Jacques Chessex
Le dernier crâne de M. de Sade
Né en 1934 à Payerne et décédé
le vendredi 9 octobre, lors d'une conférence à Yverdon-les-Bains,
romancier, poète, peintre, Jacques Chessex était l'un
de nos plus grands écrivains de langue française.
On lui doit, entre autres, L'ogre (1973, Prix Goncourt), Monsieur
(2001), L'économie du ciel (2003), Le vampire de Ropraz (2007),
et Un juif pour l'exemple (2008). Ses livres sont traduits dans
de nombreuses langues.
I
uand cette histoire
commence, en été 1814, Donatien Alphonse François,
marquis de Sade, est enfermé depuis onze ans à Charenton,
dans le Val-de-Marne, à la limite sud-est de Paris, un hospice
d'aliénés placé sous la surveillance vétilleuse
du ministère de l'Intérieur. M. de Sade est gros,
accablé de toutes sortes de maux qu'une vie d'aventure, d'emprisonnement,
d'obscénité et d'imagination scandaleuse a accumulés
dans son corps vicié, en même temps brûlé
dedans et dehors.
On ne s'étonnera pas, connaissant l'existence infâme
de ce monstre, que sa fin fût aussi laide que sa vie. Et l'on
voudra que la férocité qu'il y manifesta serve d'exemple,
voire d'avertissement, tant aux gens de police et de coercition,
à l'encontre de leurs administrés souvent trop doucement
traités, qu'aux personnes vertueuses, qui trouveront là
matière à méditer sur la menace toujours possible
de l'indécence, et de la déchéance des âmes.
On s'indignera, ou on craindra. Mais quelque réaction que
l'on manifeste, réprobation, horreur, et même trouble
chez ceux que le mal hante (ou pire, a déjà gagnés),
on reconnaîtra que les derniers mois du marquis de Sade, que
d'aucuns ont sans honte nommé " le divin ", sont
de la même trempe dégoûtante que toute sa déplorable
course. Et souvent qu'ils la surpassent dans la concentration du
vice. Un vieux fou est plus fou qu'un jeune fou, cela est admis,
quoi dire alors du fou qui nous intéresse, lorsque l'enfermement
comprime sa fureur jusqu'à la faire éclater en scènes
sales ?
C'est le tableau de ces scènes que nous faisons là,
dans l'espoir que ce spectacle agira sur la conscience de nos lecteurs
comme un épouvantail hideux, et décidément
dissuasif.
On admirera aussi les rebondissements et funestes péripéties
du crâne de ce scélérat, après que sa
fosse aura été ouverte, lors du " bouleversement
" du cimetière de Charenton. Il suffirait des exploits
de cette relique, objet maudit à l'image de son ancien propriétaire,
pour mesurer le danger qu'un tel homme a pu faire courir à
la société, par-delà sa mort et sa condamnation
à l'enfer.
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