Laurent Chalumeau
En Amérique
Né en 1959, Laurent Chalumeau, écrivain
et journaliste, ancien complice d'Antoine de Caunes sur Canal +,
est l'auteur de six romans publiés chez Grasset, du premier,
Fuck (1991), devenu culte depuis, à sa récente
" trilogie de la Riviera " : Maurice le siffleur
(2006), Les arnaqueurs aussi (2007) et Un mec sympa
(2009), prochainement adaptés au cinéma.
MYTHOMANE 1 :
ICE T (ROCK&FOLK, 1989)
Gangsta tchatche
Comme rapper, il est bon comédien. Comme acteur, il rappera toujours assez pour s'en tirer indemne. Mais dès cette interview, en 1989, il était clair que ce que Ice T fait le mieux, c'est d'abord d'être Ice T.
Jamais dealé.
Je ne prenais pas de défonce. J'étais contre, en fait.
Aujourd'hui, pareil : je ne me défonce pas. Bois pas, fume
pas, rien. Ce qui m'éclatait, c'était les délits
que je commettais. Le vol. Ça, ça m'envoyait en l'air.
Attention : jamais la propriété privée. Magasins,
uniquement. Il y a des tas de coups que j'ai faits dont je veux
pas parler parce qu'il y a pas encore prescription, mais disons
ça comme ça : je traînais avec une équipe
de sbires et on ramassait comme ça de 1 000 à 2 000
dollars par jour. J'achetais des Porsche. J'avais une maison à
150 000 dollars - tout ça sans bosser, vous suivez ? Pour
rien au monde vous m'auriez fait bosser. Tenez, ça, je peux
le raconter : savez ce qu'on faisait ? On s'imprimait des cartes
de crédit. Un coup, comme ça, un de mes gars voit
une pub pour American Express à la télé avec
un athlète vachement connu qui brandissait sa carte à
l'image et qui disait 'regardez tous, moi je l'ai, voici ma carte',
ou un slogan nud comme ça. Tout fier. On a noté
le numéro de sa carte, la date d'expiration, tout, on a pressé
une carte et on lui a fait des carbones à travers tout le
pays. Un coup, on est allés aux Bahamas grâce à
des fausses cartes - et sans regarder à la dépense,
croyez-moi ! Donc, je faisais ça. Mais pendant mes moments
perdus, dès ce moment-là, je commençais à
rapper."
LA RIME PAYE
"Toujours été grande gueule. Clown de la classe,
tout ça. Toujours été un superbaratineur. Une
patrouille nous coinçait, c'était toujours 'yo, let
Ice talk'. C'était moi qui embrouillais les flics. Quand
j'étais gamin, je lisais tous ces polars noirs par Donald
Goines, Robert Beck et tout, mais surtout Pimp - the story of my
life (Proxo - l'histoire de ma vie, l'autobiographie que Beck a
écrite sous son nom de guerre, Iceberg Slim). Aux récrés,
j'en récitais des passages par cur, en les faisant
rimer, comme des raps, donc. Rien de sérieux. Je le faisais
juste parce que ça plaisait aux gonzesses. Juste un truc
pour tirer. Ma seule ambition, à l'époque, c'était
d'être bandit. Pas la moindre intention de faire quoi que
ce soit de légal un jour. J'étais sûr d'avoir
aucune chance, légalement - remplir un formulaire, être
convoqué dans le bureau du gars, tout ça. Si tu choisis
le crime, t'as pas de formulaires à t'emmerder avec. Tu vois
ce qui te plaît, tu vas le prendre, c'est marre. Un jour,
comme ça, un gars qui tenait un salon de coiffure m'a demandé
si ça me plairait de faire un disque. J'ai fait le disque
- toujours pareil : rigoler, plaire aux gonzesses. Pas vu un centime,
notez. Mais je m'en foutais. Je m'étais pas attendu à
des fortunes non plus. J'ai continué comme avant. La journée,
on volait, on faisait des casses. Le soir, on sortait en boîte,
les autres graissaient le patron : 'Yo, let Ice rap !' Je prenais
le micro et j'amusais la galerie. C'est comme ça que les
gars qui faisaient le film Breaking m'ont remarqué un jour
et qu'ils m'ont engagé pour être sur la bande originale.
J'ai marché parce que là, en plus du disque, j'étais
dans le film - ça me faisait marrer d'être dans un
film. Et tous mes collègues m'encourageaient, genre 'Yo !
Do it !'. Voyez ? Il faut bien réaliser, à l'époque,
le rap n'avait rendu personne super-riche comme aujourd'hui. Même
Run DMC ne s'était pas encore fait payer. Okay : la BO de
Breaking est sortie. Cinq millions d'exemplaires. J'ai reçu
un chèque et là, je me suis dit : oh. Arrêtez
tout - ça paye, cette connerie ! Yo ! Cette connerie paye
! Là, j'ai commencé à prendre ce truc de rap
au sérieux. Sauf que j'étais nul. Je n'avais pas de
style personnel. J'essayais de copier Run DMC et c'était
lamentable. Les gars de ma horde m'engueulaient, genre 'Yo, pourquoi
tu rappes pas comme dans le temps ?' Du coup, je me suis remis à
raconter des histoires de gangs, de maquereaux, de dealers, de casses,
mais cette fois, je les tirais plus des bouquins, je les tirais
de ce que j'avais connu dans la rue. C'est comme ça qu'est
né mon style d'aujourd'hui."
DU GOÛT DES COULEURS
"Du fait que j'habitais L.A., au début il a fallu que
je m'impose. Les rappers de New York ne me prenaient pas au sérieux.
Tout le monde s'imagine que L.A. est une colonie de vacances. J'entendais
dire 'Ice fait des rimes au bord de la piscine' et tout. Pour ça
que j'ai défendu le film Colors. Je l'aurais défendu
même si j'avais pas écrit la chanson titre. Colors
montre aux gens quelle heure il est vraiment à L.A.
On aborde des sujets comme ceux que j'aborde, il faut faire attention
à ce qu'on dit. Exemple, je parle des dro-gues : je peux
dire que je trouve pas ça cool. Mais en faisant gaffe à
la façon dont je le dis. A moi de savoir si je veux encore
traîner dans les rues de L.A. après la sortie du dis-que.
Le vrai test, genre, ç'a été Colors, justement.
Vache-ment facile de faire une chanson comme ça et de plus
pouvoir mettre le nez dehors après. Il fallait bien faire
gaffe à ne favoriser aucun des deux bords. Là, les
deux camps (les Crips et les Bloods, les deux principaux gangs de
Los Angeles) m'ont à la bonne. Du moins, tant que je fais
gaffe. C'est assez délicat. Genre l'autre jour, je suis avec
Run (DMC) et Grandmaster Dee (Whodini), on glande comme ça
à Long Beach et voilà une bande de Crips. L'air mauvais.
Je les vois, je dis à Dee, 'Yo, surtout, ne fixe pas les
mecs en bleu'. J'ai pas fini de dire ça, un Crip agrippe
la chaîne en or de Dee. Il est là : 'Yo, boy ! C'est
de l'or ou juste du plaqué merdeux, boy ?' Je dis : 'Yo,
tout est cool. C'est Grandmaster Dee de Whodini et je suis Ice T.'
Il dit : 'Oh ! Vous êtes des bouffons, en plus ? Ça,
par exemple. J'avais cru que vous étiez juste deux gros enculés
de négros suceurs de bites, yo.' Je me dis : okay. Celle-là,
je la laisse passer. J'ai pas répondu macho ni rien, parce
que je voulais en sortir vivant. J'ai juste dit : 'Yo, vous êtes
cool. On a rien contre vous tous, yo.' Les autres sont venus et
ça a assuré, après. Mais tu fais gaffe, avec
ces gangs. Un tas de gus diront le truc qu'il faut pas dans un cas
comme ça."
CONCEPT ALBUMS
"Ce que je fais, c'est même pas du rap - plutôt
comme ces cassettes qu'ils font maintenant où un gars te
lit un livre, ou comme un film que t'aurais que le son. Mon premier
album Rhyme pays, c'est comme une seule chanson : tous ces titres
se tiennent, voyez. Mon deuxième album, Power, c'est comme
une seule chanson. Chaque chanson de l'album, en fait, vient comme
un couplet de la grande chanson Power.
L'inspiration me vient de ce que je vois, et aussi par exemple du
courrier que je reçois. Par exemple, les mômes m'écrivent
'Ice T, pourquoi on t'entend jamais à la radio ?' Je réponds
dans Radio Suckers. Ou 'Ice T, man. Je suis fan de toi depuis le
début, mais là, maintenant, des tas d'autres gens
sont fans de toi et je suis pas fan de ça.' Je leur dis,
écoutez Take It Personal, tout sera cool. Ou 'Ice T, je t'ai
vu sur la tournée Def Jam. C'est toi qui jouais en premier,
mais tu piquais le show à tous ceux qui venaient après.'
Je m'en sers pour Grand Larceny. Et ainsi de suite. J'ai encore
plein de sujets, comme ça, que j'entends bien aborder à
l'avenir !"
LE RAP TUE (L'EAU FERRUGINEUSE, NON)
"Tipper Gore. Voyez qui c'est ? (épouse de Al Gore,
fondatrice du Parental Music Resource Center, les joyeuses commères
de Washington favorables à l'interdiction de certains disques
aux moins de 18 ans) Elle dit 'le rap tue'. Le rap tue ! Comme dans
le temps, je me souviens, ils disaient 'le rock & roll tue'.
Alors je me suis dit, je vais mettre un petit scénario en
prologue et épilogue de Power : un môme en flingue
un autre à cause d'une cassette de mon album, et l'autre
saigne pendant toute la durée du disque. Truc débile.
Et ce sera la première fois que le rap tuera qui que ce soit
et la seule personne que le rap tuera jamais. J'ai mis ça
pour l'emmerder. Je ne sais pas si elle l'a pris au sérieux
ou quoi. Depuis, j'ai plus entendu parler d'elle ou de ses copines.
Tipper Gore ne sait pas l'heure qu'il est. L'an dernier, Los Angeles,
387 mômes noirs butés dans des histoires de gangs.
La police épingle moins de 50 meurtriers au total. Qui a
tué les autres ? Rien à battre. Les flics restent
cool. Buter des Noirs est légal dans ce pays. Fais juste
gaffe à buter personne de blanc. Que là, les flics
se bougeraient. Tu sais ça, tu vas loin, ici. Pour les autres,
Tipper Gore te dira que c'est le rap. L'an dernier, le rap a tué
330 mômes à Los Angeles.
SEXISME
"Sexisme, Quel 'sexisme' ? Darlene et moi on fait équipe.
Là, il me fallait une pochette puissante, parce que l'album
s'appelle Power. Je voulais atteindre un public dur. Le public dur,
tu ne l'atteins pas avec le signe de la paix et des fleurs sur la
pochette. Lui faut de la chatte et des flingues. Maintenant, dès
le début, j'ai dit, quelqu'un connaît un meilleur moyen
d'attirer l'attention d'un jeune gangster, je suis preneur. En attendant,
là, j'ai une pochette qu'aucun mec ne peut s'empêcher
de regarder de plus près. Attention. Pas question de faire
carrière comme ça : juste avec du cul et des flingues
sur la pochette. Je l'ai fait une fois. Ça a marché
exactement comme j'espérais. Il fallait m'établir,
voyez. Annoncer la couleur. Avec toujours le handicap d'être
de la côte Ouest. Là, ça va. J'ai atteint le
public dur. Ils savent qui je suis. On reste là-dessus. On
passe à autre chose. Ça se trouve, le prochain, la
pochette sera toute blanche avec juste 'Ice T' marqué dessus.
Comme les Beatles. Parce que c'est ça la classe. Le jour
que tu mets juste ton nom sur une pochette et les gens l'achètent
quand même."
SEXES !
"Okay, la chanson Girls Let's Get Butt Naked And Fuck ! (soit
en français quelque chose comme : 'Filles, déloquons-nous
cul nu et tronchons !'), c'est une farce. Les gonzesses étaient
tout le temps là, Ice, pourquoi tu nous écris pas
une jolie ballade, comme LL (Cool Jay, le chéri de ces dames).
Tu parles toujours de meurtres et de violence, Ice, écris-nous
une chanson d'amour. J'ai dit okay, je vais voir ce que je peux
faire. Et le plus près que j'aie pu m'approcher d'une chanson
d'amour, c'est 'Yo ! Foutons-nous le cul à l'air et pinons'.
Sorry ! Voilà ma chanson d'amour à la LL. Je ne vais
pas écrire une chanson comme LL pour dire que 'j'ai besoin
d'amour' - j'ai déjà une fiancée. Mais ce qui
se passe, c'est que les gonzesses adorent ce genre de trucs. Je
recevais plein de lettres de filles : ' OOOoh, Ice, daddy, pourquoi
tu nous fais pas un disque 'salé' - hm ?' C'est pour ça,
les autres me font doucement rigoler - style, à Londres,
toutes les mémés étaient là : 'Sexiste,
vous êtes sexiste ! Sexiste !' Tout ce qu'elles avaient à
dire : 'sexiste'. Sexiste mon cul ! Girls looooove 'em shit ! Parce
que, normalement, les gus leur parlent pas comme ça, les
gus sont là : ' OOOoh baby, oh, you so beautiful, baby' et
tout. Là, c'est : 'Hey ! Yo-yo-yo-yo-yo ! c'mon ! Tout de
suite ! Là ! Par terre !' Elles le montreront peut-être
pas, mais la plupart, elles trouveront ça okay. Je suis sûr,
je dis à une fille : 'Yo, let's get busy', je lui propose
des plans tordus et tout, mettons, sur le coup, elle va refuser.
Mais quand elle va aller dire à ses copines 'Ice T a essayé
de m'entraîner dans sa chambre d'hôtel', peut-être
une fera 'Yuck !', mais les trois autres, intérieurement,
feront 'a-ah ?'. Voyez ? Ça veut rien dire, 'sexiste'. La
vérité, c'est que les gus n'ont pas le droit d'être
aussi 'crus' que les bonnes femmes. Janet Jackson fait un disque,
Qu'est-ce t'as fait pour moi récemment ?, personne ne râle.
Une autre sort Ain't Nothing Goin' On But The rent : You better
have a Jay-O-Bee/If you wanna be with me, tout le monde rigole.
Ce que je fais, c'est juste m'aligner sur les bonnes femmes. Si
je sortais un disque où je disais 't'as pas de boulot ? Aucune
chance avec moi', je serais 'sexiste'. Une mémé peut
le dire. Pourquoi pas moi ? Je veux dire, si Lisa-Lisa peut chanter
I wonder if I take You Home, pourquoi je vais me gêner pour
dire Girls Let's Get Butt Naked And Fuck. Fuck !"
DARLENE LOVE
"Darlene et moi, on est genre le Hart to Hart du rap busi-ness,
voyez ? Ils avaient ce feuilleton-là, en France ? Hart to
Hart (Pour l'amour du risque) ? Avec Robert Wagner et la poule,
là, je sais plus son nom. Ils sont détectives, ils
font équipe, et en plus ils sont mariés. Darlene et
moi, c'est ça. On est un team, voyez. C'est moi et elle.
On serait pas ensemble, elle ferait mannequin ou un truc comme ça.
Tout le monde lui dit 'tu devrais faire mannequin et tout' - parce
que dans le genre, elle est pas mal roulée, si vous voulez.
Que là, elle dit 'okay, on reste cool, je pose pour la pochette
de Ice, je suis dans la vidéo'. C'est elle qui se charge
de toute la paperasse pour le Rhyme Syndicate, c'est ma secré-taire.
C'est moi et elle, voyez. On partage l'oseille, elle fait son shopping.
Les gens me demandent : 'Hey, Ice, quel effet ça fait à
Darlene d'être exposée comme ça sur la pochette
?' Je dis : 'Hey, Darlene fait ses courses chez Gucci.' Ça
répond à la question. C'est du business. Elle ferait
n'importe quoi pour m'aider. C'est pas comme si je lui disais 'Darlene,
fous-toi à poil'. Je veux dire, la plupart du temps, elle
est pas plus fringuée que ça, de toute façon.
On vit en Californie. Et Darlene est une poule sexy, rien à
faire. Vous la changerez pas. Elle aime être à l'aise.
Comprenez, c'est pas pareil : c'est ma femme. Pas comme si je louais
une grosse juste le temps de prendre la photo. Dans la rue, ça
s'appelle perpetrate - genre, tu connais même pas le nom de
la fille. Que là, c'est ma bonne femme. Alors, elle a envie
d'être à poil sur la pochette pour aider mon disque,
qui va l'empêcher ? C'est son blé aussi, après
tout. Sa contribution au budget du ménage. Prétexte
que j'ai une chanson appelée Pimpin' Ain't Easy' - But Someone's
Gotta Do It (c'est dur d'être proxo, mais quelqu'un doit se
dévouer), tout le monde me voit une mentalité de hareng
- fuck ! Mais, Yo ! Cette pochette est importante. Sur le recto
j'ai la main derrière le dos. Au verso, on nous voit de dos,
Evil (Evil E, le DJ d'Ice T) et moi, et on voit qu'en fait on cache
un flingue. Ça aussi, ça me résume bien : vous
me regardez, j'ai pas l'air armé, mais si vous me faisiez
les poches, vous seriez peut-être surpris. Maintenant, il
ne s'agit pas forcément d'un flingue. On peut prendre ça
au sens plus général pour dire qu'il faut se méfier
des apparences. Et ma musique est comme ça : c'est à
niveaux. Vous faites gaffe, vous verrez qu'il y a plein de métaphores
qui cachent des trucs profonds. Yo ! J'essaye d'y aller profond
avec ma musique."
EXTRÊMES
"J'aime le hip-hop. Et j'aime le rock. Ce qui me branche, c'est
le genre Megadeth. Le speed metal. Il y aura un paquet de cette
speed metal shit sur le prochain. Ça assure. Ce que j'aime,
en règle générale, c'est la musique de gens
qui font leur truc, voyez. Et qui emmerdent le reste. Jamais pu
encadrer la merde commerciale. Tracy Chapman ? Pas écouté.
Elle, c'est genre chanteuse folk, je crois bien. Non. Moi, j'aime
les trucs plus radicaux, plus limite. Un peu comme cette autre fille,
là, comment elle s'appelle, Michelle Shocked : j'ai pas la
patience pour cette merde. Je préfère les trucs bien
tarés de Megadeth, Metallica - j'aime les extrêmes,
voyez ? J'écris un truc salé, je vais écrire
un truc salé, voyez ? J'écris un truc violent, j'écris
un truc qui saigne le motherfucker. Tout ce que je peux pour me
distinguer du juste milieu, des trucs raisonnables, rassurants.
C'est ce que les radios me disent. Fais un disque plus soft, Ice,
qui plaira à tout le monde. On le programmera. Hey ! Programmez
mon cul. Voilà ce que vous allez programmer, enculés.
Fuck 'tout le monde'. Emmerdons le monde ! C'est tout ce qu'il mérite."
LL COOL J
"LL, je le chercherais pas s'il racontait pas partout qu'il
est le meilleur rapper de l'histoire du monde. Mais si on le laisse
dire, tout le monde, à commencer par lui, va finir par croire
qu'il l'est vraiment. Qu'il est invincible, voyez ce que je veux
dire. Les gens se disent 'woar, personne n'ose chercher LL'. Que
là, maintenant, il a un problème, LL. Quelqu'un lui
a fait savoir qu'il n'était pas tout seul. Je veux dire,
n'importe qui peut faire un disque pour dire qu'il est le plus grand,
il est le plus grand, il est le plus grand, d'un bout à l'autre,
et personne ne rouspète. L'année d'après, il
peut recommencer. Là, LL, lui, il va falloir qu'il trouve
quelque chose de neuf parce qu'on est au moins deux à l'avoir
défié : Moe Dee et moi. Ça veut pas dire qu'on
l'aime pas. C'est juste, t'es nouveau dans le quartier, attends-toi
à être bizuté. En fait, on le chahute, c'est
juste pour lui dire que la prochaine fois, ce serait aussi bien
qu'il rappe sur d'autres sujets que sur sa gueule. Mais LL est cool.
Toutes ces rivalités entre rappers, toute façon, ça
fait partie du jeu. C'est un truc noir. Un truc que les Noirs ont
toujours fait. Les Dozens, ouais. Genre. Du temps du jazz, c'était
les 'Dozens'. On met le nom qu'on veut, le principe reste le même.
Passe la journée à glander avec des mômes noirs,
ils vont s'insulter à longueur de temps. 'T'as vu ta tronche
?' 'Hey ! t'as vu la tienne ?' Juste un truc qu'on fait. On se lance
des bourres sans arrêt. On se tape pas ni rien. Temps en temps,
t'en as un qui s'énerve, mais les autres le retiennent. Toute
façon, l'instant qu'il s'énerve, il a perdu. En fait,
les fois que ça dégénère, c'est que
tu dis un truc vicelard mais vrai, genre 'T'as vu ta gueule et tout
et tout', et l'autre me dit 'Je préfère avoir ma gueule
qu'une mère qui picole'. Et, justement, ma mère picole.
Là, je vais peut-être m'énerver. Mais le principe,
c'est apprendre à en rire. Rester cool. Et voir jusqu'à
quand t'es capable de rétorquer. C'est la préparation
idéale au rap. Tu retrouves ça dix ans après
- un rapper agrippe le mic' et sort : 'Yo ! je suis le meilleur
ici ce soir.' Un autre va lui arracher le mic' des mains : 'Yeah
! Tu rappes okay, mais hier soir, j'étais avec ta sur.'
Tout le monde va se marrer, l'autre va dire : 'Oh yeah ? Ça
devait être pendant que j'étais avec ta mère,
alors.' Et ainsi de suite. Ça enfle à partir de là
jusqu'à ce que l'un des deux se retrouve sec. Mais normalement
personne se frite. T'appelles ça les Dozens, t'appelles ça
du rap - les rastas, eux, appellent ça 'toastin', c'est le
même truc. C'est une bonne école. Ça endurcit.
Ça éveille. A l'armée, ils te font ça,
pendant les classes, voir combien d'humiliation verbale tu peux
endurer. Sauf que là, t'as pas le droit de répondre
et que c'est fait pour être cruel. Mais Kool Moe Dee et LL
se traitent de tous les noms ou je dis que je vais flinguer LL,
c'est du pipeau, c'est pour rire. Les Blancs ont du mal à
comprendre, ça. Genre Tipper Gore. Ça lui échappe."
REVIEW DES DEUX MONDES
"Quand j'ai décidé d'arrêter le crime,
ç'a été pareil comme si j'avais essayé
d'arrêter une drogue. Cold Turkey. Jour au lendemain, j'ai
plus rien fait de pas legit'. Cold turkey ! Jour au lendemain !
J'en ai bavé. Je me suis retrouvé sans un rond. Je
savais où se trouvait le blé, comment l'engourdir,
et tout. Interdit d'y toucher. J'en ai bavé. Mais je savais
que c'était le seul moyen.
Je vais pas donner toutes les dates, c'est mieux que cer-tains trucs
restent flous, mais je suis né à Newark, New Jersey
(la ville des Etats-Unis qui compte le plus d'habitants dégringolés
en dessous du seuil officiel de pauvreté, si on s'en tient
aux statistiques : méchante banlieue, banlieue méchante).
Mon père était escroc et m'a appris quelques trucs
quand j'étais petit. L'année que j'ai eu douze ou
treize ans, je sais plus, il s'est fait descendre. On m'a envoyé
dans de la famille à L.A. Mon père disait toujours
: 'tu veux être voyou, cool : sois-le vraiment. Tu préfères
rester légal, okay - juste : reste-le. Mais truand, legit'
('legitimate people' : 'caves' ou plutôt 'bons citoyens',
ceux qui ont la loi pour eux), sois professionnel : ne fais pas
le plan d'aller à l'école et après d'aller
braquer une épicerie, parce que c'est évident que
tu vas te faire gauler. Tu ne seras pas professionnel. L'inverse,
pareil : t'es voleur, sois voleur. Mais ne fréquente pas
les squares. Ils te foutront dedans, même sans faire exprès,
juste parce qu'ils sont square. T'as deux terrains : la société
et les bas-fonds. Demande-toi celui où t'es et restes-y.
N'essaye pas de faire le malin de l'un à l'autre.' Voilà
ce que mon père disait. Total : maintenant que je suis rapper,
fini. Tiré un trait avec le reste. Maintenant, c'est ça
que je fais. En professionnel. Je rappe.
Les 'legit's' adorent les histoires de crime. C'est okay. A leur
place, je serais pareil. Ça me gêne pas de parler libre-ment
de la rue, des gangs, de la situation à L.A. et tout. Ce
qui m'énerve c'est de voir ce que je dis transformé.
Il y a un gars comme ça, du NME (New Musical Express), je
retourne en Angleterre, je lui casse sa tête. Je veux dire,
j'ai tiré un trait, là je suis businessman et tout
? Okay. Ça ne veut pas dire qu'on peut venir me faire chier
dorénavant comme on veut. Ça fait longtemps que j'ai
pas eu l'occasion, mais je suis sûr, au cas où, je
suis encore capable de plier un gus. L'autre, là, je le vois,
je sens que je vais me sentir rajeunir, il va pas comprendre ce
qui tombe, je me le fais. Dans six mois, dans dix ans, je me le
fais. Pas parce qu'il a dit du mal de mon disque. Ça, j'admets
bien. C'est normal. Ça fait partie du jeu. C'est qu'il a
menti. Maintenant, ce gars-là, c'est un habitué, toute
façon. On me dit que Nick Cave - voyez qui c'est, Nick Cave
? Ouais - Nick Cave lui a déjà tapé dans les
noix un coup à cause d'une autre connerie qu'il avait déjà
été baver sur lui.
Les squares sont okay - juste, parfois, tu viens de la rue, ils
sont un peu, comment dire... lents. Mais c'est okay. S'étonnent
d'un rien. Des trucs qui dans la rue sont juste du bon sens, les
legit's trouvent ça 'spirituel', eux, ou 'malin'. Avec eux,
c'est pas dur d'être malin. Mais c'est cool. Ce côté-ci
de la loi est bien plus cool que l'autre, laissez-moi vous dire.
J'y ai pris goût. Je retournerais dans la rue à plein
temps, maintenant, je me ferais avoir. Parce que j'y crois plus.
Avant, j'étais persuadé qu'il n'y avait rien de mieux,
qu'on était les chefs. Là, tous les jours, l'un ou
l'autre gars de ma vieille horde qui m'appelle : Machin s'est fait
poisser. Truc est mort et tout. Tous les jours. Au bout d'un moment,
tu te dis : Pff - merde. Voyez ce que je veux dire ?
C'est même pas la question, savoir ce qui paye le plus, la
rime, le crime. Combien ça paye dépend quel crime,
quelle rime on parle. La différence, c'est pas la paye. Les
deux payent, tu les fais correctement. La différence, c'est,
là, maintenant, j'ai des mômes dans la rue, viennent
me trouver et tout : 'Yo, Ice, ton disque ceci-cela', ce genre de
trucs. Fuck - jamais ça t'arrive, ça, avec l'autre
merdier. Et puis donc, aussi, le fait que ce racket-ci, je vais
peut-être vivre plus vieux."
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