Premiers chapitres
Swann de Guillebon
Farang


Swann de Guillebon est né à Paris où il a exercé différents métiers. Colleur d'affiches, standardiste, vendeur, assistant de direction, chargé de mission… Depuis fin 1998, il se consacre aux voyages et à l'écriture. Fasciné par l'Asie du Sud-Est, il s'est promené pendant plus de deux ans du Népal au Cambodge et partage aujourd'hui sa vie entre la France, l'Inde et la Thaïlande.
Farang est son premier roman.
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e revenais du quartier de Sampang en bateau-bus. C'était le jour de la fête des ombrelles et mes rendez-vous de la matinée se soldaient par un échec. Accoudé au bastingage, je comptais sur les vertus de l'eau pour me débarrasser la tête des tracas de mon métier. Le menton sur la rambarde, je laissais l'écume du sillon nouer mes doutes. Les remous blancs déchiraient la mousse verte qui flottait à la surface. Eparse et visqueuse, elle dissimulait les dépotoirs sauvages qui surnageaient le long des quais en bois crasseux. Un vent moite balayait le pont, partiellement voilé par les fumées de l'huile lourde du moteur, l'embarcation tanguait et je retournais chez moi sans aucune vente en poche avec le sentiment d'avoir saboté des semaines de travail. Ce n'était pas la première fois. Je vivais depuis deux ans à Bangkok où j'exerçais la fonction de représentant de matériel médical et il y avait presque une année que la carrière que j'avais entamée n'était plus. Un accident m'avait fait y renoncer et le déroulement de cette journée me confortait dans cette idée. Je ne pouvais pas m'empêcher d'évoquer mon dernier entretien. Quelle déveine de tomber sur un responsable par intérim. Je ne m'étais pas méfié de sa blouse tachée et de sa figure luisante, or ce rustre s'était moqué de moi. Pourquoi n'avais-je pas été en mesure de me mettre directement en rapport avec un médecin ? Au lieu de cela, j'avais perdu mon temps avec ce sous-employé qui me snobait.

Dès notre premier échange de regards, mon faciès d'étranger ne lui était pas revenu et il n'avait rien fait pour ménager ma susceptibilité, opinant du chef avec une expression absente tandis que je lui parlais. Il était criant que son travail l'assommait depuis des années et il avait choisi de se venger sur moi. Me faire perdre mon temps l'amusait, lui qui n'avait rien de plus captivant à faire, aussi il adopta une attitude hautaine.
Feignant la maladresse, je fus proche de renverser ma tasse de thé sur le désordre de son bureau tant il paraissait satisfait de sa personne, mais il changea trop vite de tactique pour que je passe à l'action. Ravi d'avoir une décision à prendre pour occuper sa journée, il devint poli, mielleux et me pressa de lui présenter mon catalogue. Je repris donc espoir ; un moment seulement, car cinq minutes ne s'étaient pas écoulées qu'il en était à sa sixième objection et je compris qu'il ne cesserait pas de m'enquiquiner. Ce qui se produisit. Il me coupa la parole et causa longuement tandis que j'observais les petites bulles de bave qui se formaient au coin de sa bouche. Il possédait un vilain orifice spumescent et je regardais avec un dégoût empreint de curiosité sa salive se changer en pâte jaunâtre et s'accumuler aux commissures de ses lèvres à mesure qu'il pérorait. Puis j'en eus assez. Il était flagrant qu'il ne désirait rien acheter et j'abrégeai l'entretien. Mais, alors que je rangeais mes affaires, il me retint par la manche pour s'excuser d'avoir tant discouru et insista pour que je reprenne ma présentation. Ce qui nous demanda une heure supplémentaire. Et, une fois que j'eus fait l'article de tous mes produits, il recula dans son fauteuil et la sentence tomba.
- Revenez la semaine prochaine, conclut-il avec un rictus que son rire nerveux accentua.
- Parce que vous croyez que les cons changent d'avis ? m'entendis-je rétorquer.
J'étais sorti en claquant la porte, décidé à ne plus jamais traiter avec lui. Au diable les hôpitaux et leurs intendants ! Ils me rendaient malade à examiner chaque produit avec des minuties d'apothicaires. Comme si la situation financière d'une clinique pouvait dépendre d'achats de matériel jetable... Même le pire des élèves infirmiers sait que ce sont des produits dont les médecins ont besoin en permanence. En vérité, je haïssais le maigre pouvoir que les responsables des départements achats m'agitaient sous le nez afin de me rappeler qu'ils étaient seuls maîtres à bord. Les vaniteux.

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