Premiers chapitres

LINDA DAVIES
Dans la fournaise
roman
traduit de l'américain par Marie-Lise Hieaux-Heitzmann

Linda Davies a étudié les sciences politiques et l'économie à l'université d'Oxford, puis a travaillé sept ans dans le monde de la banque d'investissements. Elle est l'auteur de deux thrillers, L'Initiée et Les Miroirs sauvages.


1

 
e métro était bondé de corps secoués au rythme saccadé des vieux rails. Dix-huit heures trente. L'heure de pointe. Helen Jencks était debout au milieu de la rame, sans se tenir, parfaitement en équilibre. Avoir vécu huit ans sur un bateau lui permettait de résister aux embardées les plus violentes. Entre ses pieds, deux gros sacs de chez Marks & Spencer qui menaçaient de perdre de leur contenu à chaque soubresaut. Il ne manquait plus que la pièce de bœuf Aberdeen Angus glissât par terre dans une traînée de sang, poursuivie par des poivrons rouges bondissants et des pommes de terre nouvelles. Des corps oscillaient contre elle, certains avec moins d'inadvertance que d'autres. L'odeur de coton et de laine trempée de sueur se mêlait désagréablement à celle du camembert qui montait de son sac à provisions.
Elle détestait les transports en commun. D'ordinaire, elle allait travailler à bicyclette mais ce matin elle avait un pneu dégonflé. Les rares fois qu'elle subissait le métro, il semblait toujours y avoir un fou dans le wagon. Aujourd'hui, c'était un skinhead à l'air mauvais qui beuglait d'une voix forte des slogans de foot, refrain débile et lassant. Helen se demandait combien de personnes dans la rame avaient, elles aussi, des envies de meurtre. Les portes s'ouvrirent à Baker Street. Le gros de la foule descendit. Il en monta autant. Tous forçaient leur passage. Le type était à l'extrémité opposée, mais Helen en avait des frissons dans le dos.
Un vieil homme grimpa en boitant. Helen sentit son cœur se serrer une fraction de seconde, la brûlure d'un souvenir. Une bonne soixantaine, environ un mètre quatre-vingts, légèrement courbé, d'épais cheveux gris, le portrait de son père, du moins pour ce qu'elle en savait. Quelque chose dans ses yeux sages et compatissants, quelque chose dans la douceur étonnée de son sourire au moment où il la surprit à le dévisager, fit surgir un éclair de mélancolie. Après des dizaines d'années, cela ne disparaîtrait donc jamais ? se demanda Helen avec désespoir. Elle le suivit des yeux quand, maladroit et discret, il se fraya un chemin parmi la foule, s'excusant au passage. Un habitué de la City garda la dernière place libre pour le vieil homme, qui remercia avec soulagement. Mais avant qu'il n'eût le temps de s'asseoir, le skinhead s'affala sur le siège. Si quelques rares personnes émirent un petit murmure réprobateur, nul ne pipa mot. Le skinhead sortit un paquet de Marlboro, alluma une cigarette et souffla la fumée au visage du vieil homme.
Helen traversa le wagon, vint se planter devant le skinhead. Il la toisa du regard. Il portait un jean et un blouson de cuir noir. Il puait la bière et le mépris. Il leva sur elle de petits yeux bleus.
- C'est un wagon non fumeur et vous avez pris le siège de ce monsieur, dit-elle, d'une voix sourde et les yeux empreints d'une rage froide.
Les conversations s'interrompirent. Toute l'attention se reportait sur elle.
- Ah ouais ? Et tu comptes faire quoi, ma jolie ?
Pour toute réponse, Helen lui arracha sa cigarette du bec, la laissa tomber et l'écrasa du talon. Le dingue bondit sur ses pieds. Il se tenait à quelques centimètres.
- Non mais, pour qui tu te prends, bordel ? éructa-t-il en penchant sur elle un visage aux veines saillantes, des perles de sueur humectant sa lèvre supérieure. La mère Teresa du Troisième âge ? Qui s'intéresse aux vieux, de toute façon ?
- Moi, connard.
- Tu l'auras voulu, espèce de garce !
Il s'apprêtait à la frapper du poing quand, d'un geste si rapide qu'il fut quasi invisible, Helen esquiva. Elle saisit la main de l'homme qu'elle retourna en lui enfonçant les ongles dans la paume. Le skinhead hurla de douleur. Il se débattit, puis beugla plus fort encore.
- Ne résiste pas, cela ne ferait qu'empirer les choses.
Elle accentua la pression, fit avancer le type à travers le wagon. Les gens s'écartaient sur leur passage, se serrant les uns contre les autres. Helen obligea le skin à gagner les portes. Il était sur la pointe des pieds, raidi, luttant contre la douleur insoutenable que lui causait sa main. Dans la rame, chacun se ratatinait comme dans l'attente d'une explosion. Il n'y en eut pas, rien pendant les deux minutes suivantes, hormis les gémissements de la brute que Helen maintenait en position. Le métro stoppa à Paddington. Les portes s'ouvrirent.
Helen accentua la pression, murmurant des paroles sourdes et menaçantes.
- Tu es un lâche, n'est-ce pas, comme presque toutes les brutes ? Voyons si tu vas apprécier.
Elle le balança dehors, lâchant prise au dernier moment. Dans un horrible craquement, le poignet du skinhead se brisa. La petite frappe s'écroula sur le quai. Curieux et méfiants, les nouveaux passagers montèrent tandis que d'autres s'éloignaient en regardant derrière eux. Les portes se refermèrent sous les applaudissements des occupants. Il y avait de l'admiration, un peu de peur et le sentiment apaisant de la dignité vengée sous leurs yeux. Avec un petit sourire gêné, Helen alla récupérer ses sacs. Elle descendit à Ladbroke Grove en sentant des paires d'yeux dans son dos.
Un étranger la suivit et la rejoignit. Il était grand, arborait l'incontournable costume de la City et un sourire aimable.
- Bien joué. Vraiment impressionnant. Plutôt plaisant de voir pour une fois quelqu'un recevoir la leçon qu'il mérite.
- Merci.
- Comment avez-vous fait ? Cela paraissait si facile. On aurait dit que vous l'aviez paralysé.
- C'est un sankyo, répondit Helen, une prise spéciale. Bougez d'un millimètre et c'est la torture.
- Karaté ?
- Aïkido.
- Je me doutais bien que c'était un art martial bizarre. Jim Haughton, ajouta-t-il en lui tendant la main.
- Helen Jencks.
Elle attendit et, naturellement, y eut droit.
- Rien à voir avec Jack Jencks, si ?
Jack Jencks : escroc de la haute finance, supposé en cavale. Ancien directeur d'une des plus grosses banques privées du Royaume-Uni. Deux jours avant le septième anniversaire de Helen, il disparut en compagnie d'une immense somme d'argent. On ne revit ni l'un ni l'autre. Il menait une vie de patachon bien planqué avec son magot, conjecturait la presse.
- Absolument, lança-t-elle avec défi. Je suis sa fille.
Comme toujours, elle lut dans les yeux de l'étranger une rapide réévaluation - notoriété qui se reflétait sur elle, défiance. Elle entendit la voix de sa mère. Change de nom légalement. Moi, je vais le faire. C'est préférable. Je t'assure, Helen.
- Et vous, s'enquit l'homme, poursuivant vaillamment, que faites-vous, en dehors de l'aïkido ?
- Je suis dans la banque, moi aussi.
Elle lui décocha un sourire provocateur. Comme la plupart des gens, il cédait aux préjugés. Il sourit d'un air entendu. Une fois encore, elle était le sujet d'une plaisanterie qui la mettait hors d'elle. Après toutes ces années, il fallait encore que les méfaits de son père... La révolte était-elle dans le sang, nourrie par un climat de méfiance ? Helen l'espérait presque, mais elle ne s'était jamais perçue comme quelqu'un qui transgresse les lois, son père non plus, d'ailleurs. Même si elle pouvait donner aux autres cette impression.
Elle s'éloigna de l'homme et se perdit dans la foule, troublée de penser à son père, revoyant le visage du vieil homme dans le métro, se demandant si, en une contrée éloignée du monde, quelque endroit qu'elle n'avait pas fouillé, son père ne voyageait pas seul dans un train, scrutant les visages des jeunes femmes, à la recherche de sa fille.
En vingt-trois ans, elle n'avait eu aucune nouvelle. Le dossier d'Interpol dormait. Au fil des années, il y eut bien, pendant les périodes creuses, quelques rapports occasionnels selon lesquels on l'avait aperçu, mais tout cela avait tourné court. Aux yeux du monde, Jack Jencks était mort. La mère de Helen avait depuis longtemps abandonné tout espoir, mais quelque chose en Helen refusait de renoncer.
Elle quitta la station et s'infiltra dans le tohu-bohu nocturne des rues de Ladbroke Grove. Elle portait un de ces longs manteaux imperméables prisés des gardiens de troupeaux australiens : marron, tissu raide, fentes latérales, légère odeur d'huile imperméabilisante. Il lui arrivait aux chevilles et lui conférait un vague air de hors-la-loi. Elle était chaussée de baskets.
Sa démarche athlétique et harmonieuse tenait à la fois de la danseuse et de l'haltérophile. Il émanait de sa personne une puissante énergie. Son visage semblait avoir pris naissance sous les doigts d'un sculpteur. Nez légèrement retroussé, à peine évasé, pugnace ; lèvres pleines, un tantinet ourlées, comme si elle se moquait ; menton rond ; pommettes voluptueuses. Ses yeux étaient deux ovales bleu foncé, profonds, sous des sourcils ailés inclinés vers l'intérieur. Deux sillons, courts, creux et verticaux barraient son front au-dessus du nez. Ses yeux et ses sourcils rapprochés lui donnaient l'air pensif ou préoccupé. C'était un visage réfléchi et débordant d'énergie. Sa peau était laiteuse, ses joues rosées, son teint de sang et de lait. Son corps était robuste et compact avec son mètre soixante-huit. Ses seins étaient fermes et hauts, ses fesses rondes et musclées, des fesses de négresse. Ses jambes agiles étaient dotées de solides articulations. Elle avait les pieds cambrés d'une danseuse. Ses cheveux drus naturellement blonds étaient perpétuellement emmêlés malgré le soin qu'elle y apportait. Elle avait abandonné depuis longtemps et les laissait en liberté. Ils bouclaient en masse autour de ses épaules, se séparaient au milieu, encadrant son visage, avec de multiples bouclettes au-dessus des sourcils. Elle avait vaguement l'allure farouche des Nordiques ; cela remontait aux ancêtres vikings de sa mère danoise. Son visage était de ceux qui vous donnaient envie de la connaître, celui de quelqu'un qui amuserait, intriguerait, provoquerait, se plaindrait rarement, ne lasserait jamais. Quelqu'un qui serait férocement loyal à ceux, rares, qui sauraient mériter l'intimité de cette forte personnalité conçue, semblait-il, pour vous repousser. Elle n'appartenait qu'à elle-même, donnait l'impression d'être calme et compétente, comme si elle était capable de réparer votre pneu crevé en quatre minutes sans se soucier de se salir les mains. Il y avait aussi autre chose, visible seulement pour ceux qui s'approchaient de près, un inachèvement, une quête, des yeux étincelants qui scrutaient l'horizon.
Helen aimait rentrer à pied. Elle aurait pu prendre le métro jusqu'à Notting Hill, plus proche de son appartement, mais elle avait prévu un détour chez son fleuriste préféré, et cette promenade plus longue marquait une rupture entre son travail et sa maison à chaque mètre supplémentaire. Le chemin, familier depuis des années, offrait des bornes réconfortantes : Have It Off, le coiffeur afro ; les magasins de vidéo ; la passerelle au-dessus de Westway, grondant aux heures de pointe ; les boutiques de vins et spiritueux mieux gardées que des banques ; les grandes surfaces bon marché ; les hommes arborant de somptueuses dreadlocks - doux Jésus, celui-là était à croquer, il saisit son regard et lui fit un clin d'œil. Où était-il à l'époque où elle fréquentait les discothèques ? Il y avait aussi les adolescentes esclaves de la mode, chancelant dangereusement dans leurs chaussures à plate-forme ; les vieillards et les pauvres qui luttaient contre le froid ; et les yuppies, las et emmitouflés, se hâtant de regagner leur demeure.
Avisant la fenêtre d'un appartement donnant sur la rue, elle saisit le regard d'un vieil homme assis à observer placidement dehors, le visage doux et triste. Il émanait de Helen une douceur inattendue. Les gens accrochaient souvent son regard, des gens qui refusaient cette vie qui était la leur, ou qui, peut-être, supportaient patiemment une mauvaise journée dans une vie plutôt réussie. Elle était de tout cœur avec les paumés.
Elle passa devant une échoppe de tandoori à emporter, brûla d'y entrer acheter un rogan josh - plat de poulet assaisonné de tomates, d'oignons, d'herbes et d'épices - dont elle se régalerait seule dans son lit tout en lisant un roman à suspense. Au lieu de quoi, elle s'arrêta au Coin Fleuri, prit gaiement la longue file d'attente, la narine réjouie, les yeux gorgés de l'orange brillant des lys tigrés, des violets flamboyants, des roses luxuriants, des perroquets avec leur bec mandarine. Dieu sait d'où ils provenaient à cette époque de l'année, ou ce qu'ils coûtaient. Elle s'offrit des perroquets qu'elle arbora comme un trophée à travers les rues.
Elle passa devant les immeubles à loyer modéré au croisement de Ladbroke Grove et de Westbourne Park Road où Joyce, sa meilleure amie, habitait avec son mari et leurs trois enfants. Elle songea à monter pour donner les fleurs à Joyce, jouer des heures avec les petits, plonger avec délices dans la vie de famille, ce qui la mettrait terriblement en retard pour ce soir.
Joue le jeu, Hel, se dit-elle en poursuivant son chemin jusqu'à la colline raide, pénétrant dans les quartiers embourgeoisés de Notting Hill, où les voitures et les occupants étaient plus jeunes et les maisons plus blanches. Elle bondit chez elle, Dawson Place.
Chez elle, c'était le rez-de-chaussée d'une grande maison à façade de stuc. Un grand chêne très vieux projetait des ombres sur les marches claires. La façade étincelante accueillait immanquablement Helen, comme un refuge. Les lumières de l'appartement en sous-sol étaient violentes ; elle vit la silhouette penchée de sa voisine de quatre-vingt-huit ans, Mrs Lucas, qui lui faisait un signe de la main, debout dans l'encadrement de la fenêtre. L'air réjoui, elle lui rendit son salut et descendit les marches. Mrs Lucas ouvrit la porte avec un sourire édenté.
- 'soir, mon p'tit. Comment ça va-t'y ?
- Super, Mrs Lucas. Et vous ?
La vieille femme leva les pouces.
- Pas trop mal. La poitrine me joue bien un peu des tours. Vivement l'été.
- Je n'aurais pas mieux dit.
Helen posa ses sacs à provisions sur la table.
- Je vous ai pris votre morceau préféré. De l'Aberdeen Angus. C'est sans Creutzfeld-Jacob, vous ne tournerez donc pas à la vache folle.
- Ah vous alors ! s'exclama Mrs Lucas, poings sur les hanches. Vous devriez avoir honte ! Et en plus c'est vrai ! ajouta-t-elle en fouillant dans le sac pour en sortir la viande. Vous devriez pas. Ça coûte une fortune, ce bœuf.
Elle se mit en quête de son porte-monnaie. Helen prit doucement ses mains dans les siennes.
- Mais non, voyons, c'est inutile. Je fais assez honneur à votre gin. La viande a déjà mariné et il y a des pointes d'ail dedans. Vous avez juste à la coller au four à 180° pendant une heure.
- Vous restez en manger un morceau ?
- J'aimerais bien mais j'ai un dîner.
- Chez quelqu'un de sympa ?
- Ce n'est pas le mot. Je préférerais rester ici.
- Ben alors, pourquoi y aller ?
- Je vais peut-être rencontrer un homme divin, qui sait ?
- C'est lui qu'aura de la chance.
Helen souhaita bonne nuit à Mrs Lucas et grimpa chez elle pour s'abandonner à l'accueil bruyant de Munza, son chat persan.
- Salut, beau gosse, comment ça va ? demanda-t-elle en le prenant dans ses bras pour caresser sa fourrure délicieusement douce. Tu as faim ?
Elle le reposa, ouvrit une boîte de Kit-e-kat, versa de la crème fraîche dans une soucoupe et, la hanche contre le plan de travail de sa cuisine, le regarda manger. Satisfaite, elle disposa les perroquets dans un grand vase en verre, envisagea de quitter sa tenue de travail pour décider finalement de ne pas se casser la tête. Elle choisit une paire de chaussures à talons aiguilles de quinze centimètres de haut, les fourra dans un sac plastique et partit retrouver son ancien amant.
Elle longea lentement Notting Hill Gate, jetant un regard aux vitrines, poursuivit par Holland Park Avenue et traversa jusqu'à Campden Hill Square. Elle grimpa la colline raide, laissant à ses pieds la place délimitée par des grilles foncées et alambiquées. Les arbres projetaient des ombres noires sur le trottoir. Dans les riches demeures, des lumières raffinées brillaient. De scintillantes voitures étincelaient, sinistres, dans les rues, les yeux rouges de leurs systèmes d'alarme clignotaient sur son passage. L'odeur de travaux et de poussière lui piquait le nez car ces maisons parfaitement entretenues subissaient une énième remise à neuf de la part de propriétaires las des aménagements intérieurs de l'année précédente.
Helen se dirigea vers les maisons hautes et étroites perchées au sommet de la colline. Nombre d'entre elles étaient ornées de plaques bleues signalant que des écrivains ou dramaturges célèbres y avaient vécu. Ici, la place était tranquille car le grondement de la circulation dans Holland Park Avenue était atténué par les frondaisons. Ici, les gens seuls ne s'installaient pas à leur fenêtre pour regarder dehors. Il n'y avait rien à voir, hormis la couleur sombre ou claire d'une BMW. C'était un autre monde, séparé par un gouffre de millions de livres sterling.

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