Georges-Olivier Châteaureynaud
LE CORPS DE L'AUTRE
Né en 1947 à Paris, Georges-Olivier Chateaureynaud
est nouvelliste et romancier. Il a publié notamment La
Faculté des songes (Prix Renaudot 1982), Le Démon
à la crécelle et Singe savant tabassé
par deux clowns (bourse Goncourt de la nouvelle 2005).
I
e siècle à
peine entamé serait-il le dernier qui verrait pulluler l'humanité
à la surface du globe ? On se le demandait. Entre réchauffement,
pollutions et épidémies, crises et pénuries,
guerres et menées terroristes, les motifs d'inquiétude
étaient légion. Même sans aller jusqu'à
pronostiquer l'Extinction, beaucoup ne doutaient pas que le XXIe
siècle fût parti pour rivaliser en horreur avec le
XXe, qui avait pourtant atteint des sommets.
Septuagénaire malade, amer, sans descendance, Louis Vertumne
ne s'obsédait pas de cette question. La nef des fous pouvait
s'éventrer sur les récifs vers lesquels de mauvais
capitaines la dirigeaient, ce n'était plus son affaire. Il
se préoccupait de sa propre fin qu'il sentait proche. Il
n'avait plus pour ses semblables pris dans leur ensemble qu'une
très lointaine sympathie, et même à certains
moments aucune. Depuis longtemps il vivait parmi eux à contrecur.
Tout ce qui les passionnait l'assommait. Les livres, les musiques,
les films et les spectacles qu'ils plébiscitaient lui paraissaient
témoigner d'un sentiment esthétique dégénéré.
Il abhorrait le sport, qu'ils plaçaient au-dessus de tout.
Qu'on s'enflammât pour les exploits et les frasques de grands
dadais scandaleusement riches lui était incompréhensible.
Religions et idéologies ayant administré la preuve
de leur inanité, il ne regret-tait pas de quitter bientôt
une civilisation en perdition. Cependant, devoir quitter la vie
elle-même, la simple existence animale, était une autre
affaire. Aussi, un soir de Noël qui avait des chances d'être
pour lui le dernier, errait-il à travers Paris dans un cruel
désarroi. Il se savait au bout de son rouleau et doutait
même d'être encore en vie pour assister quelques jours
plus tard au premier matin de la prochaine année. La Terre
continuerait à tourner mal. Des journaux allaient s'imprimer
qu'il ne lirait pas, il couperait à la routine des horreurs
et au caquetage des chaînes de télévision. Ce
n'était pas ce qui le chagrinait. Sa curiosité s'était
émoussée, comme beaucoup d'autres choses, mais non
son orgueil. Le sentiment qui l'em-portait, c'était le remords,
bizarrement cuisant, de laisser derrière lui des centaines
de pages blanches, alors qu'il en avait pourtant noirci des milliers.
Mais ces milliers de pages écrites et publiées jour
après jour n'étaient pas celles dont il avait rêvé
à vingt ans et ne valaient rien à ses yeux.
Critique redouté, Louis Vertumne tenait chaque semaine depuis
des décennies la chro-nique littéraire d'un grand
quotidien. On le disait méchant. Il l'était, en effet,
comme malgré lui. Il lui manquait un sens : il ne savait
pas admirer. Il aurait préféré encenser les
ouvrages dont il rendait compte. Il n'y parvenait presque jamais.
Il aimait la littérature d'un amour sincère et pinailleur.
Il avait beau se battre les flancs, tenter de s'aveugler, s'exhorter
à l'enthousiasme, au moins à l'indulgence, c'était
plus fort que lui, les dé-fauts des livres, comme autant
d'échardes qui en auraient hérissé le papier,
criblaient ses doigts et ses paumes, lui arrachaient des cris de
douleur et de rage. Quand il prenait la plume à son tour,
c'était pour se venger. Parmi les auteurs qu'il malmenait,
ce milieu ne pratiquant pas le pardon des offenses, ni même
celui des simples réticences, sa réputation était
exécrable. Un loustic l'avait surnommé " l'atrabilitté-raire
", un autre s'était taillé un succès en
chantonnant sur son passage, sur l'air du Dénicheur, "
On l'appelait le dénigreur ". De se savoir détesté
et méprisé l'avait conduit lui-même à
un enkystement progressif dans la détestation et le mépris
d'autrui. Mais surtout, il portait en lui la honte d'avoir passé
sa vie à donner des leçons sans les avoir jamais mises
en application, sans en avoir démontré la pertinence
par l'exemple. " Par délicatesse ", lui aussi avait
gâché sa vie... Par une ferveur excessive, paralysante,
comme un amoureux timide qui craint de froisser la pudeur et les
dentelles de l'aimée et la laisse filer dans les bras d'un
rustaud entreprenant, il avait trop longtemps retardé l'instant
de se lancer dans l'écriture. Car il y faut de l'étourderie
et de l'outrecuidance, il faut un jour se jeter la tête la
première dans le bassin douteux des mots et des phrases,
ou rester à jamais au bord, à cancaner et à
émettre de doctes jugements sur le style des plongeurs qui
vous éclaboussent.
Divorcé de longue date, Vertumne vivait entre trois femmes.
Outre son ex-épouse demeurée son amie, l'entouraient
une " fidèle secrétaire " et une très
jeune femme chargée des tâches ménagères.
Elles avaient respectivement pour prénom, l'ex-épouse
Claudine, la fidèle secrétaire Sophie et l'aide-ménagère
Bernadette, mais Vertumne, dans les romans comme dans la vie, n'aimait
pas les prénoms de calendrier. " Un romancier qui appelle
son héroïne Michèle, c'est simple, je ne la vois
pas ! prétendait-il. Les dizaines de milliers de vraies Michèle
de la vie réelle me la cachent d'autant mieux qu'on ne se
donne pas la peine aujourd'hui d'inventer des traits aux personnages
des romans. On les lâche sans visage dans le brouillard verbal
d'un monde sans contours, puisqu'on ne brosse pas non plus de décors
dignes de ce nom... " Aussi, à défaut de concurrencer
l'état civil, avait-il attribué aux femmes qui composaient
son entourage des noms de muses peu portés de nos jours.
Claudine, son ex-femme, avait exercé avant d'arriver à
l'âge de la retraite le poétique métier d'astronome.
En conséquence, il l'avait surnommée Uranie. La fidèle
secré-taire, Sophie, avait été rebaptisée
Melpomène en raison de sa propension à faire de tout
une tragédie. La troisième et la plus jeune, Ber-nadette,
avait hérité du nom d'Erato, muse tenue par les Anciens
pour l'inspiratrice des poésies amoureuses et érotiques.
Et le fait est que Bernadette-Erato avait pour son employeur des
bontés (il disait des " indulgences ") épisodiques.
Malgré la sollicitude de cette triade, à propos de
l'état d'esprit de Vertumne devant la vacuité de son
existence bientôt révolue, on pouvait ce soir-là
parler de désespoir. Dans les magasins encore ouverts, les
Parisiens procédaient à leurs derniers achats en vue
du réveillon. Lui-même n'avait rien prévu. Uranie
réveillonnait chaque année chez son frère et
Melpomène avait un mari, de grands enfants, des petits-enfants.
Erato était invitée à une fête chez des
amis. Des amis, Vertumne n'en avait plus guère. Pour la plupart
le vent les avait emportés, et ceux qui restaient n'étaient
pas plus vaillants que lui. Il allait donc passer Noël tout
seul. Ce serait à coup sûr le dernier, car il ne se
voyait pas se traîner jusqu'au suivant.
Comme il s'engageait dans une rue déserte et sombre, un
SDF rencogné sous un porche lui demanda l'aumône. L'homme
était ivre, laid, puant. Dérangé dans ses pensées,
dégoûté par ce visage couvert de crasse et de
croûtes suppu-rantes, Vertumne l'éconduisit sans ménagement.
Le mendiant offusqué l'insulta à pleine voix. Vertumne
passa son chemin, pour-suivi par les imprécations du misérable.
Celui-ci finit par se taire. Plus haut dans la même rue, Vertumne
se heurta à un skinhead qui tenta de le racketter en le menaçant
d'un couteau. Tout alla très vite. Vertumne se rebiffa et
frappa le voyou au visage. Celui-ci jura, et enfonça sa lame
dans la poitrine du vieil homme. Les yeux exorbités, Vertumne
s'accrocha à son agresseur et l'entraîna avec lui en
glissant à terre, son regard de mourant plongé dans
le sien.
***
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