Clive Cussler & Dirk Cussler
La poursuite
Traduit de l'américain par Luc de Rancourt
Clive Cussler est l'auteur de nombreux romans dont, chez Grasset,
L'or des Incas, Sahara, Dragon, Atlantide, Odyssée et Pierre
sacrée. Découvreur de nombreuses épaves, il
est membre de la Société Géographique Royale
de Londres, du Club des explorateurs de New York et préside
l'Agence nationale maritime et sous-marine (NUMA).
UN FANTOME DU PASSÉ
115 avril 1950,
lac Flathead, Montana
L SORTAIT DES PROFONDEURS
comme un monstre malfaisant au milieu d'une mer du mésozoïque.
Un dépôt gluant et verdâtre recouvrait la cabine
et la chaudière, de la vase de fond qui dégoulinait
des roues de deux mètres de diamètre retomba en écla-boussures
dans l'eau froide du lac. S'élevant lentement au-dessus de
la surface, la vieille locomotive à vapeur resta un instant
sus-pendue au bout des câbles d'une grosse grue montée
sur une barge en bois. Toujours visible sous la couche de boue,
derrière la portière latérale de la cabine,
on lisait sur sa plaque : numéro 3025.
Fabriquée par les Ateliers ferroviaires Baldwin de Philadelphie,
en Pennsylvanie, la 3025 était sortie d'usine le 10 avril
1904. La " Pacific " était une grosse machine à
vapeur assez répandue ; ses énormes roues motrices
pouvaient tirer dix wagons de voyageurs sur de longues distances
à la vitesse de cent quarante à l'heure. On la connaissait
sous le nom de 4-6-2 à cause de ses quatre roues motrices
à l'avant, juste derrière le pare-buffle, des six
autres roues motrices sous la chaudière, et enfin de deux
autres roues plus petites montées sous la cabine.
L'équipage de la barge regardait avec appréhension
l'opérateur de la grue jouer avec ses manettes. Il posa doucement
la vieille 3025 sur le pont principal et la barge s'enfonça
d'une dizaine de centimètres supplémentaires dans
l'eau. Elle resta ainsi une petite minute avant que les six hommes
se reprennent et larguent les câbles.
- Elle est dans un état remarquable, quand on pense qu'elle
est restée presque cinquante ans dans l'eau, murmura le responsable
des opérations de récupération.
La barge délabrée était d'ailleurs presque
aussi vieille que la locomotive. On l'utilisait depuis les années
1920 pour des travaux de dragage dans le lac et dans ses affluents.
Bob Kaufman était un gros gaillard, l'air sympathique, toujours
prêt à rire à la moindre blague. Le visage rougi
d'avoir passé tant de longues heures en plein soleil, cela
faisait vingt-sept ans qu'il travaillait sur la barge. Agé
maintenant de soixante-quinze ans, il aurait pu prendre sa retraite
depuis longtemps, mais, tant que la compagnie de dragage le gardait,
il continuait à travailler. Rester assis chez lui à
faire des puzzles n'était pas exactement l'idée qu'il
se faisait de l'existence. Il regarda l'homme qui se trouvait à
ses côtés, qui, pour autant qu'il puisse en juger,
était un peu plus vieux que lui.
- Qu'en pensez-vous ? lui demanda-t-il.
L'homme se retourna. A près de quatre-vingts ans, il était
grand et encore mince. Sa chevelure abondante grisonnait, il avait
le visage tanné comme du cuir. Perdu dans ses pensées,
il fixait la locomotive de ses yeux bleu lavande qui n'avaient pas
encore besoin de lunettes. Une grosse moustache argentée
recouvrait sa lèvre supérieure, comme s'il l'avait
laissée pousser depuis des années. Elle était
assortie aux sourcils, qui s'étaient embroussaillés
avec l'âge. Soulevant son panama de prix, il s'épongea
le front avec son mouchoir.
Puis il s'approcha de la locomotive qui était maintenant
solide-ment fixée sur le pont et se concentra sur la cabine.
De l'eau et de la boue continuaient de s'écouler le long
des échelles sur le plan-cher de la barge.
- Même avec ce maquillage, elle est encore agréable
à regar-der. Il ne faudra pas longtemps avant qu'un musée
ferroviaire trouve de quoi la restaurer. C'est un coup de pot qu'un
pêcheur du coin ait dragué le fond pour retrouver le
moteur hors-bord qu'il avait perdu. Sans ça, cette machine
aurait pu encore passer cin-quante ans dans l'eau.
- Un sacré coup de pot, oui, répéta lentement
le grand type aux cheveux argentés.
Kaufman s'approcha et passa la main sur l'une des grosses roues
motrices. Il prit l'air ému.
- Mon père était mécanicien à l'Union
Pacific, dit-il enfin. Il me disait toujours que la Pacific était
la plus belle locomotive qu'il ait jamais conduite. Souvent, il
me laissait m'asseoir dans la cabine quand il emmenait sa machine
au dépôt. La Pacific servait surtout au transport de
voyageurs, à cause de sa vitesse.
Une équipe de plongeurs équipés de combinaisons
faites de toile entre deux couches de caoutchouc se trouvait sur
une plate-forme que l'on sortait des eaux froides. Ils portaient
un casque en laiton Mark V, une grosse ceinture lestée autour
de la poitrine et des bottes de plongée en toile avec renforts
en laiton et semelles de plomb. Le tout pesait dans les dix-huit
kilos. Ils se retenaient aux cordons ombilicaux qui les reliaient
à une pompe à air en surface. La plate-forme se balança
en l'air avant de se poser sur le pont. Ils n'étaient pas
plus tôt à bord qu'une autre équipe descendit
par les échelles sur la plate-forme d'intervention que l'on
affala aussitôt dans les eaux du lac. A la fin du long hiver
du Montana, l'eau était encore glaciale.
L'homme de haute taille observait en silence. Il détonnait
au milieu de tous ces marins debout sur la barge dans leurs combinai-sons
maculées de graisse. Lui était vêtu d'un pantalon
brun impeccablement repassé, d'un beau chandail en cachemire
et d'une veste dans le même lainage. Ses chaussures très
bien cirées avaient, fait étrange, conservé
tout leur poli sur ce pont plein de gazole, parmi les câbles
rouillés.
Il revint aux couches de limon déposées sur les marches
qui menaient à la cabine et se tourna vers Kaufman :
- Faites donc mettre une échelle en place, que nous puissions
monter là-dedans.
Kaufman donna un ordre à un matelot qui se trouvait là.
On sortit une échelle que l'on posa sur le rebord du plancher
de la cabine, derrière le siège du mécanicien.
Le chef de chantier grimpa le premier, suivi du vieil homme. De
l'eau dégoulinait du toit, du charbon réduit en poudre
mélangé à de la vase s'écoulait par
la porte ouverte de la boîte à feu et, de là,
sur le plancher métallique.
Ils crurent tout d'abord que la cabine était vide. Le fouillis
de vannes, de tuyaux et de manettes qui encombrait la chaudière
était recouvert de plusieurs couches de limon où les
herbes aquatiques avaient proliféré. Sur le plancher,
on s'enfonçait dans la boue jusqu'à la cheville, mais
le vieil homme n'avait pas l'air de se rendre compte qu'il en avait
dans ses chaussures. Il s'agenouilla pour examiner de plus près
trois bosses qui sortaient du limon comme de petits tumulus.
- Le mécanicien et le chauffeur, annonça-t-il.
- Vous êtes sûr ?
Il hocha la tête :
- Parfaitement sûr. Le mécanicien s'appelait Leigh
Hunt. Il avait une femme et deux enfants maintenant adultes. Le
chauffeur s'appelait Robert Carr. Il devait se marier juste après.
- Et qui était le troisième ?
- Un certain Abner Weed. Un dur. Il a forcé Hunt et Carr
à mettre en route la machine en les menaçant de son
pistolet.
- Ils n'ont pas l'air en très bon état, murmura Kaufman,
dégoûté par ce qu'il voyait. Je suis surpris
qu'il en reste autre chose que des squelettes.
- Il n'en resterait rien s'ils étaient morts dans de l'eau
salée, mais l'eau douce et froide du lac Flathead les a préservés.
Ce que vous voyez, ce sont les tissus adipeux dans lesquels la graisse
est stockée. Lorsqu'ils sont immergés, ils finissent
par se déchirer pour donner aux cadavres cet aspect cireux,
savonneux. C'est ce qu'on appelle la saponification.
- Il va falloir qu'on appelle le shérif et qu'on fasse venir
l'officier d'état civil.
- Cela va-t-il retarder la suite des opérations ? demanda
l'étran-ger.
Kaufman fit non de la tête.
- Non, ça ne devrait pas causer de retard. Dès que
les plongeurs auront saisi les câbles de hissage, nous remonterons
le tender.
- Il faut absolument que je voie ce qu'il y a dans le wagon.
- Ça sera fait.
Kaufman regardait l'homme, essayant de lire dans ses pensées.
- Vaut mieux remonter le tender d'abord, ça simplifie les
choses. Si nous nous occupons de la voiture avant qu'elle soit désaccouplée
du tender, tout ça peut se terminer en désastre. Il
n'est pas aussi lourd que la locomotive, mais si on fait pas atten-tion,
il peut partir en morceaux. L'opération est délicate.
En plus, l'avant du fourgon à bagages est à moitié
enfoui sous le tender.
- Ce n'est pas un fourgon à bagages. C'est un wagon de mar-chandises.
- Comment le savez-vous ?
L'homme ne répondit pas à la question.
- Remontez le tender en premier. C'est vous le chef.
Kaufman baissa les yeux sur ces tas immondes qui avaient été
autrefois des êtres humains.
- Comment est-ce qu'ils sont arrivés là ? Comment
un train a-t-il pu se perdre au milieu d'un lac et y rester toutes
ces années ?
L'homme contemplait les eaux calmes et bleutées.
- Il y a quarante-quatre ans, il existait un bac qui transportait
des wagons chargés de grumes.
- Sûr que c'est étrange, reprit lentement Kaufman.
Les jour-naux et les responsables de la Southern Pacific ont dit
qu'un train avait été volé. Pour autant que
je me souvienne, c'était le 21 avril 1906.
Le vieux se mit à sourire.
- La compagnie a inventé une histoire. Le train n'a pas été
volé. C'est un aiguilleur qui s'est laissé acheter
pour détourner la machine.
- Fallait qu'y ait des choses bien précieuses dans le fourgon,
pour qu'ils en arrivent à tuer, dit Kaufman. Quelque chose
comme un chargement d'or.
Le vieil homme acquiesça.
- Il y a eu des rumeurs, on a dit que ce train transportait de l'or.
A la vérité, il ne s'agissait pas d'or, mais d'espèces.
- Quarante-quatre ans, répéta lentement Kaufman. Ça
fait un bail, pour un train qui disparaît. Peut-être
que l'argent est toujours dedans.
- Peut-être, fit le vieux en contemplant l'horizon, comme
s'il avait une vision dont lui seul pouvait profiter. Et peut-être
que nous aurons la réponse en allant jeter un il à
l'intérieur.
...
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