Pierre Cohen-Tanugi
Guerre ou paix
Essai sur le monde de demain
Spécialiste des affaires européennes et atlantiques,
Laurent Cohen-Tanugi mène depuis une vingtaine d'années
une double carrière d'avocat international et d'essayiste.
Normalien, agrégé de lettres et diplômé
de Sciences Po et de Harvard, il est l'auteur de plusieurs essais
annonciateurs d'évolutions majeures du monde contemporain,
parmi lesquels : Le Droit sans l'Etat (PUF, 1985), L'Europe
en danger (Fayard, 1992), Le Nouvel ordre numérique
(Odile Jacob, 1999), Les Sentinelles de la liberté
(Odile Jacob, 2003).
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LE NOUVEAU VISAGE DE LA MONDIALISATION
omme la plaisanterie rituelle qui introduit nombre de discours aux Etats-Unis, le XXIe siècle s'est ouvert sur une bonne et une mauvaise nouvelle.
La bonne nouvelle est le décollage économique longtemps attendu d'un ensemble de pays dits " émergents " - la Chine, l'Inde, le Brésil, et beaucoup d'autres - et la sortie de l'état de pauvreté qui en résulte pour plusieurs centaines de millions d'êtres humains. Après des décennies d'immobilisme et de misère, la mondialisation et la conversion au capitalisme auront finalement permis à de vastes pans du " tiers-monde " de prendre leur essor, immense promesse pour la majorité défavorisée de l'humanité. Le monde émergent est désormais le moteur d'une croissance mondiale dont le dynamisme gagne jusqu'aux pays les plus pauvres d'Afrique et d'Asie, tout en offrant des opportunités nouvelles aux économies les plus prospères.
La mauvaise nouvelle est le risque d'un conflit larvé, mais durable, entre le monde arabo-musulman et l'Occident, déjà matérialisé par l'avènement du terrorisme de masse et les appels au djihad, la progression de l'islamisme radical et de l'extrémisme dans un grand nombre de pays traditionnellement modérés et tournés vers l'Occident, la menace nucléaire iranienne, et la récurrence croissante de querelles philosophico-religieuses largement orchestrées entre les deux civilisations.
Si le degré de gravité réelle de ce nouveau conflit Est/Ouest demeure incertain, il n'en est pas de même du formidable essor économique de la Chine, de l'Inde et de quelques autres grands pays du Sud, qui modifiera sans aucun doute les équilibres de la planète à horizon du demi-siècle. Incontestablement prometteuse à l'échelle de l'humanité, la " bonne nouvelle " représente en ce sens elle aussi un défi, aux implications géopolitiques considérables.
Le retour de l'Histoire
Radicalement différents dans leur nature et leurs effets, ces deux mouvements de sens contraire amorcés à la fin des années 1970 avec le tournant modernisateur chinois et la révolution intégriste iranienne présentent au moins trois traits communs, qui justifient leur statut de marqueurs de l'entrée dans le XXIe siècle. Ils propulsent tout d'abord sur le devant de la scène mondiale, au côté des Etats-Unis, de l'Europe et d'autres grands pays industrialisés, de nouveaux acteurs majeurs non occidentaux. C'est une première depuis l'avènement de l'ère moderne au milieu du XIXe siècle, dominée par l'Europe, puis par l'ensemble transatlantique : donc une rupture historique. Cette dimension historique est d'autant plus notable que les retrouvailles de la Chine et de l'Inde avec la puissance à l'échelle internationale, et a fortiori la résurgence d'un islam radical hostile à l'Occident, nous ramènent plusieurs siècles en arrière. En 1820, à l'aube de la révolution industrielle, la Chine représentait environ 30 % de l'économie mondiale, l'Inde à peu près 15 %, contre quelque 23 % pour l'Europe et moins de 2 % pour les Etats-Unis : à mi-parcours du XXe siècle, la réunion des deux géants asiatiques ne représentait plus que 8,7 % d'une économie mondiale dominée par l'Amérique (27,3 %) et l'Europe (26,3 %) 1.
Ces deux évolutions sont, par ailleurs, étroitement liées à la mondialisation. L'observation se passe de longs développements en ce qui concerne le décollage des pays émergents, conséquence directe de la libéralisation des échanges mondiaux. Elle est plus problématique s'agissant du lien de causalité entre montée de l'islamisme et mondialisation, a fortiori lorsque le terrorisme islamiste est présenté comme une réaction, aussi condamnable soit-elle, à la " mondialisation américaine ". Pour autant, cette connexion est expressément défendue par des spécialistes du monde arabo-musulman, pour lesquels le terrorisme et l'islamisme politique ne sont que les formes extrêmes d'un réveil de l'islam d'essence religieuse et identitaire, provoqué par la " violence " économique et culturelle infligée aux sociétés arabo-musulmanes par la mondialisation occidentale 2. On peut contester l'amalgame ainsi fait entre réveil religieux et terrorisme, et imputer à bien d'autres facteurs que la mondialisation la situation actuelle du monde arabo-musulman, il n'en reste pas moins que les effets déstructurants sur les identités nationales et religieuses produits en Occident par la mondialisation s'exercent naturellement avec d'autant plus de force en terre d'islam.
Enfin et surtout, ce double tournant historique associé à la mondialisation bouleverse, en retour, le paradigme international qui, depuis les années 1980, avant même la chute du mur de Berlin, et jusqu'au 11 septembre 2001, avait pris le relais du monde bipolaire issu de la guerre froide. Cette période était caractérisée par l'accélération de la mondialisation économique, les progrès planétaires de l'économie de marché et de l'Etat de droit, la révolution technologique, le recul des souverainismes et des tensions géopolitiques, et un leadership occidental incontesté. Contrairement à ce que pourrait laisser penser la montée actuelle des tentations protectionnistes, le nouveau changement de paradigme inauguré sur les ruines du World Trade Center ne porte aucun coup d'arrêt à la mondialisation elle-même, dont le plein essor favorise au contraire la constitution de nouvelles puissances économiques. L'économie mondiale a ainsi connu en 2006 sa croissance la plus forte depuis le choc pétrolier de 1973, et le commerce international continue à croître à un rythme de 5 % à 6 % l'an. La conjonction des tensions islamo-occidentales et de l'éveil des grands pays du Sud dessine cependant un monde nouveau, dans lequel la dimension géopolitique, les préoccupations sécuritaires et énergétiques, les Etats, les nationalismes et les stratégies de puissance effectuent un retour en force dans l'espace économique mondialisé. C'est, là encore, un tournant historique et un renversement de perspective dont nous analyserons un peu plus loin toutes les implications.
Un nouveau conflit Est/Ouest ?
La première prise de conscience planétaire de ce changement d'époque a naturellement eu lieu aux Etats-Unis le 11 septembre 2001, lorsque les attaques d'Al Qaida, télédiffusées en direct dans le monde entier, ont brutalement connecté le lointain et irréel chaos de l'Afghanistan des talibans avec la vie quotidienne de la première puissance mondiale et de milliards d'individus, bien au-delà de l'Occident. Cet événement dramatique en forme de rupture représentait le passage à l'acte d'un terrorisme de masse resté jusque-là virtuel, signifiant l'impossibilité dans laquelle se trouvent désormais les démocraties occidentales, aussi prospères et puissantes soient-elles, de s'isoler des turbulences et conflits à l'œuvre au cœur du Moyen-Orient et de l'Asie centrale, comme cela avait été le cas depuis 1945, lorsque les grandes puissances réussissaient encore à délocaliser leurs propres conflits. Le 11 septembre 2001, la dimension stratégique et sécuritaire fait tragiquement irruption dans le champ de la mondialisation.
Plus de cinq ans après cet acte de guerre sans précédent sur le sol américain, le terrorisme d'origine islamiste demeure la principale menace contre l'Occident et, à ce titre, l'incarnation la plus concrète du conflit entre l'islam radical et la modernité. Mais les racines de ce conflit, l'un des marqueurs géopolitiques de l'entrée dans le XXIe siècle, sont plus profondes et complexes que la menace terroriste elle-même. Son apparition dans la politique internationale, bien antérieure au 11 septembre 2001, remonte à la proclamation de la République islamique d'Iran par la révolution fondamentaliste de l'Ayatollah Khomeiny en 1979, et à la longue crise des otages américains qui l'a suivie. En décembre de la même année, l'Armée rouge envahit l'Afghanistan voisin, suscitant une résistance islamique qui contribua largement à la défaite de l'URSS dix ans plus tard. On connaît la suite : au cours des années 1980, la mainmise de l'intégrisme chiite sur l'Iran, la guerre Iran-Irak et l'occupation soviétique de l'Afghanistan incitent l'Arabie saoudite et le Pakistan à encourager, en guise de contrepoids et avec le concours des Etats-Unis, une radicalisation de l'islam sunnite qui donnera naissance à Al Qaida. Dix ans plus tard, l'implosion de l'Union soviétique, puis l'apaisement des tensions américano-iraniennes retournent contre l'Amérique les mouvements islamistes sunnites issus d'Afghanistan, du Pakistan et d'Arabie saoudite, qui tentent de prendre le pouvoir dans les Etats arabes jugés impies.
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