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Premiers chapitres

PIERRE COMBESCOT
Les petites mazarines
biographie
Pierre Combescot est l'auteur de Louis II de Bavière (1973), des Funérailles de la Sardine (prix Médicis 1986), des Filles du Calvaire (prix Goncourt 1991), de La Sainte Famille (1996) et du Songe de Pharaon (1998).

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Le cardinal Jules Mazarin
se débarrassera-t-il jamais de son double :
Giulio Mazarini ?


e Cardinal aime sa famille, les salsifis et lui-même plus encore. Depuis quatre ans il gouverne la France et y prend ses aises. Quelques années auparavant, ni vu ni connu, il avait un soir au coin d'une rue abandonné une vague ombre, le cavalier romain Giulio Mazarini, pour se glisser dans la peau de Jules Mazarin, favori de la Reine et cardinal-ministre. Cependant quoi qu'il fasse, l'Italien, chez lui, revient au galop. S'il y en a pour un, il s'en trouvera toujours assez pour le reste de la famille, se persuade-t-il. Et d'écrire aussitôt à Rome afin qu'on lui envoie les quatre aînés des enfants de ses sœurs. Nous sommes en septembre de 1647. Et ce n'est qu'un commencement. Car cette marmaille hirsute, piaillante, chaude encore du nid, qui bientôt va paraître à la cour, ne sera que la première volée d'une longue série de neveux et nièces, dont il s'appliquera, par la suite, à imaginer la fortune.
Jules Mazarin empoche le cœur de la reine Anne d'Autriche
Jules Mazarin possède un sentiment très vif de la famille qu'on nommerait volontiers mafieux, si depuis toujours le népotisme n'avait été de règle dans la péninsule. Aussi est-ce sans aucun scrupule, avec la virtuosité d'un artiste de l'escamotage, qu'il va s'employer à en acclimater l'usage au royaume de France.
Au début il y recourt feignant l'air du chat assoupi ; tout en douceur, sans hâte ; c'est qu'il déguise encore son féroce appétit ; il s'avance " scherzando ", patte de velours, ainsi qu'il en a toujours usé, laissant entrevoir du paysage, façon de faire rêver. Il se joue des cœurs et des âmes ; attise les ambitions - c'est une méthode qui a fait ses preuves. Il braconne ici, chaparde là. C'est ainsi qu'il a escroqué, il y a peu, le cœur de la Reine Régente.
A l'âge où d'autres sont grands-mères, Anne d'Autriche continuait à rêver d'amour. La Reine cajole sa paresse avec gourmandise ; sous des chairs un peu molles, un peu mûres, elle dissimule mal une âme romanesque et des vanités de petite fille. Pour l'exemple : elle n'est pas peu fière de ses mains qu'elle a fines et blanches. Le Cardinal qui l'a percée prend aussitôt l'air rêveur. Oh ! les mains, les belles mains ! semble dire son regard. Le voilà en extase, prêt à pâmer. Anne en conçoit aussitôt du trouble. Ce regard, elle le pressent enflammé, brûlant ; il n'est que froid et calculateur. Elle est au bord de chanceler. Mon Dieu ! se serait-elle trompée sur son compte ? Assaillie d'un doute, elle veut reconsidérer le bel Italien qu'elle n'a accepté au Conseil de régence qu'à contrecœur. Ne disait-on pas qu'il était son ennemi. Pire, une créature de feu le Cardinal-duc, qui avait été son plus féroce persécuteur.
Elle veut en avoir le cœur net. Elle ajuste sa lorgnette et qu'aperçoit-elle ? Des yeux caressants, une bouche charnue, un beau nez viril et avec cela des manières veloutées de chat d'appartement.
" Il était du monde l'homme le mieux fait ; il était beau ; il avait l'abord agréable, l'esprit d'une grande étendue ; il l'avait fin, insinuant, délicat ; il faisait fort plaisamment un conte... " écrit de lui Bussy-Rabutin qui n'a jamais été tendre.
Un grand maître en gigolaillerie,
ou simplement à poil et à plume ?
Or il est vrai que Mazarin est d'un commerce charmant, avec ce don de plaire aux femmes comme aux hommes, n'ayant du sacerdoce gardé que le strict nécessaire. Toutefois à l'exception des mains de la Reine et d'une aventure de jeunesse en Espagne, on ne lui connaît guère de liaison.
Serait-il de ces délicats qui recherchent des plaisirs plus singuliers ? Ses penchants d'esthète le dénonceraient volontiers comme un Italien " très italien " - c'est ainsi qu'on disait alors. Anne d'Autriche s'est elle-même, un temps, interrogée sur cette possibilité. Certes il lui fait entrevoir du paysage, mais jamais le solide, et ses nerfs s'agacent de l'incessant bruissement de dentelles et de moires qu'il suscite autour d'elle. C'est qu'il s'amuse à la déconcerter par un manège incessant. L'irritation de la souveraine le ravit ; il la provoquerait même ; il joue de ruses ; feint de s'intéresser à son babillage. Il se divertit de son innocence ; caresse voluptueusement ses sottises ; les lui fait redire comme s'il les avait mal entendues ; s'émerveille de ces perles. Oh, comme c'est reposant d'être une dinde ! Il affecte de débrouiller ses sentiments pour mieux les emmêler. Déjà il règne en maître sur son cœur.
Furent-ils amants ? Anne, plus perspicace qu'on ne le croit, donne de singulières explications à l'une de ses dames d'honneur, pour la persuader qu'il ne s'est jamais rien passé entre le Cardinal et elle. Elle avoue qu'il n'aime point les femmes, puisque italien, il l'est en tout. Le stratagème n'est pas pour déplaire à l'intéressé. Le Cardinal est passé maître dans l'art de brouiller les pistes, pratiquant en virtuose la supercherie.
N'est-ce point d'ailleurs le plus sûr moyen de faire taire les jalousies et de tenir court les piaffeurs de cabales ; ces messieurs les importants qui font le siège de la Reine Régente, n'attendant que le moment propice pour attraper le vent de la révolte.
Et puis Mazarin n'est-il pas de la race de ces grands voluptueux qui, à l'ostentation de leur félicité, en préfèrent l'avarice ? Il possède, en effet, l'art consommé, on ne peut plus italien, de savoir bivouaquer à la lisière ; là où le bonheur se débusque plus sûrement - ce bonheur dont il a le goût plus que quiconque en ce siècle, et qui, chez lui, alterne avec ce génie souple qu'il met au profit de ses intérêts, encore que parfois il sache en faire bénéficier ceux qui ont aidé à sa réussite. Les voies détournées lui paraissent toujours plus enviables que les allées cavalières. Aussi préfère-t-il les escaliers dérobés aux degrés d'apparat. Tous les escaliers dérobés et, en particulier, ceux qui mènent chez la Reine. Madame, la Palatine, confiera plus tard dans une lettre à une de ses parentes d'Allemagne : " La feue reine a fait pire que d'aimer le cardinal Mazarin, elle l'a épousé. " Et de décrire l'escalier du Palais-Royal qui existait toujours au siècle suivant, par où l'Eminence se rendait nuitamment chez " sa femme ".
Aussi allez savoir...
Cependant, lorsque le Cardinal, vers la fin de sa vie, se mettra en tête de briguer le trône pontifical, personne ne fera de difficulté à ce qu'il reçoive les ordres majeurs, dans le cas où il serait élu. Selon certains, il les aurait d'ailleurs reçus sur son lit de mort avec l'extrême-onction.
Les amours de la Reine et de son ministre demeurent en tout cas un mystère qui n'intéresse notre curiosité que pour le brio et le charme avec lequel le Cardinal mena son grand carrousel sentimental ; une reprise de haute école, en dépit de la pouliche quelque peu sur le retour. La manière tient à la fois de l'art équestre et de la grande gigolaillerie ; encore que, lorsque les princes et les grands, les parlements, la France entière exigent votre renvoi, il faille plus que de l'assiette pour se maintenir en selle auprès d'une reine perruchante et assez bornée, et plus encore influençable, au point de s'être jadis compromise dans des conspirations où la duchesse de Chevreuse, son amie de cœur, trouva le chemin de l'exil et le prince de Chalais celui de l'échafaud.
Sachant la Reine incertaine, Mazarin accorde-t-il tout, ou préfère-t-il souffler le froid et le chaud, s'amuser d'elle, en faire sa dupe ? Pousse-t-il plus loin les caresses ? Ou se contente-t-il de lui débiter mille douceurs, de la payer avec du vent pour, ensuite, par un mot cruel la désespérer ? Mazarin possède le coup d'œil froid. S'il joue des frustrations, c'est qu'il sait jusqu'où il peut éperonner cet être paresseux et plein d'abîmes, aux chairs roses et molles. La Reine appartient à cette catégorie de personnes qui, froissées par la vie, par un mariage décevant, puisent en elles leurs échauffements du cœur, ces emballements romanesques qui se révèlent bien plus violents que ceux qu'elles eussent tirés des réalités d'une passion dont elles se seraient finalement lassées. Mazarin a su débrider le cœur de la Reine par des douceurs feintes subitement suivies de réserves glacées. Une tactique proche des manières de gouvernement, qu'il appliquera non seulement à son ministère mais également à sa famille.
Coup d'œil sur la jeunesse de
M. le Cardinal Mazarin
Affable et délicieusement sournois, Mazarin est un cynique capable d'amitié ; de fidélité même. A son passé d'abord qu'au faîte de sa gloire, alors qu'il s'invente une généalogie illustre, il n'a jamais perdu de vue ni renié. Il lui restera toujours quelque chose de l'aventurier, en quête de l'occasion. Comme un parfum de ruffiannerie de ce temps où il fréquentait les tripots romains et y apprenait l'humanité sur le tas et l'art de savoir pallier le hasard en biseautant les cartes. " Sa naissance était basse et son enfance honteuse. Au sortir du Colisée, il apprit à piper, ce qui lui attira des coups de bâton... " nous dit Retz. A tous vents donc ! à la fois entremetteur et chevalier d'industrie, mi-faquin mi-signorino ; il y a du roman picaresque dans la jeunesse turbulente du cavaliere Giulio Mazarini.
Aussi comment s'étonner, qu'en dépit de ses efforts de camouflage, on devine par instants comme l'ombre furtive, dans les rougeoiements que jette autour de lui la pourpre cardinalice, du petit ruffian bien troussé qu'il fut quand il hantait les mauvais lieux et procurait pêle-mêle aux cardinaux Barberini des eaux à la violette, des comédiennes délurées ou de jeunes castrats -, à leur guise.
Au sortir des jésuites, il musarde quelque temps alentour des palais ; il cherche, comme tout un chacun à Rome, un patron. En ce temps-là, on se doit d'être de la faction de France à moins que l'on ne soit de celle d'Espagne. Les princes Colonna, chez qui son père Pietro Mazarini a été intendant, ont de toujours été acquis à cette dernière. Le jeune Giulio aurait dû rejoindre leur parti.
Tout au contraire il va se fourrer chez les Barberini, ce qui revient à choisir le camp adverse, celui de France. De chez les " cardinaux-neveux ", il se pousse bientôt chez " l'oncle " qui n'est autre que le pape Urbain VIII. La succession du duché de Mantoue survient. On est en 1628. La France une fois encore se trouve opposée à l'Espagne. Mazarin aperçoit une brèche. Et dans cette brèche, au loin, une soutane rouge. Il s'y faufile. Sans demander son reste.
L'affaire est dans le sac : Giulio Mazarini a fait rire l'Homme rouge
Tout de suite, il a saisi comme une lueur amusée dans l'œil du terrible Cardinal qui semble lui dire : étonnez-moi. Cette sympathie d'un instant va être le détonateur de sa fortune car, nul doute, sans cela son destin eût été à vau-l'eau ; pareillement à celui de ces aventuriers transalpins qui, poussés par la nécessité, s'en viennent à chaque génération chercher fortune en France et qui, leurs industries épuisées, s'en retournent outre-monts ; à moins qu'ils ne finissent par grossir un monde grouillant d'intrigants obscurs et faméliques, et cela nonosbstant leur verve incomparable que double un époustouflant culot.
L'œil ardent, la parole facile, avide comme eux de toutes les fortunes, Mazarin eût, comme eux, probablement échoué dans son dessein s'il n'y avait eu Richelieu et cette rencontre du 28 janvier 1630 à Lyon où le pape Urbain VIII l'avait envoyé pour sonder le ministre.
Richelieu se prépare, en effet, à bousculer les armées de Savoie et d'Espagne ; aussi le tortueux pape Barberini compte-t-il sur Mazarin pour louvoyer à vue et tromper à la fois la France, la Savoie et l'Espagne.
Richelieu se tient près de la cheminée, impressionnant d'allure, mi-prêtre mi-cavalier, soutane fendue, relevée en deux pans qui laissent apparaître de hautes bottes de chevreau liserées de pourpre. Un vaste manteau en taffetas couleur feu se répand de ses épaules jusqu'au sol. C'est ainsi qu'il est toujours mis en son particulier, sans souci pour autant de cérémonie ; et cependant, Mazarin n'a pas souvenir d'avoir croisé à Rome un prince de l'Eglise aussi fièrement campé. L'œil du Cardinal s'est posé sur lui. Un œil froid, d'entomologiste. Et aussitôt il s'est senti transpercer. C'est alors qu'il a eu la prescience - oui ! vraiment c'est cela : " per genio " ! - que tout se jouait en cet instant de son destin, sa fortune.
" Alors Monsu Mazarini, comment se portent par les temps qui courent messieurs les cardinaux-neveux ?... " Cela a été dit en badinant. Un coup de sonde pour connaître les intentions du Saint-Siège. Mazarin est bien déterminé à se montrer sous son meilleur jour ; à la hauteur de la réputation dont le Cardinal-duc a certainement été prévenu. Aussi lui sert-il tout de go un grand récital de charme et de gaieté, tout d'ingéniosités et d'inventions. Il varie les arguments à l'infini, pousse ses développements en une pétarade de lazzis, de traits, de saillies, sans lâcher son interlocuteur du regard. Il le caresse avec des mots et tout en le charmant, il essaie de trouver le défaut de la cuirasse. Les passes sont serrées. Richelieu, ironique, parle par monosyllabes. Chaque pointe porte. Il le tient court et lui laisse peu d'initiative. Impossible de feindre. Cependant Mazarin revient toujours à l'assaut. Le champ se rétrécit. Finalement il accepte de rendre les armes, d'autant que le Cardinal lui accorde les honneurs de la guerre. D'ailleurs peu lui importe à la fin de faire entrer Richelieu dans ses vues ou de le gagner à la cause du pape, son maître, puisqu'il a su obtenir sa confiance ; et peut-être même un peu plus : sa sympathie.
Un quart de siècle plus tard Mazarin se souviendra au mot près de ce qu'avait été ce soir-là leur première rencontre. Et comment il en était sorti enrichi, comme fécondé par une intelligence mâle, rigoureuse. Une intelligence qui l'avait reconnu comme son égal, lui l'aventurier aux origines douteuses. Le grand Cardinal l'avait choisi entre tous pour son seul génie et il en avait fait son légataire spirituel. Celui qui apposerait le sceau à son œuvre. N'était-ce point marier la carpe au lapin ? Comment l'Homme rouge, ce haut personnage de tragédie, pouvait-il s'acoquiner à un valet de la commedia dell'arte, au fripon écarlate qu'il était ! Et oui ! rouge aussi ! C'est ainsi que l'avait voulu Richelieu qui l'avait aussitôt ondoyé dans la pourpre.
A demi-mot ils se comprenaient. Comme deux acteurs sur un même théâtre s'échangeant leurs répliques ; se soufflant l'un à l'autre. Ils partageaient la même passion de la scène. Cet art des illusions, de la tromperie et du camouflage. Les apparitions du Cardinal étaient réglées d'ailleurs comme des entrées d'opéra.
Mazarin quitte Lyon aussi leste qu'Arlequin. On le retrouve au siège de Casale en octobre de la même année. Il laisse plusieurs chevaux sur les dents, à force de courir d'une armée à l'autre pour s'entremettre. Il fourbe joliment les Espagnols. De la belle ouvrage. Aussi son nom s'en vient-il de nouveau tinter aux oreilles de Richelieu. Comment dites-vous, Mazarini ? Encore cet Italien ! Mazarini ! Mais c'est un nom de théâtre ! Cette fois Richelieu retient définitivement le nom. Mazarin brûle alors les étapes. Il est nommé vice-légat en Avignon ; et de là, nonce extraordinaire en France. On est déjà en 1634. Il lui faut frapper les imaginations. Aussi est-ce en grand équipage qu'il entre dans Paris par la porte Saint-Antoine. Il se tient à la portière du carrosse que le roi Louis XIII lui a envoyé. Tout pommadé et frisé, il fait un petit monsignor ravissant. Une troupe de gentilshommes lui ouvre la marche tandis que par-derrière s'en vient une quantité d'estafiers et de valets à sa livrée. Bonjour messeigneurs ! Révérence ! Serviteur ! Mazarin n'est pas fait pour s'attarder. Il presse le pas. Quitte la nonciature et hop ! le voilà aux basques de Richelieu.
Le Cardinal le tient encore pour un objet bizarre ; mais qui le fait rire. Car Mazarin, aussi bien que des femmes, se joue des hommes. Il se laisse respirer comme une fleur exotique. Il zézaie délicieusement à la manière d'Italie ; chuchote comme au fond d'un confessionnal. Le Cardinal-duc ne résiste plus. Il est grisé par ce parfum d'aventurier ; s'amuse des facéties de ce demi-Pantalon. Tout, chez l'Italien, le divertit. Qu'il date lestement une missive secrète : " le 16 du mois de... de la chambre de Son Eminence, au commencement du ballet... " et voilà Richelieu en joie pour la journée. Mazarin chantonne sans façon ; ne se bride guère plus en sa présence. Faut-il au Cardinal un avis éclairé sur la guerre avec l'Espagne ? le voici ! Veut-il une chanson ? la voilà ! Il pousse la complaisance jusqu'à trousser des livrets pour les intermèdes musicaux de Son Eminence. Cela change Richelieu du " Tenebroso-cavernoso ". C'est ainsi qu'il nomme en privé le père Joseph du Tremblay, la célèbre " éminence grise ". Richelieu caresse l'Italien, le bombarde de sobriquets. Ce cher Giulio sera tour à tour son " Nunzinicardo " (le cher petit nonce) ; ou encore son " Colmarduccio ", mot dont on ignorerait le sens, si le Cardinal n'avait eu l'obligeance pour la petite histoire d'en donner la traduction de " Frère Coupe-Choux ".
Richelieu a vu clairement en Mazarin le cherche-fortune, le mercenaire ; mais probablement y a-t-il deviné aussi le grand condottiere d'Etat qui y sommeille. Richelieu, qui se sent pressé par la maladie, veut parachever l'habit de cour de son protégé. Aussi fait-il quérir à Rome un chapeau de cardinal. Puis après l'en avoir coiffé il le pousse au devant de la scène. Au baptême du Dauphin, Louis Dieudonné, ce miracle que l'on
Louis Dieudonné, un vrai miracle !
La reine Anne d'Autriche avait vécu six ans à attendre un mari que la vie ennuyait et qui n'aimait guère plus que cela les femmes. Elle avait passé ses nuits à l'attendre ; sous ses fenêtres coulaient les eaux vertes de la Seine où se reflétait, les soirs de lune, la tour de Nesle à demi écroulée sur la rive d'en face. Chaque nuit elle avait cru qu'on frappait à sa porte. C'est Luynes, le favori de son mari, qui, alors qu'elle se désespérait d'être toujours vierge, lui avait amené Louis XIII de force. Il l'avait arraché à son sommeil et, comme un enfant en lui fredonnant une chanson pour le calmer, l'avait finalement fourré dans son lit. Durant des années ils s'évertuèrent avec application à se donner un héritier. Ils échouèrent. Anne se blessa plusieurs fois. A la Reine, Louis préférait la chasse et ses jeunes écuyers. Bientôt il cessa tout à fait ses visites. Parut alors Buckingham, un Anglais à la peau rose. Ce fut une nuit dans un jardin d'Amiens. Il portait les diamants de la couronne d'Angleterre et semait les perles sous la lune argentée. Un an plus tard, il tombait sous le poignard d'un fanatique alors qu'il s'apprêtait à secourir les protestants de La Rochelle. Anne vécut dès lors dans son souvenir. Elle conservait, disait-on, dans un coffret le couteau dont son sang avait rouillé la lame. Elle soupçonna Richelieu d'avoir favorisé le crime. Et se mit aussitôt à conspirer avec son amie, la duchesse de Chevreuse. Elle écrivit en Espagne à son frère Philippe IV des lettres compromettantes. Mme de Chevreuse était une romanesque qui pratiquait la conspiration comme un sport. Rohan de naissance, par son premier mariage elle avait été la Connétable de Luynes. Veuve du favori de Louis XIII, elle s'était remariée à un prince lorrain. Anne qui ne possédait pas son art du complot prit des risques, commit des imprudences. Certaines lettres tombèrent aux mains de Richelieu ; le Roi fut averti qui lui dépêcha le chancelier Séguier. Celui-ci se fit remettre, sur son ordre, les clefs de ses cassettes. Rien de compromettant n'y fut trouvé. Il fallait, donc, chercher ailleurs. Le chancelier s'apprêtait déjà à plonger dans son décolleté les pincettes dont il s'était armé pour éviter de porter la main sur sa personne, quand la Reine lui remit d'elle-même ce qui allait devenir les " lettres espagnoles ". On parla de couvent. De renvoi en Espagne. Le temps passa. Louis XIII pardonna, mais à demi. Richelieu qui n'avait en tête que la grandeur de la maison de France voulait un dauphin. Il proposa ses services de géniteur. La Reine, qui possédait au plus haut degré l'orgueil Habsbourg, le foudroya du regard. Le Cardinal-duc ne persécutait la Reine que parce que, oublieuse de son devoir, elle s'était alliée aux ennemis de la France ; il avait en revanche pour la femme des regards attendris. Des mémoires du temps racontent les folies auxquelles il se livra pour la séduire. Nous vous les donnons pour ce qu'elles valent.
Un jour qu'Anne d'Autriche et la duchesse de Chevreuse, alors surintendante de la maison de la Reine, causaient, cette dernière lui laissa entendre que le Cardinal n'était pas insensible à ses charmes. " Il est passionnément épris, Madame. Je ne sache rien qu'il ne ferait pour plaire à Votre Majesté. Voulez-vous que je vous l'envoie un soir dans votre chambre, vêtu en baladin ? Que je l'oblige à danser ainsi une sarabande ? Le voulez-vous ? Il viendra... " - " Folie ! " répondit la Reine. Cependant l'idée d'un pareil spectacle lui parut divertissante. Elle prit au mot la duchesse qui fut du même pas trouver le Cardinal. Aussi occupé de l'Europe que fût, alors, ce grand ministre, il ne laissait pas en même temps de rêver à l'amour. Il accepta le rendez-vous. Un violon fut appelé. Il se nommait Boccan. On lui demanda le secret mais c'est par lui que l'on sut, par la suite, toute l'aventure. Richelieu parut. Il était vêtu d'un pantalon de velours vert ; il avait à ses jarretières des sonnettes d'argent, et aux doigts des castagnettes. Il dansa la sarabande. Le violon ainsi que les spectateurs étaient cachés derrière un paravent. Tous se mirent à pouffer. Et notre mémorialiste, cinquante ans après, en riait encore.
Ce temps de folies passa. La duchesse de Chevreuse fut chassée. Si Anne ne voulait pas être renvoyée en Espagne ou mise au couvent, il lui fallait un fils. Elle courut les abbayes. Se perdit en neuvaines. Le Roi, lui, s'épuisait à la chasse. Un soir d'hiver, il frappa à sa porte. C'était la nuit du 5 au 6 décembre 1637. Une de ces nuits bénies, bibliques presque, où les anges poussent, dit-on, les astres afin que leur configuration soit favorable. L'orage avait grondé toute la nuit. L'enfant, cependant, naquit en septembre de l'année suivante. Un bon gros garçon bien épais. Louis " Dieudonné " puisque le Créateur l'avait voulu ainsi. Il était venu au jour armé de deux dents. Personne ne s'étonna qu'une seule nuit d'amour eût suffi après une si longue attente à rendre féconde cette épouse déjà mûrissante. Monsieur Gaston, le frère du Roi, grimaça en voyant s'éloigner la couronne et les libertins de la cour prirent un air rêveur. Un second enfant naquit. De nouveau un fils, Philippe d'Anjou, qui, à la mort de son oncle Gaston d'Orléans dit Monsieur, deviendra à son tour duc d'Orléans et Monsieur également.
Et c'est ainsi que Mazarin, grâce à une nuit d'orage sans lune se retrouva parrain du futur Roi-Soleil.
Le couronnement d'une carrière ? Pour tout autre ce l'eût été. Pour Mazarin, c'est à peine un début.
M. le Grand, le Cardinal-duc et le Roi tirent leur révérence
Richelieu s'épuise à la tâche tandis que Louis XIII traîne un ennui qui lui ronge les entrailles. Le Roi a livré à son ministre son favori, le petit Cinq-Mars, un être charnu, blond et insolent.
Pâle, décharné, déjà à demi fantôme, c'est ainsi que Mazarin voit passer le Cardinal-duc. Il mène ses prisonniers au château de Pierre-Encise afin de les livrer au bourreau. Richelieu a quitté Tarascon traînant derrière lui les deux principaux conjurés, Cinq-Mars et de Thou. Il remonte le Rhône à petites journées, en bateau. Des gardes en casaques écarlates postés à la proue et à l'arrière veillent. Une tente dressée aux couleurs cardinalices occupe l'avant du pont. Richelieu y repose, allongé sur un lit tendu de soie rouge. Dans une barge accrochée à l'arrière se tiennent les deux prisonniers. Sur les rives progresse une compagnie de mousquetaires et de chevau-légers. La procession funèbre avance au son rauque du tambour. A l'étape, sans quitter son lit, le Cardinal est porté par des soldats jusqu'à un logis. Le catafalque est introduit dans la maison par une fenêtre grâce à un système compliqué de poulies. Vision terrible que ce moribond s'en allant récolter la tête de ses ennemis, en apparat, vêtu de soie et de velours, avec par-dessous la purulence d'abcès prêts à éclore.
Cinq-Mars est le dernier en date des favoris de Louis XIII. On ne l'appelle plus que M. le Grand depuis que le Roi l'a fait son grand écuyer. Se croyant intouchable, il a conspiré avec l'Espagne et projeté l'assassinat de Richelieu. Le Roi lui aurait bien sacrifié son ministre dont il se trouve las certains jours. Mais M. le Grand n'est qu'une tête folle et capricieuse.
M. le Grand fait belle figure contre mauvaise fortune. Il s'en va à l'échafaud avec toute l'insolence qu'il a su mettre dans sa brève existence. Ainsi demeure-t-il lui aussi dans le ton d'un grand théâtre cruel.
Vingt ans à peine révolus, le voilà qui toise la mort, poing sur la hanche et gant à la main, avec plein de rubans et de nœuds de couleurs tendres et des aiguillettes zinzolin et noires au pourpoint. Mon Dieu ! qu'est-ce que ce monde ? murmure-t-il en offrant sa tête rose et blonde au bourreau.
Richelieu lui a fait trancher la tête ; puis il est mort. Louis XIII, lui, résiste quelque temps encore. Assez pour tourmenter la Reine qu'il donne pour responsable de la mort de Cinq-Mars. C'est elle qui a fourni les preuves au Cardinal de sa trahison. Evidemment, qui aurait pu mieux qu'elle les lui fournir puisqu'elle était du complot. Aussi quand le Cardinal-infant, frère d'Anne d'Autriche, passant par Paris au retour des Pays-Bas dont il est gouverneur, tombe malade, Louis XIII se charge de commenter les bulletins de santé avec délectation. L'Infant meurt et Louis XIII, avec une cruelle désinvolture, du fond de son cabinet en jette la nouvelle à la Reine. La cour rassemblée dans la galerie qui sépare les deux appartements royaux retient son souffle. Comme chacun s'emploie à consoler Anne, lui faisant valoir que son frère a fait une fin exemplaire, on entend de l'autre bout de la galerie le Roi hurler : " Tout à fait exemplaire en vérité ! Quand il est mort, il y avait autour de lui trois bonnes catins du meilleur choix... " L'atmosphère de jour en jour devient irrespirable entre les deux époux. Dans l'ombre, Mazarin est aux aguets.
Et puis par un beau jour de mai de 1642, quelques mois seulement après son ministre, c'est au tour de Louis XIII de rendre l'âme en son château de Saint-Germain. Le bruissement des fontaines et des cascades s'entremêle aux râles de l'agonie. Le parfum des roses monte des jardins par les fenêtres ouvertes de la chambre tandis que les embaumeurs s'affairent autour du corps. Anne d'Autriche ne perd pas un instant. Elle convoque le Parlement. A peine est-il assemblé, qu'elle y tient un lit de justice et fait casser le testament du Roi. Sans partage de pouvoir, elle devient régente ; et Mazarin de prendre aussitôt un air penché en contemplant ses mains. Quelques semaines encore de ce manège et il se glissera en grand comédien dans le rôle de Premier ministre.
 

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