Premiers chapitres
Laure Buisson

La reine des mousselines


Laure Buisson est l'auteur de trois romans, Blanquette et Occupée (Lattès, 2000 et 2002) et, chez Grasset, du Perfectionniste (2005).

Tout ce que tu veux, tu l'as eu, malheureux.
SOCRATE

1

Tokyo, 2006

Isabelle




ate Moss fait frissonner les jupons de sa robe à la manière des danseuses espagnoles. Le défilé va commencer, c'est l'effervescence en coulisses. " Sa robe est noire, bleu foncé ou prune ? Bon, disons sombre ! Chiant, les films en noir et blanc ! " A l'arrière-plan, d'autres filles se trémoussent entre des portants chargés de vêtements. Isabelle recule, s'avance. La bonne distance permettra d'envisager tout l'écran sans rater aucun détail.

Tous les soirs, Isabelle compte les pas qui la séparent de la façade de l'immeuble Chanel. Un bloc de dix étages en verre fumé dominant le quartier de Ginza, qui, à la nuit tombée, cinéma en plein air de luxe, diffuse des films dans l'une de ses vitrines. Isabelle frotte sa chaussure sur le trottoir, essaie de dessiner une croix avec son talon. Son emplacement VIP qu'elle reprendra demain. Gigantesque, cambré, princier, Karl Lagerfeld apparaît sur un mur d'écrans plasma, carré magique de seize images qui, assemblées, révèlent un catogan de quatre mètres. Le couturier s'approche de Kate, lui parle à l'oreille. Isabelle ne bouge plus, incline la tête. Putains de voitures qui font du bruit ! Putains de gens qui parlent fort !
Bah, les hommes, Isabelle connaît. Lagerfeld comme les autres. Sûr, qu'il lui raconte des craques. " Ma chérie, tu es la plus belle ", " ma chérie, tu es merveilleuse ", " ma chérie, tu as une classe folle ". Isabelle a envie de crier de colère, de dégoût. Mais elle reste à sa place, vérifie dans le regard des passants qu'elle ne s'est pas laissé emporter, comme la semaine dernière où le vigile de l'hôtel voisin l'a fait déguerpir. Elle n'a pas compris exactement ce qu'il lui disait mais le ton et la main posée sur la matraque ont suffi. Elle avait manqué la deuxième partie du film, la plus intéressante : le défilé. Cette fois-ci, elle fait attention. Elle veut voir la retransmission du premier défilé de la saison automne-hiver 2007 qui se déroule, exceptionnellement cette année, à Tokyo.
Karl se déplace vers un autre modèle, une brunette qui papillonne en soutien-gorge et longue jupe à plis soleil, la chevelure divisée en une multitude de mèches pelotées autour de morceaux de papier d'aluminium. Isabelle ne l'a jamais vue, celle-là. Une nouvelle ! Une oie avec des illusions plein sa petite tête de linotte, qui finira bouffie, gavée d'antidépresseurs dans un hôtel de passe ! Elle tourne autour de Karl, qui, devant un mannequin sur pied, crâne comme un banderillero. Il observe une petite main qui coud à la va-vite des pattes épaulettes sur un court manteau à gros boutons ronds en métal. Les mains dans le dos, la fille dodeline de la tête sous les spots. Ses papillotes éparpillent autour d'elle des éclats de lumière. Karl se retourne, la fille lui montre l'ourlet de sa jupe. Il s'accroupit, Isabelle s'assied sur le trottoir et sort la demi-bouteille de whisky qui dépasse de son sac brun en jacquard monogrammé de chez Gucci. Elle s'énerve sur la fermeture Eclair qui ne marche plus, tapote comme un oreiller déformé par trop de nuits la toile qui gondole et manque de renverser la bouteille posée par terre. L'ayant rattrapée d'un réflexe affolé, elle la tient fermement des deux mains. Du Nikka from the Barrel ! Le whisky des hommes élégants, importants, riches ! Comme celui qui occupait la chambre 302 de l'hôtel Nikko, il y a deux ans.

Sur le moment, elle avait cru à une bouteille de parfum de 500 ml. Le flacon aux lignes pures et à l'étiquette grise, sobre et chic, rappelait le packaging Issey Miyake. Le liquide mordoré miroitait sur une table de chevet où étaient éparpillés un briquet et deux stylos en argent, une gourmette, une alliance, une chevalière ornée d'un diamant et une montre. Isabelle l'avait fait tomber en s'emparant de la bouteille et l'homme, qui fouillait dans son portefeuille, s'était retourné d'un coup. Il l'avait ramassée d'un air suspicieux et vérifié les autres objets sur la table. La bouteille cachée sous son manteau, elle s'était sentie rougir, délicieusement frémir. Il lui avait tendu les billets et, dans le couloir de l'hôtel, ne l'avait pas quittée des yeux jusqu'à l'ascenseur. Elle avait attendu que les portes se referment pour éclater de rire. Un rire fort et long, un ballon qui n'en finissait pas de se dégonfler. Se frayant un passage entre les clients et les employés de l'hôtel, les bousculant au besoin, les cheveux ramenés sur le visage comme une voilette dissimulant ses larmes, une main devant la bouche pour couvrir sa liesse bruyante et le manteau plaqué contre son ventre secoué de hoquets, Isabelle avait traversé le hall, s'était hâtée de fuir l'exposition et la turbulence des grandes avenues de Ginza pour la discrétion et la tranquillité des petites rues avoisinantes. Dans une impasse derrière l'un des grands magasins du quartier, elle s'était adossée à l'entrée de service, avait essayé d'étouffer ce rire, de contrôler les soubresauts de son corps, de calmer les crampes qui lui martelaient le ventre, de ne pas transformer ses larmes de sarcasme en larmes de chagrin. La crise avait recommencé, plus forte, quand elle s'était aperçue qu'elle avait chapardé de l'alcool et non du parfum. Une jeune Japonaise en tailleur bleu marine arborant un badge Givenchy sur la poitrine s'était campée devant elle et lui avait demandé, courtoisement, de la laisser passer. Isabelle s'était poussée contre le portail d'accès des livraisons. Elle avait bu le whisky. Et gardé la bouteille.

Isabelle lisse un coin de l'étiquette qui se décolle depuis le temps. Elle met de la salive sur son pouce, serre la bouteille en comptant une minute. Sur les écrans, les préparatifs du défilé continuent. Il ne reste plus que des cintres vides sur les portants, un coiffeur vaporise de laque le chignon d'une blonde anorexique, un maquilleur farde le haut des pommettes d'une rousse qui glousse. Isabelle passe la main dans ses cheveux, se caresse la joue sur la fourrure du col de son manteau, marmonne une rengaine. " Sur le pont d'Avignon, on y danse, on y danse/ Sur le pont d'Avignon, on y danse tous en rond. " Elle dévisse sa bouteille en faisant tinter ses ongles sur le bouchon en métal argenté. L'un est cassé, le vernis s'écaille sur un autre. Elle boit, rêvant que l'empreinte laissée par sa bouche sur le goulot aura l'éclat d'un rouge à lèvres Chanel. Elle recrache : " Qu'est-ce que c'est que cette merde ? " Boit à nouveau, avale, se souvient que le patron du Poisson Lumineux a rempli la bouteille de saké parce qu'elle n'avait pas assez d'argent pour acheter du whisky. Bah ! L'important c'est la marque. Elle tourne les lettres Nikka from the Barrel du côté des passants. Le petit doigt levé, elle lève le flacon et boit une lampée d'alcool.
Des Japonais l'évitent baissant la tête, téléphonant ou manipulant leur lecteur MP3, mais un couple de touristes européens, carte et guide à la main, s'est arrêté. Et voilà, elle s'est encore fait remarquer, le vigile ne va pas tarder. Elle range la bouteille dans son sac, se lève mollement, fait mine de s'en aller. Les gêneurs se dispersent. Remuant la tête comme si elle fredonnait, elle s'éloigne, ils sont partis, elle revient.
Le défilé a commencé. Vite, ma place. Au centre du podium, la blonde anorexique frime dans un tailleur pantalon de couleur claire. Deux brunes la chassent. Ça vaut un petit coup de saké, ça. Elles portent un smoking croisé, noir à galons beiges pour l'une, beige à galons noirs pour l'autre. A la tienne, Karl ! La collection automne- hiver 2007 est un bon cru. Une fille aux cheveux relevés en choucroute, piqués de grosses fleurs, présente une longue et ample tunique, dont le décolleté en V descend jusqu'au nombril, et resserrée à la taille par une ceinture ornée de deux C en strass entrelacés. La tenue idéale pour les vernissages et les cocktails. Isabelle s'y voit. Pas mal, ce saké ! Manquent les petits-fours ! Une autre fille dans une robe de mariée apparaît dans le coin de l'écran au bras du maître. Lui, caché derrière des lunettes noires, elle, voilée. Il lui soutient la main, elle relève un pan de sa robe. Lui dans sa carapace noire, austère, elle dans un nuage de soie, sucrée. Ils avancent en rythme, à pas de menuet. L'ayant saluée d'une révérence, il la fait tourner sur elle-même avant de faire face au public. Mangez ma dragée ! Isabelle s'essuie la bouche avec le plat de la main. Elle la connaît, cette robe. Un jupon à trois cerceaux, un autre en tulle à volants sous une jupe en mousseline de soie : une corolle vaporeuse et aérienne qui s'envole à chaque pas. Un haut corseté, lacé dans le dos avec un ruban de satin, qui affine la taille, sculpte la chute des reins. Oui, elle connaît cette robe par cœur. C'est la mienne ! La mienne ! Ma robe ! Celle que je portais le 20 juillet 1995 ! Elle se lève. Les invités du défilé sont enthousiastes, ils applaudissent. Anna Wintour, Bono ! Johnny Depp et Vanessa Paradis ! Uma Thurman, Lucy Liu et Chiaki Kuriyama ! Le Premier ministre du Japon et sa godiche, l'ambassadeur de France et son tromblon, le maire de Tokyo. Et Yosuke ! Isabelle fait une révérence moqueuse, trébuchant sur le trottoir. Une nouvelle gorgée. Yosuke ? Yosuke ! C'est bien lui ! C'est bien Yosuke, entouré de ses toutous, Akira, Junichi et Kesuke. Au premier rang ! Ce salaud-là regarde le mannequin avec des yeux gourmands. Elle lui sourit ! Voleuse !
Mon mec ! Ma robe ! Qu'est-ce qu'elle fout, cette conne ? Une rousse, en plus ! Les rousses sont toutes des voleuses. Le mannequin, de face, main sur la hanche, baisse le menton, défie Isabelle. Tu ne sais pas à qui tu as affaire, pétasse ! Tchin, tchin, la rouquine, tu ne perds rien pour attendre. Le mec, je te le laisse, pas la robe ! La robe est à moi ! A moi. A moi, moi, moi, moi. D'ailleurs, je la porte beaucoup mieux que toi ! Et tu le sais. La preuve : tu t'en vas. Karl aussi. Tout le monde s'en va. C'est bien fait, ça pue, les rousses ! Isabelle resserre la fourrure sur son cou rougi par le saké.

A une heure du matin, l'avenue Harumi-Dori est encore bondée. Isabelle pousse, grogne pour se frayer un chemin à travers les clients qui entrent et sortent de la taverne bavaroise, le Pilsen. Un des restaurants que Yosuke affectionne. Sûr qu'il va faire le coup " de la choucroute garnie en plein Tokyo " à la voleuse de robe ! Elle devrait peut-être les attendre. Les surprendre en tête à tête au milieu des boiseries, un plat de saucisses fumantes et des chopes de bière tiède devant eux, Yosuke qui lui baise la main. Prosit ! Deux bambocheurs, veste à l'épaule, les deux premiers boutons de la chemise ouverte et la cravate défaite, riant et parlant fort, bousculent Isabelle. " Prosit ! mon cul ! " Surpris, ils se taisent, s'arrêtent pour dévisager cette Européenne dans un manteau de vison blanc, grisâtre, sale. Immobile, la tête haute, immense dans sa longue pelisse qui a glissé sur les épaules, elle les fixe du regard d'un air mauvais avant de refermer son lourd manteau d'un geste de magicienne sur le point de se volatiliser.
Emmitouflée des chevilles au menton, elle remonte la bride de son sac à main et repart en tanguant. " Non mais ! " Elle tient le col de son manteau relevé, comme si son corps y était suspendu. Marionnette d'elle-même, elle marche. Deux Japonaises en imperméable hèlent des taxis à la sortie d'une boîte de nuit. Isabelle se plante devant elles, porte la main devant ses lèvres en écartant le majeur et l'index : " Cigarette, cigarette ? " Non, non, non, elles secouent la tête, collent leurs pochettes de soirée Vuitton contre elles. " Ça va, je vais pas vous bouffer, veux juste une clope… Cigarette, cigarette ? " Les deux femmes reculent, lancent des coups d'œil autour d'elles. La foule amassée à la porte de la boîte de nuit ne bouge pas. " Cigarette, cigarette ? Vous pigez ? " A la bonne heure : l'une d'elles lui tend un paquet avant de s'éloigner.
Isabelle reprend sa marche. Elle titube devant un cyber-café d'où un videur l'a éjectée la semaine dernière - " you are drunk, dead drunk ". Hâte le pas. Elle s'essouffle, un point de côté la ralentit, mais ce n'est pas le moment de flancher. Pas devant le théâtre Kabuki. Elle n'aime pas ce vieil édifice et ses toits dentelés adorés des touristes. Une sonnette retentit. Isabelle sursaute, se tord la cheville. Un homme à vélo la dépasse en râlant. " Face de citron de… " Les mots s'embrouillent. Sa cheville la lance. Quelque chose tambourine dans sa botte comme si les battements de son cœur y étaient descendus. Putain, ça fait mal ! Une gorgée ! Le saké anesthésie toutes les douleurs.

De la lumière filtre sous la porte de l'appartement. La plaie ! Cette conne de Joy l'attend. Elle va encore poser des questions, raconter sa vie, parler des personnes qu'elle a croisées. Isabelle va lui dire de se taire, qu'elle radote comme toutes les vieilles sexagénaires, qu'elle veut le silence. Joy va pleurer, Isabelle s'énerver. Elle est épuisée d'avance.
Avachie sur le tatami élimé, Joy dort. Elle ronfle, son kimono vert pomme bâillant sur ses seins lâches, le bras enroulé autour d'une bouteille de whisky qu'elle a commencée seule, la gougnafière ! Isabelle referme bruyamment la porte. Joy se redresse d'un coup. Qu'elle est drôle, au réveil, avec sa tête de moineau sortant de l'œuf. Ses cheveux courts qu'elle coupe et décolore en blond, en jaune, seule et mal, se muent en touffes de crin roussies, inégales, qui se dressent sur le crâne, se collent sur le front, s'aplatissent sur les tempes, rebroussent en virgules sur la nuque. Elle jette des regards obliques, les yeux gonflés par l'alcool. Isabelle marche sur un tas de vêtements et va pendre son manteau sur un cintre à la porte du placard. Sa présence visible la protège de la crasse qui l'entoure, lui rappelle qui elle est et d'où elle vient. Sur le pont d'Avignon, on y danse, on y danse… Elle fait courir ses doigts dans la fourrure blanche : c'est doux, c'est poupée, c'est mamour. Effleure les épaules, se glisse sous le col, s'y attarde. Bien au chaud, sous la nuque, elle hérisse les poils du bout des ongles, essaye de les séparer sans les malmener, les roule entre l'index et le majeur, fait des petits mouvements circulaires avec les pouces, de plus en plus grands, de plus en plus vite. Isabelle a chaud, ses jambes commencent à se dérober, elle envoie balader ses chaussures malgré la douleur à la cheville. Engourdie, elle vogue sur des étoles de Shatoosh, de soie, d'alpaga, de cachemire. Encore, encore… Elle bloque sa respiration et colle le manteau contre son corps. Ses mains empoignent les épaules, serrent jusqu'à ce que les coutures s'impriment dans la peau. Elle relâche, frôle le haut des bras, descend le long des manches jusqu'aux poignets et remonte à rebrousse-poil, va et vient. Des frissons éclosent furtivement sur son corps prêt à vaciller. Elle revient vers le col, file au creux des reins, s'agrippe aux hanches. Des milliers de bulles éclatent sous sa peau, se faufilent le long de sa colonne vertébrale. Ses muscles se contractent, sa tête cherche à se hisser au-delà du plafond et de cette chambre miteuse, à s'élever plus haut dans le ciel et se chauffer aux lumières de la ville. Elle retombe, les bras autour du cou de son manteau, pose la tête sur son épaule.
- Je suis contente que tu sois rentrée.
Joy. Radieuse. Quelle chieuse ! Elle attend derrière Isabelle. Son souffle lui échauffe le cou. Ses mains en l'air sont immobilisées à quelques centimètres d'elle, prêtes à la toucher.
- Passe-moi le whisky au lieu de te planter dans mon dos. Et je déteste quand tu me colles comme ça. Rince-moi un verre puisque t'as même pas fait la vaisselle !
Isabelle se laisse tomber sur le futon. Si seulement il y avait un vrai lit moelleux dans cette piaule de merde. Et ce putain de pied, qui a enflé et rougi. Putain de vélo, putain de Jap ! Elle se couvre la cheville avec un coussin.
Joy lui tend un verre de whisky et un paquet emballé dans un imprimé vert à fleurs roses. Fait maison. Elle ose s'en vanter ! Isabelle ouvre le cadeau en déchirant le papier de la main droite et boit en même temps de la gauche, sans renverser une goutte. Son verre vide, elle soupire en découvrant un portefeuille Vuitton qu'elle pousse aussitôt sur le côté pour mettre la bouteille de whisky devant elle. Joy le sait bien, pourtant, qu'elle ne veut pas de cadeau. Et surtout pas des faux Vuitton pour secrétaires nipponnes !
Isabelle allume la télé, garde le pouce appuyé sur la télécommande. Joy défroisse le papier d'emballage, le lisse en reniflant. Chut ! Les chaînes défilent, les programmes se succèdent, les images changent, les visages se renouvellent. Joy replie méticuleusement le portefeuille. Elle ne comprend pas, elle trouvait pourtant que c'était une belle imitation. En cuir. Du cuir ? Isabelle éteint la télévision. Joy a-t-elle bien travaillé aujourd'hui ? Minauderies pathétiques et sourire en coin. Isabelle évalue. 10 000 ? 13 000 ? L'autre frétille, piaffe. L'emmerdeuse ! 15 000 yens ? Elle pouffe, se lance : elle a gagné cet argent avec Satsuke, le commissaire-priseur de la criée, " celui qui a des lunettes rondes, le pote de Yokota qui déjeune tous les jours chez Hinao ". Isabelle s'en fout, du restaurant où bouffe Satsuke ! Elle remue les pieds, tend la pointe. La douleur à la cheville s'estompe. Elle touche le portefeuille avec le bout des orteils. Combien ? 5 000 yens pour cette croûte ! Joy, les oreilles et les joues cramoisies, se voûte.
Assise sur le futon, Isabelle recule contre le mur, glisse un coussin sous ses reins, puis un autre. Là, elle est bien installée, confortablement. Les épaules de Joy se sont encore affaissées. Elles vont finir à terre ! Un vrai spectacle que la voir couiner, les bras repliés, collés contre le ventre. Elle allonge le cou pour mieux rentrer le menton, le relever et balbutier des excuses en se tortillant dans son kimono vert pomme comme si elle cherchait à s'enrouler sur elle-même et à disparaître sous le tatami. Le vieil asticot ! Et voilà la plomberie qui s'en mêle. Les tuyaux tonnent, une cascade bouillonne au-dessus du lavabo, de l'eau court dans les canalisations comme si elle allait dégouliner le long des murs. La maison résonne de gargouillis à chaque fois qu'un de ses habitants ouvre un robinet ou tire une chasse d'eau. A deux heures du matin, ce porc de Yokota se prépare à partir au marché aux poissons. Joy sursaute et met les mains sur la tête. La ceinture de son kimono se relâche, elle la renoue précipitamment et s'emmêle les pieds dans un tas de linge sale, la ceinture tombe à nouveau, elle la rattrape avant qu'elle ne touche le sol et retient en serrant les genoux les pans du kimono, qui s'ouvre. L'air perdu, la tête baissée, ses yeux s'emplissent de larmes. Isabelle s'ennuie, elle a envie d'une cigarette, prend le paquet de Marlboro. Ouste ! On oublie le portefeuille, mais juré, craché, plus de cadeau ! Joy, tout sourire, se tamponne les yeux avec sa manche et, la voix ponctuée de sanglots égarés, promet qu'elle ne recommencera pas. Jamais, plus jamais, la main droite levée. Isabelle claque des doigts. Il y a une autre bouteille ? Joy se met à quatre pattes devant les étagères sous l'évier. Son corps plié en deux émet des craquements de vieille masure. Vite, Isabelle vide les cigarettes en vrac dans son sac à main. Elle en laisse une à l'intérieur du paquet, le referme et attend que Joy revienne pour le lancer sur le futon. " Tiens ! " Joy, guillerette, remercie Isabelle, va pour se servir, s'aperçoit qu'il n'y a qu'une seule cigarette. La mine réjouie et espiègle d'une vieille petite fille, elle la prend et propose de la faire tourner. Une taffe chacune leur tour, telles deux ados qui fument en cachette des parents ! Ça rajeunit ! Isabelle n'a jamais partagé. Et à part la taille ridicule de l'appart, qu'est-ce qui ressemble ici à la jeunesse de Joy ? Isabelle sifflote en ouvrant une trousse en plastique marron estampillée Ginza Capital Hotel. Elle en sort un masque en tissu qu'elle met sur les yeux pour se protéger de la lumière, de la vision de cette chambre, de ce bouge infâme. Elle s'allonge sur le dos, la tête posée sur un coussin, les bras le long du corps comme si elle prenait un bain de soleil. Sous les néons. Qu'elle la fume, cette cigarette, elle s'en fout. Non, non, non, Joy la lui laisse. Elle relève le masque d'un côté. Elle va l'allumer comment ? Avec les doigts ?
Isabelle souffle la fumée en renversant la tête en arrière, remplit son verre jusqu'à ras bord et place la bouteille entre ses jambes. Elle se penche, trempe son doigt dans le whisky, le lèche, recommence, tire sur sa cigarette. Les mains derrière le dos comme si elles étaient menottées, des mèches de cheveux lui tombant sur les yeux, le buste penché vers l'avant, elle essaye de boire dans son verre posé par terre. Elle est encore souple. La pointe de sa langue touche le liquide, elle se redresse en rigolant et lance un regard narquois à Joy qui dort. Elle tombe toujours comme une masse. Alcoolique ! Sac à vin ! Isabelle, elle, profite. Elle aime ce moment où la vue se brouille, où l'alcool transforme le paysage et les gens. Ratatinée sur le futon, ronflant, grelottant, tirant son kimono pour se couvrir les jambes, Joy devient un vieux chien de chasse couché sur le tapis d'un salon, épuisé d'avoir couru tout le week-end après un renard lors d'une partie de chasse, se grattant parce qu'une petite fille désœuvrée le pique avec son ongle alors qu'il rêve d'un os, d'un sucre ou d'une caresse. Le linge pendu à une corde tendue surplombant l'évier qui déborde de vaisselle sale prend des allures de croquis exposé au-dessus d'une selle de sculpteur encombrée de burins, limes, maillets et massettes, ciseaux, couteaux, rifloirs à lames de toutes formes et de toutes tailles. Quant aux placards, ils lui paraissent si hauts qu'il faut se coucher pour en percevoir la cime et s'abriter les yeux de la lumière du néon, blanche et éblouissante comme un soleil d'hiver jouant à cache-cache avec le sommet de la tour Eiffel. Isabelle s'effondre sur le côté, entraînant avec elle la bouteille qui tombe du futon, roule sur le tatami. Le whisky ondoie, fluide ambré aux reflets jaunes qui va et vient. La même couleur que les topazes de Dadoune. Pardon, grand-mère chérie ! Tes boucles d'oreille, on me les a volées. On m'a attaquée. Des bleus partout, la lèvre enflée, moi à terre. Dadoune ? Je te mens. En fait, je les ai perdues. Mais il m'a battue, ça c'est vrai. Ils m'ont tous battue. Des coups de poing, des coups de pied. On m'a tiré les cheveux, fort. Dadoune ? Je te jure que je récupérerai les topazes. Je sais, je sais, une duchesse ne jure pas, excuse-moi. Eh, Dadoune, regarde : les trous de mes oreilles ne se sont pas rebouchés, je pourrai encore mettre tes topazes quand je les aurai retrouvées.

Quelle tête peut-elle avoir ? Elle n'a presque pas dormi. La faute de Joy ! Et sa jupe Chanel qui ne ferme plus ! Une jupe noire en grosse toile de la collection Hélène Boucher avec des galons militaires brodés de chaque côté. Isabelle l'avait achetée en 2003. Ou 2004. Ou 2002. Ou 2005. Une jupe que Joy enviait au point de la retoucher en douce pour qu'Isabelle ne puisse plus l'enfiler. Dès qu'elle avait le dos tourné, la pute en reprenait les coutures. Elle est obligée maintenant de laisser le bouton ouvert. Et dire qu'elle croit qu'Isabelle ne s'en est pas aperçue ! Elle a aussi rétréci des pantalons, des robes et même des chemises. Parce que oui, Isabelle a pris un peu de poids, " je me suis étoffée ". De la chair en plus, pas en trop, qui lui fait comme une enveloppe protectrice. Le corps qu'une autre femme lui aurait prêté et qui prendrait les coups à sa place.
Isabelle réajuste son manteau de fourrure blanche sur ses épaules. Elle passe ses cheveux par-dessus le col. Ils sont électriques et partent dans tous les sens. Elle a beau les coiffer, les lisser avec les doigts, mouiller les mèches les plus ébouriffées, rien à faire. Ils sont encore gonflés par la mauvaise nuit. Elle cherche une cigarette au fond de son sac, retire sa main d'un coup parce que quelque chose l'a piquée. Elle jure, fouille son sac, se calme en découvrant une broche ouverte, son camée. Au centre de la coquille en or, de profil, la jeune fille au visage d'onyx semble heureuse. Elle affiche un sourire d'enfant apaisé, confiante, sûre de l'amour de ceux qu'elle aime. Le sourire de Nicolas quand il lui avait offert pour ses dix-huit ans ce bijou, propriété de sa famille depuis plusieurs générations. Elle caresse la surface satinée et fraîche comme les joues de Nicolas après s'être rasé. Lui remonte l'odeur de la mousse quand il lui en déposait sur le nez pour la taquiner pendant qu'elle se maquillait, les matins où ils se partageaient le miroir de la salle de bains, boulevard Pasteur, à Paris. Isabelle remet le camée dans son sac. Un jour il faudra qu'elle se décide à le vendre pour de bon. Un jour, il faudra qu'elle oublie. Qu'elle meure. Elle allume sa cigarette avec le briquet en plastique vert d'eau de Joy, " toujours ça de pris ! ", et rejette la fumée d'un souffle. En avant !

Le grand chapiteau du marché de Tsukiji se dresse, massif, devant elle. Il projette un halo de lumière crue dans la brume matinale qui s'échappe de la rivière. Près des quais, en bordure de la halle aux poissons, des dizaines de rangs de thons congelés dessinent des carrés sur le béton d'un hangar ouvert. Damier géant autour duquel des commissaires portant des blousons en nylon de couleur réfléchissent, discutent, écrivent sur des calepins sous l'œil des pêcheurs, des transporteurs, des camionneurs, des grouillots. Isabelle cherche Yokota. Un petit air glacé venant des poissons surgelés monte du parvis, s'insinue sous son manteau, sa jupe. Concentrés et silencieux, les commissaires répertorient, numérotent, notent les défauts, étiquettent la marchandise. Elle fait un détour pour passer derrière Kozu, un nouveau arrivé il y a une semaine. A l'aide d'un marqueur, il écrit en rouge sur la peau d'un thon. A ses côtés, un vieil homme en bottes le supplie. Les poils du manteau de fourrure d'Isabelle frôlent le blouson en synthétique, se hérissent. Le jeune commissaire poursuit son inspection sans lui prêter attention. Encore un qui a la mémoire courte ! Elle claque des talons, avance sous le portique d'accès aux halles. A gauche, Fujirawa qui asperge des moules géantes ; à droite, Satsuma qui réprimande son fils. Pas de Joy à l'horizon. Ça va aller ! Elle déboutonne son manteau, se recoiffe maladroitement, se pince les lèvres pour essayer d'unifier le nouveau gloss qu'elle a acheté, " pas cher, qui colle et fait des paquets ".
Quatre heures : la criée n'a pas encore eu lieu. A la dérobée, elle boit une gorgée de saké, un fond de la veille qu'elle a transvasé dans sa bouteille à elle, puis se lance dans le tumulte. Accélère devant les calamars et leurs perruques de tentacules. Ralentit devant un éventail de rougets. Tourne à l'angle des couronnes de crevettes et de gambas. Les pauvres et les riches ! Freine face aux soles. On dirait les joues de Joy quand elle dort ! Se prend les pieds dans un seau en plastique où des seiches flottent comme des tongs. Evite un triporteur chargé d'anguilles. Yokota est là ! Face à l'étal du détaillant en thon Kawamura, il scrute à l'aide d'une lampe de poche l'intérieur d'un énorme thon gisant sur une table en fer. Isabelle lui touche le bras. Il la rabroue, l'air furieux, lui fait signe de se mettre sur le côté. " Ok, j'attends, pas la peine de pousser. "
Yokota parle avec le ton du chef. Kawamura n'a pas l'air complètement d'accord mais ne dit rien. Yokota désigne le ventre du poisson. L'autre se penche, relève la tête en haussant les épaules. Excédé, Yokota pointe la langue à l'intérieur du poisson, donne des petits coups dans la chair pour en vérifier la fermeté, encourage Kawamura à en faire de même. Isabelle détourne le regard. Des cartons qui s'empilent jusqu'au plafond ; des boîtes de polystyrène s'entassant sous un billot en bois ; deux scies électriques ; une bouteille de bière posée en équilibre approximatif sur une étagère ; une paire de gants en caoutchouc noir ; une bouteille de bière ; une balance ; des couteaux ; une bouteille de bière entamée. " Tiens, je boirais bien un coup. "
La négociation est terminée, les deux hommes se serrent la main, Yokota se tourne vers Isabelle, moqueur. " Civelle, civelle ? " Elle hoche la tête en souriant du mieux qu'elle peut. Il recule la tête avec un vaste sourire. Le porc ! Les yeux rivés au sol, Kawamura bafouille. Yokota lui répond sèchement. Il file.
Isabelle ôte son manteau de fourrure, le plie avec soin et le dépose sur une caisse, en hauteur. Elle remonte sa jupe, s'agenouille sur le sol visqueux, entre la table en fer où gît le thon et l'étagère où trône la bière. Yokota se plante devant elle. Elle déboutonne son pantalon, tire sur le slip d'un geste brusque. Le sexe est déjà dressé. Toujours ça de gagné ! Isabelle le prend dans la bouche. Des gouttes d'eau salée suintent de la table, dégoulinent le long de son front, lui piquent les yeux, se mêlent au goût de la verge. Au goût de tous les hommes ! Il pose les mains sur sa tête. Elle accélère le mouvement. Un gémissement lui échappe. Mauvais point ! Elle a mal aux genoux. Ça me distrait ! Les mains s'agrippent à sa chevelure. Ça vient ! Elle avance la tête, ouvre plus grand la bouche, l'enfouit au fond de la gorge, le nez dans le pubis clairsemé du Japonais. Une bite est une bite ! Il lui tire les cheveux, ses jambes se raidissent, il maintient la tête d'Isabelle contre lui. Elle étouffe. Au moins, elle ne sent plus l'odeur de poisson. C'est chaud ! Yokota se retire, remonte son pantalon, dépose une boîte en polystyrène, s'en va sans un regard.
Isabelle se relève, observe vaguement les marques du béton granuleux imprimées sur ses genoux rougis. Elle se précipite, soulève le couvercle dans un crissement aigu : des centaines de civelles entremêlées semblent l'écho dégoûtant de ce qu'elle vient de vivre. Mais il y en a au moins 500 grammes. Combien le patron du Poisson Lumineux va-t-il lui donner pour ces embryons d'anguilles translucides. 5 000 yens ? 7 000 ? Le mascara Dior ou le pull Dolce and Gabbana ? Elle sourit à sa fortune grouillante et attrape la bouteille de bière tiède. " Ta carrière n'est pas finie, ma belle. Il paraît que Kawamura s'est fait plaquer par sa maîtresse. Ce n'est qu'un larbin, mais, si tu t'y prends bien, dans quelque temps, tu peux avoir son boss. Et Tanaka Masao, c'est quatre étals à Tsukiji ! Rien n'arrête une reine des mousselines ! "




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