Léon Daudet
Souvenirs littéraires
Léon Daudet, né en 1867 est le fils d'Alphonse
Daudet. " C'est celui qui avait du talent ", disait Paul
Léautaud. Romancier, polémiste, membre de l'Académie
Goncourt, il meurt en 1942.
I
FANTOMES ET VIVANTS
Les grands hommes du régime
HUGO ET SES FAMILIERS. CATULLE
MENDES. JEAN AICARD.
THEODORE DE BANVILLE. ROCHEFORT. JULES SIMON.
CLEMENCEAU. L'EDITEUR CHARPENTIER ET LE NATURALISME.
HENRI BECQUE. SARAH BERNHARDT. MASSENET. MAUPASSANT
n retrouverait facilement,
dans les palmarès de distribution de prix à Louis-le-Grand,
celui où Ernest Renan, aux environs de 1880, déprécie
la petite fleur incolore et sèche appelée immortelle.
L'auteur de la Vie de Jésus parlait aux jeunes élèves
d'une voix distincte, affectueuse, ses yeux mi-clos dans sa large
face d'éléphant sans trompe. Mon père avait
été appelé à prendre place à
ses côtés, sur l'estrade officielle ; comme je venais
chercher mes prix, le vieillard amoureux du doute, me serrant contre
sa joue couenneuse, me glissa dans l'oreille : " Nous ferons
de vous quelque chose. "
Vers la même époque, Léon Gambetta, large lui-même
comme une table de douze couverts et rouge comme quelqu'un qui vient
d'avaler de travers un drapeau, dînait à la maison,
avenue de l'Observatoire. On lui dit que je travaillais bien. Il
m'embrassa longuement, proconsulairement, avec ces mots : "
Nous ferons de toi quelque chose. La République est l'amie
des travailleurs. "
Elle devait le montrer par la suite, cette brave République
des rhéteurs bouffis, notamment à Fourmies, Chalon,
Draveil et Narbonne. Cependant ni Renan ni Gambetta n'eurent l'occasion
de tenir leurs promesses à mon endroit. La bassesse et l'illogisme
des milieux parlementaires devaient faire de moi un ennemi du régime
d'assemblée. L'amour de mon pays et le génie de Maurras
devaient me parachever en royaliste. Heureux les jeunes gens d'aujourd'hui
qui peuvent lire, à dix-huit ans, l'Enquête sur la
monarchie et Kiel et Tanger, qui naissent à la vie intellectuelle
et politique débarbouillés de nos sottes erreurs et
nuées d'il y a trente ans.
Erreurs et nuées tenaient à notre entourage, à
l'ambiance, à l'éducation que l'on nous donnait. Fils
de royalistes fervents, mon père ne croyait plus à
la possibilité de la monarchie. Au sortir de la terrible
guerre de 1870-1871, sa fièvre patriotique lui représentait
la Revanche comme réalisable par la République. Plus
tard, il déchanta, ainsi qu'en témoignent ses derniers
romans. Mais alors il écrivait les Rois en exil et se représentait,
à la lueur des illusions en vogue, la monarchie telle "
qu'une grande vieille chose morte ". Au lycée, à
Charlemagne ainsi qu'à Louis-le-Grand, nous avions, parmi
nos camarades, des fils d'impérialistes notoires, eux-mêmes
napoléoniens entêtés, en dépit de la
sanglante leçon toute proche. Un partisan du roi était
chose inconnue et nous eût fait l'effet d'une bizarrerie.
Ceux qui ne participaient pas à l'entraînement général
pour la Constitution de 1875 étaient qualifiés en
bloc de réactionnaires. Ainsi appelait-on amicalement ce
délicieux romancier que fut Gustave Droz, auteur de Monsieur,
Madame et Bébé et de Amour d'une source, qui dès
cette époque détestait cordialement, avec une remarquable
perspicacité, la République et ses premiers bénéficiaires.
Je me demandais souvent : " Comment un homme de cette valeur
et de cette intelligence est-il à ce point arriéré
? " C'était le temps où Paul Déroulède
organisait à Vincennes des concours de tir. Le secrétaire
de mon père, notre cher et loyal Jules Ebner, m'y conduisait.
Patriote pour de bon, celui-là, mais aveugle quant à
la République, Déroulède me tint lui aussi,
avec une cordialité vraie, le petit discours : " Nous
ferons de vous quelque chose. " A la réflexion, cette
phrase est de celles qu'il ne faut pas adresser aux tout jeunes
gens. Elle sonne à leurs oreilles comme une promesse vaine.
J'étais élevé dans le respect, ou mieux dans
la vénération de Hugo. Tous deux poètes, tous
deux romantiques, tous deux républicains à la façon
de 48, mes grands-parents maternels savaient par cur les Châtiments,
la Légende des siècles, les Misérables. Ils
eussent mis à la porte quiconque se serait permis la moindre
appréciation ironique sur l'Histoire d'un crime. Mon père
et ma mère étaient dans les mêmes sentiments.
La première fois qu'ils me conduisirent aux pieds du vieux
maître, dans son petit hôtel moisi de l'avenue d'Eylau,
attenant à un triste jardinet, je considérai avec
une véritable émotion cet oracle trapu, aux yeux bleus,
à la barbe blanche. Il articula distinctement ces mots :
" La terre m'appelle ", qui me parurent avoir une grande
portée, un sens mystérieux. Il ajouta, en me mettant
sur le front une main douce et belle, ornée d'une bague que
je vois encore et qui me rappela la Confirmation : " Il faut
bien travailler et aimer tous ceux qui travaillent. " Il y
avait, dans son attitude, une noblesse assez émouvante, jointe,
je ne sais encore pourquoi, à quelque chose de burlesque,
que j'ai retrouvé depuis à travers son uvre
et qui tenait peut-être à la trop haute idée
qu'il avait de son rôle ici-bas. Comment n'eût-il pas
perdu un peu le nord devant les délirants hommages dont il
était l'objet, depuis mon premier maître Gustave Rivet,
aujourd'hui sénateur, jusqu'à Meurice et à
Vacquerie !
Le démocrate pouilleux Léon Cladel, fils du Quercy,
hirsute, bavard, chevelu jusqu'aux omoplates et toujours de mauvaise
humeur, jouait dans cette illustre maison le rôle de paysan
du Danube. Il disait à table leurs quatre vérités
aux invités, même peu connus de lui, ce qui faillit,
à plusieurs reprises, amener des scènes fâcheuses.
Une parole de Hugo apaisait les flots irrités. Le vieux poète
était indulgent pour Cladel comme pour une de ses propres
conceptions : l'homme du peuple, Ursus, qui sort de l'ombre et,
d'une voix enflammée, met en accusation les grands de ce
monde. Mais l'auteur d'Ompdrailles traitait en " grand de ce
monde " quiconque avait du linge propre ou le cheveu peigné.
Quel intolérable bonhomme ! Je me demande encore, à
l'heure actuelle, comment on pouvait le supporter. Depuis, je l'ai
lu et j'ai retrouvé dans son style de cailloux et d'ornières
sèches, où les crottins se donnent des airs d'escarboucles,
les impressions pénibles que me procuraient sa présence
et ses emportements intempestifs.
Rodin faisait le buste de Victor Hugo. Il déjeunait avenue
d'Eylau, indifférent à tout ce qui n'était
pas son puissant modèle. Il était encore très
discuté, principalement par les gens qui n'y entendent rien.
Les visiteurs faisaient leur cour à Hugo en dépréciant
ce buste admirable, auquel ils reprochaient de ne pas signifier
tout l'Olympe. Le Vieux, perdu dans son rêve héroïque
et libidineux - car il eut jusqu'au bout toutes ses cordes, en lyre
solide qu'il était - n'approuvait ni ne désapprouvait.
Il mangeait par exemple, de ses cent vingt-huit dents intactes,
avec une gloutonnerie tranquille qui donnait une rude idée
des estomacs fabriqués en 1802. Puis il s'occupait de ses
petits-enfants avec une tendresse réelle et touchante. Il
est fâcheux que Catulle Mendès ait mis cette tendresse
en mauvais vers à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire
de l'illustre Siècle-avait-deux-ans. Mendès, sur un
sentiment vrai, fait l'effet d'une limace sur un fruit.
Habitué de la demeure glorieuse, Catulle Mendès apportait
là cette conversation faussement érudite, cet entrain
artificiel, ces hennissements et ces piaffements qui faisaient de
lui le plus fatigant des convives, après Cladel. Il voulait
avoir l'air tout enthousiasme, tout flamme, tout amour. Soignant
sa gloire, il emmenait les jeunes gens dans les coins, leur expliquait
Mallarmé, Villiers de l'Isle-Adam et Wagner, leur saisissait
le bras, riait avec ébahissement, s'écriait "
Hein ! comme c'est cela, est-ce assez cela ! " Il empoignait
sa chaise : " Ce meuble est moins réel pour moi qu'un
beau vers. " Et il en citait un, de Hugo, de Baudelaire, de
Gautier, bien choisi, mais gâté par l'amphigouri, le
ton d'exaltation ou de mystère. Il sortait du Parnasse comme
du ghetto. Vers 1880 il n'était pas encore hideux. Ses traits
d'ancien beau tenaient toujours, mais il exhalait déjà
cette odeur de colle et d'éther qui rendait vers la fin son
contact répugnant. Plaisanté chez Hugo pour sa fidélité
à Wagner, il défendait " l'autre tableau "
comme un joueur qui mise " à cheval " et sa loyauté
elle-même faisait l'effet d'un calcul, d'un trompe-l'il.
A ses côtés se tenait Blémont, dont je n'ai
jamais lu une ligne, à qui je n'ai jamais entendu proférer
un son, et cet étrange Jean Aicard, avec son masque de sylvain
foudroyé. L'originalité, la seule, de Jean Aicard
aura été, au cours de sa sinistre existence de plagiaire,
ce contraste d'une âme banale jusqu'au vil et d'un visage
presque dantesque. Avec cela, une voix merveilleusement nuancée,
pathétiquement timbrée, qui fait de tout poème,
même de lui, dit par lui, de toute pièce lue par lui,
un chef-d'uvre momentané. La nature a de ces plaisanteries.
Je me rappelle la scène suivante : Hugo attendait à
dîner quelqu'un qui avait de fortes raisons de ne pas désirer
rencontrer Aicard. Celui-ci arrive à l'improviste, tout enflammé
d'admiration pour lui-même. Le dialogue s'engage :
HUGO, solennellement. - Mon cher Aicard... mon-sieur un tel me fait
l'honneur de partager notre repas ce soir.
AICARD, face ravagée, poil en broussailles et cravate blanche.
- Mon cher maître, je serai très heureux de renouveler
connaissance avec lui...
HUGO, élevant la voix. - Vous ne me comprenez pas, mon cher
Aicard. Monsieur un tel me fait l'honneur de partager notre repas
ce soir.
L'accent était tel que l'auteur de Miette et Noré,
cette fausse Mireille, et de Maurin des Maures, ce faux Tartarin,
pâlit, se leva et, chancelant, prit congé. Il avait
compris.
Plus loin dans l'existence, j'ai rencontré Aicard et toujours
dans des postures comiques. Aucun menton bleu de tournée
de province ou de vedette parisienne ne lui est comparable pour
les inventions romanesques et même délirantes. Il avait
imaginé, afin d'entrer dans la confiance des gens et de les
attendrir, une version de sa propre enfance, tragique et douloureuse,
qu'il confiait en grand secret à la première personne
venue. Il a dû la répéter trente-neuf fois avant
de pénétrer enfin à l'Académie, par
l'office. Or, on m'a affirmé qu'il n'y avait pas un mot de
vrai dans ce roman. La médecine moderne a forgé le
terme de mythomanie, qui qualifie ce genre de blague. Mythomane
si l'on veut, Aicard aura mené dans l'existence une singulière
et fructueuse comédie. Il aura fait croire aux Parisiens
gobeurs qu'il était célèbre en Provence et
aux gens de son village toulonnais qu'il était célèbre
à Paris. Cette imposture à deux compartiments le caractérise
tout entier, avec sa double et parfaite ignorance de la langue d'oc
et du langage français.
Somnambule et naïf comme un qui a visité, senti, exprimé
tous les paysages du vaste monde sans jamais regarder un seul être,
Loti répète au sujet d'Aicard, qu'il croit son ami
: " C'est un sentimental. " Or je sais, et pertinemment,
qu'il n'y eut jamais plus sec et dur, en son privé, que ce
tourneur de vers de mirliton.
Théodore de Banville et Mme de Banville étaient des
familiers du salon de Victor Hugo. Impossible d'imaginer un vieux
ménage plus uni par les douces flammes conjointes de l'esprit
et du cur. Quiconque a lu Banville, connaît Banville.
Ailée comme une improvisation de Mercutio, sa causerie, qu'éclairait
l'étincelle d'une perpétuelle cigarette, allait de
la gourmandise aux passions de l'amour, en passant par Balzac et
le Théâtre-Français, ouvrait les portes de la
mémoire sur les loges d'artistes célèbres,
sur les mots des derniers boulevardiers, combinait les plus jolis
dessins à la Fragonard, dans des nuances claires et vives
qu'on n'oubliait plus. Le génie de Hugo était la fleur
immense et parfumée où se grisait ce papillon diapré
de Banville. Avec lui l'anecdote allait vite, déblayée
par un rapide chevrotement qui signifiait l'accessoire et l'éliminait.
Sur sa face glabre aux lèvres fines, l'ironie et la bonté
alternaient. D'une exquise politesse, parlant à toutes les
femmes comme à des reines, il écoutait les histoires
des autres - chose infiniment rare chez un improvisateur de cette
qualité - et il n'était jamais distrait. Sa femme
était aussi spirituelle que lui, mais en retrait, avec un
tact et un nuancé incomparables. Ils étaient de ceux,
les chers anciens, qui font trouver la mort trop cruelle, dont la
mémoire demeure liée pour nous aux accents déchirants
et si nobles d'Alceste et que l'on voudrait, en grande pompe et
grand honneur, aller rechercher sur les sombres bords.
Cependant peu visible, mais présente, et utilisant les lettres
pour des fins moins nobles, la politique républicaine dominait
chez Victor Hugo par la présence de Lockroy et de son clan.
La dépouille du lion était envahie par les poux. Inutile
d'ajouter que je ne m'en aperçus que plus tard. Alors le
parlementarisme était intact ou presque, et quand on parlait
de la République, on voyait Gambetta, la gueule ouverte,
le bras levé et, à quelques pas de lui, ironique,
Henri Rochefort, la plume à la main.
Rochefort ou l'éternelle jeunesse et cela par amour de la
vie. Ni vin ni tabac, c'est entendu, mais le reste à profusion,
car chaque soir de cette existence si remplie était un peu
un soir de bataille. Lui aussi vénérait Hugo. Les
poèmes de Hugo, courts ou longs, bons, sublimes ou mauvais,
constituaient la plus grande partie de son bagage mnémonique.
Sous son toupet légendaire, ses yeux clairs et joyeux flambaient
dès qu'on prononçait le nom sacré, et sa voix
brûlée, savoureuse, ponctuée de " oui,
oui, oui " cordiaux, contait aussitôt quelque circonstance
où le glorieux triton de Guernesey, maintenant au sec, était
mêlé. Rochefort aura été un puissant
véhicule de la popularité de Hugo. Il a mis, dans
l'oreille du lecteur du journal à un sou, ses imprécations
les plus fameuses, mêlées à des plaisanteries
qui les humanisaient. Il a personnifié, typifié la
lutte contre l'Empire, toute verbale, de l'Histoire d'un crime et
des Châtiments. Il a fait de Gavroche une réalité,
plus haute que Gavroche. Cette ironie qui manquait totalement à
Hugo, Rochefort l'a mise dans le camp Hugo et il a ainsi paré
par avance les coups les plus dangereux qui auraient pu venir du
camp adverse. Grâce à lui, on ne s'aperçut que
plus tard des sottises et du ridicule que masquait la cuirasse romantique.
Je suppose que Hugo s'en rendait compte, car il aimait Henri Rochefort
à la façon d'un enfant terrible et il riait de bon
cur en l'écoutant.
Comment résister à l'entrain de " l'archer fier
", si prompt à démonter les mobiles de la sottise,
de la vanité et de l'intérêt, si net dans ses
sympathies et antipathies, si parfaitement libre et déluré
dans ses appréciations sur les gens et sur les choses ! Rochefort
avait horreur de la bêtise et de la lâcheté,
ce qui explique qu'il ait été exaspéré
successivement par les milieux impérialistes, républicains
et socialistes parlementaires, si semblables pour la légèreté,
le bavardage et la méconnaissance des intérêts
français. On comprend ce qu'était le monde de l'Empire
en considérant l'attitude d'un malheureux comme Emile Ollivier,
qui trouva le moyen, pendant quarante-deux ans, de se donner des
airs avantageux à l'occasion de désastres en partie
amenés par lui. Bismarck, paraissant à la cour des
Tuileries, y avait fait l'effet d'un balourd sans importance et
sans intérêt. Les destinées du pays étaient
remises, comme elles le sont aujourd'hui, à de pauvres types
purement oratoires, incapables d'un jugement mâle, d'une vue
d'ensemble. Ce fut le règne des salonnards. Après
eux, après le grand malheur de 1870-1871 - " suite de
guignons ", dira le stupide Napoléon III - et la déroute
non moins malheureuse des beaux et faibles messieurs de l'Assemblée
nationale, imbus, sans même s'en rendre compte, de toutes
les nuées de leurs adversaires, ce fut le règne des
piliers de brasserie mêlés aux avocats, aux ratés
de la médecine et des professions libérales. Quelle
matière pour un satiriste ! Rochefort ne bouda pas à
la tâche. Depuis l'amnistie jusqu'à sa mort, il dépiauta
comme des lapins tous les fantoches qui passaient dans son champ
visuel, avec leurs portefeuilles, leurs chèques, leurs jetons
de présence et leurs airs importants. Il était redouté
et haï, mais il s'en fichait, n'ayant par ailleurs, comme il
disait, aucun cadavre sous son bureau. Ardemment patriote, très
peu démocrate, méprisant les primaires et les exploiteurs
de toute catégorie, détestant les juifs, d'instinct
et de raison, fuyant les raseurs comme la peste, aimant les tableaux,
les femmes et les enfants, il a été comme personne
représentatif d'une génération troublée,
embrouillée, farcie d'illusions révolutionnaires qui
se heurtaient chez lui à un tempérament traditionnel.
Son anticléricalisme, fort atténué vers la
fin, avait l'air de dater de l'Encyclopédie. Ayant grande
confiance dans son flair, il ne revenait jamais sur ses opinions
touchant les individus, et quand vous lui aviez démontré
pendant une heure qu'un tel, étripé par lui, n'était
point un aussi complet scélérat qu'il le dépeignait,
il concluait en riant : " C'est bien cela... oui, oui... une
franche canaille... " Quel amusant vieillard obstiné
! Cependant il n'a pas su faire passer dans ses Mémoires
le nerf et le sang de sa causerie. Sans doute a-t-il voulu s'appliquer,
s'est-il méfié, pour cette uvre-là, de
sa magnifique improvisation.
Sa rancune était fort curieuse. Elle vivait en lui, à
part, à la façon d'un animal domestique susceptible
de réveils féroces. Il n'oubliait ni le bien ni le
mal et, quand il était en colère, il reniflait et
éternuait de côté comme les chats et, je suppose
aussi, comme les tigres. Des imbéciles l'ont traité
de vaudevilliste, mais il flottait autour de lui une aura presque
tragique. Comme tous les gens mêlés à des événements
considérables, il déchaînait souvent, par sa
seule présence, la tempête. Pourtant il est mort dans
son lit, alors que de tranquilles bourgeois périssent, éclatent
dans des catastrophes insensées. Le risque ne brûle
pas toujours ceux qui le recherchent, ceux qui le saisissent à
pleines mains.
La famille de Victor Hugo, j'entends son ascendance, s'est typifiée
depuis à mes yeux dans un très singulier et pas désagréable
bonhomme, fils d'Abel Hugo, du nom de Léopold Hugo, et qui
disait à l'illustre poète : " Oui, mon oncle.
" C'était un personnage aux gros yeux globuleux, grisonnant,
représentant à lui tout seul une encyclopédie
de connaissances inutiles, un peu peintre, un peu sculpteur, un
peu mathématicien, un peu méta-physicien. Doux et
modeste comme une bête à bon Dieu, il faisait tapisserie
avenue d'Eylau, entretenait à voix basse non les invités
de qualité, mais les femmes, enfants et amis de ceux-là.
Il était d'une grande urbanité d'autrefois, ainsi
que le maître de maison lui-même, s'effaçait
devant tout le monde et subissait étonnamment les raseurs.
A distance, il m'apparaît aujourd'hui, ce brave homme, comme
un héréditaire, comme une réduction de "
son oncle ", comme un carrefour de facilités géniales
et de trous béants, de chimères et de notions, notations
et inventions verbales, fort analogue, pour l'architecture, à
la place royale que fut le cerveau de Hugo. Il n'est pas rare de
rencontrer ainsi, en marge des êtres exceptionnels, un consanguin
qui aide à les déchiffrer, qui est un peu comme leur
carte muette. Mais celui-là était rudement bavard.
Jules Simon, beau parleur et souffreteux, avait une petite voix
de tête et un verbiage de bénisseur laïque. Il
habitait place de la Madeleine, là où se dresse aujourd'hui
sa vaine statue, un appartement haut perché, d'odeur nauséabonde,
formé d'une multitude de pièces étroites et
basses, faiblement éclairées, tapissées de
livres et de souvenirs. Milieu modeste et donnant l'impression d'une
grande honnêteté, d'une pureté morale. Il commençait
généralement par se plaindre de sa santé, puis
passait à des anecdotes contées spirituellement, mais
avec détail. Ensuite le ton s'élevait et on percevait
les mots de " Dieu, patrie, famille, liberté, révolution
" bizarrement associés, comme chez ceux de son siècle,
par cet esprit exclusivement oratoire. On peut toujours assembler
des mots. La difficulté com-mence quand il s'agit de faire
marcher ensemble les choses représentées par ces mots.
On devinait, chez Jules Simon, un entêtement doux et invincible.
Tout d'une pièce au moral, et physiquement cassé en
trois solides morceaux, était le papa Victor Schlcher,
l'antiesclavagiste, le deux-décembriste bien connu. Pour
s'asseoir, il commençait par poser avec précaution
son séant sur un fauteuil, sa longue redingote balayant le
sol ; puis il étendait ses jambes en avant. Ensuite il penchait
sa grande tête aux pans osseux, comparable à celle
d'un vieux cheval. Il disait à Hugo : " Moi aussi j'ai
écrit l'histoire de l'attentat de monsieur Bonaparte ; mais,
comme je n'ai pas votre talent, elle est demeurée à
peu près ignorée. " Il disait à Mendès,
qu'il appelait " Monsieur Mennedèsse " : "
Je pense que vous n'êtes pas le même que celui qui publie
ces affreuses histoires obscènes dans les petits journaux.
Cela me ferait trop de peine. " A quoi Mendès, s'ébrouant
et piaffant, dans un accès de rire contenu : " Rassurez-vous,
monsieur Schlcher, il n'y a aucun rapport entre ce misérable
et votre serviteur. - Ah ! tant mieux, tant mieux... " On découvrait,
chez ce débris des temps héroïques de la démocratie,
une droiture, une fierté, une verte franchise bien émouvantes.
Quel contraste avec les fantoches des deux générations
suivantes : avec les Floquet, les Goblet, les Antonin Proust, les
Freycinet, les Lockroy, les Hanotaux, les Leygues, les Doumer, devenus
à leur tour aujourd'hui des anciens, mais sans noblesse même
dans leurs erreurs, nains d'assemblée, de couloirs, de portefeuilles,
pleins de mensonges, de perfidies et de trucs. Il y avait, entre
cette clique et les républicains leurs prédécesseurs,
plus d'un abîme. Je croirais volontiers que le libéralisme
révolutionnaire, qui dégrade les institutions, corrompt
les hommes encore plus vite et fait d'eux, en une génération,
ces larves inquiètes et profiteuses que nous voyons depuis
vingt ans circuler partout. La " bonne République ",
comme disent les sots, est non en avant, mais en arrière.
C'était celle que rêvaient Schlcher et Simon
et qui planait au-dessus des parties de boules, chez les Arnaud
de l'Ariège et chez Mme Adam.
Délicieux papa Schlcher ! Son intérieur était
peuplé de bronzes, dons des nègres reconnaissants,
de meubles de plein acajou qui semblaient laids il y a trente ans,
qui reprendraient aujourd'hui une grosse valeur, et de portraits
de Janes Hading, Cette ravissante actrice venait de débuter,
extrêmement jeune, dans un rôle d'opérette. Schlcher,
qui n'allait cependant guère au théâtre, s'était
trouvé là par hasard et avait reçu le coup
de foudre. Mais il n'en conserva pas moins jusqu'au bout sa fidélité
à la démocratie.
J'arrive aux deux témoins de la vieillesse de Hugo - comme
il disait volontiers - à Paul Meurice et Auguste Vacquerie.
Je ne les ai vus qu'au bout de leur long stage auprès de
leur idole, mais j'ai gardé d'eux une impression fort nette
et que le temps n'a pas effacée.
Paul Meurice, avec sa tête ronde et son poil blanc, donnait
l'impression d'un vieux chien de garde qui ne gardait plus. C'était
un reflet, un confident de tragédie, un de ces troisièmes
plans qui ne jouent de rôle en littérature que par
rapport aux protagonistes dans le sillage desquels ils se meuvent.
Vacquerie, infiniment plus savoureux, donnait, à l'adolescent
que j'étais, l'impression de l'envieux. De quel ton me dit-il
un jour, en me montrant Heredia : " Saluez, jeune homme, saluez
la collection Spitzer ! " Cette collection fameuse était
d'armures vides et de panoplies. Il avait eu une tape sérieuse
à l'Odéon avec son drame poussiéreux Formosa
et je rapprochais malgré moi ces scènes ennuyeuses
et froides de cette voix désagréablement timbrée,
de ce profil dur. A quoi correspondait réellement la fidélité
de cet écrivain non dénué de talent, dénué
de tout ce qui peut plaire - oh ! Tragaldabas ! oh ! les Funérailles
de l'honneur ! - vis-à-vis d'un tempérament aussi
amusant mais aussi absorbant que Hugo ! L'explication par l'attraction
des contrastes serait ici légèrement sommaire. J'ai
entendu dire que Vacquerie, amoureux avant tout de gloire, s'était
rendu compte de bonne heure de son incapacité à égaler
celle de Hugo et s'était élancé au-devant,
comme Gribouille, afin de ne pas être absorbé par elle.
D'autre part on prétend que leur intimité, traversée
par le drame affreux de Villequier, n'alla pas sans secousses et
sans alertes. Enfin il y a des cas de la haine où la proximité
semble nécessaire, comme pour l'amitié, et qui lui
méritent également le nom de fraternelle. On a le
choix entre ces deux hypothèses. Ce qui est certain, c'est
qu'Auguste Vacquerie, pour lequel la postérité semble
maussade, n'était pas un figurant ni un indifférent,
loin de là. Le souvenir de son regard aigu, dans sa face
de couteau ouvert, me fait encore froid dans le dos. Je répète
qu'il était plein d'attentions et de prévenances pour
la jeunesse. Il n'y a donc pas, dans cette impression si vive, la
moindre rancur, même inconsciente, d'adolescent dédaigné
par un homme célèbre.
La plupart des habitués du salon Hugo se retrou-vaient dans
la maison voisine, et non moins ac-cueillante, des Dorian et des
Ménard-Dorian. L'hospitalité y était large
et même fastueuse. Une maîtresse de maison d'une grande
allure, toujours empressée envers ses hôtes, un maître
de maison en retrait, mais bon partisan, type achevé de protestant
du Midi et fanatique sous des dehors timides, une dame âgée
d'une exquise délicatesse, femme du Dorian du siège
de Paris et belle-mère de Paul Ménard, une jeunesse
turbulente, joyeuse et terriblement gâtée dont j'étais,
tout contribuait à faire de cette demeure une des oasis de
la République. Tout était organisé là
en vue de notre amusement : dîners, soirées, bals,
soupers, promenades aux environs de Paris. On y faisait de l'excellente
musique, qu'on était libre aussi de ne pas écouter.
Les littérateurs en vedette, Zola, Daudet, Goncourt se rencontraient
là avec la plupart des artistes connus : Rodin, Carrière,
Béthune, Renouard, etc., avec de vieux doctrinaires comme
Considérant, avec la cohue des hommes politiques du régime,
de Georges Périn à Allain-Targé et de Challemel-Lacour
à Rochefort. Mais le centre de tous les regards était
le directeur de la Justice, la promesse du parti radical, Georges
Clemenceau, flanqué de ses deux jeunes frères Albert
et Paul.
Il n'entre nullement dans mes intentions d'écrire ici un
pamphlet. Je veux montrer les choses et les gens dans leur lumière
de l'époque, quitte à noter par la suite leurs déformations
et leurs dégradations. Je n'atténue rien, mais je
ne force rien. Ces pages n'auront aux yeux des lecteurs qu'un mérite
: la sincérité dans l'exactitude. Je dirai donc que
Clemenceau était alors et de beaucoup le plus intéressant,
non seulement de son groupe, mais encore de tout le milieu républicain.
D'abord il avait de l'esprit, et il était presque le seul,
si j'excepte ce gnome hilare d'Allain-Targé. Mais Allain-Targé,
avec sa trogne rouge et son nez court, riait tellement de tout ce
qu'il narrait, en tripotant son énorme barbasse, qu'il amoindrissait
par avance l'effet de ses truculentes facéties. Il racontait
qu'un jour, étant ministre et ayant reçu des explications
confuses d'Antonin Proust au sujet de je ne sais quels comptes d'apothicaire,
il lui avait demandé brusquement : "Que penseriez-vous,
mon cher Antonin, si j'envoyais chercher les gendarmes ?... Ah,
ah, brouff, brouff, oh, oh, hi, hou, brouff... si vous aviez vu
sa belle tête !" Clemenceau a toujours foisonné
en férocités de ce style, mais débitées
d'un ton âpre et sec, d'une voix rude qui semble mâcher
des balles. Ensuite il était élégant de sa
personne, très soigné sous son masque mongol aux pommettes
saillantes, silhouette de tireur à l'épée et
au pistolet auquel on n'en impose pas. Enfin il plaisait par un
manque d'affectation, une bonne franquette, qui le mettaient tout
de suite de plain-pied avec les jeunes gens. On racontait qu'il
avait plus d'une bonne amie à l'Opéra - bien que marié
à une insignifiante Américaine qu'il renvoya un beau
jour, par lettre de cachet, au-delà des mers -, qu'il pêchait
le saumon en compagnie d'Herbert Spencer et de plusieurs animaux
anglais, qu'il ne payait jamais ses collaborateurs. Ceux-ci non
seulement ne lui en voulaient pas, mais encore avaient pour lui
un véritable culte, du juif Mullem à Martel et de
Durranc à Geffroy. Dès qu'ils l'apercevaient, leurs
yeux brillaient de plaisir. C'était un séduisant gaillard,
redouté, détesté par tout le clan opportuniste
; et quand il regardait ses charmantes filles danser le menuet,
ses mains dans ses poches, avec son air blagueur, on murmurait alentour
: "Quel jeune papa ! Il a l'air de leur frère aîné
!" Je rappelle que ceci se passait sept années avant
l'éclatement de la bombe Panama, avant que le ciel de la
République se fût assombri. Clemenceau vantait et célébrait
un général intelligent, laborieux, dé-mocrate,
du nom de Boulanger, qu'il venait de découvrir.
Blagueur, il aimait à déconcerter. Chercheur, et souvent
trouveur d'épigrammes, il n'épargnait rien ni personne
et les gens de l'entourage de Ferry passaient, sous sa dent, de
mauvais quarts d'heure. Il a toujours profondément méprisé
la nature humaine. Il ne donnait pas encore, manifestement au moins,
dans la manie anticléricale ; son intelligence semblait au-dessus
des misères du parlementarisme. Georges Périn et Paul
Ménard, ses deux intimes compagnons, déclaraient que,
le jour où il prendrait le pouvoir, on verrait ça.
Cette échéance paraissait lointaine et presque paradoxale.
Georges Périn, toujours grave et souvent fastidieux, assistait
Clemenceau dans ses duels et l'admirait fidèlement. C'était
un homme peu doué, consciencieux, scrupuleux même,
qui rêvait de République honnête et vertueuse,
et s'indignait à froid contre les gabegies opportunistes.
Il serait tombé foudroyé si on lui avait dit que,
plus tard, ses frères radicaux dépasseraient encore
en chiffre d'affaires la clique à Ferry. Il était
droit, brave et d'une parfaite loyauté. Ses pieds énormes
et couverts d'oignons, pour lesquels il exigeait de son bottier
des chaussures spéciales, nous étaient un perpétuel
sujet de plaisanteries, qu'il supportait avec un bon sourire dans
sa face de reître aux larges traits.
Paul Ménard, grand industriel, le plus puissant de France
après les Schneider, avait étudié pour être
pasteur. La coupe de son visage, son front studieux aux sourcils
épais, sa barbe, son allure étaient d'un méthodiste,
mais dans ses yeux railleurs brillait parfois la flamme de Lunel.
Il passait pour un homme de bronze, aimable dans le privé,
d'une incroyable rigueur en affaires et en politique. La vérité
est qu'il était l'irrésolution en personne, sans avis
ferme comme sans initiative dans les petites et les grandes circonstances,
et d'une variabilité d'humeur incessante. Il en résultait
un contraste comique, tragique aussi à l'occasion, entre
sa réputation et son essence. Quand on " consultait
Paul " comme on disait dans le milieu, Paul se prenait le crâne
à deux mains, vous écoutait, méditait longuement,
puis invariablement vous conseillait d'attendre, de voir venir.
Si on le pressait, il s'évadait par la tangente, prétextant
un rendez-vous, une promesse antérieure de se taire. Ce manieur
d'hommes et de canons se révélait débile, hésitant
ainsi qu'une très vieille femme et fuyant les responsabilités.
Il m'est arrivé de " consulter Paul ". Ce fut une
de mes stupeurs les plus vives, tellement que je me suis demandé
souvent depuis si l'absence totale de caractère n'est pas
une condition de la haute industrie. J'ai vu de près ce grand
patron et la révolution sociale. Leur infirmité m'a
semblé égale et leur réservoir de désillusion
identique.
Paul Ménard avait néanmoins une passion discrète
: l'horreur du catholicisme, du clergé, des moines. Trop
craintif pour la manifester, il se contentait d'approuver d'un grand
signe de tête, d'un " juste " retentissant, les
attaques à la religion, d'ailleurs moins fréquentes
qu'on ne le suppose, qui se produisaient à sa table ou dans
son salon. Son il étincelait de colère, quand,
sur les routes de son Midi, il rencontrait, comme il disait, "
un ratichon ", et j'ai compris, par cette rage recuite, à
quel point les rancunes huguenotes, ethniquement conservées,
sont un facteur important de l'anticléricalisme républicain.
Dans le fond, et bien qu'il se dît sceptique, Paul Ménard
était un dévot, mais un dévot de l'urne qui
s'oppose à la croix, sur les portes des cimetières
du Languedoc. C'est dans sa bouche que j'ai entendu, pour la première
fois, cette révélation que la haute armée était
une "jésuitière". La haine du sabre était
ainsi chez lui une dépendance et une conséquence de
la haine effrénée du goupillon.
Edouard Lockroy, le gendre Hugo, homme léger, séduisant,
ignorant et habile, d'une fourberie tout italienne, fréquentait
assidûment chez les Ménard-Dorian, mais n'y était
aimé de personne autre que de moi. J'appris à le connaître
plus tard. On s'abstenait donc, en ma présence, de jugements
sur son caractère et sur ses actes ; mais je surprenais,
dans les regards et les silences à son endroit, des réticences
qui m'étonnaient. Clemenceau, Ménard et Périn
le considéraient de longue date comme peu sûr, ainsi
que je dus m'en rendre compte. Il était plus gai qu'eux,
doué d'ironie, fort rancunier quand on l'avait blessé.
Privé de culture comme un enfant de la balle qu'il était,
il se mêlait aux conversations avec une grande souplesse,
éludant les questions précises, glissant sur les noms
d'auteurs et les titres d'ouvrages, touche-à-tout et farceur,
mûr déjà pour le portefeuille de l'Instruction
publique. Il détestait et jalousait Clemenceau, plus vedette,
plus brillant que lui et dont on parlait davantage. D'autant plus
lui faisait-il fête quand il l'apercevait, avec ce faux empressement,
ce mâchonnement, ce tourbillonnement du lorgnon autour de
l'index tendu qu'ont connus ses familiers. Lockroy était
d'une maigreur squelettique, précocement blanchi, agité
d'un tremblement à moitié feint, qui devint réel
avec les années, les yeux à fleur de tête, la
bouche railleuse, fumant ou tripotant sans cesse un petit cigare
qu'on appelait demi-londrès. J'ai vécu dix ans dans
son contact, de 1884 à 1894, et il est demeuré pour
moi, sur bien des points, une énigme. Quelle était
en lui la part du cabotinage et la part de la sincérité
? Bien malin qui pourrait le dire. J'ai connu la place de ses haines,
les ressorts de sa cupidité, mais où étaient
ses affections ? Son père lui-même, vieux et perclus
de rhumatismes, lui était indifférent. Il n'allait
presque jamais lui rendre visite dans le cinquième au-dessus
de l'entresol de la rue Washington, où l'ancien interprète
des romantiques cultivait avec amour des pommes et des poires en
espalier.
Le point lumineux, pour ma mémoire, de cette époque
et de ce groupe, c'est l'entrée de Victor Hugo qui venait
voir danser ses petits-enfants, dans tout l'éclat de l'auréole
du grand-père et de leur radieuse jeunesse. Il y avait ce
soir-là, chez les Ménard-Dorian, tous les noms de
la littérature, de l'art et de la politique républicaine.
A l'arrivée de l'auguste vieillard aux yeux bleu profond,
ayant déjà la sérénité des heures
dernières, on fit la haie, respectueusement. Des boîtes
dissimulées dans le plafond s'ouvrirent, laissant pleuvoir
des pétales de roses. D'un pas ferme, il s'avança
vers la maîtresse de maison, dont j'ai dit la grâce
et l'élégance, et lui baisa la main. Un petit orchestre
dissimulé joua l'Hymne à Victor Hugo de Saint-Saëns.
C'était une discrète apothéose, d'un goût
parfait. Celui qui avait accompagné et observé le
siècle, d'un il tantôt grossissant et déformant,
tantôt implacable comme dans Choses vues, s'arrêta alors
auprès des uns et des autres, caressant de sa belle main
parcheminée les têtes des enfants, mais absorbé
par son rêve intérieur. Il était au-delà
de cette terre et comme happé déjà par une
immortalité que n'expriment point les palmes vertes de l'habit
académique. Il s'inclina profondément devant Mme Edmond
Adam, dont la beauté, mêlée à la bonté
et à la prescience, dégageait un charme grave et doux,
puis se retira, nous laissant une image de gloire et de mort. Ce
fut, je crois, une de ses dernières sorties.
La nouvelle génération, celle des romanciers dits
réalistes, tenait ses assises rue de Grenelle, chez l'éditeur
Georges Charpentier. Néanmoins, mes premiers souvenirs littéraires
datent de plus loin. Périodiquement, Tourgueniev, Flaubert
et Edmond de Goncourt venaient dîner chez mes parents, rue
Pavée, au Marais, et leur haute taille m'impressionnait.
Je demandais : " Sont-ce des géants ? " Ensuite
je me vois arrivant à la librairie du quai du Louvre, avec
mon père qui venait s'informer anxieusement du tirage de
Fromont jeune et Risler aîné. Georges Charpentier s'écria
: "Mais ça va plus que bien, plus que très bien.
Nous "retirons" tant que nous pouvons." Georges Charpentier
était le meilleur, le plus accueillant et le moins commerçant
des hommes. Ses auteurs étaient ses amis. Il avait la mine
ouverte, l'âme généreuse et il savait rire de
si bon cur ! Ces qualités, jointes à un flair
de vieux Parisien, et l'aménité de sa femme firent
de leur intérieur, pendant vingt ans, le rendez-vous de la
plupart des journalistes, politiciens, hommes de lettres, peintres,
aquafortistes, sculpteurs, comédiens, artistes en tous genres
de l'époque. Aucun laisser-aller de bohème. Un ton
d'excellente compagnie, mais libre et permettant à chacun
de se montrer sous son meilleur jour. Tous ceux que j'ai déjà
cités étaient soit des habitués, soit des relations
innombrables des Charpentier et se retrouvaient autour de leur table.
Mon père et Zola, en plein grand succès, Edmond de
Goncourt, en renouveau de célébrité, les collaborateurs
des Soirées de Médan, Huysmans, Maupassant, Hennique,
Céard, Gustave Flaubert échappant à la morne
discipline de Croisset, et combien d'autres, faisaient le fond solide
de ces réunions, exceptionnellement gaies et bruyantes. Chose
frappante, députés et sénateurs étaient
petits garçons en face des écrivains, affectaient
vis-à-vis d'eux un grand respect. Le régime tenait
là ses assises comme chez Hugo, comme chez les Ménard,
mais la politique y était plus dédaignée. On
était républicain, bien entendu. Les conservateurs
passaient en bloc pour des vieilles bêtes, infiniment négligeables
et désuètes, d'ailleurs remplies des préjugés
les plus stupides, tout au plus bonnes pour la caricature et la
brimade.
On ne se doute pas de l'hilarité que soulevait alors, dans
ces demeures où devait s'affirmer et se recruter le régime,
le simple qualificatif de réactionnaire. On se représentait
aussitôt un vieux monsieur chauve, à favoris, à
mine de bedeau, qui tournait le dos au progrès, ne lisait
rien, ne connaissait rien et voulait ramener la France aux superstitions
du Moyen Age. Des royalistes et du roi il n'était jamais
question. Je suis parvenu à l'âge de vingt et un ans
sans avoir entendu prononcer plus d'une dizaine de fois - je fais
bonne mesure - le nom du comte de Chambord et celui du comte de
Paris. On parlait davantage de l'empereur, de l'impératrice,
de la cour des Tuileries, pour les maudire, en raison de nos récentes
catastrophes. Leurs défenseurs, véhéments ou
insidieux, ne comptaient pas. Jamais régime n'a eu plus complètement
à sa disposition toutes les forces réelles, tout le
positif du pays, que la République. Quand mon père
parlait de Morny et de son entourage, cela me paraissait loin, loin,
à distance d'histoire et sans attaches avec le présent.
Mes amis, mes condisciples étaient dans les mêmes sentiments.
On m'a affirmé depuis qu'il y avait des "jeunesses royalistes".
C'est possible, mais je ne les ai jamais rencontrées. Elles
n'avaient pas pénétré les milieux agissants
et vivants dont je vous parle. Je n'ai pas souvenance d'avoir aperçu
ni au lycée Charlemagne, ni à Louis-le-Grand, ni à
l'Ecole de médecine un seul royaliste, je dis pas un seul.
Nous lui aurions monté de beaux bateaux !
Georges Charpentier avait eu l'idée originale d'une revue
bien illustrée, qui fût comme un reflet des milieux
artistiques, alors en pleine effervescence " impressionniste
", avec Manet, Monet, Cézanne, Renoir, Sisley, Forain
et autres, et qui publiât en même temps des inédits
des principaux auteurs de la maison. Ainsi fut fondée la
Vie moderne, qui eut une courte carrière, mais dont la collection
est très intéressante à feuilleter... Charpentier
en avait confié la rédaction en chef à Emile
Bergerat, gendre de Gautier, brave homme mais brouillon, qui eut
des succès au Figaro sous la signature Caliban, au théâtre
de nombreux fours, et d'interminables démêlés
avec les directeurs de théâtres, qui accueillaient
puis repoussaient ses " ours ", notam-ment avec Porel.
Bergerat est un fantaisiste, qui finit par embrouiller tellement
l'écheveau de ses paradoxes ou de ses coq-à-l'âne
que personne n'y comprend plus rien. D'où la rétivité
à peine injuste du public à son endroit. Il appelait
mon père " Fonfonse ", Charpentier "la vieille
Charpente" ou " Zizi " " ma Zozole " et
tutoyait indifféremment les académiciens, les préfets,
les purotins et les directeurs de journaux. Bien que très
gai et bon enfant, sautillant et plein de verve, il flottait autour
de lui une atmosphère mélancolique. Parmi cin-quante
insanités, j'ai lu de lui un jour une page admirable et poignante
sur une pauvre femme de sa famille qu'une erreur criminelle fit
enfermer à Saint-Lazare pendant quelques jours et qui en
mourut. Ce récit pathétique et simple, d'une grandeur
vraie, m'a donné l'idée d'un Bergerat-qui-pleure tout
différent du Bergerat-qui-rit entrevu pendant mon enfance
et ma jeunesse. Le " béberge " de mon père
m'est apparu là, en éclair, comme une âme de
drame égarée dans la farce, comme une sensibilité
qui s'ignore, comme un incompris de lui-même. La mêlée
en est si confuse que ni dans le roman ni au théâtre
un tel personnage ne réussirait. Il faut se contenter de
le regarder manquant sa vie.
C'est un art étrange que la peinture, où toute nou-veauté,
plus violemment encore qu'en musique, étonne, rebute, irrite
non seulement le public, mais la plupart des amateurs, des critiques
et des marchands de tableaux. Puis, au bout de quelques années,
les choses se tassent, les uvres contestées ou raillées
prennent leur place et leur rang et quelquefois se muent en chefs-d'uvre.
Ce fut le cas de l'Olympia de Manet, de la Femme en blanc, de Whistler,
des premières toiles de Renoir, des Monet, des Sisley du
début, des premiers dessins de Forain, des premiers bustes
de Rodin. L'il humain, que surprend désagréablement
toute modification dans les lignes ou les contours conventionnels,
réagit en général par la rébellion.
Les gens croient que l'innovateur - lequel n'est souvent qu'un continuateur
incompris - se moque d'eux. Seuls quelques très rares esprits,
défendus par un goût naturel, aiguisés par la
fréquentation des musées et des belles choses, se
soustraient à ce réflexe banal. Généralement,
dans les premiers temps, une toile sincère paraît laide,
une vision originale paraît inoffensante. Le milieu Charpentier
échappait à cette règle et donnait en art des
indications justes, que l'avenir a vérifiées. Aujourd'hui
ces tableaux alors dédaignés sont hors de prix et
il n'est plus un philistin qui ose avouer en public son antipathie
pour Renoir, Monet ou Rodin. On ne voit plus, on ne comprend plus
la raison de tant de colères.
Alfred Stevens, lui, passait déjà pour un maître.
C'était un grand artiste, robuste et bienveillant, d'une
éloquence infinie et qui résumait les lois de son
art dans des formules saisissantes. Entouré de ses beaux
enfants, appuyé sur une compagne digne de lui, il donnait
l'impression de la sécurité dans la force. Gai, généreux,
loyal, il gagnait énormément d'argent et le dépensait
avec la même facilité.
Henry Becque, auteur de la Parisienne, de Michel Pauper, des Corbeaux,
large face toujours hilare, la bouche juteuse comme une pêche
ouverte, avait une réputation de cruauté qu'il lui
fallait soutenir coûte que coûte. Les envieux et les
timides lui prêtaient des mots d'auteur, dont quelques-uns
seulement étaient authentiques et comme les fruits de longues
méditations. Henry Céard, qui le connaissait bien,
prétendait qu'il se mettait en bras de chemise pour composer
ces traits barbelés. Il possédait le tic insupportable
de ponctuer ses laborieuses médisances de " quoi ? hein,
quoi ? quoi, quoi ? " retentissants. Avec cela, hein, quoi
? il fournissait le modèle, hein ? quoi, quoi ? d'une invraisemblable
candeur. Sa haine de Dumas fils, qui tenait aux causes les plus
futiles, l'entraînait à l'admiration de Sardou et cela
donne la mesure de ses facultés critiques. Car le théâtre
de Dumas fils a vieilli, c'est entendu, et il n'est pas agréable
d'assister au Demi-Monde ni à Francillon, même en se
bouchant les oreilles - la seule vision de ces uvres étant
terriblement démodée. Mais Dumas fils a sa place dans
l'histoire du théâtre, au lieu que Victorien Sardou
- la Haine et la Tosca mises à part - a fait des pièces
pour l'exportation, susceptibles d'être savourées à
Honolulu aussi bien qu'à New York ou à Sydney : "
Oh ! master Sardou, tout le monde le comprend. C'est précisément
pour cela, lady, qu'à Paris nous ne le comprenons plus. "
Donc Henry Becque déchirait ses confrères, et pourtant
sa conversation était fastidieuse. Il calomniait et il faisait
l'effet d'un raseur. Il colportait des anecdotes empoisonnées
et les gens fuyaient son approche jusqu'au fin fond du buffet...
Arrangez cela. L'ennui serait-il plus fort que la haine, que le
caïnisme naturel aux frères humains ?
Jean Richepin, en pleine Chanson des gueux, était cambré,
piaffant, poilu, jeune et beau. Edmond Haraucourt était jeune
et hideux. Il venait de publier un livre de vers obscènes,
que recherchaient les vieillards et les collégiens, intitulé
la Légende des sexes, et qui lui valut depuis pas mal d'embêtements,
moins vifs à coup sûr que celui du lecteur. Imaginez
un menton de galoche au poil rare, sous un visage mou et grisâtre
de batracien aux yeux écarquillés. Se croyant un "
superbe laid ", comme disaient les romantiques, une gargouille
de choix, il vociférait ses vers en bombant le torse, au
milieu des dames épouvantées, avec une allure de toréador.
Comme il répétait qu'il était un mâle
et rude, qu'il ne s'intéressait qu'aux actions mâles,
nous l'appelions entre nous " le mâle blanc ". Il
endossait déjà l'armure de Leconte de Lisle. Mais
ce n'est que longtemps après qu'il a obtenu la conservation
du musée de Cluny en flagornant Waldeck-Rousseau, qualifié
par lui de Périclès !
Mme Sarah Bernhardt, quand elle ne jouait pas, venait aussi rue
de Grenelle. En dépit de la légende, elle était
de beaucoup la plus naturelle des comédiennes qu'il m'a été
permis d'approcher. Je dirai la même chose de Mounet-Sully,
que j'ai vu d'ailleurs de plus près que sa glorieuse partenaire
d'Hernani. Mme Sarah Bernhardt, dans le monde, est toute grâce
et amabilité, sans aucune affectation, même de simplicité.
Quant à Mounet-Sully, c'est une âme noble et haut placée,
mais c'est aussi un juge très sûr de ce qui sonne juste
ou faux en littérature, et il n'a aucun des travers si fréquents
chez ceux de son métier. Les deux protagonistes de la tragédie
classique et du drame romantique ont échappé aux trivialités
du cabotinage.
Je n'en dirai pas autant de Jules Massenet, mélange singulier
de puérilisme, de science, d'énervement sexuel et
de comédie. On le voyait arriver la mine au vent, l'air inquiet,
les cheveux plats, rejetés en arrière, les mains dans
les poches de son veston, mâchonnant toujours quelque chose
qui finissait en compliment excessif. Incapable d'observation, n'ayant
pas le temps de faire un choix, il partait de ce principe que les
humains aiment les douceurs et qu'il faut les gaver de sucre jusqu'à
l'écurement. Il n'y manquait point. Quand il avait
félicité sur leurs mines et sur leurs travaux toutes
les personnes présentes, il se jetait dans un fauteuil et
contrefaisait le petit enfant qui a soif et veut du lolo, ou le
chien-chien à sa mémère qui désirerait
un gâteau sec. On lui servait le lait et le thé, on
lui donnait le gâteau. Il marmottait en jetant des miettes
et buvottait, riant, contant des fariboles inachevées, inachevables
et toujours louangeant. Les vieilles musicophiles accouraient minaudières,
empressées, montrant ces architectures dévastées
ou branlantes que l'on appelle euphémiquement de beaux restes.
Massenet les traitait comme si elles avaient eu vingt ans, les couvrait
de fleurs et de couronnes. Néanmoins son il agile,
franchissant le cercle de ces portraits de famille, cherchait la
jolie et la jeune pour de bon, modestement demeurée en arrière.
Quand il l'avait trouvée, il bondissait vers elle, se jetait
à quatre pattes, dansait la pyrrhique, bref se signalait
par mille folies, à la stupeur amusée ou hérissée
de celle qui devenait aussitôt son point de mire, sa Dulcinée.
Le sincère de la chose était une sensualité
inflammable d'oiseau-lyre ou de paon qui fait la roue. Ses yeux
pâmés et frivoles criaient, imploraient : " Là,
tout de suite ! " Mais comme il y a des convenances mondaines
et aussi des incompatibilités, comme les maris sont quelquefois
là, comme l'existence est faite de traverses, il cherchait,
vite résigné, une dérivation dans la musique
et contait sa peine au piano. Là il était incomparable.
Ainsi était-il mieux qu'un virtuose. Ainsi a-t-il donné
à sa musique cet accent d'un désir fulgurant et bref,
souvent contrarié, qu'on prit pour de la sentimentalité
et qui fait le charme durable de Manon. Mélange de Don Juan
et de Leporello, toujours enfant gâté, parfois enfant
gâteux, il était porteur d'une frénésie
voluptueuse plus forte que ses simulations et que lui-même.
En outre raconteur d'histoires fausses et de blagues, où
il jouait bien entendu un rôle délicieux. Il avait
imaginé tout un récit de fleurs apportées par
lui du Midi à mon père, quelques heures avant sa mort,
déposées sur la table de la salle à manger
et au milieu desquelles aurait, selon lui, expiré Alphonse
Daudet. Je dus démentir cette fable ridicule, que Massenet
avait confiée à un millier de personnes et qui courait
les journaux.
Ses cartes de visite, de dimensions insolites, larges et luisantes
comme le bassin d'un barbier, portaient en gros caractère
MONSIEUR MASSENET. Il détestait son prénom de Jules.
Quand on lui envoyait un roman, il vous remerciait avec des hyperboles
chinoises, vous assurait de sa vénération parfaite,
de son admiration sans bornes. Il employait aussi la formule : J'ouvre
votre livre en tremblant de joie, et le classique : Pour vous lire,
je n'ai pas fermé l'il de la nuit.
Un jour qu'une de ses trop belles cantatrices, accompagnée
de sa maman, vieille dame presque trop respectable, avait chanté
une de ses uvres, lui assis et se trémoussant au piano
comme un chat en folie, je me trouvais dans l'antichambre au moment
du départ. Massenet feignait de chercher son chapeau, et
poussait, pour changer, des aboiements de petit chien. La nymphe
en manteau rose, jeté sur les plus rondes épaules
du monde, se retourna vers madame sa mère et gémit
avec une intonation que je n'ai jamais oubliée :
" Ce qu'il m'embête, mon Dieu, ce qu'il m'embête
! " Prenant la plaisanterie au sérieux, elle lança
au cher maître son petit sac, comme un os à un roquet,
et il le baisait ainsi qu'une relique, toujours en agitant ses lèvres
à la façon du bébé qui tète.
Il passait, quoique gagnant infiniment d'argent, pour un avare déterminé.
Nul n'a jamais connu le goût ou la couleur de son pot-au-feu.
Il faut croire d'ailleurs que sa confiance dans l'efficacité
de la flatterie énorme et assenée était légitime,
car il a laissé une réputation de charmeur et d'enjôleur.
Je n'ai jamais pu démêler s'il était bête
ou intelligent. Aucune des personnes par moi consultées là-dessus
n'a pu me donner la moindre lueur. Mais quelle courbature que d'avoir
ainsi joué le rôle de monsieur gosse jusque dans un
âge avancé, que d'avoir distribué à la
ronde tant de verres de guimauve et de coquelicot !
D'un dîner chez les Charpentier, qui date de loin, il me reste
ce souvenir amusant. Mon père était voisin de table
de Gambetta. Etant fort myope, il piqua si maladroitement de sa
fourchette une côtelette d'agneau que le sang, mêlé
au jus, jaillit sur le plastron intact du tribun. C'était
le temps où l'on reprochait à celui-ci le contraste
de son incurie physique et de sa prétendue baignoire d'argent.
D'une voix rageuse, avec l'accent du Midi, il murmura en s'écartant
: " Fais attention, que diable ! " A quoi Alphonse Daudet,
fâché de cette fâcherie, répliqua sur
le même ton : " Eh ! tu m'em-bêtes ! " Dans
le fond, leurs natures ne s'accordaient guère et il suffit
de lire l'édition complète des Lettres à un
absent pour s'en convaincre. Ils s'étaient réconciliés,
mais le jaillissement d'un peu de sauce eût presque suffi
pour les séparer à nouveau.
Bien qu'en dehors des Soirées de Médan, où
figurait sa Boule de suif, il fût peu édité
chez Charpentier, Maupassant venait rue de Grenelle. Il était
alors de traits réguliers, brun, assez gras, lourd d'esprit
comme un campagnard et généralement silencieux. Il
ne souffrait pas encore de cette misanthropie, coupée de
crises de snobisme, que déchaîna chez lui, quelque
temps plus tard, la paralysie générale. Mais déjà
il se frottait aux médecins comme à de merveilleux
thaumaturges. Il les questionnait longuement dans les embrasures
de portes et dans les antichambres. C'était le temps du "
document humain ". On disait : " Guy - tout le monde l'appelait
Guy - est très consciencieux. Il se renseigne quant à
certains cas pathologiques qui seront dans son prochain roman. "
Il courait sur lui mainte anecdote scabreuse ou bizarre, et j'ai
toujours pensé que son détraquement cérébral
avait débuté beaucoup plus tôt qu'on ne l'avait
cru. Il canotait, jouait les Hercule, affectait un profond mépris
pour ces lettres qui le faisaient vivre et lui donnaient la célébrité.
Flaubert, impitoyable bourreau du style et qui passa son existence
à se martyriser lui-même dans son sinistre pavillon
de torture de Croisset - rien de commun avec le juif Franz Wiener,
qui depuis a adopté ce nom -, Flaubert guidait les débuts
de Maupassant. Il le soumettait à ces vains exercices d'assouplissement
littéraire qui ne sauraient former l'écrivain, car
les tempéraments sont plus forts que tout, heureusement.
Il le contraignait à remettre " cent fois sur le métier
" ces histoires normandes, drues et salées, qui firent
la première réputation du pauvre Guy. Il l'adorait
expansivement comme il faisait tout, mais lui tourneboulait l'entendement
de plus d'une manière, l'exhortait à la chasse aux
conjonctions et aux mots répétés, à
la pêche de la phrase musicale, à l'effort et au supplice
grammatical et syntaxique en vue de la perfection. L'autre était
un gobeur, un de ces collégiens prolongés, comme il
y en a tant, et qui jettent leur gourme jusqu'aux approches de la
quarantaine. Les tours que lui jouait son tréponème
furent certainement amplifiés par l'absurde discipline de
Flaubert, par l'usage immodéré du fameux " gueuloir
".
Je l'ai vu depuis, ce gueuloir, en compagnie d'un contemporain,
au soir d'une pluvieuse journée d'oc-tobre, dans l'humide
banlieue de Rouen. En arrivant là nous récitions,
non sans rire, avec l'accent fervent de 1885, mainte phrase fameuse
de la Tentation de saint Antoine, de Madame Bovary, de l'Education
sentimentale. La porte grinça. Un gardien nous introduisit
dans la courette où sont les arbres qui entendirent déclamer
le bon géant, puis dans son laboratoire de phrases, avec
vue sur la Seine et ses bateaux. Une horrible tristesse, vieille
de cinquante ans, voltigeait, ainsi qu'une cendre funéraire,
sur le petit musée de lettres et billets de Zola, de Bouilhet,
de Goncourt, de Maupassant, de mon père, sur le canapé
bas..., une tristesse tenant moins à la disparition et à
la mort qu'au temps perdu, qu'aux doctrines fausses, qu'aux erreurs
rancies. Le fantôme du célèbre écrivain,
tourmenté et tourmenteur, était demeuré là,
je le jure, courbé sur ses papiers, fumant ses cigarettes,
essayant l'effet vocal de ses morceaux d'ironie et de bravoure,
raturant, piochant et sarclant, à cent mille lieues du monde
des vivants. De vieilles querelles littéraires pendaient
au plafond, sous la forme de toiles d'araignées. Je n'ai
ressenti impression aussi funèbre que chez Rousseau, aux
Charmettes, où flotte encore l'odeur mêlée de
la phraséologie anarchique et du vice. Flaubert ou l'école
du renfermé...
Maupassant réagissait par ses biceps et par ses anecdotes
galantes, à double figuration de bonnes et de dames du monde,
à double décor de soupente et de salon. Il n'avait
pas encore publié Sur l'eau, ce cri déchirant d'une
sincérité dévastée par le mal. Quand
il avait fini de turlupiner ses chers docteurs, il se réfugiait
auprès d'une petite dame blonde dont j'ai oublié le
nom et lui contait fleurettes mais quelles fleurettes ! tout bas,
avec un air tendu de maniaque.
Ayant su que je me destinais à la médecine et que
je fréquentais chez le docteur Charcot, il m'entreprit un
certain soir sur l'hydrothérapie, qui lui tenait fort au
cur et lui paraissait destinée à remplacer tout
autre remède. Il avait entendu parler d'un certain jet glacé
sur la nuque, en usage, je crois, à Divonne, auquel ne résistait
aucune névralgie oculaire. Je dus répondre péremptoirement,
avec une incompétence parfaite, mais la fierté d'être
interrogé, moi, simple étudiant de première
année, par le pauvre Guy. On distinguait dès cette
époque et à l'il nu, dans Maupassant, trois
personnages : un bon écrivain, un imbécile et un grand
malade. Ils ont évolué depuis séparément,
les deux premiers ayant tendance à s'absorber dans le troisième.
Mais, avec la malveillance naturelle à la jeunesse, c'était
surtout l'imbécile qui nous frappait par sa fatuité.
Je n'ai nullement été surpris d'apprendre par la suite
que les femmes, et les plus sottes et les plus vaines, le faisaient
tourner en bourrique. Il appelait par ses prétentions les
mauvaises farces et ces taquineries cruelles des salonnards et salonnardes
dont on raconte ensuite, en exagérant, qu'elles ont causé
la perte de leur victime. Il était prêt pour de charmants
bourreaux. Je lui en ai connu de délicieux, mais qui abusèrent
de son insupportable affectation de virilité pour le déchiqueter
sans merci. Belle série pour un peintre comme Hogarth, ayant
le sens de la progression dans le pire, que cette vie à étapes
de plus en plus noires, allant du salon au cabanon !
Fils intellectuel de Flaubert et du même tiroir litté-raire,
Maupassant ne devait rien à Zola, ce qui n'empêcha
pas Zola de le colloquer parmi ses disciples, avec une voracité
de père Saturne. Il importait de meubler la série
d'articles critiques que l'auteur des Rougon-Macquart publiait alors
au Figaro et qui tournaient tous autour de son éthique et
de sa personne. C'était chez les Charpentier qu'il fallait
voir Zola, gras, content, dilaté, bonhomme, affichant les
chiffres de ses tirages avec une magnifique impudeur. Deux traits
frappaient ses auditeurs : son front vaste et non encore plissé,
qu'il prêtait d'ailleurs généreusement à
ses personnages, quand ceux-ci portaient quelque projet de génie,
artistique, financier ou social, son front " comme une tour
" ; et son nez de chien de chasse, légèrement
bifide, qu'il tripotait sans trêve de son petit doigt boudiné.
Il était coquet de son pied, chaussé dans les grandes
occasions de bottines vernies à élastiques, le cambrait,
l'étirait volontiers. Il zézayait en parlant, disait
" veuneffe " pour " jeunesse ", " f'est
une fove fingulière " pour " c'est une chose singulière
" et semait son discours de " hein, mon ami ? hein, mon
bon ? hein, mon bon ami ? " qui exigeaient l'assentiment de
son interlocuteur. Henri Céard, ex-carabin, l'initiait à
Claude Bernard et à Darwin, ainsi qu'au déterminisme
expérimental. Ayant besoin d'un patron, Zola choisit Claude
Bernard et, à distance, cela est d'un joli comique. On ne
voit pas bien en effet le rapport qui relie l'Assommoir aux Leçons
sur la fièvre ou Nana à la fameuse Introduction. Mais
l'important était, aux yeux du maître pressé
de Médan, que cet amalgame eût l'air de quelque chose,
d'une doctrine.
Il déclarait en riant : " Mon prochain livre - il s'agissait
de Pot-Bouille - va me faire traiter de cochon... hein, mon ami
?... Le fait est qu'il y en a... Mais c'est la faute des petits-bourgeois
que je peins. Ce n'est pas la mienne. "
Il se plaisait au contraste des obscénités ou des
fécalités qui remplissaient ses livres et de sa propre
existence parfaitement tranquille alors et sans débordement.
A l'entendre, la chasteté était indispensable à
qui veut plonger d'un cur résolu dans l'égout
social et en rapporter d'imposants échantillons. Dès
ses débuts il avait déifié la Vérité,
l'avait campée, la plume à la main, entre le dépotoir
et la morgue et n'entendait pas qu'on le contredît là-dessus.
Il ne manquait ni de cordialité ni de rondeur, ni de faconde,
ni, à l'occasion, de ressentiment. Capable de dissimulation,
il détestait Edmond de Goncourt, qui le lui rendait bien.
Leurs natures n'étaient pas faites pour sympathiser. Goncourt
était jusqu'au bout de ses doigts nerveux, jusqu'à
la pointe de sa moustache blanche, jusqu'au feu noir et mouvant
de son regard, un aristo. Il y avait en lui du précurseur.
Avant la France juive, il méprisait les juifs. Son horreur
du parlementarisme était absolue. La démocratie le
faisait positivement vomir. Il y avait en lui un admirable et délicat
artiste, d'un goût infaillible, passionné pour les
estampes rares, les fines silhouettes, la manière abrégée
et incisive en tout. Zola, au contraire, s'étalait, expliquait,
discutaillait et donnait de plus en plus dans les godants révolutionnaires.
Tout en traitant les politiciens de pierrots et de polichinelles
- à cause de la clientèle réactionnaire du
Figaro de Magnard -, il croyait comme eux au nombre, à la
quantité, à la phraséologie et à l'argent.
Sa conception du monde était sommaire, les rouages délicats
ou compliqués le rebutaient et il mettait l'instinct avant
tout. C'était une intelligence complètement matérialisée.
" Quel animal, ce Zola ! " répétait volontiers
Gon-court, non sans impatience. On entendait, dans la pièce
voisine, la voix nerveuse du compteur d'éditions : "
Quand j'ai vu arriver le finquantième mille, mon bon, je
me suis dit : nous irons bien jusqu'à foifante... Hein, Charpentier,
hein ? "
Il interrompait cette scie des tirages pour venir à nous
les jeunes et nous féliciter d'être jeunes et de nous
comporter en jeunes. Le fait est qu'ayant de seize à dix-neuf
ans, nous aurions été embarrassés de faire
autrement.
" Léon, quel est ce garçon là-bas qui
a un profil intelligent ?... C'est un ami à vous ?
- Oui, monsieur Zola.
- Comment s'appelle-t-il ?
- C'est Georges Hugo, monsieur Zola.
- Ah ! que c'est curieux, comme le monde est petit ! Est-ce qu'il
se deftine aussi à la médecine ?
- Non, il va vers la peinture et les lettres.
- Ah ! c'est le jeune Hugo. Comme f'est fingulier, mon ami. Quelle
belle chose que la veuneffe !... J'ai été au fond
un peu févère pour son grand-père. Bah ! on
m'affirme qu'il ne lit plus rien. Il digère sa gloire. Il
a de la chance. Comme le monde est petit ! "
A distance, il est difficile de comprendre pourquoi cette "
littérature de pontons " - suivant l'expression d'Huysmans
- qu'était le naturalisme passionnait alors les esprits.
Sans doute y avait-il là une réaction contre les fadeurs
de Feuillet, de Feydeau, de Cherbuliez. Mais surtout, au lendemain
de la guerre et de la dépression qui suit la défaite,
le public cherchait avidement quelque chose d'âpre, de brutal,
au besoin de blasphématoire qui lui rendît l'illusion
de la force. Le porc fit l'effet d'un sanglier. Très peu
d'écrivains et de moralistes - sauf toutefois Barbey d'Aurevilly
et Drumont - signalèrent l'accident, comparable à
la rupture d'une conduite d'égout, qu'était cette
irruption de boue et de purin dans la littérature française.
J'ai entendu batailler, pour Zola et ses romans d'épandage,
de très braves gens délicats, nuancés, des
poètes comme Coppée et Banville, des observateurs
ailés de la nature humaine comme Alphonse Daudet. Ceux de
ma génération ont tous cru, à un moment donné,
qu'un renouveau littéraire était possible dans cette
direction. La lecture de Taine, qui disputait à la métaphysique
allemande et Spencer la classe de philosophie, fortifiait notre
erreur. L'amalgame Taine-Zola, parmi la " veuneffe " cultivée,
fut à ce moment un composé intellectuel très
fréquent. Si je me reporte à mon état d'esprit
de l'époque, je trouvais Drumont bien pudibond et Barbey
d'Aurevilly bien cagot. Zola me paraissait un homme d'intelligence
moyenne - il n'y avait rien à retenir de ses propos - mais
un admirable créateur, un peintre de masses, préoccupé
par la physiologie et la clinique et un écrivain injustement
calomnié. Période d'incroyable aveuglement dans les
milieux par lesquels on affirmait que se relevait la France et d'où
toute critique politique, littéraire ou philosophique était
au contraire bannie. Quand je reviens par le souvenir à ce
chaos, à ces ténèbres, à ces niaiseries
monstrueuses, je mesure avec épouvante le mal intellectuel
et moral qu'une invasion peut faire à un grand et noble pays.
Je le sais, je le sens, je le vois, puisque c'est notre génération
à nous autres qui a finalement porté le poids de la
catastrophe. Je ne suis en tout cela qu'un témoin, mais,
par les relations d'un père célèbre et recherché,
un témoin exceptionnellement bien placé. Il m'a fallu
franchir vingt autres années pour apprendre, au contact des
événements, d'un homme de génie, Charles Maurras,
et d'une doctrine, ce que nul ne m'avait enseigné : la structure
de mon pays et les conditions de son relèvement.
Voici Médan par une journée chaude de juin, poudrée
d'or. Huysmans est là, railleur et décharné,
avec son masque de vautour apprivoisable, son ironie familière,
ses fins de phrase légèrement traînantes. Jamais
personne n'a dit comme lui d'un mauvais confrère : "
C'est en vérité un bien déconcertant animal.
" Hennique, Céard, Paul Alexis, Frantz Jourdain se mêlent
successivement et quelquefois ensemble à la causerie entre
le maître de maison, Goncourt et Alphonse Daudet. Mon père,
comme d'habitude, anime tout, projette autour de lui sa bonne humeur,
sa vision gaie et amplifiante des choses et des gens. Zola, chez
lui, est beaucoup plus aimable, plus en train que partout ailleurs.
Il a le sens et le goût de l'hospitalité. Il propose
un tour en bateau. On le suit, et à voir ces écrivains
en pleine renommée ou montant à la renommée,
si allègres, confiants et naturels, courbés sur leurs
avirons, devisant et chantant, nul ne supposerait qu'un rapide avenir
creusera entre eux de tels fossés, les rendra étrangers,
sinon hostiles, les uns aux autres.
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