Premiers chapitres
Laurent Chalumeau
En Amérique

Né en 1959, Laurent Chalumeau, écrivain et journaliste, ancien complice d'Antoine de Caunes sur Canal +, est l'auteur de six romans publiés chez Grasset, du premier, Fuck (1991), devenu culte depuis, à sa récente " trilogie de la Riviera " : Maurice le siffleur (2006), Les arnaqueurs aussi (2007) et Un mec sympa (2009), prochainement adaptés au cinéma.


MYTHOMANE 1 :
ICE T (ROCK&FOLK, 1989)
Gangsta tchatche

Comme rapper, il est bon comédien. Comme acteur, il rappera toujours assez pour s'en tirer indemne. Mais dès cette interview, en 1989, il était clair que ce que Ice T fait le mieux, c'est d'abord d'être Ice T.

Jamais dealé. Je ne prenais pas de défonce. J'étais contre, en fait. Aujourd'hui, pareil : je ne me défonce pas. Bois pas, fume pas, rien. Ce qui m'éclatait, c'était les délits que je commettais. Le vol. Ça, ça m'envoyait en l'air. Attention : jamais la propriété privée. Magasins, uniquement. Il y a des tas de coups que j'ai faits dont je veux pas parler parce qu'il y a pas encore prescription, mais disons ça comme ça : je traînais avec une équipe de sbires et on ramassait comme ça de 1 000 à 2 000 dollars par jour. J'achetais des Porsche. J'avais une maison à 150 000 dollars - tout ça sans bosser, vous suivez ? Pour rien au monde vous m'auriez fait bosser. Tenez, ça, je peux le raconter : savez ce qu'on faisait ? On s'imprimait des cartes de crédit. Un coup, comme ça, un de mes gars voit une pub pour American Express à la télé avec un athlète vachement connu qui brandissait sa carte à l'image et qui disait 'regardez tous, moi je l'ai, voici ma carte', ou un slogan nœud comme ça. Tout fier. On a noté le numéro de sa carte, la date d'expiration, tout, on a pressé une carte et on lui a fait des carbones à travers tout le pays. Un coup, on est allés aux Bahamas grâce à des fausses cartes - et sans regarder à la dépense, croyez-moi ! Donc, je faisais ça. Mais pendant mes moments perdus, dès ce moment-là, je commençais à rapper."

LA RIME PAYE
"Toujours été grande gueule. Clown de la classe, tout ça. Toujours été un superbaratineur. Une patrouille nous coinçait, c'était toujours 'yo, let Ice talk'. C'était moi qui embrouillais les flics. Quand j'étais gamin, je lisais tous ces polars noirs par Donald Goines, Robert Beck et tout, mais surtout Pimp - the story of my life (Proxo - l'histoire de ma vie, l'autobiographie que Beck a écrite sous son nom de guerre, Iceberg Slim). Aux récrés, j'en récitais des passages par cœur, en les faisant rimer, comme des raps, donc. Rien de sérieux. Je le faisais juste parce que ça plaisait aux gonzesses. Juste un truc pour tirer. Ma seule ambition, à l'époque, c'était d'être bandit. Pas la moindre intention de faire quoi que ce soit de légal un jour. J'étais sûr d'avoir aucune chance, légalement - remplir un formulaire, être convoqué dans le bureau du gars, tout ça. Si tu choisis le crime, t'as pas de formulaires à t'emmerder avec. Tu vois ce qui te plaît, tu vas le prendre, c'est marre. Un jour, comme ça, un gars qui tenait un salon de coiffure m'a demandé si ça me plairait de faire un disque. J'ai fait le disque - toujours pareil : rigoler, plaire aux gonzesses. Pas vu un centime, notez. Mais je m'en foutais. Je m'étais pas attendu à des fortunes non plus. J'ai continué comme avant. La journée, on volait, on faisait des casses. Le soir, on sortait en boîte, les autres graissaient le patron : 'Yo, let Ice rap !' Je prenais le micro et j'amusais la galerie. C'est comme ça que les gars qui faisaient le film Breaking m'ont remarqué un jour et qu'ils m'ont engagé pour être sur la bande originale. J'ai marché parce que là, en plus du disque, j'étais dans le film - ça me faisait marrer d'être dans un film. Et tous mes collègues m'encourageaient, genre 'Yo ! Do it !'. Voyez ? Il faut bien réaliser, à l'époque, le rap n'avait rendu personne super-riche comme aujourd'hui. Même Run DMC ne s'était pas encore fait payer. Okay : la BO de Breaking est sortie. Cinq millions d'exemplaires. J'ai reçu un chèque et là, je me suis dit : oh. Arrêtez tout - ça paye, cette connerie ! Yo ! Cette connerie paye ! Là, j'ai commencé à prendre ce truc de rap au sérieux. Sauf que j'étais nul. Je n'avais pas de style personnel. J'essayais de copier Run DMC et c'était lamentable. Les gars de ma horde m'engueulaient, genre 'Yo, pourquoi tu rappes pas comme dans le temps ?' Du coup, je me suis remis à raconter des histoires de gangs, de maquereaux, de dealers, de casses, mais cette fois, je les tirais plus des bouquins, je les tirais de ce que j'avais connu dans la rue. C'est comme ça qu'est né mon style d'aujourd'hui."

DU GOÛT DES COULEURS
"Du fait que j'habitais L.A., au début il a fallu que je m'impose. Les rappers de New York ne me prenaient pas au sérieux. Tout le monde s'imagine que L.A. est une colonie de vacances. J'entendais dire 'Ice fait des rimes au bord de la piscine' et tout. Pour ça que j'ai défendu le film Colors. Je l'aurais défendu même si j'avais pas écrit la chanson titre. Colors montre aux gens quelle heure il est vraiment à L.A.
On aborde des sujets comme ceux que j'aborde, il faut faire attention à ce qu'on dit. Exemple, je parle des dro-gues : je peux dire que je trouve pas ça cool. Mais en faisant gaffe à la façon dont je le dis. A moi de savoir si je veux encore traîner dans les rues de L.A. après la sortie du dis-que. Le vrai test, genre, ç'a été Colors, justement. Vache-ment facile de faire une chanson comme ça et de plus pouvoir mettre le nez dehors après. Il fallait bien faire gaffe à ne favoriser aucun des deux bords. Là, les deux camps (les Crips et les Bloods, les deux principaux gangs de Los Angeles) m'ont à la bonne. Du moins, tant que je fais gaffe. C'est assez délicat. Genre l'autre jour, je suis avec Run (DMC) et Grandmaster Dee (Whodini), on glande comme ça à Long Beach et voilà une bande de Crips. L'air mauvais. Je les vois, je dis à Dee, 'Yo, surtout, ne fixe pas les mecs en bleu'. J'ai pas fini de dire ça, un Crip agrippe la chaîne en or de Dee. Il est là : 'Yo, boy ! C'est de l'or ou juste du plaqué merdeux, boy ?' Je dis : 'Yo, tout est cool. C'est Grandmaster Dee de Whodini et je suis Ice T.' Il dit : 'Oh ! Vous êtes des bouffons, en plus ? Ça, par exemple. J'avais cru que vous étiez juste deux gros enculés de négros suceurs de bites, yo.' Je me dis : okay. Celle-là, je la laisse passer. J'ai pas répondu macho ni rien, parce que je voulais en sortir vivant. J'ai juste dit : 'Yo, vous êtes cool. On a rien contre vous tous, yo.' Les autres sont venus et ça a assuré, après. Mais tu fais gaffe, avec ces gangs. Un tas de gus diront le truc qu'il faut pas dans un cas comme ça."

CONCEPT ALBUMS
"Ce que je fais, c'est même pas du rap - plutôt comme ces cassettes qu'ils font maintenant où un gars te lit un livre, ou comme un film que t'aurais que le son. Mon premier album Rhyme pays, c'est comme une seule chanson : tous ces titres se tiennent, voyez. Mon deuxième album, Power, c'est comme une seule chanson. Chaque chanson de l'album, en fait, vient comme un couplet de la grande chanson Power.
L'inspiration me vient de ce que je vois, et aussi par exemple du courrier que je reçois. Par exemple, les mômes m'écrivent 'Ice T, pourquoi on t'entend jamais à la radio ?' Je réponds dans Radio Suckers. Ou 'Ice T, man. Je suis fan de toi depuis le début, mais là, maintenant, des tas d'autres gens sont fans de toi et je suis pas fan de ça.' Je leur dis, écoutez Take It Personal, tout sera cool. Ou 'Ice T, je t'ai vu sur la tournée Def Jam. C'est toi qui jouais en premier, mais tu piquais le show à tous ceux qui venaient après.' Je m'en sers pour Grand Larceny. Et ainsi de suite. J'ai encore plein de sujets, comme ça, que j'entends bien aborder à l'avenir !"

LE RAP TUE (L'EAU FERRUGINEUSE, NON)
"Tipper Gore. Voyez qui c'est ? (épouse de Al Gore, fondatrice du Parental Music Resource Center, les joyeuses commères de Washington favorables à l'interdiction de certains disques aux moins de 18 ans) Elle dit 'le rap tue'. Le rap tue ! Comme dans le temps, je me souviens, ils disaient 'le rock & roll tue'. Alors je me suis dit, je vais mettre un petit scénario en prologue et épilogue de Power : un môme en flingue un autre à cause d'une cassette de mon album, et l'autre saigne pendant toute la durée du disque. Truc débile. Et ce sera la première fois que le rap tuera qui que ce soit et la seule personne que le rap tuera jamais. J'ai mis ça pour l'emmerder. Je ne sais pas si elle l'a pris au sérieux ou quoi. Depuis, j'ai plus entendu parler d'elle ou de ses copines.
Tipper Gore ne sait pas l'heure qu'il est. L'an dernier, Los Angeles, 387 mômes noirs butés dans des histoires de gangs. La police épingle moins de 50 meurtriers au total. Qui a tué les autres ? Rien à battre. Les flics restent cool. Buter des Noirs est légal dans ce pays. Fais juste gaffe à buter personne de blanc. Que là, les flics se bougeraient. Tu sais ça, tu vas loin, ici. Pour les autres, Tipper Gore te dira que c'est le rap. L'an dernier, le rap a tué 330 mômes à Los Angeles.

SEXISME
"Sexisme, Quel 'sexisme' ? Darlene et moi on fait équipe. Là, il me fallait une pochette puissante, parce que l'album s'appelle Power. Je voulais atteindre un public dur. Le public dur, tu ne l'atteins pas avec le signe de la paix et des fleurs sur la pochette. Lui faut de la chatte et des flingues. Maintenant, dès le début, j'ai dit, quelqu'un connaît un meilleur moyen d'attirer l'attention d'un jeune gangster, je suis preneur. En attendant, là, j'ai une pochette qu'aucun mec ne peut s'empêcher de regarder de plus près. Attention. Pas question de faire carrière comme ça : juste avec du cul et des flingues sur la pochette. Je l'ai fait une fois. Ça a marché exactement comme j'espérais. Il fallait m'établir, voyez. Annoncer la couleur. Avec toujours le handicap d'être de la côte Ouest. Là, ça va. J'ai atteint le public dur. Ils savent qui je suis. On reste là-dessus. On passe à autre chose. Ça se trouve, le prochain, la pochette sera toute blanche avec juste 'Ice T' marqué dessus. Comme les Beatles. Parce que c'est ça la classe. Le jour que tu mets juste ton nom sur une pochette et les gens l'achètent quand même."

SEXES !
"Okay, la chanson Girls Let's Get Butt Naked And Fuck ! (soit en français quelque chose comme : 'Filles, déloquons-nous cul nu et tronchons !'), c'est une farce. Les gonzesses étaient tout le temps là, Ice, pourquoi tu nous écris pas une jolie ballade, comme LL (Cool Jay, le chéri de ces dames). Tu parles toujours de meurtres et de violence, Ice, écris-nous une chanson d'amour. J'ai dit okay, je vais voir ce que je peux faire. Et le plus près que j'aie pu m'approcher d'une chanson d'amour, c'est 'Yo ! Foutons-nous le cul à l'air et pinons'. Sorry ! Voilà ma chanson d'amour à la LL. Je ne vais pas écrire une chanson comme LL pour dire que 'j'ai besoin d'amour' - j'ai déjà une fiancée. Mais ce qui se passe, c'est que les gonzesses adorent ce genre de trucs. Je recevais plein de lettres de filles : ' OOOoh, Ice, daddy, pourquoi tu nous fais pas un disque 'salé' - hm ?' C'est pour ça, les autres me font doucement rigoler - style, à Londres, toutes les mémés étaient là : 'Sexiste, vous êtes sexiste ! Sexiste !' Tout ce qu'elles avaient à dire : 'sexiste'. Sexiste mon cul ! Girls looooove 'em shit ! Parce que, normalement, les gus leur parlent pas comme ça, les gus sont là : ' OOOoh baby, oh, you so beautiful, baby' et tout. Là, c'est : 'Hey ! Yo-yo-yo-yo-yo ! c'mon ! Tout de suite ! Là ! Par terre !' Elles le montreront peut-être pas, mais la plupart, elles trouveront ça okay. Je suis sûr, je dis à une fille : 'Yo, let's get busy', je lui propose des plans tordus et tout, mettons, sur le coup, elle va refuser. Mais quand elle va aller dire à ses copines 'Ice T a essayé de m'entraîner dans sa chambre d'hôtel', peut-être une fera 'Yuck !', mais les trois autres, intérieurement, feront 'a-ah ?'. Voyez ? Ça veut rien dire, 'sexiste'. La vérité, c'est que les gus n'ont pas le droit d'être aussi 'crus' que les bonnes femmes. Janet Jackson fait un disque, Qu'est-ce t'as fait pour moi récemment ?, personne ne râle. Une autre sort Ain't Nothing Goin' On But The rent : You better have a Jay-O-Bee/If you wanna be with me, tout le monde rigole. Ce que je fais, c'est juste m'aligner sur les bonnes femmes. Si je sortais un disque où je disais 't'as pas de boulot ? Aucune chance avec moi', je serais 'sexiste'. Une mémé peut le dire. Pourquoi pas moi ? Je veux dire, si Lisa-Lisa peut chanter I wonder if I take You Home, pourquoi je vais me gêner pour dire Girls Let's Get Butt Naked And Fuck. Fuck !"

DARLENE LOVE
"Darlene et moi, on est genre le Hart to Hart du rap busi-ness, voyez ? Ils avaient ce feuilleton-là, en France ? Hart to Hart (Pour l'amour du risque) ? Avec Robert Wagner et la poule, là, je sais plus son nom. Ils sont détectives, ils font équipe, et en plus ils sont mariés. Darlene et moi, c'est ça. On est un team, voyez. C'est moi et elle. On serait pas ensemble, elle ferait mannequin ou un truc comme ça. Tout le monde lui dit 'tu devrais faire mannequin et tout' - parce que dans le genre, elle est pas mal roulée, si vous voulez. Que là, elle dit 'okay, on reste cool, je pose pour la pochette de Ice, je suis dans la vidéo'. C'est elle qui se charge de toute la paperasse pour le Rhyme Syndicate, c'est ma secré-taire. C'est moi et elle, voyez. On partage l'oseille, elle fait son shopping. Les gens me demandent : 'Hey, Ice, quel effet ça fait à Darlene d'être exposée comme ça sur la pochette ?' Je dis : 'Hey, Darlene fait ses courses chez Gucci.' Ça répond à la question. C'est du business. Elle ferait n'importe quoi pour m'aider. C'est pas comme si je lui disais 'Darlene, fous-toi à poil'. Je veux dire, la plupart du temps, elle est pas plus fringuée que ça, de toute façon. On vit en Californie. Et Darlene est une poule sexy, rien à faire. Vous la changerez pas. Elle aime être à l'aise. Comprenez, c'est pas pareil : c'est ma femme. Pas comme si je louais une grosse juste le temps de prendre la photo. Dans la rue, ça s'appelle perpetrate - genre, tu connais même pas le nom de la fille. Que là, c'est ma bonne femme. Alors, elle a envie d'être à poil sur la pochette pour aider mon disque, qui va l'empêcher ? C'est son blé aussi, après tout. Sa contribution au budget du ménage. Prétexte que j'ai une chanson appelée Pimpin' Ain't Easy' - But Someone's Gotta Do It (c'est dur d'être proxo, mais quelqu'un doit se dévouer), tout le monde me voit une mentalité de hareng - fuck ! Mais, Yo ! Cette pochette est importante. Sur le recto j'ai la main derrière le dos. Au verso, on nous voit de dos, Evil (Evil E, le DJ d'Ice T) et moi, et on voit qu'en fait on cache un flingue. Ça aussi, ça me résume bien : vous me regardez, j'ai pas l'air armé, mais si vous me faisiez les poches, vous seriez peut-être surpris. Maintenant, il ne s'agit pas forcément d'un flingue. On peut prendre ça au sens plus général pour dire qu'il faut se méfier des apparences. Et ma musique est comme ça : c'est à niveaux. Vous faites gaffe, vous verrez qu'il y a plein de métaphores qui cachent des trucs profonds. Yo ! J'essaye d'y aller profond avec ma musique."
EXTRÊMES
"J'aime le hip-hop. Et j'aime le rock. Ce qui me branche, c'est le genre Megadeth. Le speed metal. Il y aura un paquet de cette speed metal shit sur le prochain. Ça assure. Ce que j'aime, en règle générale, c'est la musique de gens qui font leur truc, voyez. Et qui emmerdent le reste. Jamais pu encadrer la merde commerciale. Tracy Chapman ? Pas écouté. Elle, c'est genre chanteuse folk, je crois bien. Non. Moi, j'aime les trucs plus radicaux, plus limite. Un peu comme cette autre fille, là, comment elle s'appelle, Michelle Shocked : j'ai pas la patience pour cette merde. Je préfère les trucs bien tarés de Megadeth, Metallica - j'aime les extrêmes, voyez ? J'écris un truc salé, je vais écrire un truc salé, voyez ? J'écris un truc violent, j'écris un truc qui saigne le motherfucker. Tout ce que je peux pour me distinguer du juste milieu, des trucs raisonnables, rassurants. C'est ce que les radios me disent. Fais un disque plus soft, Ice, qui plaira à tout le monde. On le programmera. Hey ! Programmez mon cul. Voilà ce que vous allez programmer, enculés. Fuck 'tout le monde'. Emmerdons le monde ! C'est tout ce qu'il mérite."

LL COOL J
"LL, je le chercherais pas s'il racontait pas partout qu'il est le meilleur rapper de l'histoire du monde. Mais si on le laisse dire, tout le monde, à commencer par lui, va finir par croire qu'il l'est vraiment. Qu'il est invincible, voyez ce que je veux dire. Les gens se disent 'woar, personne n'ose chercher LL'. Que là, maintenant, il a un problème, LL. Quelqu'un lui a fait savoir qu'il n'était pas tout seul. Je veux dire, n'importe qui peut faire un disque pour dire qu'il est le plus grand, il est le plus grand, il est le plus grand, d'un bout à l'autre, et personne ne rouspète. L'année d'après, il peut recommencer. Là, LL, lui, il va falloir qu'il trouve quelque chose de neuf parce qu'on est au moins deux à l'avoir défié : Moe Dee et moi. Ça veut pas dire qu'on l'aime pas. C'est juste, t'es nouveau dans le quartier, attends-toi à être bizuté. En fait, on le chahute, c'est juste pour lui dire que la prochaine fois, ce serait aussi bien qu'il rappe sur d'autres sujets que sur sa gueule. Mais LL est cool. Toutes ces rivalités entre rappers, toute façon, ça fait partie du jeu. C'est un truc noir. Un truc que les Noirs ont toujours fait. Les Dozens, ouais. Genre. Du temps du jazz, c'était les 'Dozens'. On met le nom qu'on veut, le principe reste le même. Passe la journée à glander avec des mômes noirs, ils vont s'insulter à longueur de temps. 'T'as vu ta tronche ?' 'Hey ! t'as vu la tienne ?' Juste un truc qu'on fait. On se lance des bourres sans arrêt. On se tape pas ni rien. Temps en temps, t'en as un qui s'énerve, mais les autres le retiennent. Toute façon, l'instant qu'il s'énerve, il a perdu. En fait, les fois que ça dégénère, c'est que tu dis un truc vicelard mais vrai, genre 'T'as vu ta gueule et tout et tout', et l'autre me dit 'Je préfère avoir ma gueule qu'une mère qui picole'. Et, justement, ma mère picole. Là, je vais peut-être m'énerver. Mais le principe, c'est apprendre à en rire. Rester cool. Et voir jusqu'à quand t'es capable de rétorquer. C'est la préparation idéale au rap. Tu retrouves ça dix ans après - un rapper agrippe le mic' et sort : 'Yo ! je suis le meilleur ici ce soir.' Un autre va lui arracher le mic' des mains : 'Yeah ! Tu rappes okay, mais hier soir, j'étais avec ta sœur.' Tout le monde va se marrer, l'autre va dire : 'Oh yeah ? Ça devait être pendant que j'étais avec ta mère, alors.' Et ainsi de suite. Ça enfle à partir de là jusqu'à ce que l'un des deux se retrouve sec. Mais normalement personne se frite. T'appelles ça les Dozens, t'appelles ça du rap - les rastas, eux, appellent ça 'toastin', c'est le même truc. C'est une bonne école. Ça endurcit. Ça éveille. A l'armée, ils te font ça, pendant les classes, voir combien d'humiliation verbale tu peux endurer. Sauf que là, t'as pas le droit de répondre et que c'est fait pour être cruel. Mais Kool Moe Dee et LL se traitent de tous les noms ou je dis que je vais flinguer LL, c'est du pipeau, c'est pour rire. Les Blancs ont du mal à comprendre, ça. Genre Tipper Gore. Ça lui échappe."

REVIEW DES DEUX MONDES
"Quand j'ai décidé d'arrêter le crime, ç'a été pareil comme si j'avais essayé d'arrêter une drogue. Cold Turkey. Jour au lendemain, j'ai plus rien fait de pas legit'. Cold turkey ! Jour au lendemain ! J'en ai bavé. Je me suis retrouvé sans un rond. Je savais où se trouvait le blé, comment l'engourdir, et tout. Interdit d'y toucher. J'en ai bavé. Mais je savais que c'était le seul moyen.
Je vais pas donner toutes les dates, c'est mieux que cer-tains trucs restent flous, mais je suis né à Newark, New Jersey (la ville des Etats-Unis qui compte le plus d'habitants dégringolés en dessous du seuil officiel de pauvreté, si on s'en tient aux statistiques : méchante banlieue, banlieue méchante). Mon père était escroc et m'a appris quelques trucs quand j'étais petit. L'année que j'ai eu douze ou treize ans, je sais plus, il s'est fait descendre. On m'a envoyé dans de la famille à L.A. Mon père disait toujours : 'tu veux être voyou, cool : sois-le vraiment. Tu préfères rester légal, okay - juste : reste-le. Mais truand, legit' ('legitimate people' : 'caves' ou plutôt 'bons citoyens', ceux qui ont la loi pour eux), sois professionnel : ne fais pas le plan d'aller à l'école et après d'aller braquer une épicerie, parce que c'est évident que tu vas te faire gauler. Tu ne seras pas professionnel. L'inverse, pareil : t'es voleur, sois voleur. Mais ne fréquente pas les squares. Ils te foutront dedans, même sans faire exprès, juste parce qu'ils sont square. T'as deux terrains : la société et les bas-fonds. Demande-toi celui où t'es et restes-y. N'essaye pas de faire le malin de l'un à l'autre.' Voilà ce que mon père disait. Total : maintenant que je suis rapper, fini. Tiré un trait avec le reste. Maintenant, c'est ça que je fais. En professionnel. Je rappe.
Les 'legit's' adorent les histoires de crime. C'est okay. A leur place, je serais pareil. Ça me gêne pas de parler libre-ment de la rue, des gangs, de la situation à L.A. et tout. Ce qui m'énerve c'est de voir ce que je dis transformé. Il y a un gars comme ça, du NME (New Musical Express), je retourne en Angleterre, je lui casse sa tête. Je veux dire, j'ai tiré un trait, là je suis businessman et tout ? Okay. Ça ne veut pas dire qu'on peut venir me faire chier dorénavant comme on veut. Ça fait longtemps que j'ai pas eu l'occasion, mais je suis sûr, au cas où, je suis encore capable de plier un gus. L'autre, là, je le vois, je sens que je vais me sentir rajeunir, il va pas comprendre ce qui tombe, je me le fais. Dans six mois, dans dix ans, je me le fais. Pas parce qu'il a dit du mal de mon disque. Ça, j'admets bien. C'est normal. Ça fait partie du jeu. C'est qu'il a menti. Maintenant, ce gars-là, c'est un habitué, toute façon. On me dit que Nick Cave - voyez qui c'est, Nick Cave ? Ouais - Nick Cave lui a déjà tapé dans les noix un coup à cause d'une autre connerie qu'il avait déjà été baver sur lui.
Les squares sont okay - juste, parfois, tu viens de la rue, ils sont un peu, comment dire... lents. Mais c'est okay. S'étonnent d'un rien. Des trucs qui dans la rue sont juste du bon sens, les legit's trouvent ça 'spirituel', eux, ou 'malin'. Avec eux, c'est pas dur d'être malin. Mais c'est cool. Ce côté-ci de la loi est bien plus cool que l'autre, laissez-moi vous dire. J'y ai pris goût. Je retournerais dans la rue à plein temps, maintenant, je me ferais avoir. Parce que j'y crois plus. Avant, j'étais persuadé qu'il n'y avait rien de mieux, qu'on était les chefs. Là, tous les jours, l'un ou l'autre gars de ma vieille horde qui m'appelle : Machin s'est fait poisser. Truc est mort et tout. Tous les jours. Au bout d'un moment, tu te dis : Pff - merde. Voyez ce que je veux dire ?
C'est même pas la question, savoir ce qui paye le plus, la rime, le crime. Combien ça paye dépend quel crime, quelle rime on parle. La différence, c'est pas la paye. Les deux payent, tu les fais correctement. La différence, c'est, là, maintenant, j'ai des mômes dans la rue, viennent me trouver et tout : 'Yo, Ice, ton disque ceci-cela', ce genre de trucs. Fuck - jamais ça t'arrive, ça, avec l'autre merdier. Et puis donc, aussi, le fait que ce racket-ci, je vais peut-être vivre plus vieux."




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