PIERRE
COMBESCOT
Les petites mazarines
biographie
Pierre Combescot est l'auteur de
Louis II de Bavière (1973), des
Funérailles de la Sardine (prix
Médicis 1986), des Filles du Calvaire
(prix Goncourt 1991), de La Sainte
Famille (1996) et du Songe de Pharaon
(1998).
1
Le cardinal Jules Mazarin
se débarrassera-t-il jamais de son double
:
Giulio Mazarini ?
e
Cardinal aime sa famille, les salsifis et
lui-même plus encore. Depuis quatre ans il
gouverne la France et y prend ses aises. Quelques
années auparavant, ni vu ni connu, il avait
un soir au coin d'une rue abandonné une
vague ombre, le cavalier romain Giulio Mazarini,
pour se glisser dans la peau de Jules Mazarin,
favori de la Reine et cardinal-ministre. Cependant
quoi qu'il fasse, l'Italien, chez lui, revient au
galop. S'il y en a pour un, il s'en trouvera
toujours assez pour le reste de la famille, se
persuade-t-il. Et d'écrire aussitôt
à Rome afin qu'on lui envoie les quatre
aînés des enfants de ses surs.
Nous sommes en septembre de 1647. Et ce n'est qu'un
commencement. Car cette marmaille hirsute,
piaillante, chaude encore du nid, qui bientôt
va paraître à la cour, ne sera que la
première volée d'une longue
série de neveux et nièces, dont il
s'appliquera, par la suite, à imaginer la
fortune.
Jules Mazarin empoche le cur de la reine Anne
d'Autriche
Jules Mazarin possède un sentiment
très vif de la famille qu'on nommerait
volontiers mafieux, si depuis toujours le
népotisme n'avait été de
règle dans la péninsule. Aussi est-ce
sans aucun scrupule, avec la virtuosité d'un
artiste de l'escamotage, qu'il va s'employer
à en acclimater l'usage au royaume de
France.
Au début il y recourt feignant l'air du chat
assoupi ; tout en douceur, sans hâte ; c'est
qu'il déguise encore son féroce
appétit ; il s'avance " scherzando ", patte
de velours, ainsi qu'il en a toujours usé,
laissant entrevoir du paysage, façon de
faire rêver. Il se joue des curs et des
âmes ; attise les ambitions - c'est une
méthode qui a fait ses preuves. Il braconne
ici, chaparde là. C'est ainsi qu'il a
escroqué, il y a peu, le cur de la
Reine Régente.
A l'âge où d'autres sont
grands-mères, Anne d'Autriche continuait
à rêver d'amour. La Reine cajole sa
paresse avec gourmandise ; sous des chairs un peu
molles, un peu mûres, elle dissimule mal une
âme romanesque et des vanités de
petite fille. Pour l'exemple : elle n'est pas peu
fière de ses mains qu'elle a fines et
blanches. Le Cardinal qui l'a percée prend
aussitôt l'air rêveur. Oh ! les mains,
les belles mains ! semble dire son regard. Le
voilà en extase, prêt à
pâmer. Anne en conçoit aussitôt
du trouble. Ce regard, elle le pressent
enflammé, brûlant ; il n'est que froid
et calculateur. Elle est au bord de chanceler. Mon
Dieu ! se serait-elle trompée sur son compte
? Assaillie d'un doute, elle veut
reconsidérer le bel Italien qu'elle n'a
accepté au Conseil de régence
qu'à contrecur. Ne disait-on pas qu'il
était son ennemi. Pire, une créature
de feu le Cardinal-duc, qui avait été
son plus féroce persécuteur.
Elle veut en avoir le cur net. Elle ajuste sa
lorgnette et qu'aperçoit-elle ? Des yeux
caressants, une bouche charnue, un beau nez viril
et avec cela des manières veloutées
de chat d'appartement.
" Il était du monde l'homme le mieux fait ;
il était beau ; il avait l'abord
agréable, l'esprit d'une grande
étendue ; il l'avait fin, insinuant,
délicat ; il faisait fort plaisamment un
conte... " écrit de lui Bussy-Rabutin qui
n'a jamais été tendre.
Un grand maître en gigolaillerie,
ou simplement à poil et à plume ?
Or il est vrai que Mazarin est d'un commerce
charmant, avec ce don de plaire aux femmes comme
aux hommes, n'ayant du sacerdoce gardé que
le strict nécessaire. Toutefois à
l'exception des mains de la Reine et d'une aventure
de jeunesse en Espagne, on ne lui connaît
guère de liaison.
Serait-il de ces délicats qui recherchent
des plaisirs plus singuliers ? Ses penchants
d'esthète le dénonceraient volontiers
comme un Italien " très italien " - c'est
ainsi qu'on disait alors. Anne d'Autriche s'est
elle-même, un temps, interrogée sur
cette possibilité. Certes il lui fait
entrevoir du paysage, mais jamais le solide, et ses
nerfs s'agacent de l'incessant bruissement de
dentelles et de moires qu'il suscite autour d'elle.
C'est qu'il s'amuse à la déconcerter
par un manège incessant. L'irritation de la
souveraine le ravit ; il la provoquerait même
; il joue de ruses ; feint de s'intéresser
à son babillage. Il se divertit de son
innocence ; caresse voluptueusement ses sottises ;
les lui fait redire comme s'il les avait mal
entendues ; s'émerveille de ces perles. Oh,
comme c'est reposant d'être une dinde ! Il
affecte de débrouiller ses sentiments pour
mieux les emmêler. Déjà il
règne en maître sur son cur.
Furent-ils amants ? Anne, plus perspicace qu'on ne
le croit, donne de singulières explications
à l'une de ses dames d'honneur, pour la
persuader qu'il ne s'est jamais rien passé
entre le Cardinal et elle. Elle avoue qu'il n'aime
point les femmes, puisque italien, il l'est en
tout. Le stratagème n'est pas pour
déplaire à l'intéressé.
Le Cardinal est passé maître dans
l'art de brouiller les pistes, pratiquant en
virtuose la supercherie.
N'est-ce point d'ailleurs le plus sûr moyen
de faire taire les jalousies et de tenir court les
piaffeurs de cabales ; ces messieurs les importants
qui font le siège de la Reine
Régente, n'attendant que le moment propice
pour attraper le vent de la révolte.
Et puis Mazarin n'est-il pas de la race de ces
grands voluptueux qui, à l'ostentation de
leur félicité, en
préfèrent l'avarice ? Il
possède, en effet, l'art consommé, on
ne peut plus italien, de savoir bivouaquer à
la lisière ; là où le bonheur
se débusque plus sûrement - ce bonheur
dont il a le goût plus que quiconque en ce
siècle, et qui, chez lui, alterne avec ce
génie souple qu'il met au profit de ses
intérêts, encore que parfois il sache
en faire bénéficier ceux qui ont
aidé à sa réussite. Les voies
détournées lui paraissent toujours
plus enviables que les allées
cavalières. Aussi préfère-t-il
les escaliers dérobés aux
degrés d'apparat. Tous les escaliers
dérobés et, en particulier, ceux qui
mènent chez la Reine. Madame, la Palatine,
confiera plus tard dans une lettre à une de
ses parentes d'Allemagne : " La feue reine a fait
pire que d'aimer le cardinal Mazarin, elle l'a
épousé. " Et de décrire
l'escalier du Palais-Royal qui existait toujours au
siècle suivant, par où l'Eminence se
rendait nuitamment chez " sa femme ".
Aussi allez savoir...
Cependant, lorsque le Cardinal, vers la fin de sa
vie, se mettra en tête de briguer le
trône pontifical, personne ne fera de
difficulté à ce qu'il reçoive
les ordres majeurs, dans le cas où il serait
élu. Selon certains, il les aurait
d'ailleurs reçus sur son lit de mort avec
l'extrême-onction.
Les amours de la Reine et de son ministre demeurent
en tout cas un mystère qui
n'intéresse notre curiosité que pour
le brio et le charme avec lequel le Cardinal mena
son grand carrousel sentimental ; une reprise de
haute école, en dépit de la pouliche
quelque peu sur le retour. La manière tient
à la fois de l'art équestre et de la
grande gigolaillerie ; encore que, lorsque les
princes et les grands, les parlements, la France
entière exigent votre renvoi, il faille plus
que de l'assiette pour se maintenir en selle
auprès d'une reine perruchante et assez
bornée, et plus encore influençable,
au point de s'être jadis compromise dans des
conspirations où la duchesse de Chevreuse,
son amie de cur, trouva le chemin de l'exil
et le prince de Chalais celui de
l'échafaud.
Sachant la Reine incertaine, Mazarin accorde-t-il
tout, ou préfère-t-il souffler le
froid et le chaud, s'amuser d'elle, en faire sa
dupe ? Pousse-t-il plus loin les caresses ? Ou se
contente-t-il de lui débiter mille douceurs,
de la payer avec du vent pour, ensuite, par un mot
cruel la désespérer ? Mazarin
possède le coup d'il froid. S'il joue
des frustrations, c'est qu'il sait jusqu'où
il peut éperonner cet être paresseux
et plein d'abîmes, aux chairs roses et
molles. La Reine appartient à cette
catégorie de personnes qui, froissées
par la vie, par un mariage décevant, puisent
en elles leurs échauffements du cur,
ces emballements romanesques qui se
révèlent bien plus violents que ceux
qu'elles eussent tirés des
réalités d'une passion dont elles se
seraient finalement lassées. Mazarin a su
débrider le cur de la Reine par des
douceurs feintes subitement suivies de
réserves glacées. Une tactique proche
des manières de gouvernement, qu'il
appliquera non seulement à son
ministère mais également à sa
famille.
Coup d'il sur la jeunesse de
M. le Cardinal Mazarin
Affable et délicieusement sournois, Mazarin
est un cynique capable d'amitié ; de
fidélité même. A son
passé d'abord qu'au faîte de sa
gloire, alors qu'il s'invente une
généalogie illustre, il n'a jamais
perdu de vue ni renié. Il lui restera
toujours quelque chose de l'aventurier, en
quête de l'occasion. Comme un parfum de
ruffiannerie de ce temps où il
fréquentait les tripots romains et y
apprenait l'humanité sur le tas et l'art de
savoir pallier le hasard en biseautant les cartes.
" Sa naissance était basse et son enfance
honteuse. Au sortir du Colisée, il apprit
à piper, ce qui lui attira des coups de
bâton... " nous dit Retz. A tous vents donc !
à la fois entremetteur et chevalier
d'industrie, mi-faquin mi-signorino ; il y a du
roman picaresque dans la jeunesse turbulente du
cavaliere Giulio Mazarini.
Aussi comment s'étonner, qu'en dépit
de ses efforts de camouflage, on devine par
instants comme l'ombre furtive, dans les
rougeoiements que jette autour de lui la pourpre
cardinalice, du petit ruffian bien troussé
qu'il fut quand il hantait les mauvais lieux et
procurait pêle-mêle aux cardinaux
Barberini des eaux à la violette, des
comédiennes délurées ou de
jeunes castrats -, à leur guise.
Au sortir des jésuites, il musarde quelque
temps alentour des palais ; il cherche, comme tout
un chacun à Rome, un patron. En ce
temps-là, on se doit d'être de la
faction de France à moins que l'on ne soit
de celle d'Espagne. Les princes Colonna, chez qui
son père Pietro Mazarini a été
intendant, ont de toujours été acquis
à cette dernière. Le jeune Giulio
aurait dû rejoindre leur parti.
Tout au contraire il va se fourrer chez les
Barberini, ce qui revient à choisir le camp
adverse, celui de France. De chez les "
cardinaux-neveux ", il se pousse bientôt chez
" l'oncle " qui n'est autre que le pape Urbain
VIII. La succession du duché de Mantoue
survient. On est en 1628. La France une fois encore
se trouve opposée à l'Espagne.
Mazarin aperçoit une brèche. Et dans
cette brèche, au loin, une soutane rouge. Il
s'y faufile. Sans demander son reste.
L'affaire est dans le sac : Giulio Mazarini a fait
rire l'Homme rouge
Tout de suite, il a saisi comme une lueur
amusée dans l'il du terrible Cardinal
qui semble lui dire : étonnez-moi. Cette
sympathie d'un instant va être le
détonateur de sa fortune car, nul doute,
sans cela son destin eût été
à vau-l'eau ; pareillement à celui de
ces aventuriers transalpins qui, poussés par
la nécessité, s'en viennent à
chaque génération chercher fortune en
France et qui, leurs industries
épuisées, s'en retournent outre-monts
; à moins qu'ils ne finissent par grossir un
monde grouillant d'intrigants obscurs et
faméliques, et cela nonosbstant leur verve
incomparable que double un époustouflant
culot.
L'il ardent, la parole facile, avide comme
eux de toutes les fortunes, Mazarin eût,
comme eux, probablement échoué dans
son dessein s'il n'y avait eu Richelieu et cette
rencontre du 28 janvier 1630 à Lyon
où le pape Urbain VIII l'avait envoyé
pour sonder le ministre.
Richelieu se prépare, en effet, à
bousculer les armées de Savoie et d'Espagne
; aussi le tortueux pape Barberini compte-t-il sur
Mazarin pour louvoyer à vue et tromper
à la fois la France, la Savoie et
l'Espagne.
Richelieu se tient près de la
cheminée, impressionnant d'allure,
mi-prêtre mi-cavalier, soutane fendue,
relevée en deux pans qui laissent
apparaître de hautes bottes de chevreau
liserées de pourpre. Un vaste manteau en
taffetas couleur feu se répand de ses
épaules jusqu'au sol. C'est ainsi qu'il est
toujours mis en son particulier, sans souci pour
autant de cérémonie ; et cependant,
Mazarin n'a pas souvenir d'avoir croisé
à Rome un prince de l'Eglise aussi
fièrement campé. L'il du
Cardinal s'est posé sur lui. Un il
froid, d'entomologiste. Et aussitôt il s'est
senti transpercer. C'est alors qu'il a eu la
prescience - oui ! vraiment c'est cela : " per
genio " ! - que tout se jouait en cet instant de
son destin, sa fortune.
" Alors Monsu Mazarini, comment se portent par les
temps qui courent messieurs les cardinaux-neveux
?... " Cela a été dit en badinant. Un
coup de sonde pour connaître les intentions
du Saint-Siège. Mazarin est bien
déterminé à se montrer sous
son meilleur jour ; à la hauteur de la
réputation dont le Cardinal-duc a
certainement été prévenu.
Aussi lui sert-il tout de go un grand
récital de charme et de gaieté, tout
d'ingéniosités et d'inventions. Il
varie les arguments à l'infini, pousse ses
développements en une pétarade de
lazzis, de traits, de saillies, sans lâcher
son interlocuteur du regard. Il le caresse avec des
mots et tout en le charmant, il essaie de trouver
le défaut de la cuirasse. Les passes sont
serrées. Richelieu, ironique, parle par
monosyllabes. Chaque pointe porte. Il le tient
court et lui laisse peu d'initiative. Impossible de
feindre. Cependant Mazarin revient toujours
à l'assaut. Le champ se
rétrécit. Finalement il accepte de
rendre les armes, d'autant que le Cardinal lui
accorde les honneurs de la guerre. D'ailleurs peu
lui importe à la fin de faire entrer
Richelieu dans ses vues ou de le gagner à la
cause du pape, son maître, puisqu'il a su
obtenir sa confiance ; et peut-être
même un peu plus : sa sympathie.
Un quart de siècle plus tard Mazarin se
souviendra au mot près de ce qu'avait
été ce soir-là leur
première rencontre. Et comment il en
était sorti enrichi, comme
fécondé par une intelligence
mâle, rigoureuse. Une intelligence qui
l'avait reconnu comme son égal, lui
l'aventurier aux origines douteuses. Le grand
Cardinal l'avait choisi entre tous pour son seul
génie et il en avait fait son
légataire spirituel. Celui qui apposerait le
sceau à son uvre. N'était-ce
point marier la carpe au lapin ? Comment l'Homme
rouge, ce haut personnage de tragédie,
pouvait-il s'acoquiner à un valet de la
commedia dell'arte, au fripon écarlate qu'il
était ! Et oui ! rouge aussi ! C'est ainsi
que l'avait voulu Richelieu qui l'avait
aussitôt ondoyé dans la pourpre.
A demi-mot ils se comprenaient. Comme deux acteurs
sur un même théâtre
s'échangeant leurs répliques ; se
soufflant l'un à l'autre. Ils partageaient
la même passion de la scène. Cet art
des illusions, de la tromperie et du camouflage.
Les apparitions du Cardinal étaient
réglées d'ailleurs comme des
entrées d'opéra.
Mazarin quitte Lyon aussi leste qu'Arlequin. On le
retrouve au siège de Casale en octobre de la
même année. Il laisse plusieurs
chevaux sur les dents, à force de courir
d'une armée à l'autre pour
s'entremettre. Il fourbe joliment les Espagnols. De
la belle ouvrage. Aussi son nom s'en vient-il de
nouveau tinter aux oreilles de Richelieu. Comment
dites-vous, Mazarini ? Encore cet Italien !
Mazarini ! Mais c'est un nom de
théâtre ! Cette fois Richelieu retient
définitivement le nom. Mazarin brûle
alors les étapes. Il est nommé
vice-légat en Avignon ; et de là,
nonce extraordinaire en France. On est
déjà en 1634. Il lui faut frapper les
imaginations. Aussi est-ce en grand équipage
qu'il entre dans Paris par la porte Saint-Antoine.
Il se tient à la portière du carrosse
que le roi Louis XIII lui a envoyé. Tout
pommadé et frisé, il fait un petit
monsignor ravissant. Une troupe de gentilshommes
lui ouvre la marche tandis que par-derrière
s'en vient une quantité d'estafiers et de
valets à sa livrée. Bonjour
messeigneurs ! Révérence ! Serviteur
! Mazarin n'est pas fait pour s'attarder. Il presse
le pas. Quitte la nonciature et hop ! le
voilà aux basques de Richelieu.
Le Cardinal le tient encore pour un objet bizarre ;
mais qui le fait rire. Car Mazarin, aussi bien que
des femmes, se joue des hommes. Il se laisse
respirer comme une fleur exotique. Il zézaie
délicieusement à la manière
d'Italie ; chuchote comme au fond d'un
confessionnal. Le Cardinal-duc ne résiste
plus. Il est grisé par ce parfum
d'aventurier ; s'amuse des facéties de ce
demi-Pantalon. Tout, chez l'Italien, le divertit.
Qu'il date lestement une missive secrète : "
le 16 du mois de... de la chambre de Son Eminence,
au commencement du ballet... " et voilà
Richelieu en joie pour la journée. Mazarin
chantonne sans façon ; ne se bride
guère plus en sa présence. Faut-il au
Cardinal un avis éclairé sur la
guerre avec l'Espagne ? le voici ! Veut-il une
chanson ? la voilà ! Il pousse la
complaisance jusqu'à trousser des livrets
pour les intermèdes musicaux de Son
Eminence. Cela change Richelieu du "
Tenebroso-cavernoso ". C'est ainsi qu'il nomme en
privé le père Joseph du Tremblay, la
célèbre " éminence grise ".
Richelieu caresse l'Italien, le bombarde de
sobriquets. Ce cher Giulio sera tour à tour
son " Nunzinicardo " (le cher petit nonce) ; ou
encore son " Colmarduccio ", mot dont on ignorerait
le sens, si le Cardinal n'avait eu l'obligeance
pour la petite histoire d'en donner la traduction
de " Frère Coupe-Choux ".
Richelieu a vu clairement en Mazarin le
cherche-fortune, le mercenaire ; mais probablement
y a-t-il deviné aussi le grand condottiere
d'Etat qui y sommeille. Richelieu, qui se sent
pressé par la maladie, veut parachever
l'habit de cour de son protégé. Aussi
fait-il quérir à Rome un chapeau de
cardinal. Puis après l'en avoir
coiffé il le pousse au devant de la
scène. Au baptême du Dauphin, Louis
Dieudonné, ce miracle que l'on
Louis Dieudonné, un vrai miracle !
La reine Anne d'Autriche avait vécu six ans
à attendre un mari que la vie ennuyait et
qui n'aimait guère plus que cela les femmes.
Elle avait passé ses nuits à
l'attendre ; sous ses fenêtres coulaient les
eaux vertes de la Seine où se
reflétait, les soirs de lune, la tour de
Nesle à demi écroulée sur la
rive d'en face. Chaque nuit elle avait cru qu'on
frappait à sa porte. C'est Luynes, le favori
de son mari, qui, alors qu'elle se
désespérait d'être toujours
vierge, lui avait amené Louis XIII de force.
Il l'avait arraché à son sommeil et,
comme un enfant en lui fredonnant une chanson pour
le calmer, l'avait finalement fourré dans
son lit. Durant des années ils
s'évertuèrent avec application
à se donner un héritier. Ils
échouèrent. Anne se blessa plusieurs
fois. A la Reine, Louis préférait la
chasse et ses jeunes écuyers. Bientôt
il cessa tout à fait ses visites. Parut
alors Buckingham, un Anglais à la peau rose.
Ce fut une nuit dans un jardin d'Amiens. Il portait
les diamants de la couronne d'Angleterre et semait
les perles sous la lune argentée. Un an plus
tard, il tombait sous le poignard d'un fanatique
alors qu'il s'apprêtait à secourir les
protestants de La Rochelle. Anne vécut
dès lors dans son souvenir. Elle conservait,
disait-on, dans un coffret le couteau dont son sang
avait rouillé la lame. Elle soupçonna
Richelieu d'avoir favorisé le crime. Et se
mit aussitôt à conspirer avec son
amie, la duchesse de Chevreuse. Elle écrivit
en Espagne à son frère Philippe IV
des lettres compromettantes. Mme de Chevreuse
était une romanesque qui pratiquait la
conspiration comme un sport. Rohan de naissance,
par son premier mariage elle avait
été la Connétable de Luynes.
Veuve du favori de Louis XIII, elle s'était
remariée à un prince lorrain. Anne
qui ne possédait pas son art du complot prit
des risques, commit des imprudences. Certaines
lettres tombèrent aux mains de Richelieu ;
le Roi fut averti qui lui dépêcha le
chancelier Séguier. Celui-ci se fit
remettre, sur son ordre, les clefs de ses
cassettes. Rien de compromettant n'y fut
trouvé. Il fallait, donc, chercher ailleurs.
Le chancelier s'apprêtait déjà
à plonger dans son décolleté
les pincettes dont il s'était armé
pour éviter de porter la main sur sa
personne, quand la Reine lui remit
d'elle-même ce qui allait devenir les "
lettres espagnoles ". On parla de couvent. De
renvoi en Espagne. Le temps passa. Louis XIII
pardonna, mais à demi. Richelieu qui n'avait
en tête que la grandeur de la maison de
France voulait un dauphin. Il proposa ses services
de géniteur. La Reine, qui possédait
au plus haut degré l'orgueil Habsbourg, le
foudroya du regard. Le Cardinal-duc ne
persécutait la Reine que parce que,
oublieuse de son devoir, elle s'était
alliée aux ennemis de la France ; il avait
en revanche pour la femme des regards attendris.
Des mémoires du temps racontent les folies
auxquelles il se livra pour la séduire. Nous
vous les donnons pour ce qu'elles valent.
Un jour qu'Anne d'Autriche et la duchesse de
Chevreuse, alors surintendante de la maison de la
Reine, causaient, cette dernière lui laissa
entendre que le Cardinal n'était pas
insensible à ses charmes. " Il est
passionnément épris, Madame. Je ne
sache rien qu'il ne ferait pour plaire à
Votre Majesté. Voulez-vous que je vous
l'envoie un soir dans votre chambre, vêtu en
baladin ? Que je l'oblige à danser ainsi une
sarabande ? Le voulez-vous ? Il viendra... " - "
Folie ! " répondit la Reine. Cependant
l'idée d'un pareil spectacle lui parut
divertissante. Elle prit au mot la duchesse qui fut
du même pas trouver le Cardinal. Aussi
occupé de l'Europe que fût, alors, ce
grand ministre, il ne laissait pas en même
temps de rêver à l'amour. Il accepta
le rendez-vous. Un violon fut appelé. Il se
nommait Boccan. On lui demanda le secret mais c'est
par lui que l'on sut, par la suite, toute
l'aventure. Richelieu parut. Il était
vêtu d'un pantalon de velours vert ; il avait
à ses jarretières des sonnettes
d'argent, et aux doigts des castagnettes. Il dansa
la sarabande. Le violon ainsi que les spectateurs
étaient cachés derrière un
paravent. Tous se mirent à pouffer. Et notre
mémorialiste, cinquante ans après, en
riait encore.
Ce temps de folies passa. La duchesse de Chevreuse
fut chassée. Si Anne ne voulait pas
être renvoyée en Espagne ou mise au
couvent, il lui fallait un fils. Elle courut les
abbayes. Se perdit en neuvaines. Le Roi, lui,
s'épuisait à la chasse. Un soir
d'hiver, il frappa à sa porte.
C'était la nuit du 5 au 6 décembre
1637. Une de ces nuits bénies, bibliques
presque, où les anges poussent, dit-on, les
astres afin que leur configuration soit favorable.
L'orage avait grondé toute la nuit.
L'enfant, cependant, naquit en septembre de
l'année suivante. Un bon gros garçon
bien épais. Louis " Dieudonné "
puisque le Créateur l'avait voulu ainsi. Il
était venu au jour armé de deux
dents. Personne ne s'étonna qu'une seule
nuit d'amour eût suffi après une si
longue attente à rendre féconde cette
épouse déjà mûrissante.
Monsieur Gaston, le frère du Roi,
grimaça en voyant s'éloigner la
couronne et les libertins de la cour prirent un air
rêveur. Un second enfant naquit. De nouveau
un fils, Philippe d'Anjou, qui, à la mort de
son oncle Gaston d'Orléans dit Monsieur,
deviendra à son tour duc d'Orléans et
Monsieur également.
Et c'est ainsi que Mazarin, grâce à
une nuit d'orage sans lune se retrouva parrain du
futur Roi-Soleil.
Le couronnement d'une carrière ? Pour tout
autre ce l'eût été. Pour
Mazarin, c'est à peine un début.
M. le Grand, le Cardinal-duc et le Roi tirent leur
révérence
Richelieu s'épuise à la tâche
tandis que Louis XIII traîne un ennui qui lui
ronge les entrailles. Le Roi a livré
à son ministre son favori, le petit
Cinq-Mars, un être charnu, blond et
insolent.
Pâle, décharné,
déjà à demi fantôme,
c'est ainsi que Mazarin voit passer le
Cardinal-duc. Il mène ses prisonniers au
château de Pierre-Encise afin de les livrer
au bourreau. Richelieu a quitté Tarascon
traînant derrière lui les deux
principaux conjurés, Cinq-Mars et de Thou.
Il remonte le Rhône à petites
journées, en bateau. Des gardes en casaques
écarlates postés à la proue et
à l'arrière veillent. Une tente
dressée aux couleurs cardinalices occupe
l'avant du pont. Richelieu y repose, allongé
sur un lit tendu de soie rouge. Dans une barge
accrochée à l'arrière se
tiennent les deux prisonniers. Sur les rives
progresse une compagnie de mousquetaires et de
chevau-légers. La procession funèbre
avance au son rauque du tambour. A l'étape,
sans quitter son lit, le Cardinal est porté
par des soldats jusqu'à un logis. Le
catafalque est introduit dans la maison par une
fenêtre grâce à un
système compliqué de poulies. Vision
terrible que ce moribond s'en allant
récolter la tête de ses ennemis, en
apparat, vêtu de soie et de velours, avec
par-dessous la purulence d'abcès prêts
à éclore.
Cinq-Mars est le dernier en date des favoris de
Louis XIII. On ne l'appelle plus que M. le Grand
depuis que le Roi l'a fait son grand écuyer.
Se croyant intouchable, il a conspiré avec
l'Espagne et projeté l'assassinat de
Richelieu. Le Roi lui aurait bien sacrifié
son ministre dont il se trouve las certains jours.
Mais M. le Grand n'est qu'une tête folle et
capricieuse.
M. le Grand fait belle figure contre mauvaise
fortune. Il s'en va à l'échafaud avec
toute l'insolence qu'il a su mettre dans sa
brève existence. Ainsi demeure-t-il lui
aussi dans le ton d'un grand théâtre
cruel.
Vingt ans à peine révolus, le
voilà qui toise la mort, poing sur la hanche
et gant à la main, avec plein de rubans et
de nuds de couleurs tendres et des
aiguillettes zinzolin et noires au pourpoint. Mon
Dieu ! qu'est-ce que ce monde ? murmure-t-il en
offrant sa tête rose et blonde au
bourreau.
Richelieu lui a fait trancher la tête ; puis
il est mort. Louis XIII, lui, résiste
quelque temps encore. Assez pour tourmenter la
Reine qu'il donne pour responsable de la mort de
Cinq-Mars. C'est elle qui a fourni les preuves au
Cardinal de sa trahison. Evidemment, qui aurait pu
mieux qu'elle les lui fournir puisqu'elle
était du complot. Aussi quand le
Cardinal-infant, frère d'Anne d'Autriche,
passant par Paris au retour des Pays-Bas dont il
est gouverneur, tombe malade, Louis XIII se charge
de commenter les bulletins de santé avec
délectation. L'Infant meurt et Louis XIII,
avec une cruelle désinvolture, du fond de
son cabinet en jette la nouvelle à la Reine.
La cour rassemblée dans la galerie qui
sépare les deux appartements royaux retient
son souffle. Comme chacun s'emploie à
consoler Anne, lui faisant valoir que son
frère a fait une fin exemplaire, on entend
de l'autre bout de la galerie le Roi hurler : "
Tout à fait exemplaire en
vérité ! Quand il est mort, il y
avait autour de lui trois bonnes catins du meilleur
choix... " L'atmosphère de jour en jour
devient irrespirable entre les deux époux.
Dans l'ombre, Mazarin est aux aguets.
Et puis par un beau jour de mai de 1642, quelques
mois seulement après son ministre, c'est au
tour de Louis XIII de rendre l'âme en son
château de Saint-Germain. Le bruissement des
fontaines et des cascades s'entremêle aux
râles de l'agonie. Le parfum des roses monte
des jardins par les fenêtres ouvertes de la
chambre tandis que les embaumeurs s'affairent
autour du corps. Anne d'Autriche ne perd pas un
instant. Elle convoque le Parlement. A peine est-il
assemblé, qu'elle y tient un lit de justice
et fait casser le testament du Roi. Sans partage de
pouvoir, elle devient régente ; et Mazarin
de prendre aussitôt un air penché en
contemplant ses mains. Quelques semaines encore de
ce manège et il se glissera en grand
comédien dans le rôle de Premier
ministre.
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