EDWIDGE DANTICAT
Amabelle
roman
traduit de l'américain par
Jacques Chabert
Edwidge Danticat, née en
Haïti en 1969, est partie pour les
Etats-Unis à l'âge de douze ans.
Elle vit aujourd'hui à New York. Elle a
été citée parmi les
« 20 meilleurs jeunes écrivains
américains » par la revue
Granta en 1996.
1
on
nom est Sébastien Onius.
Presque toutes les nuits, il vient mettre un terme
à mon cauchemar, celui qui m'obsède,
celui où mes parents se noient. Quand mon
corps se bat contre le sommeil, lutte pour demeurer
éveillé, il me dit dans un
murmure : « Laisse-moi te
ramener.
- Ramener où ? » Je pose
cette question sans sentir mes lèvres
remuer.
Il me dit : « Je te ramènerai
dans la grotte de l'autre côté de la
rivière. »
Je me tourne soudainement vers lui et perds
l'équilibre en essayant de me redresser. Il
m'empêche de tomber avec
l'extrémité de ses doigts longs mais
recourbés, chacun d'eux animé d'une
vie propre lorsqu'ils rampent vers moi. Je saisis
son corps ; ma tête atteint à
peine le milieu de sa poitrine. Sous la faible
lumière de la lampe à huile de ricin,
il est d'une somptueuse beauté, même
si les tiges de canne à sucre ont
déchiré son visage noir et brillant,
laissant sur sa peau un lacis de profondes
cicatrices. Ses bras sont aussi gros que mes
cuisses nues. Quatre années de
récolte de canne à sucre leur ont
donné une dureté d'acier.
« Regarde-toi, dit-il en prenant mon
visage dans l'une de ses grandes mains dont les
paumes ont perdu leurs lignes, effacées par
les machettes à couper la canne. Tu
resplendis comme un lampion de Noël,
même si ta peau a la couleur des cendres de
bois flotté sous la pluie.
- Ne me dis pas des choses comme ça,
dis-je dans un murmure, les ombres du sommeil
s'acharnant toujours contre moi. Quand tu parles
ainsi, j'ai l'air toute nue. »
Il fait courir sa main le long de mon dos. Ses
paumes calleuses égratignent et pincent ma
peau, tandis que les grains de café jaunes
de ses bracelets roulent sur mon épine
dorsale en en caressant les zones les plus
délicates.
« Retire ta chemise de nuit, me
propose-t-il, et sois nue pour de bon. Quand tu
seras déshabillée, tu sauras que tu
es bien éveillée et je pourrai alors
te regarder et être heureux. » Puis
il se glisse à l'autre bout de la
pièce et observe chaque mouvement de ma
chair tandis que je fais tomber mes
vêtements. Il est dans un angle, loin de la
lampe, dans un coin sombre où il me voit
mieux que je ne le vois. « C'est bien que
tu apprennes à croire en ma présence
près de toi, même quand tu ne peux pas
poser tes yeux sur moi », dit-il.
Cela me fait rire. Et rire encore. Trop fort pour
cette heure du milieu de la nuit. Je suis
maintenant complètement dévêtue
et parfaitement éveillée. Je
chancelle rapidement dans ses bras avec ma chemise
de nuit sur les chevilles. Mince comme je suis
selon lui, je crains de me plier en deux et de
disparaître. J'ai peur d'être timide,
distante et froide. J'ai peur de cesser d'exister
quand il n'est plus là. Je suis comme ces
pierres de la mer qui avalent leurs couleurs et
perdent leur aspect translucide quand on les met au
soleil, quand on les sort de l'écume des
vagues. Quand il n'est pas là, j'ai peur de
ne connaître personne et que personne ne me
connaisse.
« Tes vêtements couvrent plus que
ta peau, dit-il. Tu deviens cet uniforme qu'ils
font pour toi. Maintenant tu n'es que toi, rien que
la chair. »
Le choix est d'être dans un cauchemar ou de
n'être nulle part. Ou simplement de flotter
au sein de ces souvenirs, en m'affligeant de ce que
j'étais et, plus encore, de ce que je suis
devenue. Mais tout cela quand il n'est pas
là.
« Regarde ton parfait petit visage, petit
et parfait, dit-il, tes formes, petites et
parfaites, ton corps, petit et parfait, une
femme-enfant avec une peau d'un noir profond, avec
toutes les nuances du noir en toi, avec ce qu'on
voit et avec ce qu'on ne voit pas, le bon et le
mauvais. »
Il m'effleure comme d'un coup de plume, avec
peut-être la crainte, lui aussi, que je
disparaisse.
« Tout dans ton visage est à sa
place, dit-il, ton nez est à sa place.
- Oh, wi, ce serait bien triste, dis-je, si
mon nez était placé au bout de mes
pieds. »
Cette fois-ci, c'est à lui de rire. Vu de
près, son rire froisse son visage, ses
épaules se soulèvent et s'abaissent
à un rythme irrégulier. Je ne sais
jamais vraiment s'il rit ou s'il pleure en
même temps, bien que je ne l'aie jamais vu
pleurer.
Je retombe dans le sommeil, étendue sur lui.
Au matin, avant le premier rayon de lumière
aux fragrances de lemon-grass, il est parti. Mais
je peux encore sentir sa présence, là
dans le petit carré de ma chambre. Je peux
humer l'odeur de sa sueur, qui est aussi
épaisse que le jus de canne à sucre
quand il a trop travaillé. Je peux encore
sentir ses lèvres, les gencives d'un violet
d'aubergine qui ont le goût du sucre confit
quand on l'a fait bouillir dans du lait de
chèvre crémeux avec des pommes de
terre couleur de moutarde. Je sens mes joues
gonfler sous ses ongles aussi denses que des ongles
de pied, le creux sous mes pommettes, où le
bracelet m'a égratignée en laissant
une goutte de sang séché en forme de
croissant de lune parfait. Je sens les traces
humides dans mon dos où sa langue a
doucement suivi les veines vitales le long de ma
colonne vertébrale, les
légères marques de ses mains sur ma
taille là où il m'a serrée
trop fort, peut-être au moment où il
m'a sentie glisser. Et je peux encore compter ses
inspirations, parfois beaucoup plus rapides que les
battements de son cur.
Lorsque j'étais enfant, je passais des
heures à jouer avec mon ombre, ce qui, selon
mon père, pouvait me donner des cauchemars,
me faire voir des voix tourbillonner dans un
ouragan de couleurs irisées et entendre les
formes étranges des choses qui se
lèvent et parlent pour se définir.
Jouer avec mon ombre me faisait, moi enfant unique,
me sentir moins seule. Chaque fois que j'avais des
compagnons de jeux, ils n'étaient jamais
tout à fait réels ou présents
pour moi. Je ne les considérais que comme
des substituts de mon ombre. Après mon
enfance, bien d'autres ombres sont également
apparues dans ma vie. Parfois Sébastien
Onius me préservait de ces ombres. A
d'autres moments, il était l'une
d'elles.
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