PHILIPPE
DAGEN
LES POISSONS ROUGES roman
Romancier, critique d'art au journal
Le Monde, Philippe Dagen est l'auteur,
chez Grasset, de La guerre (1996) et d'un
essai, La haine de l'art (1997).
'apparence
admirable d'un étal de poissonnerie : au
premier rang, sur le trottoir, les crevettes, les
bulots, les crabes couleur d'argile cuite, les
paniers d'huîtres gris-vert, les plateaux de
langoustines aux pinces d'un rose plus pâle
que la carapace, les moules encore humides qui
semblent laquées en noir ; à
l'intérieur, les poissons, sur de la glace
émiettée semblable à du quartz
brisé. Ils sont rangés par
espèces, les poissons entiers posés
l'un contre l'autre, les filets superposés
par couches. Les gris et les blancs l'emportent,
unité rehaussée plutôt que
rompue par les nuances d'écarlate des
rougets, les nuances de pourpre sur les flancs des
grondins, l'orange vif des chairs de saumon, l'ocre
piqué de brun et de noir des limandes. les
gris : humides et lumineux sur les écailles,
où glissent des illusions de bleu et de vert
froids ; mats et éteints, sur les nageoires
et les queues. les blancs : innombrables. blanc
baveux des tranches de lotte ; blanc nacré
des soles et de l'espadon ; blanc plus crayeux du
merlan ; blanc translucide - blanc d'uf ou de
sperme - des calamars tachés d'encre grise ;
d'autres, oscillant entre le cristallin et le
poudreux, le lait et le marbre, le cartilage et la
neige. l'éclat de la glace accroît
leur intensité.
Là-dessus, quand le jour baisse, la
lumière des néons. Seules couleurs :
des citrons dont le jaune pâlit au voisinage
de tant de pâleur et parfois, les chairs du
thon, brun rouge, sang caillé presque noir.
Alors, l'étal tourne au tragique, pour qui
prend le temps de l'examiner, mais sans
céder aux facilités grandiloquentes
des boucheries : têtes coupées,
carcasses ouvertes, lapins écorchés
et éviscérés, volailles
plumées et pendues par les pattes. Ici, la
mort est élégante, presque aimable,
peut-être parce qu'il n'a pas
été nécessaire de frapper et
de blesser. Il a suffi de sortir le poisson de son
élément pour qu'il en meure. Le
meurtre s'est accompli de lui-même,
naturellement en quelque sorte. On dirait qu'il n'a
pas eu lieu. On le dirait d'autant plus qu'il n'y a
là qu'animaux à sang froid, muets,
étrangers - trop autres pour susciter une
émotion. Ils sont d'un ordre
différent et inaccessible.
L'histoire commence dans un journal. Un homme que
l'on ne voit d'abord que de dos fait
apparaître sur un écran les
dépêches des agences. Le sommaire
s'inscrit, de la plus récente à
celles des heures passées, des dizaines de
dépêches par heure. Toutes langues,
tous endroits, tous sujets à la seconde.
Formidable force : tout savoir de l'instant
planétaire présent, en un instant -
tout ce qui vaut d'être connu, jusqu'aux
incidents les moins intéressants. On ne voit
l'homme de dos que parce qu'il se penche vers la
surface de verre où s'écrit la
vérité universelle, en
abrégé. Une commande pour glisser le
long de la table des matières, une autre
pour éditer, une dernière pour passer
à la rubrique suivante.
L'heure et les circonstances accroissent le
plaisir. Sept heures et demie, la nuit
déjà, les néons des plafonds
et les lueurs des écrans se reflètent
dans les vitres. Il est seul, le dernier à
cet étage - seul comme il convient à
son autorité et sa réputation. Le
grand journaliste, avant de quitter son poste de
vigie, lance un dernier regard circulaire, il
embrasse le monde entier, il scrute les signes, il
observe les péripéties. Il se sent
guetteur, il se sent gardien. Si accoutumé
soit-il, il se répète encore ces
images fatiguées. A ce moment, il appartient
à l'aristocratie de ceux qui tiennent
serrés entre leurs doigts les fils qui
agitent les vivants - lui, quelques autres
journalistes, quelques hommes politiques. Ils
forment un service secret de seigneurs, ceux qui
savent l'envers de l'histoire contemporaine, ceux
qui ne se laissent duper ni par les apparences, ni
par les mensonges ; eux pour qui l'espace et le
temps ne sont rien, puisqu'ils règnent sur
un empire aux proportions du monde.
Encore des nouvelles. Les plus urgentes s'annoncent
au moyen d'un déclic, la pulsation de
l'actualité, le son familier de l'essentiel.
Manuvres sur une frontière d'Asie.
Affrontements dans un port de la mer Noire.
Persécutions religieuses un peu partout.
L'ordinaire occidental aussi : cotes, changes,
marchés, taux, ententes, alliances,
démissions. L'homme - il s'appelle Schaeffer
- préfère l'exotique, le lointain, la
géopolitique, le « grand jeu ». Il
fait son délice de ces mots, le « grand
jeu », l'Empire russe et l'Empire britannique
en Asie centrale, expéditions, trafics
d'armes et d'influences, le monde comme un
échiquier. Adolescent, il se rêvait
diplomate ; il s'aime éditorialiste, plus
puissant qu'un ambassadeur. Il n'est que de voir
comment le traitent ceux qui le reçoivent,
avec quelles attentions, quelle
considération - jusqu'aux
représentants des dictatures.
De temps en temps, il philosophe sur sa
toute-puissance et les raisons dont elle
dépend - le progrès, les
câbles, les ondes, les satellites. Son
orgueil redouble à la pensée qu'il
réalise l'idéal de la civilisation
moderne, dont les inventions garantissent sa
grandeur. Plus souvent, il jouit des noms, de leur
exotisme, de leur étrangeté, des
visions indécises qu'ils
suggèrent.
Il est comme un voyageur dans un aéroport,
émerveillé de lire les destinations
des vols et qui énumère en
lui-même Tachkent, Santiago, Canton, Le Cap -
litanie grisante de l'ailleurs, images -
clichés sans doute, mais enchanteurs -,
souvenirs de livres et de films, fragments
d'histoires. Le hasard des horaires compose cette
liste et lui imagine l'itinéraire absurde
qu'il faudrait accomplir pour se rendre dans
chacune de ces villes dans l'ordre de leur
énumération, quel tour du monde ce
serait. Quand il en sort, la niaiserie de sa
rêverie lui apparaît et il lui vient
des scrupules. Un moment, il a oublié de
quels maux ces noms étaient synonymes,
guerres, misères, coups d'Etat,
insurrections. La conscience de sa
responsabilité lui revient et, avec elle,
celle, flatteuse, de son importance. Il n'aurait
pas dû se laisser distraire. Pendant qu'il
songeait, une catastrophe est survenue,
peut-être. Il vérifie. C'est
arrivé quelquefois - il faut resserrer la
surveillance. Le guetteur doit s'interdire de
telles négligences.
Pour ce soir, c'est assez. Si un désastre
vient à être connu durant la nuit, il
sera prévenu. Il peut se retirer, tout est
en ordre. C'était une journée sans
accidents, de celles qui ne déposent aucune
trace dans les chroniques. Il ne s'est rien
passé.
Tous les soirs, Jouffroy regarde la
télévision. Façon de parler
convenue, façon de parler juste. Regarder -
pas voir, encore moins scruter. Rien que regarder.
Les gens disent « ça se laisse regarder
», comme « ça se laisse boire
». Personne n'emploie contempler, par un
accord sous-entendu. Contempler, ce serait abusif,
déplacé - une insulte à la
contemplation, à ce qui pourrait rester de
l'idée de contemplation. Sacrilège,
parce qu'il demeure, confusément, de la
religiosité dans le mot.
Jouffroy n'a pas de ces délicatesses, ni de
ces incertitudes. Il éprouve une jouissance
régulière à observer combien
ses sentiments se modifient au gré des
programmes. Les variétés le mettent
de bonne humeur, les dramatiques
l'inquiètent, les débats le troublent
- ce sont les débats qu'il goûte le
moins. Les sports l'exaltent, ils le rendent
martial et décidé. L'interrogerait-on
sur la plasticité de son âme, sur sa
docilité, il n'admettrait pas la
réticence. La télévision est
une distraction, donc il se distrait. La
distraction redoutant la monotonie des
émotions, il convient que soient
alternativement excitées des passions
diverses. De même qu'il se reconnaît la
qualité, essentielle à ses yeux
d'homme « positif », il se tient pour
« bon public » - le mieux qu'il puisse
faire en la matière. Il jugerait absurde de
ne pas tirer assez de plaisir d'un instrument
coûteux. Etre « bon public », c'est
consommer largement, donc tirer au mieux parti de
la situation contemporaine. Jouffroy ne met rien
au-dessus de ce mérite.
La télévision, pour peu qu'il y
réfléchisse - rarement, presque par
inadvertance ou pour soutenir une conversation
quand il ne peut décemment s'y
dérober - lui révèle un autre
avantage : rien de ce qu'il y voit ne tire à
conséquence. Les victoires et les
défaites des équipes, quoique leur
déroulement le captive, ne l'affectent que
brièvement. Les malheurs des feuilletons ne
sont les siens que jusqu'au générique
et l'émission suivante, et il aime à
se délivrer si facilement du deuil, de
l'angoisse ou de la misère. Il regretterait
que l'ivresse des chansons et des ballets dure
aussi peu s'il ne lui venait à l'esprit
qu'à son âge, il est raisonnable de ne
pas se laisser emporter. Les informations, il est
vrai, seraient susceptibles de l'émouvoir
plus gravement, parce qu'elles annoncent des
désastres probablement réels. Mais le
spectacle continue et en dissipe les souvenirs
pénibles - ce que Jouffroy approuve parce
qu'il ne se sent en rien forcé de «
porter tout le malheur du monde », comme il
dit, d'autant que « ça n'y changerait
rien ». Les principales catastrophes, à
ce qu'il lui semble, ne perdent rien de leur
puissance de dévastation parce qu'elles sont
largement annoncées. Il serait ainsi tout
aussi judicieux de ne pas attrister des
téléspectateurs par le récit
de tragédies dont ils ne sont pas coupables
et auxquelles ils ne peuvent rien changer. «
Les malheureux ne le seraient ni plus ni moins, et
nous un peu moins. » De la sorte, le
désespoir universel serait
allégé en Occident. Jouffroy
soupçonne que son raisonnement manque
d'altruisme ; qu'il pourrait passer pour
égoïste - il n'en est pas moins
irréfutable.
Ce soir, après le football, Jouffroy
hésite entre un adultère
américain et un débat sur la
nutrition des nouveau-nés. Il choisit
l'adultère, puis éteint sans attendre
le dénouement - ça lui est
égal, il a eu assez de divertissement pour
la soirée. Elle était suffisamment
remplie. Il a reçu son dû. S'il veut
apprendre la fin de l'histoire, il recherchera le
résumé dans le journal. De toute
façon, ce point n'a que très peu
d'importance.
Dans la voiture, Schaeffer retombe dans son
rêve - il y revient
délibérément, pour en
préciser les détails. Chaque fois
qu'il se livre à ce plaisir, il varie les
destinations - mais l'endroit où il se
revoit demeure identique, l'aéroport de
Francfort, une salle, le tableau où les
lettres et les chiffres blancs sur noir changent en
claquant jusqu'à ce que s'inscrivent une
ville et l'heure du départ -
crécelles par spasmes. Il attendait une
correspondance pour l'Inde, le jour où il
est resté là longtemps, assez
longtemps pour que se forme dans sa mémoire
ce souvenir apparemment indestructible.
Aménagé. Renforcé à
chaque évocation. Perfectionné. Plus
un souvenir, une fable, la sienne, qu'il ne
raconte, qu'il ne récite qu'à
lui-même - peut-être
l'écrira-t-il, s'il se décide
à écrire des sortes de
mémoires, plus tard. Dans ce cas, il lui
faudrait commencer par le récit des quelques
rêves - comment dire, si pauvre est le mot -
qui se sont fixés en lui et,
régulièrement, visitent son sommeil
ou, plus souvent, le demi-sommeil, les somnolences
des trains et des avions. Il faudrait. Il aurait
plaisir à le faire. Ce serait un bon
début, un bon sujet.
Plus le temps d'y réfléchir et de
cultiver l'envie autobiographique. Il est
arrivé, il doit recommencer à
être André Schaeffer. Il connaît
le rôle par cur, si bien que ce n'est
plus un rôle. Il en a écrit les
répliques, il a décidé du
caractère et des poses.
« And what if I don't » - François
voudrait écouter le morceau, Hancock au
piano, Byrd à la trompette. Evelyne voudrait
parler encore. Il n'y a cependant plus rien
à dire, aucun détail à
étudier, aucune hypothèse à
suggérer. Il n'y aura même pas de
difficulté. C'est beaucoup trop simple pour
qu'ils puissent être devinés. A peine
deux semaines de voyage, le temps d'accomplir ce
qu'ils ont résolu d'accomplir. « Tu me
fais peur. » Il a fallu qu'elle parle, pendant
Cantaloupe Island. Il fait signe qu'à
l'instant, rien n'est plus important que la
musique. Elle hoche la tête, manière
de se plaindre : « folie incurable... j'en ai
pris mon parti depuis longtemps... je t'aime comme
tu es... n'empêche... »
Il n'est pas vrai que les poissons rouges sont
silencieux. De plusieurs manières, un
aquarium fait du bruit. Quand le niveau de l'eau
n'est pas assez haut, le filet d'eau que projette
la pompe contrefait la fontaine tombant dans un
bassin de pierre. Les bulles d'air que lance la
pipette montent et crèvent en faibles
éclatements. Les poissons, pour se
désennuyer, aspirent le gravillon
multicolore du fond et les grains, quand ils les
crachent, font en retombant le bruit du riz cru
contre le métal d'une casserole. Il arrive
encore que les poissons se poursuivent ou nagent si
vite qu'ils suscitent des remous, un clapot qui
cogne contre le verre un instant.
Selon les convictions de chacun, l'aquarium est
tenu pour admirable ou détestable. On peut
s'extasier de voir la nature se laisser enfermer
entre des parois hermétiques sans
dépérir aussitôt, microcosme
résistant et symbolique. On peut en
conclure, à rebours, que, de la nature, il
ne demeure plus désormais que ces morceaux
choisis hygiéniquement défendus
contre la poussière et que l'homme des
métropoles conserve ces prisons avec un soin
proportionnel à sa nostalgie de l'Eden
intact. L'aquarium, dans ce cas, entretient avec la
télévision une relation
serrée, quoique clandestine, puisque la
télévision exhibe des morceaux
choisis du monde, derrière un verre. Casser
un aquarium serait un geste non moins absurde que
briser l'écran : à l'instant, il n'y
aurait plus rien qu'une flaque ou de la
fumée et la destruction, pour autant, serait
dépourvue de toute conséquence
sérieuse. Il faudrait racheter la
boîte de verre et des poissons.
« Chaque matin, on nous renseigne sur tout ce
qui s'est passé à la surface du
globe. Et cependant nous sommes pauvres en
histoires surprenantes. Cela tient à ce
qu'aucun événement n'arrive plus
jusqu'à nous sans être
accompagné d'explications. Autrement dit,
à peu près rien de ce qui advient ne
profite à la narration, presque tout sert
l'information. »
C'est un dîner style grand dîner,
appartement sur deux étages au Palais-Royal,
luxe et trop d'invités. La maîtresse
de maison se nomme Hélène, comtesse
de Docines. L'invité principal est le
secrétaire général d'un parti
libéral - il devrait obtenir un
ministère après les élections,
l'Industrie peut-être. Schaeffer s'adresse
à lui avec une affabilité
désobligeante qui sent le dédain et
la désinvolture. Il est vrai que leurs
pouvoirs ne se comparent pas, un ou deux ans
à feindre de décider dans un
ministère contre deux décennies
à conduire un quotidien. Quand le ministre
en puissance parle, il annonce des certitudes,
comme en un meeting, et Schaeffer le regarde avec
une placidité appuyée, afin que
chacun comprenne que de tels propos n'ont aucune
importance. Au reste, il y a tant d'invités
qu'aucun discours ne peut être entendu
au-delà du cercle resserré dont
l'orateur est le centre. Schaeffer tire profit de
la circonstance pour glisser vers un groupe
où son arrivée est fêtée
comme il convient.
A table, il est à la droite
d'Hélène de Docines. Le
secrétaire général dîne
à une autre, plus vaste, où sont des
hommes de poids dont les contributions pourraient
aider son parti et sa nomination. Schaeffer serait
déplacé en leur compagnie, il les
gênerait - non qu'il soit trop de gauche, ou
ennemi du capitalisme, mais il n'est pas de leur
espèce, il ne pratique pas leurs rites, il
est resté trop journaliste à leur
gré, ils se méfieraient. Il sait que,
de lui, l'un de ceux-là a lâché
un jour : « il ne respecte pas l'argent
». Aussi est-il assis avec les épouses
de quelques-uns de ces barons et les hommes qui ont
été conviés pour leur
notoriété, un académicien, un
chef d'orchestre, des professeurs dont il ignore
les noms et les mérites. Sans doute, en le
plaçant ainsi, Hélène n'a
songé qu'à
l'homogénéité de ses tables,
une pour la fortune, l'autre pour l'esprit.
Autrement dit, les affaires substantielles et les
futiles.
La discussion s'émiette en lieux communs,
historiettes, anecdotes, calomnies. Il ne feint pas
de s'y intéresser. Il lui suffit de
répliquer de temps en temps à
l'académicien, qui déplore que l'on
ne sache plus écrire de la musique
aujourd'hui. Il a obtenu l'approbation du chef
d'orchestre, qui tient Stravinski pour le dernier
des compositeurs acceptables - « et encore, il
faudrait faire le tri, il y a des
négligences chez lui... » A
côté de Schaeffer, s'efforçant
de le soustraire à cette conversation, est
assise la femme d'un pétrolier - elle se
présente ainsi, « Irène Lotiron,
comme les pétroles et huiles du même
nom ». Schaeffer s'applique à
déjouer ses tentatives de bavardage parce
qu'il veut éviter d'avoir à la
regarder, une brune de cinquante-cinq ans noircie
par l'abus de soleil, desséchée par
le culte hystérique de la maigreur, tendons
et ligaments dessinés sous la peau, poignets
et cou cerclés d'or, momie de princesse
inca. Il détaille avec plus de
volupté Hélène : la
quarantaine, des taches de rousseur sur une gorge
large, le front bombé, des yeux gris, une
grande robe à fleurs pourpres. Elle
écoute l'académicien puisqu'il est
célèbre.
Un fou parle. Il est debout dans l'autobus,
dans l'allée entre les sièges. Il ne
crie pas. Il ne gesticule pas. Il parle à
mi-voix, continûment, posément, du ton
de qui énonce des évidences. Il a les
mains dans les poches.
« Lituanie. Albanie. Mitterrand et Kohl.
Monica Lewinsky. Nelson Mandela. Sarajevo. Moscou.
Les Zoulous. Ils sont tous là-bas, il n'y en
a plus ici. Les Albanais. L'Irak. Les 101
Dalmatiens. Le Livre de la Jungle. Blanche-Neige.
Il n'y en a plus ici. »
Il n'a pas l'air d'un fou. Il a les cheveux gris et
courts, un loden vert, des chaussures propres -
rien d'un clochard ou d'un vagabond. Il ne regarde
pas autour de lui, il ne s'adresse à
personne, il soliloque, il semble s'enfoncer
obstinément dans le chaos à mesure
que l'énumération s'accroît. On
dirait un militaire à la retraite ou un
fonctionnaire de rang moyen, un homme
sérieux.
« Les 101 Dalmatiens. Le Père Noël
est une ordure. Les Zoulous, les Albanais, les
Allemands. Viens chez moi, j'habite chez une
scie... » Pourquoi une scie ? Est-ce ce qu'il
voulait dire ? Le mot lui aurait
échappé ? Chacun affecte de n'avoir
pas entendu. Les yeux se tournent vers les voitures
et les façades - il fait nuit, la vitre se
fait miroir, les passagers ne voient que leurs
reflets et celui du fou qui continue son monologue.
« Chirac. L'Algérie. Mandela.
Mitterrand et Kohl. Arafat. La Lituanie. Lewinsky.
Mickey. Bosnie. Disney. Bosnie. Disney. »
L'assonance lui plaît, sans doute.
Il descend devant la gare de Lyon. Les passagers se
regardent un instant et ne disent rien.
Schaeffer, à la table, entre la momie inca
et Hélène, noyée dans le flot
de roses rouges imprimées sur la soie de sa
robe. Sans considération pour le discours du
grand homme, il parle à l'oreille de sa
voisine pour se moquer de l'orateur et de son
sérieux. Elle entre dans le jeu. « Mais
c'est pour vous qu'il parle.
- Raison de plus. » Elle s'étonne
et s'émeut : c'est là l'une de ces
répliques énigmatiques et
péremptoires dont il se dit que Schaeffer,
presque seul, sait en inventer. Elle sourit,
à défaut de répondre et
Schaeffer s'avise de la grâce de ses
lèvres. Leur dessin le charme, accolades
dissymétriques, la lèvre
supérieure plus large en son centre et d'une
saillie plus accentuée et ronde.
Schaeffer a lu assez de romans et connu assez de
femmes pour savoir qu'une passion peut naître
d'un détail insignifiant tel que celui-ci,
d'autant qu'Hélène continue à
lui sourire, s'étant tournée,
négligeant à son tour
l'académicien qui harangue la table. Ce
geste contraint ce dernier à abréger
et se taire. Aucun convive ne lui pose une
question, aucun n'objecte : ils parlent
déjà d'autre chose. La
décadence des beaux-arts les laisse froids,
ils n'ont souci que de leurs affaires et de ce qui
les favorise. Le chef d'orchestre marivaude avec sa
voisine. Un instant, l'académicien hait ces
bourgeois barbares et opulents. Un instant, il se
souvient qu'il n'est pas des leurs, en dépit
des apparences, fils de pauvre qui ne doit son rang
qu'à son esprit et des concours.
Aussitôt, le conformisme, la crainte de
déplaire, la pensée de sa gloire
s'interposent. Il s'insinue dans une conversation
sur le renouveau de la mode
dix-huitième.
Entretemps Schaeffer et Hélène se
parlent à voix basse et la
pétrolière, par dépit, se
rabat sur son lourdaud de voisin, dont elle
connaît par cur les opinions et le peu
d'imagination. Il est allé en Chine, il en
est encore tout ébaubi. Elle le laisse
raconter, tout en cherchant à surprendre les
paroles de Schaeffer. Celui-ci se
répète que l'hôtesse,
décidément, lui plaît et qu'il
préfère, depuis son adolescence, les
femmes pâles et rondes. Il sait que, sans
l'effort des étoffes et des coutures, la
gorge et le ventre d'Hélène seraient
de formes moins sculpturales. Cette promesse de
lourdeur ne le rebute pas. Du reste, il est trop
au-dessus des conventions pour accorder le moindre
crédit aux canons variables de la
beauté. Ils veulent, ces temps-ci, les
filles longues, légères, peu de
poitrine, encore moins de hanches. Schaeffer n'a
jamais aimé dans ce style-là.
Une scène se joue dans sa mémoire,
telle que sa mémoire l'a modifiée et
simplifiée : sa maîtresse le
reçoit en robe de chambre, à trois
heures de l'après-midi - allusion sans
équivoque. En s'asseyant dans un fauteuil,
elle laisse la cordelière se dénouer.
Elle se révèle presque nue,
soutien-gorge et culotte de dentelle noire. Le
ventre blanc déborde et tremble, Schaeffer
s'effraie, il précipite son visage contre
les seins pour ne plus rien voir, ses doigts se
glissent sous la chevelure. Un moment après,
il caresse le ventre et les flancs, il suit de
l'index leur modelé, il éprouve en
les pressant l'élasticité excessive
des chairs - il lui reste assez de conscience pour
observer qu'il a suffi de ce contact pour que le
dégoût se tourne en désir, il
en conclut que son penchant pour l'embonpoint est
le plus fort. Passion inavouable à force
d'animalité. « Comme si nous
n'étions pas des animaux. »
« Vous n'écoutez plus... Je vous
ennuie... » Un autre s'excuserait et mentirait
péniblement. De cet embarras, il sait tirer
parti. « Je vous regardais seulement... Je
vous regardais et je rêvais... J'imaginais...
Je vous imaginais. » Entre chaque phrase, un
silence qui la rend plus grave, presque
décisive. On sent qu'il ne parle pas au
hasard. Une force, le destin le contraignent.
Hélène ne dit rien. Lui non plus. Une
précision de plus gâcherait l'effet.
« Je vous imaginais nue », ce serait
risqué. Elle se rendrait ou elle
s'offusquerait et il perdrait tout espoir. Les
convives pourraient entendre. Il suffit qu'il la
dévisage. Elle a les yeux gris, ils
s'écarquillent parce qu'elle veut soutenir
le regard qui la scrute. « Nous agissons comme
des animaux », se dit-il à
lui-même. « Notre nature profonde.
» Aucune illusion à entretenir
là-dessus - de toute façon, Schaeffer
est bien loin au-delà de toute illusion,
trop avancé dans la connaissance de
lui-même et de ses semblables pour croire
qu'ils pourraient changer. « Je vous
imaginais... de la façon dont un homme aime
à imaginer une femme séduisante.
»
« Righetti... Toulmouche... cabinet du
président... conseilleur spécial...
Raymond... appels d'offre... Foster... il
privilégie le marketing électoral...
Righetti... plus de vivacité... le sens du
terrain... » Les deux hommes parlent depuis le
début du voyage, assez haut pour que les
voisins sachent leur importance, assez bas
néanmoins pour que leur conversation demeure
incompréhensible. Salmon a renoncé
à les écouter, il les regarde tout en
feignant de s'endormir. Celui qui est assis,
costume gris, chemise carmin, pas de cravate -
publicitaire, directeur de communication, un
métier de ce genre - interroge celui qui
reste debout dans l'allée, costume
pied-de-poule, chemise bleu pâle, cravate
noire et jaune, prolixe, péremptoire -
Salmon le suppose dans une position de peu
subalterne à celle de son interlocuteur.
D'assez peu pour qu'ils se donnent les marques de
la camaraderie et de la confiance ; subalterne
cependant, de sorte que l'inférieur met en
scène ses mérites et ses travaux,
indiscrètement.
Dehors, la campagne. Salmon ne sait laquelle. Avant
la tombée de la nuit, il a vu des vallons,
des pentes gazonnées, des bouquets d'arbres,
des villages en haut des collines. Il tente de lire
les panneaux indicateurs quand il s'en trouve
près de la voie, mais le train roule trop
vite et les gares ne sont pas assez
intensément éclairées. Il lui
semble circuler dans un espace sans repères
ni noms. Il n'en reconnaîtrait rien s'il y
passait en voiture. Il se sent perdu, quoique la
situation soit banale : il revient en train de Lyon
à Paris. Pas de quoi s'émouvoir. Il a
la fatigue pour excuse. Il ne dort pas assez depuis
quelques semaines - les nécessités de
l'enquête. Tout est si confus. Pas plus de
certitudes pour résoudre l'énigme que
de repères dans l'obscurité que
traverse le train.
Encore une fois, il se répète ce
qu'il sait de la disparition des Poissons rouges.
La conservatrice, Evelyne Oran, et le chauffeur qui
l'accompagnait, Alain Aumont, ont quitté la
Villa Malvoisie le 10 mai aux environs de seize
heures. Madame Van Bergh et sa
secrétaire-gouvernante-amante en ont
témoigné. Il semble que, de la
terrasse du café, trois habitants de Grignan
aient vu passer le véhicule sur la petite
place. La camionnette était attendue
à Lyon entre sept et huit heures. Les
conservateurs du musée l'ont
confirmé. Ils devaient héberger leur
collègue et le chauffeur, enfermer la
camionnette sous la surveillance de la police
municipale et, le lendemain matin, leur remettre un
tableau de leurs collections qui, comme les
Poissons rouges Van Bergh, devait figurer dans une
exposition au Grand-Palais.
A dix heures du soir, ils ont alerté la
police - ainsi qu'il convient de faire dans ce cas.
Le lendemain matin, l'inspecteur Salmon s'initiait
aux beautés de Matisse grâce à
des photographies et aux déclarations du
directeur du musée, supérieur
d'Evelyne Oran, qui se tenait la tête dans
les mains. Durant la nuit, une patrouille avait
suivi l'itinéraire que la camionnette
était supposée parcourir. On avait
interrogé les pompistes et les
employés des péages, en vain. Les
aires de repos n'avaient rien
révélé. « De toute
façon, ils avaient un
téléphone. En cas de problème
et de retard, ils auraient appelé. Ils ne
l'ont pas fait. Donc... » Donc
événement grave. Crime probablement.
Vol assurément. Madame Van Bergh a
été prise d'un malaise quand elle a
appris que le tableau avait disparu, ainsi que la
conservatrice et son chauffeur. « Encore une
chance que la conservatrice soit
célibataire, a dit le directeur. Il n'y a
que la femme du chauffeur à
prévenir.
- J'aurais préféré qu'ils
soient tous les deux mariés, a
répliqué Salmon. J'aurais
été mieux renseigné sur leurs
comptes. » Le directeur a baissé la
tête, honteux de sa naïveté. Si
elle ne se résout pas, cette affaire nuira
à sa carrière.
Elle dure depuis cinq jours. Les enquêteurs
n'ont encore rien trouvé - si peu que c'en
est même merveilleux. Salmon n'a rien
découvert à Lyon. Il n'a de
certitudes que négatives : la camionnette
n'a pas réapparu ; elle n'a
été abandonnée nulle part ;
rien de suspect n'a été
signalé autour de Grignan et de la villa ;
Alain Aumont ne s'était distingué
auparavant par aucune faute ni bizarrerie, vivant
d'une vie ordinaire à Pontault-Combault avec
sa femme, employée dans une
boulangerie-pâtisserie ; son compte en banque
ne trahit ni enrichissement étrange ni
dépenses démesurées ; pas plus
du reste que celui de la parfaite Evelyne Oran -
parfaite, irréprochable, on le lui a dit
encore tout à l'heure, à Lyon,
où elle a travaillé six ans
chargée des collections du vingtième
siècle. Elle s'y est distinguée par
son zèle, sa conscience professionnelle, son
assiduité. « Une vestale », lui
a-t-on déclaré. « Le
musée, c'était tout son monde. Une
conservatrice de premier ordre. » Nul ne se
souvient qu'elle ait eu une vie privée.
Dans son sac, Salmon a la photocopie de son dossier
professionnel, naissance au Havre en 1960,
lycée, Ecole du Louvre, concours,
première affectation à Lyon en 1989,
mutée à Paris en 1995, excellemment
notée par ses supérieurs. Il a aussi
une photographie du tableau disparu, un bocal
sphérique sur une table de fer verte, entre
des pots de fleurs qui ont l'air de cyclamens ou de
pivoines, on ne sait trop, Matisse ne s'est
guère montré précis sur ce
point de botanique. Dans le bocal, quatre ovales
rouge sang désignent les poissons. Salmon
juge l'uvre avec
sévérité. Il a beau savoir
pour quel montant elle était assurée,
il ne se laisse pas séduire. Il paraît
que la peinture vaut mieux que ses reproductions -
« On verra... A condition qu'on la revoie un
jour. » L'enquête s'embrouille, le
commissaire principal s'agace - une histoire
déplaisante, ni suspects, ni indices, ni
hypothèses.
« Rien du tout... Il faudra un coup de chance
pour avancer. Ou un tuyau... De toute façon,
ça se passe neuf fois sur dix ainsi, il
suffit d'attendre le traître. Un bavardage,
une dénonciation, une rumeur, une lettre
anonyme, une confidence inutile - à croire
que les gens sont incapables de se taire. Il faut
qu'ils parlent, pour être
écoutés, par vanité, sottise
ou vice. » Une fois de plus, Salmon philosophe
- son pire défaut, aucun de ses
supérieurs n'a manqué de le lui dire,
aucun de ses collègues ne s'est privé
de s'en moquer. Il faut qu'il joue le moraliste
désabusé, le connaisseur
attristé de l'âme humaine. Dans les
réunions en cours d'enquête, dans les
conversations entre inspecteurs, il laisse
quelquefois échapper quelque propos
général, une maxime grave, une
observation habilement formulée - les autres
s'en amusent ou s'en agacent, question de
circonstances et de caractères.
« Salmon, pas de littérature ! »,
« Salmon, on n'est pas là pour
épiloguer ! », « Des faits, pas
des phrases ! ». Ces avertissements
l'embarrassent, il se trouble, il balbutie quand il
est interrompu par l'un d'eux. Le service tout
entier sait que, lycéen, il se rêvait
professeur - de français ou d'histoire, il
hésitait. D'une famille d'ouvriers
agricoles, il n'a étudié le droit que
parce que, de la sorte, il pouvait obtenir un
métier plus vite. Il n'a passé un
concours de la police que parce que, fonctionnaire,
il ne craindrait plus le chômage et la
pauvreté qui avaient accablé son
père et son oncle - le père en est
mort. Pour les grands auteurs et leurs livres,
Salmon verrait donc plus tard, quand il aurait
« une belle situation », quand il aurait
« de quoi ».
Désormais, quand il n'est pas
harassé, quand il voyage, il lit des romans
- pas des romans policiers assurément, de la
littérature digne, les ouvrages les plus
fameux de la littérature universelle. Ce
soir, il commence Moby Dick. Emilie
approuvera. Emilie a une licence de lettres
modernes, grâce à laquelle elle a
gagné une place d'institutrice et le
cur de Salmon, que ce titre universitaire a
impressionné et attendri.
Le lendemain, pendant la réunion de ses
rédacteurs en chef, Schaeffer
s'inquiète : c'est un matin
d'actualité trop ordinaire que ne suffisent
pas à rehausser des événements
trop lointains et dépourvus de
pathétique. Il s'y attendait depuis la
veille. Aucun signe n'annonçait une
péripétie pittoresque quelque part et
les drames qui se prolongent - guerres,
misères - durent depuis si longtemps qu'ils
n'émeuvent plus.
L'un après l'autre, les chefs de rubrique
énumèrent ces sujets usés,
qu'ils ne tentent même plus de rajeunir,
assez expérimentés pour savoir
l'inutilité de ces tentatives. Schaeffer les
écoute sans feindre de s'intéresser
aux articles qu'ils proposent. Situation
elle-même commune : trop souvent le
présent se révèle ennuyeux. Il
revient alors au directeur de la rédaction
de dénoncer la monotonie et de
révéler comment la rompre avant que
les ventes en kiosque ne diminuent. Depuis quelques
jours, la difficulté devenant
prévisible, Schaeffer prépare le coup
d'éclat qui, une fois de plus, jettera le
journal hors de la banalité et inventera la
nouveauté qui fait défaut.
Le sommaire s'achève. Les sports - routine
des compétitions inventées pour ne
pas décevoir l'accoutumance des spectateurs
au spectacle ; la culture - Schaeffer affecte d'en
écouter impatiemment le sommaire du jour,
rien de bien nouveau, le concert de la veille, une
exposition ; la dernière page,
occupée à moitié par une
réclame. « Heureusement », dit
quelqu'un à mi-voix. Le silence ensuite, le
silence qui lui appartient, celui par lequel tous
s'en remettent à lui - tous, ceux qui le
haïssent à mots couverts comme ceux qui
le flattent pour lui succéder. Par modestie
- fausse -, il ne fait pas durer ce plaisir, celui
du juge avant la sentence, celui du
général stratège avant
l'exposé de la manuvre.
« Il faut secouer tout ça. Il faut
combattre la monotonie. Sinon, le lecteur
s'ennuiera bientôt autant que nous.... Et un
lecteur qui s'ennuie... Vous connaissez le
précepte : quand l'événement
manque, il faut prendre de la hauteur... La
période est calme. Le pays se croit
prospère. La fierté nationale
s'accroît. Le football, la paix,
l'économie, tout se ligue. Les faits divers
n'apparaissent plus que comme des distractions
exotiques - et bienvenues. La béatitude
approche. La torpeur. » Approbation
générale. Ceux qui, par leurs
articles, ont contribué récemment
à convaincre le lecteur des progrès
du bien-être opinent avec la vigueur de la
culpabilité. « Il faut déchirer
ces faux-semblants. Ne pas être dupe. Une
société qui s'aime, je n'aime pas
ça. Regardons-nous en face. »
(...)
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