Premiers chapitres

PHILIPPE DAGEN
LES POISSONS ROUGES
roman


Romancier, critique d'art au journal Le Monde, Philippe Dagen est l'auteur, chez Grasset, de La guerre (1996) et d'un essai, La haine de l'art (1997).


'apparence admirable d'un étal de poissonnerie : au premier rang, sur le trottoir, les crevettes, les bulots, les crabes couleur d'argile cuite, les paniers d'huîtres gris-vert, les plateaux de langoustines aux pinces d'un rose plus pâle que la carapace, les moules encore humides qui semblent laquées en noir ; à l'intérieur, les poissons, sur de la glace émiettée semblable à du quartz brisé. Ils sont rangés par espèces, les poissons entiers posés l'un contre l'autre, les filets superposés par couches. Les gris et les blancs l'emportent, unité rehaussée plutôt que rompue par les nuances d'écarlate des rougets, les nuances de pourpre sur les flancs des grondins, l'orange vif des chairs de saumon, l'ocre piqué de brun et de noir des limandes. les gris : humides et lumineux sur les écailles, où glissent des illusions de bleu et de vert froids ; mats et éteints, sur les nageoires et les queues. les blancs : innombrables. blanc baveux des tranches de lotte ; blanc nacré des soles et de l'espadon ; blanc plus crayeux du merlan ; blanc translucide - blanc d'œuf ou de sperme - des calamars tachés d'encre grise ; d'autres, oscillant entre le cristallin et le poudreux, le lait et le marbre, le cartilage et la neige. l'éclat de la glace accroît leur intensité.
Là-dessus, quand le jour baisse, la lumière des néons. Seules couleurs : des citrons dont le jaune pâlit au voisinage de tant de pâleur et parfois, les chairs du thon, brun rouge, sang caillé presque noir. Alors, l'étal tourne au tragique, pour qui prend le temps de l'examiner, mais sans céder aux facilités grandiloquentes des boucheries : têtes coupées, carcasses ouvertes, lapins écorchés et éviscérés, volailles plumées et pendues par les pattes. Ici, la mort est élégante, presque aimable, peut-être parce qu'il n'a pas été nécessaire de frapper et de blesser. Il a suffi de sortir le poisson de son élément pour qu'il en meure. Le meurtre s'est accompli de lui-même, naturellement en quelque sorte. On dirait qu'il n'a pas eu lieu. On le dirait d'autant plus qu'il n'y a là qu'animaux à sang froid, muets, étrangers - trop autres pour susciter une émotion. Ils sont d'un ordre différent et inaccessible.

L'histoire commence dans un journal. Un homme que l'on ne voit d'abord que de dos fait apparaître sur un écran les dépêches des agences. Le sommaire s'inscrit, de la plus récente à celles des heures passées, des dizaines de dépêches par heure. Toutes langues, tous endroits, tous sujets à la seconde. Formidable force : tout savoir de l'instant planétaire présent, en un instant - tout ce qui vaut d'être connu, jusqu'aux incidents les moins intéressants. On ne voit l'homme de dos que parce qu'il se penche vers la surface de verre où s'écrit la vérité universelle, en abrégé. Une commande pour glisser le long de la table des matières, une autre pour éditer, une dernière pour passer à la rubrique suivante.
L'heure et les circonstances accroissent le plaisir. Sept heures et demie, la nuit déjà, les néons des plafonds et les lueurs des écrans se reflètent dans les vitres. Il est seul, le dernier à cet étage - seul comme il convient à son autorité et sa réputation. Le grand journaliste, avant de quitter son poste de vigie, lance un dernier regard circulaire, il embrasse le monde entier, il scrute les signes, il observe les péripéties. Il se sent guetteur, il se sent gardien. Si accoutumé soit-il, il se répète encore ces images fatiguées. A ce moment, il appartient à l'aristocratie de ceux qui tiennent serrés entre leurs doigts les fils qui agitent les vivants - lui, quelques autres journalistes, quelques hommes politiques. Ils forment un service secret de seigneurs, ceux qui savent l'envers de l'histoire contemporaine, ceux qui ne se laissent duper ni par les apparences, ni par les mensonges ; eux pour qui l'espace et le temps ne sont rien, puisqu'ils règnent sur un empire aux proportions du monde.
Encore des nouvelles. Les plus urgentes s'annoncent au moyen d'un déclic, la pulsation de l'actualité, le son familier de l'essentiel. Manœuvres sur une frontière d'Asie. Affrontements dans un port de la mer Noire. Persécutions religieuses un peu partout. L'ordinaire occidental aussi : cotes, changes, marchés, taux, ententes, alliances, démissions. L'homme - il s'appelle Schaeffer - préfère l'exotique, le lointain, la géopolitique, le « grand jeu ». Il fait son délice de ces mots, le « grand jeu », l'Empire russe et l'Empire britannique en Asie centrale, expéditions, trafics d'armes et d'influences, le monde comme un échiquier. Adolescent, il se rêvait diplomate ; il s'aime éditorialiste, plus puissant qu'un ambassadeur. Il n'est que de voir comment le traitent ceux qui le reçoivent, avec quelles attentions, quelle considération - jusqu'aux représentants des dictatures.
De temps en temps, il philosophe sur sa toute-puissance et les raisons dont elle dépend - le progrès, les câbles, les ondes, les satellites. Son orgueil redouble à la pensée qu'il réalise l'idéal de la civilisation moderne, dont les inventions garantissent sa grandeur. Plus souvent, il jouit des noms, de leur exotisme, de leur étrangeté, des visions indécises qu'ils suggèrent.
Il est comme un voyageur dans un aéroport, émerveillé de lire les destinations des vols et qui énumère en lui-même Tachkent, Santiago, Canton, Le Cap - litanie grisante de l'ailleurs, images - clichés sans doute, mais enchanteurs -, souvenirs de livres et de films, fragments d'histoires. Le hasard des horaires compose cette liste et lui imagine l'itinéraire absurde qu'il faudrait accomplir pour se rendre dans chacune de ces villes dans l'ordre de leur énumération, quel tour du monde ce serait. Quand il en sort, la niaiserie de sa rêverie lui apparaît et il lui vient des scrupules. Un moment, il a oublié de quels maux ces noms étaient synonymes, guerres, misères, coups d'Etat, insurrections. La conscience de sa responsabilité lui revient et, avec elle, celle, flatteuse, de son importance. Il n'aurait pas dû se laisser distraire. Pendant qu'il songeait, une catastrophe est survenue, peut-être. Il vérifie. C'est arrivé quelquefois - il faut resserrer la surveillance. Le guetteur doit s'interdire de telles négligences.
Pour ce soir, c'est assez. Si un désastre vient à être connu durant la nuit, il sera prévenu. Il peut se retirer, tout est en ordre. C'était une journée sans accidents, de celles qui ne déposent aucune trace dans les chroniques. Il ne s'est rien passé.
 Tous les soirs, Jouffroy regarde la télévision. Façon de parler convenue, façon de parler juste. Regarder - pas voir, encore moins scruter. Rien que regarder. Les gens disent « ça se laisse regarder », comme « ça se laisse boire ». Personne n'emploie contempler, par un accord sous-entendu. Contempler, ce serait abusif, déplacé - une insulte à la contemplation, à ce qui pourrait rester de l'idée de contemplation. Sacrilège, parce qu'il demeure, confusément, de la religiosité dans le mot.
Jouffroy n'a pas de ces délicatesses, ni de ces incertitudes. Il éprouve une jouissance régulière à observer combien ses sentiments se modifient au gré des programmes. Les variétés le mettent de bonne humeur, les dramatiques l'inquiètent, les débats le troublent - ce sont les débats qu'il goûte le moins. Les sports l'exaltent, ils le rendent martial et décidé. L'interrogerait-on sur la plasticité de son âme, sur sa docilité, il n'admettrait pas la réticence. La télévision est une distraction, donc il se distrait. La distraction redoutant la monotonie des émotions, il convient que soient alternativement excitées des passions diverses. De même qu'il se reconnaît la qualité, essentielle à ses yeux d'homme « positif », il se tient pour « bon public » - le mieux qu'il puisse faire en la matière. Il jugerait absurde de ne pas tirer assez de plaisir d'un instrument coûteux. Etre « bon public », c'est consommer largement, donc tirer au mieux parti de la situation contemporaine. Jouffroy ne met rien au-dessus de ce mérite.
La télévision, pour peu qu'il y réfléchisse - rarement, presque par inadvertance ou pour soutenir une conversation quand il ne peut décemment s'y dérober - lui révèle un autre avantage : rien de ce qu'il y voit ne tire à conséquence. Les victoires et les défaites des équipes, quoique leur déroulement le captive, ne l'affectent que brièvement. Les malheurs des feuilletons ne sont les siens que jusqu'au générique et l'émission suivante, et il aime à se délivrer si facilement du deuil, de l'angoisse ou de la misère. Il regretterait que l'ivresse des chansons et des ballets dure aussi peu s'il ne lui venait à l'esprit qu'à son âge, il est raisonnable de ne pas se laisser emporter. Les informations, il est vrai, seraient susceptibles de l'émouvoir plus gravement, parce qu'elles annoncent des désastres probablement réels. Mais le spectacle continue et en dissipe les souvenirs pénibles - ce que Jouffroy approuve parce qu'il ne se sent en rien forcé de « porter tout le malheur du monde », comme il dit, d'autant que « ça n'y changerait rien ». Les principales catastrophes, à ce qu'il lui semble, ne perdent rien de leur puissance de dévastation parce qu'elles sont largement annoncées. Il serait ainsi tout aussi judicieux de ne pas attrister des téléspectateurs par le récit de tragédies dont ils ne sont pas coupables et auxquelles ils ne peuvent rien changer. « Les malheureux ne le seraient ni plus ni moins, et nous un peu moins. » De la sorte, le désespoir universel serait allégé en Occident. Jouffroy soupçonne que son raisonnement manque d'altruisme ; qu'il pourrait passer pour égoïste - il n'en est pas moins irréfutable.
Ce soir, après le football, Jouffroy hésite entre un adultère américain et un débat sur la nutrition des nouveau-nés. Il choisit l'adultère, puis éteint sans attendre le dénouement - ça lui est égal, il a eu assez de divertissement pour la soirée. Elle était suffisamment remplie. Il a reçu son dû. S'il veut apprendre la fin de l'histoire, il recherchera le résumé dans le journal. De toute façon, ce point n'a que très peu d'importance.

Dans la voiture, Schaeffer retombe dans son rêve - il y revient délibérément, pour en préciser les détails. Chaque fois qu'il se livre à ce plaisir, il varie les destinations - mais l'endroit où il se revoit demeure identique, l'aéroport de Francfort, une salle, le tableau où les lettres et les chiffres blancs sur noir changent en claquant jusqu'à ce que s'inscrivent une ville et l'heure du départ - crécelles par spasmes. Il attendait une correspondance pour l'Inde, le jour où il est resté là longtemps, assez longtemps pour que se forme dans sa mémoire ce souvenir apparemment indestructible. Aménagé. Renforcé à chaque évocation. Perfectionné. Plus un souvenir, une fable, la sienne, qu'il ne raconte, qu'il ne récite qu'à lui-même - peut-être l'écrira-t-il, s'il se décide à écrire des sortes de mémoires, plus tard. Dans ce cas, il lui faudrait commencer par le récit des quelques rêves - comment dire, si pauvre est le mot - qui se sont fixés en lui et, régulièrement, visitent son sommeil ou, plus souvent, le demi-sommeil, les somnolences des trains et des avions. Il faudrait. Il aurait plaisir à le faire. Ce serait un bon début, un bon sujet.
Plus le temps d'y réfléchir et de cultiver l'envie autobiographique. Il est arrivé, il doit recommencer à être André Schaeffer. Il connaît le rôle par cœur, si bien que ce n'est plus un rôle. Il en a écrit les répliques, il a décidé du caractère et des poses.

« And what if I don't » - François voudrait écouter le morceau, Hancock au piano, Byrd à la trompette. Evelyne voudrait parler encore. Il n'y a cependant plus rien à dire, aucun détail à étudier, aucune hypothèse à suggérer. Il n'y aura même pas de difficulté. C'est beaucoup trop simple pour qu'ils puissent être devinés. A peine deux semaines de voyage, le temps d'accomplir ce qu'ils ont résolu d'accomplir. « Tu me fais peur. » Il a fallu qu'elle parle, pendant Cantaloupe Island. Il fait signe qu'à l'instant, rien n'est plus important que la musique. Elle hoche la tête, manière de se plaindre : « folie incurable... j'en ai pris mon parti depuis longtemps... je t'aime comme tu es... n'empêche... »

Il n'est pas vrai que les poissons rouges sont silencieux. De plusieurs manières, un aquarium fait du bruit. Quand le niveau de l'eau n'est pas assez haut, le filet d'eau que projette la pompe contrefait la fontaine tombant dans un bassin de pierre. Les bulles d'air que lance la pipette montent et crèvent en faibles éclatements. Les poissons, pour se désennuyer, aspirent le gravillon multicolore du fond et les grains, quand ils les crachent, font en retombant le bruit du riz cru contre le métal d'une casserole. Il arrive encore que les poissons se poursuivent ou nagent si vite qu'ils suscitent des remous, un clapot qui cogne contre le verre un instant.
Selon les convictions de chacun, l'aquarium est tenu pour admirable ou détestable. On peut s'extasier de voir la nature se laisser enfermer entre des parois hermétiques sans dépérir aussitôt, microcosme résistant et symbolique. On peut en conclure, à rebours, que, de la nature, il ne demeure plus désormais que ces morceaux choisis hygiéniquement défendus contre la poussière et que l'homme des métropoles conserve ces prisons avec un soin proportionnel à sa nostalgie de l'Eden intact. L'aquarium, dans ce cas, entretient avec la télévision une relation serrée, quoique clandestine, puisque la télévision exhibe des morceaux choisis du monde, derrière un verre. Casser un aquarium serait un geste non moins absurde que briser l'écran : à l'instant, il n'y aurait plus rien qu'une flaque ou de la fumée et la destruction, pour autant, serait dépourvue de toute conséquence sérieuse. Il faudrait racheter la boîte de verre et des poissons.
« Chaque matin, on nous renseigne sur tout ce qui s'est passé à la surface du globe. Et cependant nous sommes pauvres en histoires surprenantes. Cela tient à ce qu'aucun événement n'arrive plus jusqu'à nous sans être accompagné d'explications. Autrement dit, à peu près rien de ce qui advient ne profite à la narration, presque tout sert l'information. »

C'est un dîner style grand dîner, appartement sur deux étages au Palais-Royal, luxe et trop d'invités. La maîtresse de maison se nomme Hélène, comtesse de Docines. L'invité principal est le secrétaire général d'un parti libéral - il devrait obtenir un ministère après les élections, l'Industrie peut-être. Schaeffer s'adresse à lui avec une affabilité désobligeante qui sent le dédain et la désinvolture. Il est vrai que leurs pouvoirs ne se comparent pas, un ou deux ans à feindre de décider dans un ministère contre deux décennies à conduire un quotidien. Quand le ministre en puissance parle, il annonce des certitudes, comme en un meeting, et Schaeffer le regarde avec une placidité appuyée, afin que chacun comprenne que de tels propos n'ont aucune importance. Au reste, il y a tant d'invités qu'aucun discours ne peut être entendu au-delà du cercle resserré dont l'orateur est le centre. Schaeffer tire profit de la circonstance pour glisser vers un groupe où son arrivée est fêtée comme il convient.
A table, il est à la droite d'Hélène de Docines. Le secrétaire général dîne à une autre, plus vaste, où sont des hommes de poids dont les contributions pourraient aider son parti et sa nomination. Schaeffer serait déplacé en leur compagnie, il les gênerait - non qu'il soit trop de gauche, ou ennemi du capitalisme, mais il n'est pas de leur espèce, il ne pratique pas leurs rites, il est resté trop journaliste à leur gré, ils se méfieraient. Il sait que, de lui, l'un de ceux-là a lâché un jour : « il ne respecte pas l'argent ». Aussi est-il assis avec les épouses de quelques-uns de ces barons et les hommes qui ont été conviés pour leur notoriété, un académicien, un chef d'orchestre, des professeurs dont il ignore les noms et les mérites. Sans doute, en le plaçant ainsi, Hélène n'a songé qu'à l'homogénéité de ses tables, une pour la fortune, l'autre pour l'esprit. Autrement dit, les affaires substantielles et les futiles.
La discussion s'émiette en lieux communs, historiettes, anecdotes, calomnies. Il ne feint pas de s'y intéresser. Il lui suffit de répliquer de temps en temps à l'académicien, qui déplore que l'on ne sache plus écrire de la musique aujourd'hui. Il a obtenu l'approbation du chef d'orchestre, qui tient Stravinski pour le dernier des compositeurs acceptables - « et encore, il faudrait faire le tri, il y a des négligences chez lui... » A côté de Schaeffer, s'efforçant de le soustraire à cette conversation, est assise la femme d'un pétrolier - elle se présente ainsi, « Irène Lotiron, comme les pétroles et huiles du même nom ». Schaeffer s'applique à déjouer ses tentatives de bavardage parce qu'il veut éviter d'avoir à la regarder, une brune de cinquante-cinq ans noircie par l'abus de soleil, desséchée par le culte hystérique de la maigreur, tendons et ligaments dessinés sous la peau, poignets et cou cerclés d'or, momie de princesse inca. Il détaille avec plus de volupté Hélène : la quarantaine, des taches de rousseur sur une gorge large, le front bombé, des yeux gris, une grande robe à fleurs pourpres. Elle écoute l'académicien puisqu'il est célèbre.
 Un fou parle. Il est debout dans l'autobus, dans l'allée entre les sièges. Il ne crie pas. Il ne gesticule pas. Il parle à mi-voix, continûment, posément, du ton de qui énonce des évidences. Il a les mains dans les poches.
« Lituanie. Albanie. Mitterrand et Kohl. Monica Lewinsky. Nelson Mandela. Sarajevo. Moscou. Les Zoulous. Ils sont tous là-bas, il n'y en a plus ici. Les Albanais. L'Irak. Les 101 Dalmatiens. Le Livre de la Jungle. Blanche-Neige. Il n'y en a plus ici. »
Il n'a pas l'air d'un fou. Il a les cheveux gris et courts, un loden vert, des chaussures propres - rien d'un clochard ou d'un vagabond. Il ne regarde pas autour de lui, il ne s'adresse à personne, il soliloque, il semble s'enfoncer obstinément dans le chaos à mesure que l'énumération s'accroît. On dirait un militaire à la retraite ou un fonctionnaire de rang moyen, un homme sérieux.
« Les 101 Dalmatiens. Le Père Noël est une ordure. Les Zoulous, les Albanais, les Allemands. Viens chez moi, j'habite chez une scie... » Pourquoi une scie ? Est-ce ce qu'il voulait dire ? Le mot lui aurait échappé ? Chacun affecte de n'avoir pas entendu. Les yeux se tournent vers les voitures et les façades - il fait nuit, la vitre se fait miroir, les passagers ne voient que leurs reflets et celui du fou qui continue son monologue. « Chirac. L'Algérie. Mandela. Mitterrand et Kohl. Arafat. La Lituanie. Lewinsky. Mickey. Bosnie. Disney. Bosnie. Disney. » L'assonance lui plaît, sans doute.
Il descend devant la gare de Lyon. Les passagers se regardent un instant et ne disent rien.
Schaeffer, à la table, entre la momie inca et Hélène, noyée dans le flot de roses rouges imprimées sur la soie de sa robe. Sans considération pour le discours du grand homme, il parle à l'oreille de sa voisine pour se moquer de l'orateur et de son sérieux. Elle entre dans le jeu. « Mais c'est pour vous qu'il parle.
- Raison de plus. » Elle s'étonne et s'émeut : c'est là l'une de ces répliques énigmatiques et péremptoires dont il se dit que Schaeffer, presque seul, sait en inventer. Elle sourit, à défaut de répondre et Schaeffer s'avise de la grâce de ses lèvres. Leur dessin le charme, accolades dissymétriques, la lèvre supérieure plus large en son centre et d'une saillie plus accentuée et ronde.

Schaeffer a lu assez de romans et connu assez de femmes pour savoir qu'une passion peut naître d'un détail insignifiant tel que celui-ci, d'autant qu'Hélène continue à lui sourire, s'étant tournée, négligeant à son tour l'académicien qui harangue la table. Ce geste contraint ce dernier à abréger et se taire. Aucun convive ne lui pose une question, aucun n'objecte : ils parlent déjà d'autre chose. La décadence des beaux-arts les laisse froids, ils n'ont souci que de leurs affaires et de ce qui les favorise. Le chef d'orchestre marivaude avec sa voisine. Un instant, l'académicien hait ces bourgeois barbares et opulents. Un instant, il se souvient qu'il n'est pas des leurs, en dépit des apparences, fils de pauvre qui ne doit son rang qu'à son esprit et des concours. Aussitôt, le conformisme, la crainte de déplaire, la pensée de sa gloire s'interposent. Il s'insinue dans une conversation sur le renouveau de la mode dix-huitième.
Entretemps Schaeffer et Hélène se parlent à voix basse et la pétrolière, par dépit, se rabat sur son lourdaud de voisin, dont elle connaît par cœur les opinions et le peu d'imagination. Il est allé en Chine, il en est encore tout ébaubi. Elle le laisse raconter, tout en cherchant à surprendre les paroles de Schaeffer. Celui-ci se répète que l'hôtesse, décidément, lui plaît et qu'il préfère, depuis son adolescence, les femmes pâles et rondes. Il sait que, sans l'effort des étoffes et des coutures, la gorge et le ventre d'Hélène seraient de formes moins sculpturales. Cette promesse de lourdeur ne le rebute pas. Du reste, il est trop au-dessus des conventions pour accorder le moindre crédit aux canons variables de la beauté. Ils veulent, ces temps-ci, les filles longues, légères, peu de poitrine, encore moins de hanches. Schaeffer n'a jamais aimé dans ce style-là.
Une scène se joue dans sa mémoire, telle que sa mémoire l'a modifiée et simplifiée : sa maîtresse le reçoit en robe de chambre, à trois heures de l'après-midi - allusion sans équivoque. En s'asseyant dans un fauteuil, elle laisse la cordelière se dénouer. Elle se révèle presque nue, soutien-gorge et culotte de dentelle noire. Le ventre blanc déborde et tremble, Schaeffer s'effraie, il précipite son visage contre les seins pour ne plus rien voir, ses doigts se glissent sous la chevelure. Un moment après, il caresse le ventre et les flancs, il suit de l'index leur modelé, il éprouve en les pressant l'élasticité excessive des chairs - il lui reste assez de conscience pour observer qu'il a suffi de ce contact pour que le dégoût se tourne en désir, il en conclut que son penchant pour l'embonpoint est le plus fort. Passion inavouable à force d'animalité. « Comme si nous n'étions pas des animaux. »
« Vous n'écoutez plus... Je vous ennuie... » Un autre s'excuserait et mentirait péniblement. De cet embarras, il sait tirer parti. « Je vous regardais seulement... Je vous regardais et je rêvais... J'imaginais... Je vous imaginais. » Entre chaque phrase, un silence qui la rend plus grave, presque décisive. On sent qu'il ne parle pas au hasard. Une force, le destin le contraignent. Hélène ne dit rien. Lui non plus. Une précision de plus gâcherait l'effet. « Je vous imaginais nue », ce serait risqué. Elle se rendrait ou elle s'offusquerait et il perdrait tout espoir. Les convives pourraient entendre. Il suffit qu'il la dévisage. Elle a les yeux gris, ils s'écarquillent parce qu'elle veut soutenir le regard qui la scrute. « Nous agissons comme des animaux », se dit-il à lui-même. « Notre nature profonde. » Aucune illusion à entretenir là-dessus - de toute façon, Schaeffer est bien loin au-delà de toute illusion, trop avancé dans la connaissance de lui-même et de ses semblables pour croire qu'ils pourraient changer. « Je vous imaginais... de la façon dont un homme aime à imaginer une femme séduisante. »

« Righetti... Toulmouche... cabinet du président... conseilleur spécial... Raymond... appels d'offre... Foster... il privilégie le marketing électoral... Righetti... plus de vivacité... le sens du terrain... » Les deux hommes parlent depuis le début du voyage, assez haut pour que les voisins sachent leur importance, assez bas néanmoins pour que leur conversation demeure incompréhensible. Salmon a renoncé à les écouter, il les regarde tout en feignant de s'endormir. Celui qui est assis, costume gris, chemise carmin, pas de cravate - publicitaire, directeur de communication, un métier de ce genre - interroge celui qui reste debout dans l'allée, costume pied-de-poule, chemise bleu pâle, cravate noire et jaune, prolixe, péremptoire - Salmon le suppose dans une position de peu subalterne à celle de son interlocuteur. D'assez peu pour qu'ils se donnent les marques de la camaraderie et de la confiance ; subalterne cependant, de sorte que l'inférieur met en scène ses mérites et ses travaux, indiscrètement.
Dehors, la campagne. Salmon ne sait laquelle. Avant la tombée de la nuit, il a vu des vallons, des pentes gazonnées, des bouquets d'arbres, des villages en haut des collines. Il tente de lire les panneaux indicateurs quand il s'en trouve près de la voie, mais le train roule trop vite et les gares ne sont pas assez intensément éclairées. Il lui semble circuler dans un espace sans repères ni noms. Il n'en reconnaîtrait rien s'il y passait en voiture. Il se sent perdu, quoique la situation soit banale : il revient en train de Lyon à Paris. Pas de quoi s'émouvoir. Il a la fatigue pour excuse. Il ne dort pas assez depuis quelques semaines - les nécessités de l'enquête. Tout est si confus. Pas plus de certitudes pour résoudre l'énigme que de repères dans l'obscurité que traverse le train.
Encore une fois, il se répète ce qu'il sait de la disparition des Poissons rouges. La conservatrice, Evelyne Oran, et le chauffeur qui l'accompagnait, Alain Aumont, ont quitté la Villa Malvoisie le 10 mai aux environs de seize heures. Madame Van Bergh et sa secrétaire-gouvernante-amante en ont témoigné. Il semble que, de la terrasse du café, trois habitants de Grignan aient vu passer le véhicule sur la petite place. La camionnette était attendue à Lyon entre sept et huit heures. Les conservateurs du musée l'ont confirmé. Ils devaient héberger leur collègue et le chauffeur, enfermer la camionnette sous la surveillance de la police municipale et, le lendemain matin, leur remettre un tableau de leurs collections qui, comme les Poissons rouges Van Bergh, devait figurer dans une exposition au Grand-Palais.
A dix heures du soir, ils ont alerté la police - ainsi qu'il convient de faire dans ce cas. Le lendemain matin, l'inspecteur Salmon s'initiait aux beautés de Matisse grâce à des photographies et aux déclarations du directeur du musée, supérieur d'Evelyne Oran, qui se tenait la tête dans les mains. Durant la nuit, une patrouille avait suivi l'itinéraire que la camionnette était supposée parcourir. On avait interrogé les pompistes et les employés des péages, en vain. Les aires de repos n'avaient rien révélé. « De toute façon, ils avaient un téléphone. En cas de problème et de retard, ils auraient appelé. Ils ne l'ont pas fait. Donc... » Donc événement grave. Crime probablement. Vol assurément. Madame Van Bergh a été prise d'un malaise quand elle a appris que le tableau avait disparu, ainsi que la conservatrice et son chauffeur. « Encore une chance que la conservatrice soit célibataire, a dit le directeur. Il n'y a que la femme du chauffeur à prévenir.
- J'aurais préféré qu'ils soient tous les deux mariés, a répliqué Salmon. J'aurais été mieux renseigné sur leurs comptes. » Le directeur a baissé la tête, honteux de sa naïveté. Si elle ne se résout pas, cette affaire nuira à sa carrière.
Elle dure depuis cinq jours. Les enquêteurs n'ont encore rien trouvé - si peu que c'en est même merveilleux. Salmon n'a rien découvert à Lyon. Il n'a de certitudes que négatives : la camionnette n'a pas réapparu ; elle n'a été abandonnée nulle part ; rien de suspect n'a été signalé autour de Grignan et de la villa ; Alain Aumont ne s'était distingué auparavant par aucune faute ni bizarrerie, vivant d'une vie ordinaire à Pontault-Combault avec sa femme, employée dans une boulangerie-pâtisserie ; son compte en banque ne trahit ni enrichissement étrange ni dépenses démesurées ; pas plus du reste que celui de la parfaite Evelyne Oran - parfaite, irréprochable, on le lui a dit encore tout à l'heure, à Lyon, où elle a travaillé six ans chargée des collections du vingtième siècle. Elle s'y est distinguée par son zèle, sa conscience professionnelle, son assiduité. « Une vestale », lui a-t-on déclaré. « Le musée, c'était tout son monde. Une conservatrice de premier ordre. » Nul ne se souvient qu'elle ait eu une vie privée.
Dans son sac, Salmon a la photocopie de son dossier professionnel, naissance au Havre en 1960, lycée, Ecole du Louvre, concours, première affectation à Lyon en 1989, mutée à Paris en 1995, excellemment notée par ses supérieurs. Il a aussi une photographie du tableau disparu, un bocal sphérique sur une table de fer verte, entre des pots de fleurs qui ont l'air de cyclamens ou de pivoines, on ne sait trop, Matisse ne s'est guère montré précis sur ce point de botanique. Dans le bocal, quatre ovales rouge sang désignent les poissons. Salmon juge l'œuvre avec sévérité. Il a beau savoir pour quel montant elle était assurée, il ne se laisse pas séduire. Il paraît que la peinture vaut mieux que ses reproductions - « On verra... A condition qu'on la revoie un jour. » L'enquête s'embrouille, le commissaire principal s'agace - une histoire déplaisante, ni suspects, ni indices, ni hypothèses.
« Rien du tout... Il faudra un coup de chance pour avancer. Ou un tuyau... De toute façon, ça se passe neuf fois sur dix ainsi, il suffit d'attendre le traître. Un bavardage, une dénonciation, une rumeur, une lettre anonyme, une confidence inutile - à croire que les gens sont incapables de se taire. Il faut qu'ils parlent, pour être écoutés, par vanité, sottise ou vice. » Une fois de plus, Salmon philosophe - son pire défaut, aucun de ses supérieurs n'a manqué de le lui dire, aucun de ses collègues ne s'est privé de s'en moquer. Il faut qu'il joue le moraliste désabusé, le connaisseur attristé de l'âme humaine. Dans les réunions en cours d'enquête, dans les conversations entre inspecteurs, il laisse quelquefois échapper quelque propos général, une maxime grave, une observation habilement formulée - les autres s'en amusent ou s'en agacent, question de circonstances et de caractères.
« Salmon, pas de littérature ! », « Salmon, on n'est pas là pour épiloguer ! », « Des faits, pas des phrases ! ». Ces avertissements l'embarrassent, il se trouble, il balbutie quand il est interrompu par l'un d'eux. Le service tout entier sait que, lycéen, il se rêvait professeur - de français ou d'histoire, il hésitait. D'une famille d'ouvriers agricoles, il n'a étudié le droit que parce que, de la sorte, il pouvait obtenir un métier plus vite. Il n'a passé un concours de la police que parce que, fonctionnaire, il ne craindrait plus le chômage et la pauvreté qui avaient accablé son père et son oncle - le père en est mort. Pour les grands auteurs et leurs livres, Salmon verrait donc plus tard, quand il aurait « une belle situation », quand il aurait « de quoi ».
Désormais, quand il n'est pas harassé, quand il voyage, il lit des romans - pas des romans policiers assurément, de la littérature digne, les ouvrages les plus fameux de la littérature universelle. Ce soir, il commence Moby Dick. Emilie approuvera. Emilie a une licence de lettres modernes, grâce à laquelle elle a gagné une place d'institutrice et le cœur de Salmon, que ce titre universitaire a impressionné et attendri.
Le lendemain, pendant la réunion de ses rédacteurs en chef, Schaeffer s'inquiète : c'est un matin d'actualité trop ordinaire que ne suffisent pas à rehausser des événements trop lointains et dépourvus de pathétique. Il s'y attendait depuis la veille. Aucun signe n'annonçait une péripétie pittoresque quelque part et les drames qui se prolongent - guerres, misères - durent depuis si longtemps qu'ils n'émeuvent plus.
L'un après l'autre, les chefs de rubrique énumèrent ces sujets usés, qu'ils ne tentent même plus de rajeunir, assez expérimentés pour savoir l'inutilité de ces tentatives. Schaeffer les écoute sans feindre de s'intéresser aux articles qu'ils proposent. Situation elle-même commune : trop souvent le présent se révèle ennuyeux. Il revient alors au directeur de la rédaction de dénoncer la monotonie et de révéler comment la rompre avant que les ventes en kiosque ne diminuent. Depuis quelques jours, la difficulté devenant prévisible, Schaeffer prépare le coup d'éclat qui, une fois de plus, jettera le journal hors de la banalité et inventera la nouveauté qui fait défaut.
Le sommaire s'achève. Les sports - routine des compétitions inventées pour ne pas décevoir l'accoutumance des spectateurs au spectacle ; la culture - Schaeffer affecte d'en écouter impatiemment le sommaire du jour, rien de bien nouveau, le concert de la veille, une exposition ; la dernière page, occupée à moitié par une réclame. « Heureusement », dit quelqu'un à mi-voix. Le silence ensuite, le silence qui lui appartient, celui par lequel tous s'en remettent à lui - tous, ceux qui le haïssent à mots couverts comme ceux qui le flattent pour lui succéder. Par modestie - fausse -, il ne fait pas durer ce plaisir, celui du juge avant la sentence, celui du général stratège avant l'exposé de la manœuvre.
« Il faut secouer tout ça. Il faut combattre la monotonie. Sinon, le lecteur s'ennuiera bientôt autant que nous.... Et un lecteur qui s'ennuie... Vous connaissez le précepte : quand l'événement manque, il faut prendre de la hauteur... La période est calme. Le pays se croit prospère. La fierté nationale s'accroît. Le football, la paix, l'économie, tout se ligue. Les faits divers n'apparaissent plus que comme des distractions exotiques - et bienvenues. La béatitude approche. La torpeur. » Approbation générale. Ceux qui, par leurs articles, ont contribué récemment à convaincre le lecteur des progrès du bien-être opinent avec la vigueur de la culpabilité. « Il faut déchirer ces faux-semblants. Ne pas être dupe. Une société qui s'aime, je n'aime pas ça. Regardons-nous en face. »

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