Premiers chapitres
Clive Cussler & Dirk Cussler
Le trésor du Khan
Traduit de l'américain par Delphine Rivet

Clive Cussler est l'auteur de nombreux romans dont, chez Grasset, L'or des Incas, Sahara, Dragon, Atlantide, Odyssée et Pierre sacrée. Découvreur de nombreuses épaves, il est membre de la Société Géographique Royale de Londres, du Club des explorateurs de New York et préside l'Agence nationale maritime et sous-marine (NUMA).
Dirk Cussler a activement participé aux expéditions de son père au sein de NUMA®, dont il préside le conseil de surveillance. Il est l'auteur, avec son père, de Vent mortel (Grasset, 2007). Il vit dans l'Arizona.
PREMIERE PARTIE

LA TEMPETE DE L'EMPEREUR


 

10 août 1281 après J.-C.
Baie d'Hakata, Japon

RIK TEMUR écarquilla les yeux dans l'obscurité et pencha la tête vers le bastingage en entendant le bruit des rames s'intensifier. Lorsque l'embarcation ennemie ne se trouva plus qu'à quelques mètres, il se recroquevilla dans l'ombre. Cette fois, il réserverait aux intrus un accueil des plus chaleureux, songea-t-il avec une féroce impatience.
Le clapotement des avirons cessa. Un choc sur la coque lui apprit que le petit bateau s'était glissé le long du grand vaisseau. La lune de minuit n'était qu'un mince croissant, mais la pure clarté du ciel amplifiait la lumière des étoiles, baignant le navire d'une lueur cotonneuse. Temur s'agenouilla sans bruit en avisant une silhouette qui franchissait le bastingage à la poupe, puis une autre, puis encore une autre, jusqu'à ce qu'une dizaine d'hommes se trouvent sur le pont. Les intrus portaient des vêtements en soie colorée sous une armure en cuir souple qui bruissait lorsqu'ils se mouvaient. Mais ce fut le scintillement de leurs katanas, aiguisés comme des rasoirs, qui attira son regard lorsqu'ils se rassemblèrent.
Constatant que les ennemis avaient mordu à l'hameçon, le commandant mongol se tourna vers le garçon à ses côtés et lui fit un signe de tête. Celui-ci frappa immédiatement une cloche en bronze qu'il tenait dans ses bras et le son métallique déchira l'air calme de la nuit. Les intrus restèrent pétrifiés, surpris par cette alarme subite. Soudain, trente soldats en armure, jusque-là dissimulés, bondirent en silence, sortant de l'ombre. Brandissant des javelots à pointe de fer, ils se jetèrent sur les envahisseurs avec une fureur meurtrière. La moitié des abordeurs furent tués immédiatement, touchés par les multiples coups de lance qui avaient transpercé leurs armures. Ceux qui restaient sortirent leurs sabres pour tenter de riposter mais ils furent rapidement maîtrisés par les défenseurs, en plus grand nombre. En quelques secondes, tous les assaillants gisaient sur le pont, morts ou agonisants. Tous, sauf un.
Vêtu d'une longue tunique de soie rouge brodée et d'un pantalon large rentré dans des bottes en peau d'ours, l'homme n'était manifestement pas un soldat paysan. Avec une rapidité et une précision dévastatrices, il avait surpris ses ennemis en se ruant sur eux, détournant les coups de lance par de rapides mouvements de son katana. En un éclair, il s'était rapproché d'un groupe de trois défenseurs du bateau et les avait tous fait tomber sur le pont, coupant presque l'un des hommes en deux d'un seul coup de sabre.
Voyant cette tornade décimer ses soldats, Temur bondit et dégaina sa propre épée, puis s'élança. L'autre le vit charger et il para adroitement un coup de lance avant de pivoter, rapide comme la foudre, puis de pointer son sabre souillé de sang en direction du guerrier qui approchait. Le commandant mongol, qui avait tué plus de vingt hommes au cours de sa vie, esquiva calmement le coup. La pointe de l'épée passa à un cheveu de sa poitrine, manquant la peau de quelques millimètres. Dans le même temps, Temur leva son propre sabre et le lui logea pointe en avant entre les côtes. L'homme se raidit à mesure que la lame perçait sa cage thoracique et coupait son cœur en deux. Il s'inclina devant le Mongol tandis que ses yeux se révulsaient, puis il tomba, mort.
Les défenseurs poussèrent un cri victorieux qui se répercuta en écho dans la baie, avertissant le reste de la flotte composée d'envahisseurs mongols que l'attaque menée cette nuit-là par la guérilla avait échoué.
- Vous vous êtes battus avec courage, lança Temur à ses soldats, pour la plupart chinois, qui étaient rassemblés autour de lui. Jetez à la mer les cadavres des Japonais et lavons notre pont de leur sang. Ce soir nous pourrons dormir en paix, fiers.
Au milieu d'une nouvelle clameur, Temur s'agenouilla près du samouraï et arracha le sabre ensanglanté des mains du mort. A la faible lueur des lanternes du bateau, il étudia l'arme japonaise avec soin, admirant la finesse du travail et le bord tranchant comme un rasoir, avant de le glisser dans son propre fourreau avec un hochement de tête satisfait.
Tandis que l'on balançait les morts par-dessus bord sans plus de cérémonie, Temur vit approcher le capitaine du bateau, un Coréen sévère du nom de Yon.
- Beau combat, le complimenta Yon sans chaleur. Mais combien d'abordages mon navire devra-t-il encore souffrir ?
- L'offensive terrestre prendra la relève lorsque la flotte du sud du Yangtsé arrivera. L'ennemi sera bientôt anéanti, et ces attaques isolées cesseront. Peut-être notre victoire de cette nuit jouera-t-elle un rôle dissuasif.
Yon émit un grognement sceptique.
- Mon bateau et mon équipage devraient être de retour à Pusan à présent. Cette invasion tourne à la débâcle.
- Certes, l'arrivée des deux flottes aurait dû être mieux coordonnée ; cependant, l'issue finale ne fait aucun doute. La victoire nous appartiendra, répondit Temur avec irritation.
Tandis que le capitaine s'éloignait en secouant la tête, Temur étouffa un juron. S'appuyer sur un navire et un équipage coréens, ainsi que sur des fantassins chinois pour se battre, c'était comme avoir les mains liées derrière le dos. S'il pouvait faire accoster une division de cavaliers mongols, l'île serait sous leur domination en une semaine.
Toutes ses réflexions ne l'avançaient à rien, et il se mit à méditer à contrecœur les paroles du capitaine. L'invasion avait en effet commencé de façon peu encourageante et s'il avait été superstitieux, il aurait même pu croire qu'une malédiction pesait sur eux. Lorsque Koubilaï, empereur de Chine et Grand Khan de l'Empire mongol, avait essuyé une rebuffade après avoir exigé un tribut du Japon, il avait réagi en envoyant une flotte envahir l'ennemi pour réprimer cette insolence. Mais la flotte partie en 1274 était bien trop petite. Avant que l'on ait pu établir une tête de pont, une tempête l'avait balayée, décimant les vaisseaux de guerre mongols qui n'étaient pas abrités.
Sept ans plus tard, on ne commettrait pas la même erreur. Koubilaï Khan avait réuni une force d'invasion massive constituée d'éléments de la flotte coréenne de l'Est et du principal groupe de bateaux chinois, la flotte du sud du Yangtsé. Plus de cent cinquante mille soldats chinois et mongols s'apprêtaient à converger sur l'île japonaise de Kyushu, au sud du Japon, pour renverser les seigneurs de la guerre qui tenaient le pays. Mais cette force d'invasion attendait encore du renfort. La flotte de l'Est était arrivée la première de Corée. Dans l'espoir de remporter un glorieux succès, ils avaient essayé de faire débarquer des troupes au nord de la baie d'Hakata mais avaient bientôt renoncé. Face à une défense japonaise galvanisée, ils avaient en effet dû battre en retraite et attendre l'arrivée de la deuxième flotte.
Reprenant confiance, les guerriers japonais s'étaient alors mis à attaquer la flotte mongole. D'insolents groupuscules armés se glissaient la nuit dans la baie sur de petits bateaux à l'assaut des navires mongols ancrés. La découverte macabre de corps décapités témoignait chaque matin d'une nouvelle offensive des guerriers samouraïs qui emportaient la tête de leurs victimes comme trophées de guerre. Après plusieurs succès, les envahisseurs mongols se mirent à attacher leurs navires les uns aux autres pour se protéger. Le piège conçu par Temur - faire mouiller son navire à l'écart des autres - avait fonctionné comme prévu et les attaquants japonais avaient trouvé la mort.
Bien que d'un point de vue stratégique ces raids nocturnes ne causaient que peu de dégâts, ils sapaient le moral déjà déclinant des envahisseurs. Trois mois après avoir quitté Pusan, les soldats étaient toujours entassés dans les navires coréens. Les vivres diminuaient et des épidémies de dysenterie affaiblissaient la flotte. Cependant, Temur savait que la venue des navires du sud du Yangtsé changerait la donne. L'armée chinoise, forte de son expérience et d'une discipline de fer, mettrait facilement en échec les petits groupes de samouraïs, une fois arrivée en masse. Si seulement elle arrivait.

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