au moment où ils viennent
de la conquérir... Puis je repensais qu’à l’époque
où leurs ancêtres sont entrés dans Jérusalem
du temps de Godefroy de Bouillon, même si, en fin de compte,
la ville devenait la leur, ils ont tué tout le monde, femmes,
enfants et animaux domestiques, et c’est miracle si, par erreur,
ils n’ont pas aussi brûlé le Saint-Sépulcre.
Il est vrai qu’eux c’étaient des chrétiens qui entraient
dans une ville d’infidèles, mais justement dans mon voyage
j’ai vu combien les chrétiens peuvent s’égorger entre
eux pour un simple mot, et on sait bien que depuis des années
nos prêtres se disputent avec vos prêtres sur l’affaire
du Filioque. Et enfin, trêve d’histoires, quand le
guerrier pénètre dans une ville, il n’y a pas de religion
qui tienne.
— Qu’as-tu fait alors ?
— Je suis sorti du porche, marchant en rasant les murs jusqu’au
moment où je suis arrivé à l’Hippodrome. Et
là j’ai vu la beauté défleurir et devenir chose
pesante. Tu sais, depuis que je suis dans la ville, de temps en
temps j’allais là-bas contempler la statue de cette fille,
celle aux pieds faits au tour, les bras qui semblent de neige et
les lèvres rouges, ce sourire, et ces seins, et les robes
et les cheveux qui dansaient au vent, qu’à la voir de loin
on ne pouvait pas croire qu’elle fût en bronze, car elle avait
l’air de chair vive...
— C’est la statue d’Hélène de Troie. Mais que
s’est-il passé ?
— En l’espace de quelques secondes, j’ai vu la colonne où
elle se trouvait se plier tel un arbre scié à la base
et chuter à terre, tout un grand nuage de poussière.
En morceaux, plus loin le corps, à deux pas de moi la tête,
et alors seulement j’ai réalisé comme elle était
grande cette statue. La tête, on n’aurait pu l’embrasser avec
deux bras grands ouverts, et elle me fixait de travers, ainsi que
fait une personne couchée, le nez horizontal et les lèvres
verticales qui, excuse-moi, mais elles ressemblaient à celles
que les femmes ont entre les jambes, et la pupille avait sauté
des yeux, et elle paraissait devenue aveugle d’un coup, Très
Saint Jésus, comme celle-ci ! " Et il avait fait
un bond en arrière, éclaboussant de toute part, parce
que sa torche avait soudain éclairé dans l’eau une
tête de pierre, grande comme dix têtes humaines, qui
se trouvait là pour soutenir une colonne, et cette tête
aussi était couchée, la bouche plus vulvaire encore,
entrouverte, quantité de serpents au sommet en manière
de boucles, et une pâleur mortifère de vieil ivoire.
Nicétas sourit : " Celle-ci est là depuis
des siècles ; ce sont des têtes de Méduse
qui viennent de je ne sais où et ont été utilisées
par les bâtisseurs en guise de socle. Tu t’effraies de peu...
— Je ne m’effraie pas. C’est que ce visage je l’ai déjà
vu. Ailleurs. "
Devant le trouble de Baudolino, Nicétas changea de sujet :
" Tu me disais qu’ils ont abattu la statue d’Hélène...
— Si ce n’était que celle-là. Toutes, toutes
celles situées entre l’Hippodrome et le Forum, du moins toutes
celles en métal. Ils montaient dessus, y liaient des cordages
ou des chaînes au cou, et au sol ils les tiraient avec deux
ou trois paires de bœufs. J’ai vu tomber toutes les statues des
auriges, un sphinx, un hippopotame et un crocodile égyptiens,
une grande louve avec Romulus et Remus pendus aux mamelles, et la
statue d’Hercule ; elle aussi, j’ai découvert qu’elle
était si grande que le pouce avait la taille du buste d’un
homme normal... Et puis cet obélisque de bronze avec tous
ces reliefs, celui qui est surmonté d’un petit bout de femme
qui tourne selon le vent...
— La Compagne du Vent. Quelle perte. Certaines étaient
des œuvres d’anciens sculpteurs païens, plus anciens même
que les Romains. Mais pourquoi, pourquoi ?
— Pour les fondre. La première chose que tu fais quand
tu mets à sac une ville, c’est de fondre tout ce que tu ne
peux pas transporter. On fait des creusets partout, et tu peux imaginer
ici avec toutes ces belles maisons en flammes qui sont comme des
fours naturels. Et puis, tu les as vus les autres dans l’église,
ils ne peuvent tout de même pas se montrer à la ronde
avec les ciboires et les patènes qu’ils ont pris dans les
tabernacles. Fondre, il faut fondre sur-le-champ. Un sac, expliquait
Baudolino en homme qui connaît bien son métier, c’est
comme une vendange, il faut se répartir les tâches
aussi, il y a ceux qui foulent le raisin, ceux qui transportent
le moût dans les cuves, ceux qui font à manger pour
les fouleurs, d’autres qui vont prendre le bon vin de l’année
précédente... Un sac est un travail sérieux
– du moins si tu veux que de la ville il ne reste pierre sur pierre,
comme de mon temps à Mediolan. Mais pour ça, il faudrait
les Pavesans, eux oui qu’ils savent comment on fait disparaître
une ville. Ceux-ci ont encore tout à apprendre, ils jetaient
à bas la statue puis s’asseyaient dessus et se mettaient
à boire, après quoi arrivait l’un d’eux qui tirait
une fille par les cheveux et criait qu’elle était vierge,
et tous d’enfiler le doigt dedans pour voir si elle valait la peine...
Dans un sac bien fait, tu dois tout nettoyer tout de suite, maison
après maison, et tu t’amuses ensuite, sinon les plus malins
emportent le meilleur. Mais en somme, mon problème était
qu’avec des gens de ce genre je n’avais pas le temps de leur raconter
que j’étais né moi aussi du côté du marchis
de Montferrat. Alors il n’y avait qu’une chose à faire. Je
me suis tapi à l’angle de la ruelle jusqu’à ce qu’y
entre un cavalier qui, avec tout ce qu’il avait bu, ne savait désormais
même plus où il allait et se laissait mener par son
cheval. Je n’ai rien dû faire d’autre que de le tirer par
une jambe, et il s’est écroulé par terre. Je lui ai
ôté son heaume, je lui ai laissé tomber une
pierre sur le chef...
— Tu l’as tué ?
— Non, c’était un machin friable, tout juste de quoi
le laisser évanoui. Je me suis donné du cœur au ventre
parce que notre homme commençait à vomir des choses
couleur giroflée, je lui ai enlevé sa cotte de mailles
et son bliaud, ses armes, j’ai pris le cheval, et filé par
les quartiers jusqu’à ce que j’arrive à la porte de
Sainte-Sophie ; j’ai vu qu’ils y entraient avec des mulets,
et devant moi est passé un groupe de soldats qui emportaient
des candélabres d’argent et leurs chaînes grosses comme
le bras, et ils parlaient comme des Lombards. A la vue de ce démantèlement,
de cette infamie, de ce trafic, j’ai perdu la tête car ceux
qui faisaient ce carnage étaient pourtant bien des hommes
de mes terres, fils dévots du pape de Rome... "
Ainsi discourant, alors que les torches allaient toucher à
leur fin, ils étaient remontés hors de la citerne
dans la nuit maintenant pleine, et, par les ruelles désertes,
ils avaient rejoint la tourelle des Génois.
Ils avaient frappé à la porte, quelqu’un était
descendu, ils avaient été accueillis et restaurés
avec rude cordialité. Baudolino paraissait être chez
lui parmi ces gens, et il avait aussitôt recommandé
Nicétas. L’un d’eux avait dit : " Facile, on s’en
occupe nous, à présent allez dormir ", et c’était
dit avec une telle assurance que non seulement Baudolino mais Nicétas
lui-même avaient passé une nuit tranquille.
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