Laure Buisson
La reine des mousselines
Laure Buisson est l'auteur de trois romans, Blanquette
et Occupée (Lattès, 2000 et 2002) et, chez Grasset,
du Perfectionniste (2005).
Tout ce que tu veux, tu l'as eu, malheureux. SOCRATE
1
Tokyo, 2006
Isabelle

ate Moss fait frissonner les jupons de sa robe à la manière
des danseuses espagnoles. Le défilé va commencer,
c'est l'effervescence en coulisses. " Sa robe est noire, bleu
foncé ou prune ? Bon, disons sombre ! Chiant, les films en
noir et blanc ! " A l'arrière-plan, d'autres filles
se trémoussent entre des portants chargés de vêtements.
Isabelle recule, s'avance. La bonne distance permettra d'envisager
tout l'écran sans rater aucun détail.
Tous les soirs, Isabelle compte les pas qui la séparent
de la façade de l'immeuble Chanel. Un bloc de dix étages
en verre fumé dominant le quartier de Ginza, qui, à
la nuit tombée, cinéma en plein air de luxe, diffuse
des films dans l'une de ses vitrines. Isabelle frotte sa chaussure
sur le trottoir, essaie de dessiner une croix avec son talon. Son
emplacement VIP qu'elle reprendra demain. Gigantesque, cambré,
princier, Karl Lagerfeld apparaît sur un mur d'écrans
plasma, carré magique de seize images qui, assemblées,
révèlent un catogan de quatre mètres. Le couturier
s'approche de Kate, lui parle à l'oreille. Isabelle ne bouge
plus, incline la tête. Putains de voitures qui font du bruit
! Putains de gens qui parlent fort !
Bah, les hommes, Isabelle connaît. Lagerfeld comme les autres.
Sûr, qu'il lui raconte des craques. " Ma chérie,
tu es la plus belle ", " ma chérie, tu es merveilleuse
", " ma chérie, tu as une classe folle ".
Isabelle a envie de crier de colère, de dégoût.
Mais elle reste à sa place, vérifie dans le regard
des passants qu'elle ne s'est pas laissé emporter, comme
la semaine dernière où le vigile de l'hôtel
voisin l'a fait déguerpir. Elle n'a pas compris exactement
ce qu'il lui disait mais le ton et la main posée sur la matraque
ont suffi. Elle avait manqué la deuxième partie du
film, la plus intéressante : le défilé. Cette
fois-ci, elle fait attention. Elle veut voir la retransmission du
premier défilé de la saison automne-hiver 2007 qui
se déroule, exceptionnellement cette année, à
Tokyo.
Karl se déplace vers un autre modèle, une brunette
qui papillonne en soutien-gorge et longue jupe à plis soleil,
la chevelure divisée en une multitude de mèches pelotées
autour de morceaux de papier d'aluminium. Isabelle ne l'a jamais
vue, celle-là. Une nouvelle ! Une oie avec des illusions
plein sa petite tête de linotte, qui finira bouffie, gavée
d'antidépresseurs dans un hôtel de passe ! Elle tourne
autour de Karl, qui, devant un mannequin sur pied, crâne comme
un banderillero. Il observe une petite main qui coud à la
va-vite des pattes épaulettes sur un court manteau à
gros boutons ronds en métal. Les mains dans le dos, la fille
dodeline de la tête sous les spots. Ses papillotes éparpillent
autour d'elle des éclats de lumière. Karl se retourne,
la fille lui montre l'ourlet de sa jupe. Il s'accroupit, Isabelle
s'assied sur le trottoir et sort la demi-bouteille de whisky qui
dépasse de son sac brun en jacquard monogrammé de
chez Gucci. Elle s'énerve sur la fermeture Eclair qui ne
marche plus, tapote comme un oreiller déformé par
trop de nuits la toile qui gondole et manque de renverser la bouteille
posée par terre. L'ayant rattrapée d'un réflexe
affolé, elle la tient fermement des deux mains. Du Nikka
from the Barrel ! Le whisky des hommes élégants, importants,
riches ! Comme celui qui occupait la chambre 302 de l'hôtel
Nikko, il y a deux ans.
Sur le moment, elle avait cru à une bouteille de parfum
de 500 ml. Le flacon aux lignes pures et à l'étiquette
grise, sobre et chic, rappelait le packaging Issey Miyake. Le liquide
mordoré miroitait sur une table de chevet où étaient
éparpillés un briquet et deux stylos en argent, une
gourmette, une alliance, une chevalière ornée d'un
diamant et une montre. Isabelle l'avait fait tomber en s'emparant
de la bouteille et l'homme, qui fouillait dans son portefeuille,
s'était retourné d'un coup. Il l'avait ramassée
d'un air suspicieux et vérifié les autres objets sur
la table. La bouteille cachée sous son manteau, elle s'était
sentie rougir, délicieusement frémir. Il lui avait
tendu les billets et, dans le couloir de l'hôtel, ne l'avait
pas quittée des yeux jusqu'à l'ascenseur. Elle avait
attendu que les portes se referment pour éclater de rire.
Un rire fort et long, un ballon qui n'en finissait pas de se dégonfler.
Se frayant un passage entre les clients et les employés de
l'hôtel, les bousculant au besoin, les cheveux ramenés
sur le visage comme une voilette dissimulant ses larmes, une main
devant la bouche pour couvrir sa liesse bruyante et le manteau plaqué
contre son ventre secoué de hoquets, Isabelle avait traversé
le hall, s'était hâtée de fuir l'exposition
et la turbulence des grandes avenues de Ginza pour la discrétion
et la tranquillité des petites rues avoisinantes. Dans une
impasse derrière l'un des grands magasins du quartier, elle
s'était adossée à l'entrée de service,
avait essayé d'étouffer ce rire, de contrôler
les soubresauts de son corps, de calmer les crampes qui lui martelaient
le ventre, de ne pas transformer ses larmes de sarcasme en larmes
de chagrin. La crise avait recommencé, plus forte, quand
elle s'était aperçue qu'elle avait chapardé
de l'alcool et non du parfum. Une jeune Japonaise en tailleur bleu
marine arborant un badge Givenchy sur la poitrine s'était
campée devant elle et lui avait demandé, courtoisement,
de la laisser passer. Isabelle s'était poussée contre
le portail d'accès des livraisons. Elle avait bu le whisky.
Et gardé la bouteille.
Isabelle lisse un coin de l'étiquette qui se décolle
depuis le temps. Elle met de la salive sur son pouce, serre la bouteille
en comptant une minute. Sur les écrans, les préparatifs
du défilé continuent. Il ne reste plus que des cintres
vides sur les portants, un coiffeur vaporise de laque le chignon
d'une blonde anorexique, un maquilleur farde le haut des pommettes
d'une rousse qui glousse. Isabelle passe la main dans ses cheveux,
se caresse la joue sur la fourrure du col de son manteau, marmonne
une rengaine. " Sur le pont d'Avignon, on y danse, on y danse/
Sur le pont d'Avignon, on y danse tous en rond. " Elle dévisse
sa bouteille en faisant tinter ses ongles sur le bouchon en métal
argenté. L'un est cassé, le vernis s'écaille
sur un autre. Elle boit, rêvant que l'empreinte laissée
par sa bouche sur le goulot aura l'éclat d'un rouge à
lèvres Chanel. Elle recrache : " Qu'est-ce que c'est
que cette merde ? " Boit à nouveau, avale, se souvient
que le patron du Poisson Lumineux a rempli la bouteille de saké
parce qu'elle n'avait pas assez d'argent pour acheter du whisky.
Bah ! L'important c'est la marque. Elle tourne les lettres Nikka
from the Barrel du côté des passants. Le petit doigt
levé, elle lève le flacon et boit une lampée
d'alcool.
Des Japonais l'évitent baissant la tête, téléphonant
ou manipulant leur lecteur MP3, mais un couple de touristes européens,
carte et guide à la main, s'est arrêté. Et voilà,
elle s'est encore fait remarquer, le vigile ne va pas tarder. Elle
range la bouteille dans son sac, se lève mollement, fait
mine de s'en aller. Les gêneurs se dispersent. Remuant la
tête comme si elle fredonnait, elle s'éloigne, ils
sont partis, elle revient.
Le défilé a commencé. Vite, ma place. Au centre
du podium, la blonde anorexique frime dans un tailleur pantalon
de couleur claire. Deux brunes la chassent. Ça vaut un petit
coup de saké, ça. Elles portent un smoking croisé,
noir à galons beiges pour l'une, beige à galons noirs
pour l'autre. A la tienne, Karl ! La collection automne- hiver 2007
est un bon cru. Une fille aux cheveux relevés en choucroute,
piqués de grosses fleurs, présente une longue et ample
tunique, dont le décolleté en V descend jusqu'au nombril,
et resserrée à la taille par une ceinture ornée
de deux C en strass entrelacés. La tenue idéale pour
les vernissages et les cocktails. Isabelle s'y voit. Pas mal, ce
saké ! Manquent les petits-fours ! Une autre fille dans une
robe de mariée apparaît dans le coin de l'écran
au bras du maître. Lui, caché derrière des lunettes
noires, elle, voilée. Il lui soutient la main, elle relève
un pan de sa robe. Lui dans sa carapace noire, austère, elle
dans un nuage de soie, sucrée. Ils avancent en rythme, à
pas de menuet. L'ayant saluée d'une révérence,
il la fait tourner sur elle-même avant de faire face au public.
Mangez ma dragée ! Isabelle s'essuie la bouche avec le plat
de la main. Elle la connaît, cette robe. Un jupon à
trois cerceaux, un autre en tulle à volants sous une jupe
en mousseline de soie : une corolle vaporeuse et aérienne
qui s'envole à chaque pas. Un haut corseté, lacé
dans le dos avec un ruban de satin, qui affine la taille, sculpte
la chute des reins. Oui, elle connaît cette robe par cur.
C'est la mienne ! La mienne ! Ma robe ! Celle que je portais le
20 juillet 1995 ! Elle se lève. Les invités du défilé
sont enthousiastes, ils applaudissent. Anna Wintour, Bono ! Johnny
Depp et Vanessa Paradis ! Uma Thurman, Lucy Liu et Chiaki Kuriyama
! Le Premier ministre du Japon et sa godiche, l'ambassadeur de France
et son tromblon, le maire de Tokyo. Et Yosuke ! Isabelle fait une
révérence moqueuse, trébuchant sur le trottoir.
Une nouvelle gorgée. Yosuke ? Yosuke ! C'est bien lui ! C'est
bien Yosuke, entouré de ses toutous, Akira, Junichi et Kesuke.
Au premier rang ! Ce salaud-là regarde le mannequin avec
des yeux gourmands. Elle lui sourit ! Voleuse !
Mon mec ! Ma robe ! Qu'est-ce qu'elle fout, cette conne ? Une rousse,
en plus ! Les rousses sont toutes des voleuses. Le mannequin, de
face, main sur la hanche, baisse le menton, défie Isabelle.
Tu ne sais pas à qui tu as affaire, pétasse ! Tchin,
tchin, la rouquine, tu ne perds rien pour attendre. Le mec, je te
le laisse, pas la robe ! La robe est à moi ! A moi. A moi,
moi, moi, moi. D'ailleurs, je la porte beaucoup mieux que toi !
Et tu le sais. La preuve : tu t'en vas. Karl aussi. Tout le monde
s'en va. C'est bien fait, ça pue, les rousses ! Isabelle
resserre la fourrure sur son cou rougi par le saké.
A une heure du matin, l'avenue Harumi-Dori est encore bondée.
Isabelle pousse, grogne pour se frayer un chemin à travers
les clients qui entrent et sortent de la taverne bavaroise, le Pilsen.
Un des restaurants que Yosuke affectionne. Sûr qu'il va faire
le coup " de la choucroute garnie en plein Tokyo " à
la voleuse de robe ! Elle devrait peut-être les attendre.
Les surprendre en tête à tête au milieu des boiseries,
un plat de saucisses fumantes et des chopes de bière tiède
devant eux, Yosuke qui lui baise la main. Prosit ! Deux bambocheurs,
veste à l'épaule, les deux premiers boutons de la
chemise ouverte et la cravate défaite, riant et parlant fort,
bousculent Isabelle. " Prosit ! mon cul ! " Surpris, ils
se taisent, s'arrêtent pour dévisager cette Européenne
dans un manteau de vison blanc, grisâtre, sale. Immobile,
la tête haute, immense dans sa longue pelisse qui a glissé
sur les épaules, elle les fixe du regard d'un air mauvais
avant de refermer son lourd manteau d'un geste de magicienne sur
le point de se volatiliser.
Emmitouflée des chevilles au menton, elle remonte la bride
de son sac à main et repart en tanguant. " Non mais
! " Elle tient le col de son manteau relevé, comme si
son corps y était suspendu. Marionnette d'elle-même,
elle marche. Deux Japonaises en imperméable hèlent
des taxis à la sortie d'une boîte de nuit. Isabelle
se plante devant elles, porte la main devant ses lèvres en
écartant le majeur et l'index : " Cigarette, cigarette
? " Non, non, non, elles secouent la tête, collent leurs
pochettes de soirée Vuitton contre elles. " Ça
va, je vais pas vous bouffer, veux juste une clope
Cigarette,
cigarette ? " Les deux femmes reculent, lancent des coups d'il
autour d'elles. La foule amassée à la porte de la
boîte de nuit ne bouge pas. " Cigarette, cigarette ?
Vous pigez ? " A la bonne heure : l'une d'elles lui tend un
paquet avant de s'éloigner.
Isabelle reprend sa marche. Elle titube devant un cyber-café
d'où un videur l'a éjectée la semaine dernière
- " you are drunk, dead drunk ". Hâte le pas. Elle
s'essouffle, un point de côté la ralentit, mais ce
n'est pas le moment de flancher. Pas devant le théâtre
Kabuki. Elle n'aime pas ce vieil édifice et ses toits dentelés
adorés des touristes. Une sonnette retentit. Isabelle sursaute,
se tord la cheville. Un homme à vélo la dépasse
en râlant. " Face de citron de
" Les mots
s'embrouillent. Sa cheville la lance. Quelque chose tambourine dans
sa botte comme si les battements de son cur y étaient
descendus. Putain, ça fait mal ! Une gorgée ! Le saké
anesthésie toutes les douleurs.
De la lumière filtre sous la porte de l'appartement. La
plaie ! Cette conne de Joy l'attend. Elle va encore poser des questions,
raconter sa vie, parler des personnes qu'elle a croisées.
Isabelle va lui dire de se taire, qu'elle radote comme toutes les
vieilles sexagénaires, qu'elle veut le silence. Joy va pleurer,
Isabelle s'énerver. Elle est épuisée d'avance.
Avachie sur le tatami élimé, Joy dort. Elle ronfle,
son kimono vert pomme bâillant sur ses seins lâches,
le bras enroulé autour d'une bouteille de whisky qu'elle
a commencée seule, la gougnafière ! Isabelle referme
bruyamment la porte. Joy se redresse d'un coup. Qu'elle est drôle,
au réveil, avec sa tête de moineau sortant de l'uf.
Ses cheveux courts qu'elle coupe et décolore en blond, en
jaune, seule et mal, se muent en touffes de crin roussies, inégales,
qui se dressent sur le crâne, se collent sur le front, s'aplatissent
sur les tempes, rebroussent en virgules sur la nuque. Elle jette
des regards obliques, les yeux gonflés par l'alcool. Isabelle
marche sur un tas de vêtements et va pendre son manteau sur
un cintre à la porte du placard. Sa présence visible
la protège de la crasse qui l'entoure, lui rappelle qui elle
est et d'où elle vient. Sur le pont d'Avignon, on y danse,
on y danse
Elle fait courir ses doigts dans la fourrure blanche
: c'est doux, c'est poupée, c'est mamour. Effleure les épaules,
se glisse sous le col, s'y attarde. Bien au chaud, sous la nuque,
elle hérisse les poils du bout des ongles, essaye de les
séparer sans les malmener, les roule entre l'index et le
majeur, fait des petits mouvements circulaires avec les pouces,
de plus en plus grands, de plus en plus vite. Isabelle a chaud,
ses jambes commencent à se dérober, elle envoie balader
ses chaussures malgré la douleur à la cheville. Engourdie,
elle vogue sur des étoles de Shatoosh, de soie, d'alpaga,
de cachemire. Encore, encore
Elle bloque sa respiration et
colle le manteau contre son corps. Ses mains empoignent les épaules,
serrent jusqu'à ce que les coutures s'impriment dans la peau.
Elle relâche, frôle le haut des bras, descend le long
des manches jusqu'aux poignets et remonte à rebrousse-poil,
va et vient. Des frissons éclosent furtivement sur son corps
prêt à vaciller. Elle revient vers le col, file au
creux des reins, s'agrippe aux hanches. Des milliers de bulles éclatent
sous sa peau, se faufilent le long de sa colonne vertébrale.
Ses muscles se contractent, sa tête cherche à se hisser
au-delà du plafond et de cette chambre miteuse, à
s'élever plus haut dans le ciel et se chauffer aux lumières
de la ville. Elle retombe, les bras autour du cou de son manteau,
pose la tête sur son épaule.
- Je suis contente que tu sois rentrée.
Joy. Radieuse. Quelle chieuse ! Elle attend derrière Isabelle.
Son souffle lui échauffe le cou. Ses mains en l'air sont
immobilisées à quelques centimètres d'elle,
prêtes à la toucher.
- Passe-moi le whisky au lieu de te planter dans mon dos. Et je
déteste quand tu me colles comme ça. Rince-moi un
verre puisque t'as même pas fait la vaisselle !
Isabelle se laisse tomber sur le futon. Si seulement il y avait
un vrai lit moelleux dans cette piaule de merde. Et ce putain de
pied, qui a enflé et rougi. Putain de vélo, putain
de Jap ! Elle se couvre la cheville avec un coussin.
Joy lui tend un verre de whisky et un paquet emballé dans
un imprimé vert à fleurs roses. Fait maison. Elle
ose s'en vanter ! Isabelle ouvre le cadeau en déchirant le
papier de la main droite et boit en même temps de la gauche,
sans renverser une goutte. Son verre vide, elle soupire en découvrant
un portefeuille Vuitton qu'elle pousse aussitôt sur le côté
pour mettre la bouteille de whisky devant elle. Joy le sait bien,
pourtant, qu'elle ne veut pas de cadeau. Et surtout pas des faux
Vuitton pour secrétaires nipponnes !
Isabelle allume la télé, garde le pouce appuyé
sur la télécommande. Joy défroisse le papier
d'emballage, le lisse en reniflant. Chut ! Les chaînes défilent,
les programmes se succèdent, les images changent, les visages
se renouvellent. Joy replie méticuleusement le portefeuille.
Elle ne comprend pas, elle trouvait pourtant que c'était
une belle imitation. En cuir. Du cuir ? Isabelle éteint la
télévision. Joy a-t-elle bien travaillé aujourd'hui
? Minauderies pathétiques et sourire en coin. Isabelle évalue.
10 000 ? 13 000 ? L'autre frétille, piaffe. L'emmerdeuse
! 15 000 yens ? Elle pouffe, se lance : elle a gagné cet
argent avec Satsuke, le commissaire-priseur de la criée,
" celui qui a des lunettes rondes, le pote de Yokota qui déjeune
tous les jours chez Hinao ". Isabelle s'en fout, du restaurant
où bouffe Satsuke ! Elle remue les pieds, tend la pointe.
La douleur à la cheville s'estompe. Elle touche le portefeuille
avec le bout des orteils. Combien ? 5 000 yens pour cette croûte
! Joy, les oreilles et les joues cramoisies, se voûte.
Assise sur le futon, Isabelle recule contre le mur, glisse un coussin
sous ses reins, puis un autre. Là, elle est bien installée,
confortablement. Les épaules de Joy se sont encore affaissées.
Elles vont finir à terre ! Un vrai spectacle que la voir
couiner, les bras repliés, collés contre le ventre.
Elle allonge le cou pour mieux rentrer le menton, le relever et
balbutier des excuses en se tortillant dans son kimono vert pomme
comme si elle cherchait à s'enrouler sur elle-même
et à disparaître sous le tatami. Le vieil asticot !
Et voilà la plomberie qui s'en mêle. Les tuyaux tonnent,
une cascade bouillonne au-dessus du lavabo, de l'eau court dans
les canalisations comme si elle allait dégouliner le long
des murs. La maison résonne de gargouillis à chaque
fois qu'un de ses habitants ouvre un robinet ou tire une chasse
d'eau. A deux heures du matin, ce porc de Yokota se prépare
à partir au marché aux poissons. Joy sursaute et met
les mains sur la tête. La ceinture de son kimono se relâche,
elle la renoue précipitamment et s'emmêle les pieds
dans un tas de linge sale, la ceinture tombe à nouveau, elle
la rattrape avant qu'elle ne touche le sol et retient en serrant
les genoux les pans du kimono, qui s'ouvre. L'air perdu, la tête
baissée, ses yeux s'emplissent de larmes. Isabelle s'ennuie,
elle a envie d'une cigarette, prend le paquet de Marlboro. Ouste
! On oublie le portefeuille, mais juré, craché, plus
de cadeau ! Joy, tout sourire, se tamponne les yeux avec sa manche
et, la voix ponctuée de sanglots égarés, promet
qu'elle ne recommencera pas. Jamais, plus jamais, la main droite
levée. Isabelle claque des doigts. Il y a une autre bouteille
? Joy se met à quatre pattes devant les étagères
sous l'évier. Son corps plié en deux émet des
craquements de vieille masure. Vite, Isabelle vide les cigarettes
en vrac dans son sac à main. Elle en laisse une à
l'intérieur du paquet, le referme et attend que Joy revienne
pour le lancer sur le futon. " Tiens ! " Joy, guillerette,
remercie Isabelle, va pour se servir, s'aperçoit qu'il n'y
a qu'une seule cigarette. La mine réjouie et espiègle
d'une vieille petite fille, elle la prend et propose de la faire
tourner. Une taffe chacune leur tour, telles deux ados qui fument
en cachette des parents ! Ça rajeunit ! Isabelle n'a jamais
partagé. Et à part la taille ridicule de l'appart,
qu'est-ce qui ressemble ici à la jeunesse de Joy ? Isabelle
sifflote en ouvrant une trousse en plastique marron estampillée
Ginza Capital Hotel. Elle en sort un masque en tissu qu'elle met
sur les yeux pour se protéger de la lumière, de la
vision de cette chambre, de ce bouge infâme. Elle s'allonge
sur le dos, la tête posée sur un coussin, les bras
le long du corps comme si elle prenait un bain de soleil. Sous les
néons. Qu'elle la fume, cette cigarette, elle s'en fout.
Non, non, non, Joy la lui laisse. Elle relève le masque d'un
côté. Elle va l'allumer comment ? Avec les doigts ?
Isabelle souffle la fumée en renversant la tête en
arrière, remplit son verre jusqu'à ras bord et place
la bouteille entre ses jambes. Elle se penche, trempe son doigt
dans le whisky, le lèche, recommence, tire sur sa cigarette.
Les mains derrière le dos comme si elles étaient menottées,
des mèches de cheveux lui tombant sur les yeux, le buste
penché vers l'avant, elle essaye de boire dans son verre
posé par terre. Elle est encore souple. La pointe de sa langue
touche le liquide, elle se redresse en rigolant et lance un regard
narquois à Joy qui dort. Elle tombe toujours comme une masse.
Alcoolique ! Sac à vin ! Isabelle, elle, profite. Elle aime
ce moment où la vue se brouille, où l'alcool transforme
le paysage et les gens. Ratatinée sur le futon, ronflant,
grelottant, tirant son kimono pour se couvrir les jambes, Joy devient
un vieux chien de chasse couché sur le tapis d'un salon,
épuisé d'avoir couru tout le week-end après
un renard lors d'une partie de chasse, se grattant parce qu'une
petite fille désuvrée le pique avec son ongle
alors qu'il rêve d'un os, d'un sucre ou d'une caresse. Le
linge pendu à une corde tendue surplombant l'évier
qui déborde de vaisselle sale prend des allures de croquis
exposé au-dessus d'une selle de sculpteur encombrée
de burins, limes, maillets et massettes, ciseaux, couteaux, rifloirs
à lames de toutes formes et de toutes tailles. Quant aux
placards, ils lui paraissent si hauts qu'il faut se coucher pour
en percevoir la cime et s'abriter les yeux de la lumière
du néon, blanche et éblouissante comme un soleil d'hiver
jouant à cache-cache avec le sommet de la tour Eiffel. Isabelle
s'effondre sur le côté, entraînant avec elle
la bouteille qui tombe du futon, roule sur le tatami. Le whisky
ondoie, fluide ambré aux reflets jaunes qui va et vient.
La même couleur que les topazes de Dadoune. Pardon, grand-mère
chérie ! Tes boucles d'oreille, on me les a volées.
On m'a attaquée. Des bleus partout, la lèvre enflée,
moi à terre. Dadoune ? Je te mens. En fait, je les ai perdues.
Mais il m'a battue, ça c'est vrai. Ils m'ont tous battue.
Des coups de poing, des coups de pied. On m'a tiré les cheveux,
fort. Dadoune ? Je te jure que je récupérerai les
topazes. Je sais, je sais, une duchesse ne jure pas, excuse-moi.
Eh, Dadoune, regarde : les trous de mes oreilles ne se sont pas
rebouchés, je pourrai encore mettre tes topazes quand je
les aurai retrouvées.
Quelle tête peut-elle avoir ? Elle n'a presque pas dormi.
La faute de Joy ! Et sa jupe Chanel qui ne ferme plus ! Une jupe
noire en grosse toile de la collection Hélène Boucher
avec des galons militaires brodés de chaque côté.
Isabelle l'avait achetée en 2003. Ou 2004. Ou 2002. Ou 2005.
Une jupe que Joy enviait au point de la retoucher en douce pour
qu'Isabelle ne puisse plus l'enfiler. Dès qu'elle avait le
dos tourné, la pute en reprenait les coutures. Elle est obligée
maintenant de laisser le bouton ouvert. Et dire qu'elle croit qu'Isabelle
ne s'en est pas aperçue ! Elle a aussi rétréci
des pantalons, des robes et même des chemises. Parce que oui,
Isabelle a pris un peu de poids, " je me suis étoffée
". De la chair en plus, pas en trop, qui lui fait comme une
enveloppe protectrice. Le corps qu'une autre femme lui aurait prêté
et qui prendrait les coups à sa place.
Isabelle réajuste son manteau de fourrure blanche sur ses
épaules. Elle passe ses cheveux par-dessus le col. Ils sont
électriques et partent dans tous les sens. Elle a beau les
coiffer, les lisser avec les doigts, mouiller les mèches
les plus ébouriffées, rien à faire. Ils sont
encore gonflés par la mauvaise nuit. Elle cherche une cigarette
au fond de son sac, retire sa main d'un coup parce que quelque chose
l'a piquée. Elle jure, fouille son sac, se calme en découvrant
une broche ouverte, son camée. Au centre de la coquille en
or, de profil, la jeune fille au visage d'onyx semble heureuse.
Elle affiche un sourire d'enfant apaisé, confiante, sûre
de l'amour de ceux qu'elle aime. Le sourire de Nicolas quand il
lui avait offert pour ses dix-huit ans ce bijou, propriété
de sa famille depuis plusieurs générations. Elle caresse
la surface satinée et fraîche comme les joues de Nicolas
après s'être rasé. Lui remonte l'odeur de la
mousse quand il lui en déposait sur le nez pour la taquiner
pendant qu'elle se maquillait, les matins où ils se partageaient
le miroir de la salle de bains, boulevard Pasteur, à Paris.
Isabelle remet le camée dans son sac. Un jour il faudra qu'elle
se décide à le vendre pour de bon. Un jour, il faudra
qu'elle oublie. Qu'elle meure. Elle allume sa cigarette avec le
briquet en plastique vert d'eau de Joy, " toujours ça
de pris ! ", et rejette la fumée d'un souffle. En avant
!
Le grand chapiteau du marché de Tsukiji se dresse, massif,
devant elle. Il projette un halo de lumière crue dans la
brume matinale qui s'échappe de la rivière. Près
des quais, en bordure de la halle aux poissons, des dizaines de
rangs de thons congelés dessinent des carrés sur le
béton d'un hangar ouvert. Damier géant autour duquel
des commissaires portant des blousons en nylon de couleur réfléchissent,
discutent, écrivent sur des calepins sous l'il des
pêcheurs, des transporteurs, des camionneurs, des grouillots.
Isabelle cherche Yokota. Un petit air glacé venant des poissons
surgelés monte du parvis, s'insinue sous son manteau, sa
jupe. Concentrés et silencieux, les commissaires répertorient,
numérotent, notent les défauts, étiquettent
la marchandise. Elle fait un détour pour passer derrière
Kozu, un nouveau arrivé il y a une semaine. A l'aide d'un
marqueur, il écrit en rouge sur la peau d'un thon. A ses
côtés, un vieil homme en bottes le supplie. Les poils
du manteau de fourrure d'Isabelle frôlent le blouson en synthétique,
se hérissent. Le jeune commissaire poursuit son inspection
sans lui prêter attention. Encore un qui a la mémoire
courte ! Elle claque des talons, avance sous le portique d'accès
aux halles. A gauche, Fujirawa qui asperge des moules géantes
; à droite, Satsuma qui réprimande son fils. Pas de
Joy à l'horizon. Ça va aller ! Elle déboutonne
son manteau, se recoiffe maladroitement, se pince les lèvres
pour essayer d'unifier le nouveau gloss qu'elle a acheté,
" pas cher, qui colle et fait des paquets ".
Quatre heures : la criée n'a pas encore eu lieu. A la dérobée,
elle boit une gorgée de saké, un fond de la veille
qu'elle a transvasé dans sa bouteille à elle, puis
se lance dans le tumulte. Accélère devant les calamars
et leurs perruques de tentacules. Ralentit devant un éventail
de rougets. Tourne à l'angle des couronnes de crevettes et
de gambas. Les pauvres et les riches ! Freine face aux soles. On
dirait les joues de Joy quand elle dort ! Se prend les pieds dans
un seau en plastique où des seiches flottent comme des tongs.
Evite un triporteur chargé d'anguilles. Yokota est là
! Face à l'étal du détaillant en thon Kawamura,
il scrute à l'aide d'une lampe de poche l'intérieur
d'un énorme thon gisant sur une table en fer. Isabelle lui
touche le bras. Il la rabroue, l'air furieux, lui fait signe de
se mettre sur le côté. " Ok, j'attends, pas la
peine de pousser. "
Yokota parle avec le ton du chef. Kawamura n'a pas l'air complètement
d'accord mais ne dit rien. Yokota désigne le ventre du poisson.
L'autre se penche, relève la tête en haussant les épaules.
Excédé, Yokota pointe la langue à l'intérieur
du poisson, donne des petits coups dans la chair pour en vérifier
la fermeté, encourage Kawamura à en faire de même.
Isabelle détourne le regard. Des cartons qui s'empilent jusqu'au
plafond ; des boîtes de polystyrène s'entassant sous
un billot en bois ; deux scies électriques ; une bouteille
de bière posée en équilibre approximatif sur
une étagère ; une paire de gants en caoutchouc noir
; une bouteille de bière ; une balance ; des couteaux ; une
bouteille de bière entamée. " Tiens, je boirais
bien un coup. "
La négociation est terminée, les deux hommes se serrent
la main, Yokota se tourne vers Isabelle, moqueur. " Civelle,
civelle ? " Elle hoche la tête en souriant du mieux qu'elle
peut. Il recule la tête avec un vaste sourire. Le porc ! Les
yeux rivés au sol, Kawamura bafouille. Yokota lui répond
sèchement. Il file.
Isabelle ôte son manteau de fourrure, le plie avec soin et
le dépose sur une caisse, en hauteur. Elle remonte sa jupe,
s'agenouille sur le sol visqueux, entre la table en fer où
gît le thon et l'étagère où trône
la bière. Yokota se plante devant elle. Elle déboutonne
son pantalon, tire sur le slip d'un geste brusque. Le sexe est déjà
dressé. Toujours ça de gagné ! Isabelle le
prend dans la bouche. Des gouttes d'eau salée suintent de
la table, dégoulinent le long de son front, lui piquent les
yeux, se mêlent au goût de la verge. Au goût de
tous les hommes ! Il pose les mains sur sa tête. Elle accélère
le mouvement. Un gémissement lui échappe. Mauvais
point ! Elle a mal aux genoux. Ça me distrait ! Les mains
s'agrippent à sa chevelure. Ça vient ! Elle avance
la tête, ouvre plus grand la bouche, l'enfouit au fond de
la gorge, le nez dans le pubis clairsemé du Japonais. Une
bite est une bite ! Il lui tire les cheveux, ses jambes se raidissent,
il maintient la tête d'Isabelle contre lui. Elle étouffe.
Au moins, elle ne sent plus l'odeur de poisson. C'est chaud ! Yokota
se retire, remonte son pantalon, dépose une boîte en
polystyrène, s'en va sans un regard.
Isabelle se relève, observe vaguement les marques du béton
granuleux imprimées sur ses genoux rougis. Elle se précipite,
soulève le couvercle dans un crissement aigu : des centaines
de civelles entremêlées semblent l'écho dégoûtant
de ce qu'elle vient de vivre. Mais il y en a au moins 500 grammes.
Combien le patron du Poisson Lumineux va-t-il lui donner pour ces
embryons d'anguilles translucides. 5 000 yens ? 7 000 ? Le mascara
Dior ou le pull Dolce and Gabbana ? Elle sourit à sa fortune
grouillante et attrape la bouteille de bière tiède.
" Ta carrière n'est pas finie, ma belle. Il paraît
que Kawamura s'est fait plaquer par sa maîtresse. Ce n'est
qu'un larbin, mais, si tu t'y prends bien, dans quelque temps, tu
peux avoir son boss. Et Tanaka Masao, c'est quatre étals
à Tsukiji ! Rien n'arrête une reine des mousselines
! "
|