Premiers chapitres

GÉRARD DESPORTES et LAURENT MAUDUIT
La gauche imaginaire
et la nouveau capitalisme

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Gérard Desportes est rédacteur en chef à Libération. Laurent Mauduit est journaliste économique au Monde. Il a publié chez Grasset, avec Olivier Biffaud, La Grande Méprise.

 

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LA FIN DU MODÈLE RHÉNAN

e 4 mars 1997, après que la fermeture de l'usine de Renault à Vilvorde, en Belgique, eut été annoncée, Lionel Jospin demande, en pleine campagne des législatives, que la décision - ainsi que le plan social qui l'accompagne - « soient reconsidérés ». Il juge cette décision « financièrement, industriellement et socialement aberrante, alors que le groupe Renault a récemment investi 1,4 milliard de francs dans la modernisation ». Pour bien signifier que la gauche, en cas de victoire, ne resterait pas inerte, il décide même, le 16 mars suivant, de manifester sa solidarité avec les salariés et les syndicats, en participant, à leurs côtés, à un cortège unitaire à Bruxelles. Le geste est évidemment hautement symbolique. Chacun est invité à comprendre que le gouvernement Juppé, encore en fonction, est adepte du laisser faire, tandis que les socialistes, eux, feraient jouer à l'Etat son rôle d'actionnaire pour annuler la décision de fermeture. Au cours de la manifestation, Lionel Jospin parle d'ailleurs sans détour. Exprimant son « émotion face à la décision brutale et symbolique » de Renault, il insiste sur la nécessité de donner « plus de place à l'Europe sociale ». Le 29 mai, à la sortie de son dernier meeting de campagne, à Lille, il reçoit même une délégation de syndicalistes de Vilvorde et leur dit encore plus clairement : « En tant qu'actionnaire de Renault, les représentants de l'Etat au conseil d'administration exigeraient que d'autres mesures soient envisagées, étudiées et préparées, pour résoudre les difficultés qui peuvent exister en matière de coûts de production de l'usine de Vilvorde. »

Pourtant, la reculade ne tarde pas. Dès le 6 juin, soit cinq jours après le second tour des législatives, le nouveau Premier ministre, qui est à Malmö, en Suède, se montre subitement beaucoup moins empressé à défendre les salariés de Vilvorde. « C'est une question dont je suis amené à me saisir. J'ai une sensibilité et une opinion en tant que responsable politique, mais je ne peux pas apporter une réponse à une question industrielle », lâche-t-il. Le 7 juin, deuxième reculade : à l'issue d'un entretien avec le Premier ministre belge, Jean-Luc Dehaene, Lionel Jospin fait savoir que « sur le dossier Vilvorde, ce n'est pas le gouvernement français qui décide » et qu'il n'a « pas, non plus, une emprise directe sur l'entreprise Renault ». Le 10 juin, Louis Schweitzer, P-DG du groupe, peut donc confier à une experte - à la demande du gouvernement -, la mission de faire un rapport pour trouver une solution. Et, le samedi 28 juin, c'est enfin le verdict attendu : le conseil d'administration de Renault est convoqué et, sur la base du rapport de l'experte, décide la fermeture du site.

Si l'on en reste à la surface des choses, la mésaventure apparaît donc peu glorieuse. Tout cela se fait un samedi, presque en catimini, sans le moindre commentaire du gouvernement, ni de son chef. Pour l'opposition, Philippe Séguin peut ironiser : « Il n'aura pas fallu un mois pour que M. Jospin perde le droit de donner des leçons de morale à la terre entière (...) pour que se dissipe à jamais la légende de ce Premier ministre qui disait ce qu'il faisait et qui faisait ce qu'il disait. » Le plus étrange dans cette histoire, c'est que le gouvernement dispose, pourtant, avec Renault d'un véritable cas d'école pour montrer que son projet de réduction du temps de travail permet de gagner la bataille pour l'emploi. Et, pourtant, nul ne saisit l'occasion. Tout juste l'experte désignée, Danielle Kaiserburger, estime-t-elle, dans son rapport, que « la réduction de la durée du travail peut permettre à Renault, dans les années qui viennent, d'éviter des suppressions d'emplois ». Mais, c'est, tout aussitôt, pour enterrer l'idée, soulignant que ce n'est pas, dans l'immédiat, « une alternative » à la fermeture du site.

A l'époque, tout plaide donc pour la même interprétation : Lionel Jospin, qui a si souvent critiqué Jacques Chirac pour n'avoir pas tenu ses engagements, est, en réalité, bien mal placé, maintenant, pour lui faire la leçon. Dans des circonstances à peu près analogues, le candidat Chirac, lors de la campagne présidentielle, était allé apporter son soutien aux salariés de Chausson, à Creil, menacés de licenciement... avant, une fois élu, de se désintéresser de ce conflit, qui a connu l'épilogue que l'on devine : l'usine a fermé ses portes ! Bref, sur le coup, avec Renault, on se prend à penser que l'histoire bégaie. Et pourtant, là n'est pas l'explication essentielle. Si Lionel Jospin tourne casaque, s'il confie une mission de réflexion à une experte, c'est pour une autre raison, autrement plus grave : il considère qu'il n'a pas le choix.

Certes, sur le papier, c'est encore l'Etat qui est l'actionnaire principal de Renault. Il détient encore 44,2 % du capital et peut donc décider ce que bon lui semble. Il peut, en l'occurrence, demander à ses représentants qui siègent au conseil d'administration de voter contre la fermeture de Vilvorde, et, avec le renfort des administrateurs salariés, faire basculer la décision en ce sens. Mais comment oser se lancer dans pareille aventure ? Malgré les apparences, Renault n'est plus, et depuis longtemps, la forteresse ouvrière devant laquelle tant de gouvernements ont cédé, celle qui a rythmé tous les grands conflits sociaux que la France a connus depuis l'après-guerre, de ceux de 1947 à ceux de 1968. Au fil des ans, c'est presque devenu une entreprise ordinaire. Plus encore, le symbole, s'il demeure, s'est en réalité inversé : le groupe est révélateur des évolutions fantastiques que le capitalisme français a connues, au cours des dernières années, marquées tout à la fois par les effets de la globalisation des marchés, de l'entrée en force des investisseurs étrangers à la Bourse de Paris et de la déréglementation.

Le capital de Renault a, effectivement, fait l'objet d'une première introduction en Bourse, en 1994, au terme de laquelle l'Etat était encore majoritaire. Puis, à l'été 1996, une opération de gré à gré est survenue, qui a contribué à réellement privatiser l'entreprise, la part de l'Etat passant sous la barre des 50 %. Au lendemain de la victoire socialiste aux élections législatives de 1997, l'Etat n'est donc plus, en fait, le véritable patron ou, en tout cas, il n'ose plus en assumer les fonctions, car il doit composer avec d'autres actionnaires terriblement puissants. Au lendemain du retrait de Volvo du capital du constructeur français, d'autres investisseurs étrangers sont, en effet, entrés en force dans le groupe, qu'ils contrôlent alors à hauteur de près de 30 %. Et parmi eux, notamment, il y a Templeton Global Investors, l'un de ces fonds de placement américains hyper-puissants, qui ont depuis peu déferlé en Europe et singulièrement en France. Templeton gère de par le monde des actifs absolument colossaux, évalués à 218 milliards de dollars en cette année 1997, soit à peine moins que le budget de la France. Il détient ainsi des actions françaises pour un montant qui approche 7,9 milliards de francs, ce qui fait de lui l'un des plus gros investisseurs étrangers dans l'Hexagone. Templeton n'est pas seulement présent dans le capital de Renault, à hauteur d'un peu moins de 5 %, il détient aussi plus de 10 % dans Pechiney et dans la SCOR, plus de 5 % dans la BNP, les Galeries Lafayette, Marine-Wendel, Bailinvest, Bouygues Offshore, Fives-Lille, Géophysique. Il contrôle aussi 4,9 % de la société néo-calédonienne Eramet - ce qui suscitera, comme on le verra, bien des ennuis au nouveau gouvernement socialiste. Bref, ce fonds Templeton est présent dans tous les grands groupes français qui comptent. Il a aussi des participations plus faibles (de l'ordre de 1 à 2 %) dans les AGF, Alcatel, AXA-UAP, ELF, Total, Suez-Lyonnaise, etc.

Sur-le-champ, au ministère des Finances, on mesure donc comment le message d'une non-fermeture du site de Vilvorde pourrait être interprété : tous les investisseurs étrangers - ceux-là mêmes que le gouvernement va s'apprêter à aguicher pour l'ouverture du capital de France Télécom - risquent de penser que l'Etat français est décidément trop interventionniste et que, même avec une position d'actionnaire minoritaire, c'est encore lui qui fait la loi dans les entreprises privées. La menace, d'ailleurs, n'est pas que virtuelle : le cours de l'action de Renault, qui a avoisiné 160 francs courant mai, s'effondre brutalement à près de 126 francs le 2 juin. Tout le monde, dans les allées du pouvoir, comprend donc très vite qu'en réalité c'est tout le programme de privatisation des mois à venir qui pourrait s'en trouver menacé. Dès lors, la décision est inéluctable : Vilvorde sera fermé, et tant pis si l'un des premiers actes du gouvernement de gauche va spectaculairement à l'encontre de l'un de ses engagements. Ainsi en est-il donc décidé. Totalement apaisé au sujet de la politique économique que le nouveau gouvernement va conduire, le fonds américain annonce un mois plus tard, le 1er août 1997, qu'il a acquis de nouvelles actions de Renault et que sa participation est désormais supérieure à 5 %. Sage décision, de son point de vue, puisque le constructeur récoltera, en 1998, les fruits de sa politique de réduction active de ses coûts, avec un bénéfice de 8,8 milliards de francs, le deuxième de son histoire.

De cet invraisemblable pas de deux, quel enseignement faut-il donc tirer ? Il est des hommes politiques qui ont su rester insensibles à la pression des marchés et affirmer que « la politique de la France ne se fait pas à la corbeille » ou - version plus récente et moins élégante, à la Cresson - « la Bourse, j'en ai rien à cirer ». Ce serait, une erreur, pourtant, de ne voir dans cette affaire de Renault-Vilvorde que le signe d'une faiblesse de Lionel Jospin, un manque de volonté ou de courage. Elle est surtout révélatrice de la force terrible que les marchés ont acquise et des évolutions qui secouent le capitalisme français. Un capitalisme qui s'est complètement transformé, sans que quiconque en prenne vraiment conscience, et qui n'a plus rien à voir avec ce qu'il était encore dans les années 80.

Quelles sont donc ces évolutions, dont Lionel Jospin, quand il arrive à Matignon, n'a sans doute pas pris l'exacte mesure et qui l'obligent à battre précipitamment en retraite ? Pour le comprendre, il faut, en fait, remonter quelques années en arrière. Au lendemain de l'effondrement du mur de Berlin, rares sont les grands patrons français qui ont une vision claire des mutations qui affectent l'économie française. Michel Albert, à l'époque P-DG de la compagnie d'assurances publique AGF, et ancien commissaire au Plan, fait exception : il est le premier à cerner que le capitalisme français arrive sans doute à un point charnière de son histoire. Dans un livre Capitalisme contre capitalisme (Seuil, 1991), qui suscite un large débat, il explique qu'après l'effondrement du système communiste, le nouveau grand enjeu des années à venir sera l'affrontement entre deux systèmes différents : d'une part le capitalisme anglo-saxon ou « néo-américain », d'autre part le capitalisme d'Europe continentale, ou, si l'on préfère, le capitalisme « rhénan ». Issu de la révolution conservatrice des années Reagan et Thatcher, le premier système, d'inspiration fortement libérale, pour ne pas dire ultra-libérale, est fondé sur la réussite individuelle et le profit financier à court terme ; valorisant plus la réussite collective, le second système cherche le consensus et a plus que l'autre le souci du long terme. Michel Albert le baptise « capitalisme rhénan », par allusion au fameux aggiornamento auquel sont parvenus les sociaux-démocrates allemands, en 1959, lors de leur congrès historique de Bad Godesberg, station thermale au bord du Rhin.

Entre ces deux modèles, écrit à l'époque l'auteur, « ce sera une guerre souterraine, violente, implacable, mais feutrée et même hypocrite, comme le sont dans une même Eglise, toutes les guerres de chapelles. Une guerre de frères ennemis armés de deux modèles issus d'un même système, porteurs de deux logiques antagonistes du capitalisme au sein d'un même libéralisme. Et peut-être même de deux systèmes de valeurs qui s'opposent quant à la place de l'homme dans l'entreprise, à la place du marché dans la société et au rôle de l'ordre légal dans l'économie internationale ». Parlant toujours de cette guerre, il ajoute : « tout notre avenir en dépend : l'éducation de nos enfants ; l'assurance-maladie de nos parents ; l'aggravation de la pauvreté dans les sociétés riches ; les politiques d'immigration et, pour finir, nos salaires, notre épargne et nos feuilles d'impôt ».

Quand ces lignes sont écrites, le constat ne fait guère de doute : en ce début des années 90, c'est indéniablement du système rhénan que relève le capitalisme français, même s'il présente des particularités qui lui sont propres. Avec son système de protection sociale (Sécurité sociale, assurance-chômage, etc.) qui protège le monde du travail, avec sa tradition jacobine qui laisse une grande place à l'Etat, il a peu de points communs avec le système libéral qu'incarnent alors la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis. La grande vague des nationalisations de 1982 a contribué fortement à limiter l'ouverture du capitalisme français aux vents libéraux qui commencent à souffler d'outre-Atlantique. A l'époque, l'Etat continue de contrôler directement ou indirectement la plupart des grands groupes qui comptent, aussi bien dans l'industrie que dans la finance.

Certes, il y a eu, avec la première vague de privatisations des années 1986-1988, un premier grand coup de boutoir contre ce modèle de capitalisme national, autocontrôlé, hyperprotégé et en quelque sorte insensible, ou presque, aux évolutions du monde extérieur. Un premier coup de boutoir, qui est bientôt suivi d'un second, avec les privatisations qui reprennent à vive allure à partir des années 1993-1995. Mais paradoxalement, le choc est pour le modèle français beaucoup moins violent qu'on aurait initialement pu le penser. La vague libérale déferle sur toute la France, emporte dans le secteur privé des pans entiers de l'industrie ou de la finance, mais, envers et contre tout, le modèle rhénan survit à cet électrochoc. Dans ce vieux pays connu pour être un « capitalisme sans capitaux », les libéraux qui conduisent les privatisations à marche forcée inventent un système qui est tout sauf... libéral. C'est le fameux système des « noyaux durs », officiellement dénommés groupes d'actionnaires stables par le gouvernement RPR-UDF de Jacques Chirac. En clair, les plus grandes entreprises françaises sont privatisées, mais à chaque fois, elles restent sous le contrôle de ces noyaux durs, dans lesquels on retrouve presque toujours les mêmes puissances financières. UAP, AXA, GAN, ELF, Total, Alcatel, Saint-Gobain, Générale des eaux (futur Vivendi) : ce sont presque à chaque fois les mêmes noms qui figurent dans la liste des actionnaires stables. Mieux que cela, les grands groupes français qui sont les acteurs de ces privatisations nouent au même moment, et à qui mieux mieux, des « participations croisées » les uns avec les autres : Saint-Gobain avec la Générale des eaux, la BNP avec l'UAP, AXA avec Paribas, Suez avec ELF... On devine donc quelle est la règle du jeu principale : « je te tiens, tu me tiens par la barbichette ». Chaque grand groupe a une participation dans le groupe voisin, et, assurant à celui-ci une paix royale, peut, en retour, espérer que ses propres actionnaires ne viendront pas contester sa stratégie interne. En clair, le système rhénan peut survivre aux privatisations : avec un semblable maillage de l'économie française, aucune OPA d'envergure n'est évidemment concevable et, pour privatisés qu'ils soient, les grands groupes restent à l'abri des turbulences étrangères. Caricature de ce système fermé sur lui-même, protégé par avance de toute agression extérieure, on a vu Canal +, détenu à 25 % par Havas, prendre 10 % de sa maison mère.

Pourtant, au fil des ans, ce dispositif finit par craquer. Lentement, certes, mais irrémédiablement. D'abord, avec l'envolée des cours de Bourse, les grands groupes français se rendent compte les uns après les autres que leur intérêt est de sortir du système de « participations croisées » qu'ils ont nouées dans le passé, car, en vendant leurs participations, ils peuvent réaliser de substantielles plus-values. De plus, dans un contexte de concurrence accrue, ils comprennent aussi qu'ils doivent impérativement se recentrer sur leurs métiers de base, ceux sur lesquels ils ont une expertise et peuvent espérer gagner de l'argent. Enfin, et surtout, avec les avancées de la mondialisation, une course au gigantisme est lancée, à coups de fusions, d'acquisitions, de regroupements. A partir du milieu des années 90, le doute n'est plus permis : en France, le modèle rhénan commence à craquer.

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