Premiers chapitres
Stéphane Denis

Un parfait salaud


Né en 1950 à Saint-Moritz, Stéphane Denis a écrit une vingtaine de romans dont Les Evénements de 67 (prix Roger Nimier) et Sisters (prix Interallié). Il est également l'auteur, sous le nom de Manicamp, de pastiches. La chute de la Maison Giscard, Le Roman de l'Argent, Mitterrand s'en va ont été des best-sellers. Stéphane Denis est éditorialiste au Figaro et chroniqueur littéraire au Figaro Magazine.

Oh ! Innocent... vous avez sans doute raison.
Dieu nous préserve de toute innocence.
Au moins les coupables savent ce qu'ils font.

GRAHAM GREENE, La Saison des pluies.

Chapitre premier



l était temps de m'y mettre.
Tout l'été j'avais trouvé d'excellentes raisons pour ne pas travailler. D'abord parce que je venais de recevoir un gros chèque, fruit des quatre mois de labeur ininterrompu que m'avait valu mon adaptation de La Princesse de Dabo. Vous avez certainement vu la Princesse, qui a obtenu l'an dernier le grand prix 1979 du festival de Locarno. C'était une commande du studio et quand j'écris labeur ininterrompu, j'exagère ; je m'étais bien amusé, enchaînant les scènes avec cette facilité et cette précision qui font ma réputation. J'avais un grand avantage sur les producteurs et les metteurs en scène : j'avais lu la Princesse à l'âge où l'on n'a pas le choix. Cela avait pourtant été un long travail parce que le metteur en scène était un Européen du genre intellectuel et que les producteurs avaient une tout autre idée de la matière première. Nous avions fini par court-circuiter complètement le metteur en scène et les dialogues s'étaient enchaînés, brillants et irrésistibles, à la cadence de dix épisodes par semaine. Slivska s'était surpassé.
Autant le dire tout de suite, je suis aussi Slivska. Jarvis et Slivska, le célèbre duo scénariste-dialoguiste, c'est moi. La plus large part du public se moque du scénariste et du dialoguiste, et le public averti est extrêmement crédule, en matière de cinéma. Il suffit de le traîner dans une salle obscure et de faire défiler un générique, le film à peine terminé. Il croira ce qu'on lui dira de croire, réservant ses faveurs et sa curiosité au metteur en scène. De ce point de vue les producteurs, le scénariste et le dialoguiste sont dans le même camp, celui que n'offense que légèrement l'aile maculée de la célébrité.
Dans la plupart des films, le scénario et le dialogue sont l'œuvre de la même personne, ou de plusieurs, mais être scénariste ou dialoguiste, c'est le même métier. Une de mes meilleures idées et, je le dirai franchement, l'un des traits de mon génie particulier, est d'avoir inventé la paire Jarvis-Slivska. Il est entendu que Jarvis, romancier célèbre, est l'âme des scénarios tandis que Slivska, Slave créateur, donne au dialogue un tour de main unique.
On ne voit jamais Slivska. Son côté slave s'accompagne d'une mélancolie extrême qui l'écarte de la foule. Il est notoire qu'il boit parfois un peu trop et qu'il a besoin de longues plages où poser, entre deux œuvres immortelles, sa neurasthénie distinguée.
Je me suis donné beaucoup de mal pour lui faire une biographie. Slivska est né à Leningrad sous l'oppression bolchevique, mais sa famille a réussi à s'enfuir aux Etats-Unis par l'intermédiaire d'un agent de la CIA tombé amoureux de sa mère. Je me suis rapidement débarrassé du reste de la famille, disparue dans un accident d'avion au-dessus du Nouveau-Mexique juste au début du pathétique mandat de Jimmy Carter. Slivska est donc seul au monde et si j'ose dire de son espèce. Les malheurs qui l'ont affecté donnent à ce qu'il produit une touche irrésistible. On est généralement d'avis qu'il interprète magnifiquement mon œuvre.
Mes producteurs savent que Slivska est une créature farouche, qui ne se montre pas et n'accorde jamais d'interviews. Ils savent aussi qu'il n'existe pas mais ne voient aucun inconvénient à le payer sur son compte de la Jamaïque où il réside le plus gros de l'année. Habitués au secret, confiants dans le mystère, les frères Nathau sont d'autant plus enclins à respecter ma légende qu'elle est rémunératrice. Je travaille avec eux depuis dix-sept ans et ensemble nous avons décroché au moins huit succès internationaux, dont le phénoménal Hôtesse de l'air.
Qu'il s'agisse d'adaptation d'œuvres qui ne sont pas de moi ou de mes propres romans, on attribue ce succès à mon talent. Bientôt je vous expliquerai en quoi il consiste, et comment j'en suis arrivé là, mais je dois vous dire sans attendre que mon système, qui consiste à écrire un livre pour l'adapter au cinéma, m'a permis d'échapper à la horde des crève-la-faim dont se pare l'essentiel de la profession. Non seulement je vis de ma plume mais j'en vis somptueusement, étant entendu que ma conception du somptueux est assez éloignée de ces nouveaux milliardaires américains qui sont à l'affût, autour de chez nous, du moindre lopin à racheter.
Ceux de mes romans que j'ai conçus pour le simple plaisir ont connu des fortunes moindres, mais j'ai toujours réussi à les vendre comme si mon nom était un gage d'efficacité. Ma technique, je suppose, n'a pas tout à fait dominé mon inspiration, comme on a pu s'en rendre compte avec Hôtesse de l'air. Le livre, en tant que livre, a eu un succès énorme et m'a valu un chèque aussi gros que celui dont je parlais tout à l'heure. Comme me l'a dit mon agent, George Billie, cette fille était une affaire.
Aussi avais-je passé un semestre agréable à me livrer à ces occupations banales mais extrêmement autosatisfaisantes que sont le golf, la lecture des journaux et la contemplation du paysage. Il y a longtemps que je ne voyage plus, ou très peu. Je veux bien aller dans un hôtel confortable, mais c'est à peu près tout. Généralement, c'est quand nous décidons de fuir le bord de la mer, c'est-à-dire quand la terre nous manque. Nous allons en France, en Suisse ou en Italie. A titre personnel j'y ajoute quelques séjours nettement plus au nord du continent, durant la saison de la chasse avec des amis peu nombreux qui partagent mon goût de l'herbe mouillée et des oiseaux qui volent bien. On voit que mes plaisirs sont spartiates. Le reste du temps, nous vivons près de Palma de Majorque. Le voyageur qui laisse Palma sur sa droite pour gagner l'ouest de l'île arrive, après une série de tournants lovés dans la poussière, dans un paradis clos de jardins en terrasses et de montagnes vertes. Un peu à droite, c'est Deia et notre villa, la Señorita. Devant nous, tout est d'un bleu de Tibère avec juste, toutes les trois heures, la coulée blanche du bateau de la Transmediterranéa. Nous allons en ville, c'est-à-dire dans l'une ou l'autre capitale d'Europe, lorsque nous y sommes poussés par la nécessité ou l'envie. Pour ma femme il y a le désir d'acheter des vêtements, pour moi le besoin de rencontrer mes éditeurs et producteurs. Nous avons soin de les choisir qui durent, ce qui espace les visites et en fait plutôt de joyeuses expéditions que de sinistres corvées.
Bien que je séjourne à Deia pour des raisons fiscales, je me suis toujours senti attaché, comme on le verra, à ce pays. Nous y sommes près de tout et loin ce qui ne nous intéresse pas, comme les raseurs, la presse et les tapeurs.
Je m'aperçois que j'utilise le nous pour la deuxième ou la troisième fois. Il signifie, bien sûr, que je suis marié. Isobel est ma troisième épouse (on doit dire femme aujourd'hui, mais troisième femme me ferait l'effet d'un harem avec rang d'âge, prime à l'ancienneté et arrivée incessante de chair fraîche et épuisante). La première était aussi géniale que moi, mais au lit. La seconde, une excellente maîtresse de maison. Isobel est une cuisinière mondialement connue et je crains que ses tirages ne dépassent les miens. C'est aussi une personne très calme, qui parle peu et s'occupe en permanence de son jardin. Elle le modifie du jour au lendemain dans le style Kheops. Rien ne lui résiste et j'ai souvent la surprise de voir surgir un arbre où je ne l'attendais pas.
Isobel a su tirer le maximum des oliviers millénaires et de nos pins géants. Grâce à elle j'échappe aux océans de bougainvilliers qui transforment parfois Palma en Marrakech, comme aux moulins peints de blanc qui signalent, en longs chapelets sur la côte, que la maison est l'heureuse propriétaire d'un puits artésien. Nous avons installé une pompe et laissé le moulin disparaître ; encore un an ou deux et nous en viendrons à bout.
Ce matin-là, j'avais été envahi par un puissant sentiment d'automne. Les cloches des vaches tintaient en moi d'une façon qui aurait ravi l'âme slave de Slivska. Quand je parle de vaches, j'évoque surtout celles de la Suisse où j'ai vécu après l'Angleterre et de la France, qui sont mes pays de naissance ; ici, nous sommes plutôt entourés de porcs noirs et de lauriers-roses ; c'est toute une affaire de les écarter du jardin. De ma fenêtre ouverte, je pouvais voir que la nature pliait bagage vers l'assortiment de couleurs qui la prépare au long sommeil : il était temps de s'y mettre.
J'imagine que les romanciers ont un rythme particulier, enfin que chacun fonctionne plus ou moins à sa manière. Pour moi, c'est assez simple. Quand arrive l'hiver je me mets à écrire jusqu'à ce que ce soit fini, dans une sorte d'hibernation prolifique. Je suppose que je tire mes forces du lard accumulé dans les mois précédents, où je suis très occupé à ne rien faire. Généralement l'histoire est là, avec sa trame et ses personnages, et je n'ai plus qu'à tirer sur le fil.
Je ne suis pas de ces écrivains qu'angoisse la dimension de leur œuvre, ou qui commencent par réunir une documentation aussi abondante qu'irréfutable. Ma paresse - je crois que j'étais surtout doué pour être paresseux, et que, suivant une pente naturelle, je n'ai eu qu'à me laisser couler, après les péripéties que je vous raconterai, jusqu'à la prospérité - m'a toujours protégé de cet excès de zèle tellement contre-productif. Si l'on ne s'ennuie pas dans mes œuvres c'est que je ne me suis pas ennuyé à les écrire. Prendre l'avion pour l'Afghanistan ou traverser le Pacifique en cargo, très peu pour moi. Mon goût du confort et de la vie simple m'a vacciné, et mes lecteurs avec moi, contre toutes les conséquences abominables de l'effort surhumain. Aussi en m'éveillant et en reconnaissant que l'automne était arrivé, un peu en avance, peut-être, avais-je su que le bon jour était arrivé avec lui. J'allais descendre à mon bureau et commencer comme d'habitude par la première phrase qui me passerait par la tête.
Il ne s'agissait pas d'une commande, bien que les Nathau se tinssent à l'affût. Après le succès d'Hôtesse de l'air, je savais qu'il me fallait écrire un scénario de bonne qualité, peut-être pas la qualité supérieure, mais du genre qui avait fait ma réputation. D'une façon générale j'ai toujours passé pour un impeccable salaud, je veux dire dans mon œuvre, et mes personnages avec moi. Cela tient à mes débuts et à ma brève carrière d'acteur. Aucun producteur ne me confierait une de ces histoires tellement féminines qui font les têtes de liste des best-sellers français, et si je me laissais aller aux délices de l'introspection, du nihilisme et des classes populaires, je pense que mon agent téléphonerait à mon médecin. Les rares tentatives que j'ai commises autrefois pour m'écarter du droit chemin ont toutes été des échecs considérables, et ce n'est pas à moi qu'il faut promettre qu'un jour le Bien régnera sur le monde. Je sais par expérience que les hommes n'échappent pas à leur destin. Je dirais même que j'en suis un vivant exemple, étant entendu que dans ma vie personnelle, je suis l'homme le plus gentil que je connaisse. Vous pouvez le demander à cinq kilomètres à la ronde, mettons dix, il n'y a pas plus tranquille que Paul Jarvis.
Bon, comme il était temps de s'y mettre, je fis ce qu'il fallait pour ça. Vous avez des écrivains qui ne peuvent pondre qu'en robe de chambre jaune ou vêtus du pantalon no 2, près d'une fenêtre dans telle direction, au son d'une musique particulière ou à onze heures du soir ; ce n'est pas mon cas.
Je peux écrire n'importe quoi n'importe où, du moment que la bonne a cessé de faire le ménage au-dessus de ma tête et que le téléphone est soigneusement décroché dans la pièce à côté. Comme j'ai un excellent domestique je ne suis pas dérangé par les visites inutiles et comme j'aime à en avoir fini assez tôt pour le premier verre, je commence de bonne heure.
Mon bureau était frais, le lac à sa place, le papier abondant. Isobel, quelque part dans le jardin. Nous attendions des amis à déjeuner. J'avais trois heures devant moi (quand je dis de bonne heure, cela ne veut pas dire à l'aube ; à mon avis de neuf heures à midi, vous avez le temps d'ajouter un chapitre à Guerre et Paix).
Rien ne vint.
La veille, en quittant le restaurant Pitcho où nous avions dîné après une réception chez des voisins, j'avais mon sujet, mon titre, ma première phrase et la dernière. J'étais un professionnel magnifique.
Là, j'étais vide. Je n'étais pas sec ; je n'avais plus rien. Le sujet avait disparu et le titre avec lui, pour ne pas parler de la suite. Il ne restait que le personnage principal qui me paraissait tellement nul que je me crus revenu à l'époque où je lisais les scripts des autres et que je me demandais si j'allais vraiment être obligé de jouer ça.
Attention, je ne crois pas à la panne. Il y a de bons et de mauvais jours mais l'un dans l'autre j'ai toujours fourni mes pages. Le lait coule de moi comme de l'ânesse de Balaan, dont je ne sais plus trop pourquoi elle figure dans l'Histoire Sainte mais qui m'a valu une excellente note en sixième. Je ne crois pas non plus à la souffrance, à la sueur qui perle sur le front de l'écrivain, aux entrailles qu'on s'entrouvre en poussant des cris. Ecrire une histoire m'est aussi facile que de prendre mon bain, et tout aussi agréable. Non, c'était un sentiment étrange, un peu chimique, parfaitement circonscrit : celui du vide absolu.
J'aurais aussi bien pu être à poil sur la place de la Concorde, je n'aurais pas été moins déconcerté.
Pour la première fois, Paul Jarvis ne se sentait pas à sa place, et même, il se demandait ce qu'il y faisait.
Je regardais le lac, une truite empaillée, une photo d'Isobel avec un pull sur les épaules, une paire de jumelles qui me sert à observer les oiseaux, la pile de livres qu'on m'envoyait avec espoir et que je ne lirais pas.
Tout était à sa place et animé d'une vie propre. Il n'y avait que moi qui attendais lamentablement.
Quand les choses ne marchent pas comme je le voudrais, c'est-à-dire quand se présente une difficulté, je vais d'ordinaire faire un tour. Quand je reviens, la scène à laquelle je pensais a été remplacée par une autre et je n'y vois que du feu.
J'allai donc faire un tour. De l'autre côté de la maison s'étendent des pins jusqu'au raidillon qui monte à l'assaut des collines, et ainsi de suite jusqu'au plateau où l'on peut marcher des heures sans voir personne. Tout cet endroit est protégé par un ensemble de conventions internationales tellement serrées que même un virus ne pourrait y pénétrer.
J'enfilai une paire de bottes et constatai que le ciel s'était réparti la tâche avec de nouveaux nuages, petits et dodus, qu'arrêtait la barre du plateau au moment de tomber dans le lac comme des miettes de meringue. Regarder est une de mes occupations favorites, et si je saisis le moindre prétexte pour ne pas travailler, j'étais, je l'avoue, perplexe et embêté.
Lorsque je revins à la maison, une bonne heure plus tard, ma matinée était fichue et je n'avais pas avancé d'une ligne. Il me fallut décommander Clara Daine, ma secrétaire, qui vient d'habitude chercher la copie vers le milieu de l'après-midi. Elle l'entasse dans un coin inconnu et me la rend sur beau papier blanc, tapée en élégants caractères, lorsque j'ai écrit le mot fin. Quand il s'agit d'un scène à scène, elle pose son butin de la veille dès le lendemain sur mon bureau, sans jamais un commentaire.
Au sujet des secrétaires, j'ai fini par me rendre compte que la clef du truc est d'en trouver une qui ne s'intéresse qu'aux aspects pratiques du métier. D'une certaine façon ma secrétaire est mon homme de confiance, mon valet, mon maître d'hôtel et mon archiviste. C'est à elle que je confie le soin de répondre au courrier, de lancer des invitations, de refuser celles des autres, de lire ma correspondance et de classer mes manuscrits dans l'armoire ad hoc. Elle dispose, chez moi, de son propre bureau, d'où elle a des conversations sérieuses avec un nombre incalculable d'administrations diverses. Elle s'habille bien, elle a une jolie petite voiture et, à deux ou trois reprises, elle s'est fait déposer par une beaucoup plus grosse ; si je n'avais pas de conscience professionnelle, sa simple vue me rappellerait au devoir. J'ignore tout de sa vie privée et je ne crois pas qu'elle s'intéresse exagérément à la nôtre.
Il m'est arrivé souvent de reporter quelque chose, aussi n'eus-je pas à trouver de prétexte, j'allais écrire une excuse. Après le déjeuner, tandis que nos amis partaient faire le tour du jardin et admirer la vue des collines, je retournai dans mon bureau demander son aide à Slivska. Personnellement, j'aime assez les dialogues qui me permettent d'aller à la ligne et de pasticher quelques-uns de mes auteurs favoris, deux opérations éminemment lucratives. Je dois dire que Slivska ne m'a jamais déçu. Les jours de cafard ou les lendemains de dîners trop arrosés, Slivska est capable d'aligner sur dix feuillets avec la garantie que j'arriverai à les caser quelque part. Aussi, après avoir pris soin de ne boire que de l'eau à table, étais-je guilleret en retrouvant ce foutu sujet insaisissable.
Ce fut un naufrage total. Non seulement Slivska était incapable d'enchaîner deux phrases qui ressemblent à quelque chose, mais tout dans son attitude prouvait qu'il s'en foutait dans les grandes longueurs. Il me donnait l'impression de me regarder avec un total manque d'intérêt et tout ce qu'il trouva à me dire, c'est que je pouvais me débrouiller seul. " Lâche-moi deux minutes " fut l'expression qui convenait. Je dus reconnaître que Slivska avait été circonvenu par l'ennemi.
Isobel avait fini sa tournée du jardin et nos amis étaient partis sans me dire au revoir ; il est entendu qu'on ne me dérange pas quand je travaille. Il est rare que je m'y colle l'après-midi, car je n'écris pas après boire, mais la fermeté de mon départ avait dû la convaincre de la pureté de mes intentions. Heureusement, le bon côté d'Iso est qu'elle ne me demande jamais comment ça a marché. Je la crois aussi indifférente que Mlle Daine à l'égard de mon œuvre, mais pour une raison différente : mon opinion est qu'Isobel n'aime pas ce que je fais. Elle ne m'en veut pas du tout, n'étant pas de ces femmes qui se désolent de voir dévoyé le génie de leur mari dans des besognes alimentaires. Au contraire, il me semble qu'elle admire, chez moi, une certaine constance dans le travail et une disposition naturelle à triompher de tous les obstacles. Simplement, je crois que la littérature l'ennuie et que le cinéma et elle ont divorcé vers 1970. Isobel a toujours été une grande lectrice de journaux et se passionne, à la télévision, pour des émissions culturelles qui me font dormir aussitôt. Elle ne m'a jamais dit ce qu'elle pensait de mes livres et je ne suis pas certain qu'elle les ait lus. Isobel prétend, je le sais pour l'avoir entendue sans le vouloir, que je suis un excellent acteur de deuxième catégorie, capable de tenir mon rôle dans n'importe quel nanar. Elle ajoute que je suis aussi un excellent vendeur.
Elle a raison, sans doute. J'ai commencé par être vendeur, puis j'ai été acteur. Rien que d'y penser j'en frémis encore.
Je suis né en France dans une époque charmante, qui était celle de la reconstruction. Mon pays d'adoption avait été dévasté par la guerre. Ses habitants avaient vécu durement sous une occupation féroce, puisque durant quatre ans l'essentiel de leur existence avait consisté à courir le saucisson. Lorsque je vins au monde, six ans plus tard, tout le monde était en plein boom. Les vêtements restaient toujours aussi difficiles à se procurer et les voitures tragiquement démodées, mais on sentait qu'une vague de prospérité commençait à vous lécher les pieds. Sans doute est-ce pour cela que mes parents, histoire d'apporter leur pierre à l'allégresse générale, décidèrent d'avoir un enfant aussi réussi que doté d'un charme absolument irrésistible.
C'était moi.
J'étais aussi muet, ce qui inquiéta ma mère jusqu'à ce que l'on m'expédiât à l'école sur un de ces plateaux des Alpes où nous étions censés manger des tartines en écoutant Marnie avait un agneau. Mon père, un Anglais, dirigeait un hôtel sur l'autre versant et chaque soir je replongeais dans cette atmosphère inimitable où les vrais escrocs côtoient les familles les plus en vue, sans oublier les altesses en exil et les délégations internationales. Je n'ai pas senti pareille émotion jusqu'à ce que Lou Montastein ne la recrée lorsqu'il tourna Cinq étoiles avec Benita Valli.
Ma mère mourut alors que j'étais très jeune et mon père se remaria avec une de ses clientes, une Américaine qui l'enleva pour les Etats-Unis et l'abandonna après un divorce express, huit mois plus tard du côté d'Hawaï. Si l'on tient compte du fait que je l'ai fait vivre pendant quinze ans, je dirais que nous sommes quittes, et bien que je ne l'aie jamais ressentie de son vivant, je pense aujourd'hui à lui avec affection.
Le temps d'aller vivre sa lune de fiel de l'autre côté de l'Atlantique, mon père m'avait déposé dans un de ces pensionnats que la loi n'aurait pas dû tolérer. Il ne faut pas s'étonner si, depuis, j'ai nourri à son égard une suspicion profonde. Dès que j'entends le mot " loi " j'ai tendance à partir en courant, et bien que je vive dans un pays où elle est extrêmement respectée, je ne m'en approche jamais sans rouler de mauvaises pensées. C'est certainement pour cela que je suis devenu, sur ce plan-là du moins, un citoyen parfaitement respectable.
Il s'agissait d'une prison, située dans la partie la plus moche d'une campagne sinistre, tenue par des sadiques et peuplée de brutes. Jusqu'ici ma vie n'avait été qu'émerveillement ; surtout je m'amusais beaucoup à observer la clientèle de l'hôtel, puis à copier ses manières. Je faisais rire les employés en cachette de mon père qui ne l'aurait pas toléré, car il croyait à ce qu'il faisait, mais qui, sans me le dire, s'en amusait lui-même, car il était incapable de prendre les autres au sérieux. Désormais et pendant cinq ans je découvris l'effroyable bêtise de mes contemporains, la laideur de ceux qui étaient plus âgés que moi et le masochisme des plus jeunes. Tout était infect. La nourriture aurait donné mal au ventre à une langouste. Les sports étaient élevés à la hauteur d'un passage général à tabac et je leur dois une horreur durable de tout exercice où il faut se mettre en short. De ce point de vue mon éducation fut totalement ratée. Elle était censée m'endurcir, me donner les préjugés indispensables à ma classe sociale et m'inculquer l'amour de la patrie. Tout à l'opposé je ne rêvais que de baignoires parfumées et de milieux interlopes. Quant à la patrie, j'avais compris : elle consistait à exiger de vous un nombre croissant de sacrifices inutiles qui ne vous seraient jamais rendus.
J'avais à peine atteint l'âge où l'on n'est plus un petit garçon quand mon père refit surface. Il était bruni et amaigri, il avait perdu ses cheveux et ses illusions, mais il n'en voulait à personne et entendait reprendre sa vie d'avant comme si rien ne s'était passé. Hélas la crise était arrivée et avec elle une sale période pour les hôtels auxquels il avait pensé. Le Kulm, le Suvretta, l'Eden-au-Lac qui nous auraient accueillis autrefois furent remplacés par l'Impérial et Mandarin, le Grand Hôtel des Bains, le Ritz (de Valparaiso).
Aucun de ces séjours n'a duré bien longtemps. J'y ai appris qu'il existe une grande différence entre ce qui vous apporte la richesse et ce à quoi vous oblige la pauvreté. Mon choix a été vite fait.
J'ai résolu de ne pas être pauvre.
La grosse difficulté, à mon sens, résidait dans le fait qu'après mon exil en prison j'étais devenu un propre à rien particulièrement réussi. Je n'avais rien lu, j'étais incapable de distinguer Viens, Poupoule de la IXe de Beethoven, et j'aurais facilement pris Waterloo pour une gare. Mes seules idoles étaient un joueur de polo, Juan von Posh et Vivien Leigh pour la façon dont elle disait " taratata " à Clark Gable. J'avais un livre de chevet, mais c'était L'Art de tricher aux cartes de Peter Scarnes, que j'avais trouvé dans la chambre d'un client assidu du Palais de la Méditerranée, à Nice. Bref, j'étais absolument inutilisable, excepté pour des professions dont je n'avais pas conscience mais dont la morale courante estime qu'il faut se tenir écarté.
Mon père subvenait à mes besoins - ce qui vous explique que j'ai tenu à lui rendre la pareille plus tard - mais j'étais impatient de ne plus lui être à charge, par une sorte de réflexe absurde qui me venait chaque fois qu'il me faisait remarquer que nous menions, après tout, une vie agréable. Pour un homme seul et habitué aux déménagements, j'étais indéniablement un boulet. Juan von Posh ne l'aurait pas toléré. Aussi me débrouillai-je pour trouver un emploi qui fît appel à mes compétences, l'art de tricher aux cartes excepté.
Un des bons côtés de notre situation est que mon père avait de nombreux amis. Ils n'étaient peut-être pas des amis très sûrs ni très fidèles, mais ils étaient actifs et désireux de prouver leur influence. Grâce à eux j'entrai dans une agence de publicité où, moyennant quatre livres par semaine, j'étais chargé d'avoir des idées.
Je n'en avais aucune. Aucun des slogans que j'ai proposés (" Triquer dans Trecca, c'est triquer sans tracas " pour une marque de matelas, fut considéré comme mon plus réussi) n'a passé les portes de l'agence. De la fenêtre de mon bureau je voyais tous les matins son fondateur et président arriver en Rolls verte décapotable avec un canard en plastique jaune pour remplacer le bouchon du radiateur et je le méprisais de ne pas avoir eu le courage de triquer sans tracas. Mais je l'admirais aussi de rouler en Rolls, bien que le canard fût à mon sens une faute de goût. Ce jaune sur le vert était tout à fait déplacé.
On me versa dans la partie marketing de l'agence. Le mot venait de faire son apparition sous l'égide des frères Lever. Il n'était question que de techniques de séduction, de forums de persuasion, et d'indices de satisfaction. Cela me rappelait les Rouges qui ne parlent que de moyens de production. Je n'y comprenais rien, en tout cas pas davantage qu'au marxisme et son génie dont les journaux étaient pleins à l'époque, et je me souviens encore de mon désarroi lorsque mon supérieur direct me demanda, alors que nous étions environnés de graphiques et de dépliants grand format, quelle serait ma marge brute.
Si j'ajoute que j'étais arrivé en avance à cette réunion et que je m'étais assis, par souci de modestie, au bout de la longue table, c'est-à-dire précisément à sa place, on comprendra que ma carrière publicitaire n'ait pas été celle qu'elle aurait dû être.
Cependant j'avais confiance dans mes idées. Simplement, je ne savais pas comment les employer, ni à quoi les utiliser. Je voyais bien que j'étais fait pour quelque chose, mais du diable si je savais quoi.
Bientôt mes quatre livres et moi dûmes nous séparer. Ce n'est pas qu'on ait voulu me mettre dehors, car dans une agence de publicité il y a un tas de gens qui sont payés à ne rien faire, mais à la formule " Je n'ai jamais vu plus nul " qu'il arrivait régulièrement aux clients de prononcer, on répondait immanquablement : " Attendez d'avoir rencontré Paul Jarvis. Là, vous pourrez dire que vous avez touché le fond. "
Je suis donc devenu acteur. Ce fut grâce à un camarade de jeux, avec qui je tentais, aux courses de lévriers, de multiplier mes quatre livres par dix. Il était chargé aux studios Grenville de recruter des figurants pour une série de films que même les critiques les mieux intentionnés n'auraient pas consenti à classer dans les B. Je suppose que les actionnaires de la boîte avaient surtout en tête de régler des problèmes de devises, car l'essentiel du tournage se faisait en Espagne. Il fallait se lever à l'aube et nous avions tous effroyablement mal au ventre. J'ai oublié de dire qu'on m'avait spécialisé dans les réfugiés, peut-être à cause de mes années de prison au pensionnat, à moins que ne soit ancré, sur mon visage, quelque chose de cette angoisse métaphysique qui hante l'Europe centrale. A mon avis c'était l'effet de la nourriture.
J'ai donc joué un maximum de scènes où je montais dans un train dont on voyait très bien qu'il ne reviendrait jamais. Il faut être juste, il m'est arrivé de descendre d'un train, mais c'était avec les bagages de l'acteur principal. Inutile de préciser que toutes ces situations étaient muettes. Je me souviens fort bien de ma première réplique. Je disais : " Où dois-je mettre les provisions, Madame ? " à une ménagère américaine en soutien-gorge pigeonnant. Elle était extrêmement blonde et sexy et je l'épousai au consulat le plus proche, car les scènes d'extérieur étaient tournées au Portugal. Je suppose qu'ils l'avaient trouvé encore moins cher que l'Espagne.
Lorsqu'elle me quitta, ma femme me mit sur la paille (c'était une vraie Américaine) mais tant que nous avons vécu ensemble, nous nous sommes roulés dedans. Je crois que si nous nous sommes séparés c'est qu'elle jouait dans des films où il n'y avait pas de trains. Sa nature optimiste et sa beauté explosive ne la prédisposaient pas à incarner le malheur de l'humanité.
En attendant je gagnais à peu près de quoi ne pas mourir de faim. Ce fut un vrai coup de chance quand on chercha, pour un rôle de salaud distingué, un acteur qui ait exactement ma façon de parler des agences de publicité. On me fit faire un bout d'essai et je fus engagé l'après-midi même, parce que le budget ne prévoyait plus qu'un mois de pellicule.
Sur ma carrière d'acteur, les opinions varient, mais on s'est toujours accordé à estimer que moins je faisais d'efforts, plus c'était ressemblant. J'ai joué les salauds distingués dans toute une autre série de films avec le même naturel et le même sens du devoir, car j'ai vite compris qu'apprendre son texte est la meilleure façon de ne pas l'oublier. Naturellement, il ne s'agissait pas des premiers rôles et les films eux-mêmes ne valaient pas grand-chose. J'ai été sept fois un espion nazi, trois un médecin marron, deux un imprésario véreux et j'ai atteint mon top, dit-on, en grand chambellan d'une petite cour d'Europe.
A chaque fois je prenais un pseudonyme différent, sans doute dans l'espoir qu'un jour je ferais enfin ce pour quoi j'étais fait. Je voulais garder mon nom intact pour le moment où la prospérité et la félicité viendraient frapper à ma porte, tendrement enlacées comme deux vieilles copines de troisième A. Comme mon visage n'a rien de particulier - quoi de plus anonyme qu'un pauvre réfugié d'Europe centrale, toujours entre deux bombardements - personne ne me reconnaissait et ma filmographie est restée confidentielle. Nul dans ce milieu de fouinards qu'est la littérature ne sait que j'ai été cette patère favorite des metteurs en scène des studios Grenville, où ils pouvaient accrocher quelques crimes particulièrement abjects.
Cette période grenvillienne de ma vie s'est montrée suffisamment rémunératrice pour que je puisse m'offrir ma villa à bas prix. C'était l'époque où les Européens du Sud crevaient de faim à Deia, et j'ai fait une bonne affaire en rachetant la Señorita à la production qui l'avait elle-même fait construire pour y tourner quinze épisodes de Vingt ans de mariage. Quoi qu'il me soit arrivé par la suite je l'ai gardée comme un talisman, outre l'avantage qu'elle m'offrait de fuir le fisc de ma mère patrie. Un jour ici un jour ailleurs fut ma riposte à cette Inquisition. Je crois qu'ils n'ont jamais réussi à me mettre la main dessus.
C'est à ce moment que j'épousai ma deuxième femme, expérience qui se révéla aussi courte que la précédente mais nettement moins agitée. Je n'ai jamais su pourquoi nous nous sommes séparés. Je suppose que cela faisait partie de son programme de la semaine. Mardi, rôti de veau. Jeudi, quitter cet imbécile. Enfin, c'est ce que je pense. J'avais toujours l'impression, quand je la croisais, que j'avais oublié de me laver les dents.
J'avais pris soin de me marier selon une de ces bonnes vieilles lois machistes du sud de l'Europe et mon divorce me coûta beaucoup moins cher qu'elle ne l'avait prévu. Il est vrai que ce mariage m'avait procuré beaucoup moins de plaisir que le premier. Je venais d'accepter d'écrire une série de films de quatre-vingts minutes, c'était une entreprise nouvelle pour moi et je crois que j'étais tellement absorbé par ma tâche que je ne me suis aperçu de l'absence de ma femme que quatre ou cinq jours après son départ. Il ne restait plus de Moutarde de Dijon.
C'est à ce moment que j'ai engagé Slivska. Etait-ce par habitude de la clandestinité, ou bien jugeai-je ces scénarios indignes de mon talent futur, j'inventai ce partenaire en lui donnant autant de fortes caractéristiques que j'en étais dépourvu. L'année suivante je me lançai dans un récit de mes débuts à l'agence de publicité. Je le publiai sous mon nom et revendis les droits à un concurrent de Grenville qui me mit aussitôt à la porte. C'est ainsi que j'appris qu'on n'écrit pas impunément. A mon sens la vie d'un écrivain est monotone et parfois mêlée de réels dangers, contrairement à ce que pensent les lecteurs d'Ernest Hemingway ou de Léon Tolstoï.
Story Board fut suivi d'un autre récit non adaptable en scénario et celui-ci d'un suivant adaptable, selon une formule que je n'ai cessé de roder jusqu'à ce qu'elle tourne comme une huit cylindres modèle Continental. Jarvis prit de l'importance et bientôt dépassa Slivska. Si l'on me demande ce que je préfère, je répondrai que je n'en sais rien, car écrire ne m'a jamais particulièrement enthousiasmé. Si je semble ici prendre mes distances avec un gagne-pain confortablement beurré, c'est que j'ai une idée très nette de ce que je vaux sur le marché. J'aurais préféré employer tout ce temps à ne rien faire, occupation pour laquelle, vous vous rappelez, j'étais considérablement doué. Mais quand vous êtes écrivain ou scénariste, il y a toujours un moment où vous devez vous mettre au travail. Or écrire, c'est comme le patin à glace : dès que vous savez vous y prendre vous décrivez d'artistiques arabesques, toujours les mêmes, mais qui paraissent différentes sous le chatoiement du soleil.
C'est une profession dont devraient s'écarter ceux qui ont une juste opinion d'eux-mêmes, parce qu'ils seront toujours déçus par le résultat de tant d'efforts. Tous les jeunes gens qui grattent fiévreusement dans des mansardes doivent savoir qu'à moins d'être persuadé de l'existence de la postérité ou d'avoir autant d'esprit critique qu'une moule marinière, il est impératif de choisir une autre carrière.
Comme mes critères sont plutôt élevés, je m'envoie rarement des lettres de félicitations. Je sais que les écrivains ont coutume de dénigrer leurs succès et d'avouer leurs préférences intimes pour leurs échecs, mais je vous épargnerai ce genre de confidences à la gomme. Rien de ce que je n'ai jamais fait n'a été à la hauteur du rayonnage où je range mes livres favoris (car j'ai fini par en lire à mes heures perdues tandis que j'attendais, avec les autres figurants, de passer à l'action) et je n'ai réussi dans mon métier qu'en y transposant astucieusement ma célèbre image du salaud distingué.
C'est la raison pour laquelle Grenville m'a demandé de fumer le calumet de la paix. Après le succès de Story Board ils ont pensé que j'avais eu raison de les baiser. Quinze ans ont passé depuis. Je sais qu'aujourd'hui on apprécie le genre crade et qu'un écrivain se doit d'être, dans son style comme dans sa vie, à mi-chemin de la poubelle de la veille et de la rédemption, mais au point où j'en suis je fais figure d'antiquité qu'on aborde avec respect. Il y a des millions de visiteurs à Karnak qui, chez eux, vivent dans un cauchemar immobilier ; cela ne les empêche pas de payer leur ticket d'entrée et d'admirer ce qu'on leur dit d'admirer.
Bref ma carrière s'est décidée avec cette lucidité que les banquiers réservent à leurs plus gros clients. Je ne l'ai jamais regretté. Les avantages de la notoriété l'emportent sur ses inconvénients. Les femmes, les propriétaires de terrains de chasse, les comités des grands clubs de golf et les maîtres d'hôtel raffolent des célébrités quand elles savent se tenir à leur place. Vous pouvez passer pour une canaille ou avoir la réputation d'un épouvantable emmerdeur, si vous êtes connu vous avez une bonne table au restaurant et les policiers se montreront déférents en vous arrêtant sur l'autoroute. On me dira que les déjeuners et les voitures ne sont pas tout dans la vie, mais si l'on y réfléchit, il est difficile de s'en passer suffisamment longtemps pour être désintoxiqué. A mon avis, l'estime d'un chef de rang l'emporte largement sur la valeur, comparée à Shakespeare, du roman que vous avez publié en septembre.
Une des choses que j'ai apprise quand je faisais l'acteur, c'est que vous êtes obligé de faire le travail vous-même. Quand vous avez de la chance et que vous êtes devenu PDG, vous pouvez vous offrir une foule de collaborateurs qui se tapent le boulot pendant que vous vous demandez s'il faut un 9 ou un spoon pour sortir du bunker où vous êtes allé vous fourrer. Mais quand vous êtes acteur c'est impossible. C'est votre tête que l'on veut voir. Eh bien pour un romancier-scénariste-dialoguiste c'est pareil. Je sais qu'on aura du mal à me croire tant nous avons d'exemples de gens qui n'écrivent pas leurs livres, mais à ma connaissance aucun n'a passé pour un véritable écrivain. Dans l'intimité des consciences les lecteurs font la différence. Si vous vous engagez dans cette aventure il vaut mieux être capable de vous en sortir seul, un peu comme ces explorateurs dont on était sans nouvelles, mais dont personne ne doute à leur retour qu'ils aient découvert les chutes du Zambèze ou la source du Nil. Le talent ne s'emprunte pas.
Le travail non plus, et c'était bien le problème qui me tombait dessus.
Dans mon bureau où tout était fait pour me permettre d'être, une fois de plus, un excellent Paul Jarvis, je me souvins d'une réplique, quelque chose comme une scie, des Ensorcelés de Minnelli. Dick Powel jouait l'écrivain du Sud, James Lee Bartlow, qui veut écrire un roman mais en est sans cesse empêché par sa femme. De retour à sa machine à écrire, il s'écrie : " Je me mis au travail " et immanquablement sa femme ouvre la porte pour lui demander d'aller prendre le thé avec de grosses dames ou de la conduire en ville. Ça ne l'empêche pas de recommencer.
En vain, d'ailleurs.
Je me sentais dans des dispositions bartlowiennes et faisant fi de cette impression bizarre que je ne savais absolument plus écrire, ni même ce que je faisais là, je me mis au travail.




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