Premiers chapitres
Olivier Brossard
D'un krach à l'autre
Instabilité et régulation des économies monétaires
Essai

 

Olivier Brossard est docteur en sciences économiques et agrégé de l'enseignement supérieur. Il est actuellement professeur à l'Université de Savoie et chercheur au Laboratoire d'Analyse Economique.

 


PREMIÈRE PARTIE
l'instabilité financière expliquée
par des imperfections


e débat sur la neutralité de la finance est aussi vieux que la macroéconomie. Les tenants de la neutralité considèrent que des marchés financiers complètement déréglementés suffisent à assurer une allocation optimale des ressources financières. En l'absence de barrières réglementaires, rien ne devrait empêcher les projets rentables d'être financés puisque, dans un univers concurrentiel, toute opportunité de profit est nécessairement saisie par les investisseurs. De même, il ne devrait jamais y avoir de krach boursier parce que l'effondrement des cours crée l'opportunité d'acheter des titres à bas prix pour les revendre ensuite : dès que le prix des titres passe en dessous de la « valeur fondamentale », il devient rentable d'en acheter, ce qui tend à faire remonter leurs cours. Certains de ces économistes d'obédience très libérale reconnaissent néanmoins que le monde économique devrait être débarrassé d'un bien grand nombre d'« imperfections » pour que de tels arbitrages puissent pleinement jouer leur rôle. Il faudrait une information gratuite et de qualité. Il faudrait aussi que le coût des transactions ne dépasse pas les gains d'arbitrage, qu'aucun agent ne soit en mesure de détourner l'information à son profit, ni d'acquérir un quelconque « pouvoir de marché », c'est-à-dire une capacité à fixer des prix plus élevés en évinçant la concurrence.
Le débat sur le rôle des facteurs financiers s'est donc largement développé autour de la question des « imperfections ». On qualifie d'imperfection toute caractéristique de l'économie réelle qui l'éloigne de la représentation théorique du « modèle Arrow-Debreu * ». Le terme d'« imperfection » n'est évidemment pas neutre, puisqu'il suggère que les caractéristiques en question pourraient être modifiées de façon à rapprocher la réalité de l'idéal de la représentation théorique. En pratique pourtant, il est impossible de savoir si l'on est confronté à de véritables imperfections ou bien à des caractéristiques intrinsèques du système économique. Par exemple, on peut penser que l'existence d'asymétries d'information est une caractéristique propre à toute relation économique et considérer en même temps qu'il s'agit d'un défaut que l'amélioration des techniques de communication pourrait corriger. Cependant, même si les nouvelles technologies permettent de produire de plus en plus d'information, ce serait faire preuve d'une grande naïveté que de ne pas voir qu'elles créent aussi de nouvelles possibilités de dissimulation.

CHAPITRE I
Wicksell, Hayek, Fisher :
prémisses de débats actuels


Trois auteurs constituent une référence incontournable pour l'analyse des déterminants financiers des fluctuations conjoncturelles : K. Wicksell, F. Hayek et I. Fisher. Chacun d'eux offre une analyse originale des facteurs financiers des fluctuations conjoncturelles bien qu'ils utilisent tous trois des outils théoriques comparables, c'est-à-dire une théorie du capital inspirée par Böhm-Bawerk et une analyse de l'articulation des différents taux d'intérêt. Leur méthode consiste largement à introduire des frictions au sein d'une représentation de l'économie où la sphère réelle est autorégulée. En cela, ils sont les précurseurs de nombres d'approches modernes. Nous soulignerons cependant que certaines de leurs intuitions tendent à remettre en cause le caractère autorégulateur du système économique.
L'analyse wicksellienne des fluctuations économiques représente les interactions entre la sphère réelle et la sphère monétaro-financière par l'articulation de deux taux d'intérêt.
Dans la sphère réelle, la rentabilité du capital productif détermine un taux d'intérêt, qualifié de « normal », « naturel » ou parfois « réel », et que Wicksell définit comme « le taux d'intérêt auquel la demande de prêt en capital et l'offre d'épargne s'égalisent, et qui correspond plus ou moins au rendement espéré du capital nouvellement créé 1 […] ».
Ce taux d'intérêt exprime le rendement - mesuré en biens produits - qui peut être tiré de l'emploi des facteurs de production (travail et terre) dans la fabrication de capital fixe pouvant servir à la production future 2. Pour Wicksell, l'existence d'une telle rémunération est nécessaire pour que tous les facteurs de production ne soient pas employés dans le secteur des biens de consommation : c'est parce qu'il est rentable (en termes de consommation future) de ne pas consommer entièrement son revenu présent que des agents acceptent de consommer moins ; cela implique une moindre production de biens de consommation et libère donc des facteurs de production pour la fabrication de capital. Il est clair que ce taux d'intérêt égalise nécessairement l'offre d'épargne et la demande de prêts : les épargnants n'accepteront d'offrir leur épargne que s'ils peuvent en attendre un rendement au moins égal à celui qu'ils obtiendraient s'ils en faisaient eux-mêmes un usage productif ; les producteurs, quant à eux, ne peuvent accepter d'emprunter à un taux supérieur au rendement qu'ils attendent de la mise en œuvre du capital nouveau pour lequel ils empruntent des fonds.
Si tous les fonds étaient prêtés à ce taux, le montant des investissements qui peut être financé serait nécessairement limité par l'épargne désirée. Cependant, ceci ne se produit pas, parce que les banques peuvent offrir des fonds en une quantité qui n'est pas limitée par l'épargne déposée dans leurs coffres. Selon Wicksell, ceci implique que leur offre de crédit est toujours élastique* au taux d'intérêt qu'elles choisissent et, sous certaines conditions, elle peut même être considérée comme inépuisable 1. Ces affirmations peuvent aisément être comprises si l'on considère les deux modes d'organisation du système bancaire auxquels Wicksell se réfère explicitement dans ses Lectures on Political Economy. D'une part, il étudie le fonctionnement d'un système dans lequel la base monétaire* est constituée par l'or déposé dans les coffres des banques ; d'autre part, il envisage le cas d'un système de pur crédit dans lequel le montant des crédits que les banques pourraient accorder n'est aucunement limité par la quantité d'or qu'elles détiennent, pas plus que par toute autre forme de base monétaire. L'offre de crédit est élastique parce que les banques ont toujours intérêt à accroître leurs prêts lorsque le taux d'intérêt du crédit bancaire s'élève. Mais cette élasticité peut disparaître dans le système ancré sur l'or, lorsque les limites légales de couverture des billets et dépôts par les réserves en or sont atteintes. Ceci ne peut se produire en régime de crédit pur, si bien que l'offre de crédit y est inépuisable.
Quel que soit le régime du crédit, c'est parce que les banques peuvent fixer un taux d'intérêt du crédit différent du taux d'intérêt naturel qu'il existe des fluctuations dans l'analyse wicksellienne 1. La différence entre les deux régimes est que le taux naturel constitue une force de rappel dans le cas de l'ancrage sur l'or, alors que ce n'est pas le cas dans le régime de crédit pur. Pour le comprendre, il est nécessaire de décrire plus précisément ce que Wicksell appelle le « processus cumulatif ».
Supposons tout d'abord qu'il se produise, par exemple, une hausse de l'écart entre le taux naturel et le taux des prêts, sans préjuger de l'origine réelle ou monétaire de ce mouvement. L'investissement désiré s'accroît alors parce qu'il est plus rentable d'immobiliser les fonds sous une forme qui rapporte le taux réel, plutôt que sous une forme qui rapporte le taux bancaire. Cela entraîne une hausse de la demande des biens nécessaires à la production de capital (les « biens d'investissement ») et donc de leur prix. En même temps, la production de ces biens supplémentaires requiert une utilisation plus intensive du facteur travail ainsi que des autres facteurs de production, terre et matières premières. Comme les entrepreneurs désirant produire ces biens d'investissement supplémentaires doivent augmenter les salaires pour attirer des salariés des autres secteurs, il se produit un accroissement de la masse salariale qui entraîne une élévation de la demande de biens de consommation. Les prix de ces biens vont s'accroître à leur tour. La hausse du prix des facteurs de production et des biens de consommation est donc le moyen par lequel les facteurs nécessaires à la production des biens d'investissement nouveaux sont libérés de leurs usages précédents (dans le secteur des biens de consommation 1). En situation de plein emploi, ces facteurs ne peuvent être obtenus par les entrepreneurs ayant décidé de produire plus de capital que si d'autres agents en sont privés. C'est en ce sens que l'on parle d'« épargne forcée ».
La hausse des prix se poursuit tant que l'écart entre les deux taux d'intérêt est maintenu. Un retour à l'égalité des deux taux d'intérêt n'entraînera pas de retour en arrière concernant le niveau atteint par les prix monétaires, mais le processus inflationniste prendra fin. L'inflation est donc causée par la création monétaire. Sur ce point, Wicksell semble rejoindre les quantitativistes*. Toutefois, cette proximité de vues n'est qu'apparente car la monnaie est loin d'être neutre dans son analyse : l'augmentation de l'offre de monnaie par les banques, équivalente à une baisse du taux des prêts bancaires en dessous du taux naturel, déclenche des ajustements réels et permet, notamment, d'accroître la production de capital. Il en est ainsi parce que, dans son raisonnement comme dans celui de Hayek que nous analysons plus bas, il y a au moins un prix relatif qui est modifié suite au choc d'origine monétaire : le prix relatif des biens servant à la production de capital. Les ajustements du niveau général des prix sont alors la contrepartie des ajustements réels. De plus, comme M. Seccarecia le souligne, Wicksell s'oppose très nettement aux quantitativistes en ce qu'il considère que le monde de la monnaie métallique dans lequel ceux-ci se placent habituellement interdit que le taux d'intérêt des prêts soit indépendant du taux naturel.
C'est sur ce point que la distinction entre une économie de pur crédit et une économie ancrée sur l'or joue un rôle fondamental. Pour le comprendre, il faut reprendre notre raisonnement sur les mécanismes déclenchés par l'apparition d'un écart entre le taux naturel et le taux des prêts bancaires : l'intensification des échanges et la hausse des prix provoquent au plan externe une dégradation de la balance des paiements et, au plan interne, une demande plus importante de moyens de paiement. Dans un système ancré sur l'or, ceci implique que le système bancaire national subit une réduction de ses réserves en or, ou bien du rapport entre ces réserves et les billets émis, ou encore du rapport entre ces réserves et les dépôts des banques. Pour pouvoir continuer à respecter les contraintes légales relatives à la couverture des billets et dépôts par les réserves en or, les banques n'ont alors d'autre choix que de relever leurs taux d'intérêt afin de limiter les crédits qu'elles accordent. Seul un retour à un taux des prêts égal au taux naturel peut permettre aux banques de respecter ces contraintes, car c'est la seule façon de stabiliser les besoins en moyens de paiement. Dans un système de pur crédit où l'offre de prêt est parfaitement élastique, un tel retour automatique à l'équilibre ne peut se produire. Dans ce cas, Wicksell suggère une politique monétaire contracyclique sous la forme de hausses de taux d'intérêt au début de la phase ascendante et de baisses au début de la phase descendante 1.
Cette analyse constitue un apport fondamental à la compréhension du lien entre les formes de la contrainte monétaire et les ajustements réels : elle montre comment l'ancrage de l'émission monétaire à une monnaie métallique (en l'occurrence, l'or) crée une force de rappel limitant les fluctuations conjoncturelles. Mais il y subsiste une certaine ambiguïté puisque Wicksell ne parvient pas totalement à expliquer pourquoi l'écart entre les deux taux d'intérêt peut se maintenir dans le régime de crédit pur. A moins de renoncer au principe des rendements décroissants, il faut en effet admettre que les variations de l'investissement conduisent à des modifications du taux d'intérêt naturel. Le principe des rendements décroissants implique que l'accumulation d'un facteur de production conduit à une baisse continue de son rendement. Par exemple, l'investissement accroît la quantité de capital jusqu'au point où il n'est plus rentable de l'augmenter. C'est pourquoi, après une hausse de l'écart entre le taux naturel et le taux monétaire, les investissements supplémentaires devraient prendre fin lorsque le stock de capital atteint le niveau où une unité supplémentaire de capital rapporte un rendement égal au taux d'intérêt des emprunts nécessaires à l'achat de ce capital. Même si le système bancaire ne fait pas remonter le taux monétaire, le taux d'intérêt naturel doit nécessairement revenir au niveau initial, puisqu'il représente le rendement de la dernière unité de capital mise en fonctionnement. L'hypothèse d'un maintien de l'écart des deux taux d'intérêt n'est donc pas complètement satisfaisante. Il reviendra à I. Fisher de fournir le mécanisme par lequel cet écart peut être amené à persister : l'inflation réduit la charge réelle des intérêts à payer sur la dette, ce qui permet d'envisager un maintien de l'écart entre le rendement des investissements et le coût réel des emprunts bancaires.
En définitive, le « processus cumulatif » fournit une explication du cycle qui est à la fois réelle et monétaire. Elle est réelle, parce qu'elle privilégie les variations du taux de rendement du capital productif pour expliquer les variations initiales de l'écart entre les deux taux. Elle est monétaire dans le régime ancré sur l'or, parce que le retournement (à la hausse ou à la baisse) y provient du fait que le système bancaire doit tôt ou tard faire varier le taux des prêts, en réaction à la rareté ou à la surabondance des moyens de paiement. Elle est monétaire dans le régime de crédit pur, parce que la fixation discrétionnaire du taux d'intérêt des prêts y est à l'origine d'expansions et de récessions qui deviennent cumulatives si elles ne sont pas contrées par des politiques monétaires éclairées.
L'explication des fluctuations par l'impossibilité de conformer le taux des prêts au taux de rendement réel du capital montre que l'illusion monétaire* est un travers inévitable de l'économie marchande. Par « illusion monétaire » nous entendons le fait que les épargnants décident du montant de leurs placements non pas en considérant le rendement réel des investissements productifs sous-jacents (le « taux naturel » de Wicksell), mais en se référant au taux d'intérêt déterminé au sein du système bancaire en liaison avec le processus de création monétaire. L'illusion monétaire provient du fait que certains agents ne sont pas en mesure d'arbitrer parfaitement entre placements financiers et investissements dans la production, ce qui empêche l'égalisation des rendements monétaire et réel 1. Le rendement réel n'est pas directement observable parce qu'il n'est jamais possible de prévoir avec certitude ce que rapportera un investissement. C'est alors le rendement des placements financiers effectués par l'intermédiaire des banques qui doit guider les choix des épargnants. En outre, même si les épargnants étaient en mesure d’anticiper correctement le rendement futur des investissements, ils n'en deviendraient pas pour autant des entrepreneurs : leur capacité à tirer parti des opportunités de profit apparaissant dans la sphère productive est limitée, parce qu'on ne s'improvise pas gestionnaire, industriel ou publicitaire. Au total, si le taux naturel peut s'élever durablement au-dessus du taux d'intérêt des prêts, c'est à la fois parce que les banques et les épargnants ne peuvent directement l'observer et parce qu'ils n'auraient de toute façon pas la possibilité de mettre en œuvre les techniques qui permettent d'extraire ce rendement « naturel » de l'investissement productif.
En cela, Wicksell apparaît comme un précurseur des théories montrant que d'imparfaites substituabilités* entre actifs et des problèmes d'information sont à l'origine du rôle du crédit dans l'explication des fluctuations.
Dans l'analyse proposée par F.V. Hayek, les frictions sont d'une autre nature. Hayek entend en effet démontrer, dans son livre Prix et production, que la monnaie provoque des fluctuations conjoncturelles au travers des réallocations de facteurs productifs* qu'elle déclenche. Sa thèse principale est que les réallocations de facteurs en question ne sont pas stables et conduisent inévitablement à des « crises », lorsqu'elles sont d'origine monétaire. Dans l'analyse hayékienne, la « crise » caractérise un état du système économique où des facteurs de production ne trouvent plus à s'employer parce que les anticipations des entrepreneurs se sont avérées infondées. Il ne s'agit donc pas simplement d'une variation, aussi forte soit elle, du niveau de la production, mais bien plutôt d'une période de sous-emploi involontaire des facteurs.
Dans l'introduction de son ouvrage, Hayek se réfère explicitement aux travaux de Wicksell et déclare qu'il en reprend une partie des prémisses, tout en affirmant d'emblée que le problème qu'il cherche à résoudre est différent. Il accepte en effet la théorie de l'intérêt de Wicksell en ce qui concerne les définitions du taux d'intérêt normal et du taux d'intérêt monétaire, mais il affirme avec fermeté que la théorie monétaire ne consiste pas seulement à établir une liaison stricte entre les écarts de taux d'intérêt et les variations du niveau général des prix. Il reconnaît en effet que les décalages de taux conduisent à des variations du niveau général des prix, mais estime que celles-ci peuvent se produire même si les deux taux d'intérêt sont égaux. Surtout, il entend construire une analyse qui se démarque plus nettement des théories quantitativistes, parce que les chocs monétaires y auront une influence sur les prix relatifs des facteurs et des biens 1.
Pour comprendre le rôle de la monnaie dans l'analyse de Hayek, il est nécessaire de commencer par décrire la façon dont il se sert de la théorie autrichienne du capital. C'est elle, en effet, qui lui permet de donner un sens précis aux notions d'instabilité et de crise.
Selon cette théorie, le système productif capitaliste se caractérise par le fait que l'allongement du processus de production permet d'accroître le volume produit avec une même quantité initiale de facteurs de production : « […] nous pouvons accroître indéfiniment la production des biens de consommation à partir d'une quantité donnée de moyens originels de production, pourvu que nous acceptions d'attendre assez longtemps le produit 1. » Par « moyens originels de production », Hayek désigne la terre et le travail.
Comment un tel lien entre la longueur du processus de production et la productivité moyenne des moyens originels de production peut-il être établi ? Le raisonnement peut être résumé comme suit : lorsqu'un bien de consommation donné est produit avec des méthodes peu capitalistiques, cela ne nécessite pas une grande variété de biens intermédiaires. En conséquence, le temps qui sépare la mise en œuvre de la production de ces biens intermédiaires et la production du bien final en question est relativement court. Il se peut cependant que des producteurs décident d'investir dans des méthodes de production plus performantes. Dans ce cas, ils vont devoir faire fabriquer des biens intermédiaires supplémentaires, ce qui revient à ajouter - en amont de leur propre production - des stades de production supplémentaires. Pour que ceci soit possible, il faut que des moyens de production qui étaient auparavant utilisés ailleurs puissent être réalloués vers la fabrication de ces biens intermédiaires supplémentaires. L'allongement du « détour de production » requiert donc que la réallocation des moyens de production soit considérée comme rentable 1.
Pour traiter ce problème de la réallocation des moyens de production, Hayek distingue deux types de biens de production : les « biens spécifiques » qui ne peuvent être employés que dans un nombre limité de stades de production, et les « biens non spécifiques » dont l'usage est plus général. Ce sont ces biens qui se déplacent entre les stades de production en fonction des écarts de rendement entre leurs différents usages alternatifs. Ces réallocations finissent par annuler les écarts de rendement en vertu de la loi des rendements décroissants*. Il convient donc de comprendre ce qui peut provoquer de tels écarts provisoires. Pour Hayek, il s'agit d'un changement dans la structure de la demande, changement qui peut provenir de deux causes : soit une modification de l'épargne volontaire des ménages ; soit une modification des disponibilités monétaires que les entrepreneurs peuvent consacrer à l'achat de biens de production. Analysons donc successivement le cas d'une hausse de l'épargne volontaire des ménages et le cas d'une augmentation de la quantité de monnaie dont disposent les entrepreneurs.
Dans le premier cas, la demande de biens de consommation est moindre. D'autre part, le supplément de fonds prêtables issus de l'épargne supplémentaire des ménages fait baisser le taux d'intérêt, ce qui encourage les entrepreneurs à emprunter pour accroître leurs investissements et conduit finalement à une demande de biens de production 1 accrue. Cette modification du rapport entre la demande de biens de consommation et la demande de biens de production entraîne une baisse du prix des premiers et une hausse du prix des seconds. Il y a alors une modification des marges bénéficiaires à chaque stade du processus de production selon le principe suivant : le stade consacré à la production des biens de consommation voit ses marges se réduire, puisque le prix des biens intermédiaires s'accroît alors que le prix des biens de consommation se réduit ; dans les autres stades, les coûts de production s'accroissent mais les prix de vente s'accroissent aussi, puisque la hausse du prix des biens de production est générale. Il en résulte, selon Hayek, que les marges s'accroissent dans les étapes les plus en amont du processus de production. C'est pourquoi une proportion plus importante des « biens non spécifiques » sera utilisée dans ces stades. Ce processus de réallocation des facteurs se poursuit jusqu'à l'égalisation des rendements obtenus aux différents stades. Lorsque ce nouvel équilibre est atteint, le gain marginal lié à l'allongement du détour de production est égal au taux d'intérêt des fonds prêtables. Ceci tient, comme on l'a déjà souligné, à l'hypothèse de rendements marginaux décroissants effectuée par Hayek : « Nous admettrons donc […] que, toutes choses étant égales par ailleurs, ces marges s'accroissent à un taux décroissant lorsque les détours de production s'allongent et inversement 1. » Après le temps nécessaire à la réallocation des facteurs, un nouvel équilibre du système des prix relatifs est atteint, lequel se caractérise par le plein emploi des facteurs.
Comment Hayek conçoit-il les conséquences d'un choc monétaire ? Etudions son raisonnement lorsque la création monétaire se fait par des crédits accordés aux producteurs. Ces crédits ne sont acceptés que si le taux auquel ils sont proposés est suffisamment en dessous du « taux d'équilibre », c'est-à-dire du taux qui correspond au « taux naturel » de Wicksell. L'ajustement qui se produit alors est du même type que celui qui a été décrit deux paragraphes plus haut, à ceci près que « l'emploi des moyens originels de production et des produits intermédiaires non spécifiques dans des processus productifs plus longs s'effectuera sans réduction préalable de la consommation 2 ». Et c'est cela qui permet à Hayek d'affirmer que, contrairement au cas d'une modification de l'épargne volontaire, la nouvelle structure de production n'est pas stable, en ce sens que l'allongement du détour de production est bientôt suivi d'un retour à l'ancienne structure de production. La raison en est, selon lui, que la hausse du prix relatif des biens de production par rapport aux biens de consommation va bientôt se transformer en une baisse. En effet, le déplacement des facteurs de production vers des stades antérieurs conduit préalablement à une baisse de la production de biens de consommation, car les nouvelles méthodes de production mises en chantier ne donnent une meilleure productivité qu'après un certain temps. Comme la demande de biens de consommation n'a pas changé, leur prix doit s'accroître pour que certains ménages renoncent à consommer : on retrouve le principe de l'épargne forcée exposé plus haut. Par ailleurs, la hausse de l'investissement des entrepreneurs conduit à une masse salariale distribuée plus élevée, ce qui renforce l'impact à la hausse sur le prix des biens de consommation. Le résultat de ceci est que la structure des marges bénéficiaires s'inverse de nouveau, si de nouveaux prêts accordés aux producteurs ne viennent pas faire remonter le prix relatif des biens de production. Or, Hayek considère que le processus d'expansion des crédits doit nécessairement prendre fin, que les banques soient ou non soumises à des obligations de réserves. Il n'envisage donc pas, au contraire de Wicksell, la possibilité d'une économie de pur crédit.
Cette inversion de la structure des marges bénéficiaires déclenche une réallocation des facteurs « non spécifiques » vers les stades de production les plus en aval, de sorte que les méthodes de production deviennent moins détournées. Ceci implique que la production de biens spécifiques destinés à des processus de production longs va devoir s'arrêter, à cause de la hausse du prix des biens non spécifiques qui leur sont complémentaires. De ce fait, du capital mis en place dans des processus de production longs ne va pas pouvoir être amorti car les processus de production où il est utilisé ne sont plus rentables.
La crise est alors due aux pertes liées à l'impossibilité de rentabiliser le capital et au fait que les emplois qui sont détruits dans les stades antérieurs de la production ne sont pas immédiatement recréés dans les nouveaux processus de production plus courts, parce que ceux-ci ne s'installent pas instantanément. Elle s'explique donc essentiellement par des irréversibilités de l'investissement et par des frictions sur le marché du travail.
Bien qu'ils utilisent des outils théoriques assez proches, Wicksell et Hayek nous décrivent deux univers économiques fondamentalement différents.
Dans la conception de Hayek, une sphère réelle auto-équilibrée est perturbée par des interventions monétaires qui brouillent les anticipations des entrepreneurs alors que ceux-ci sont normalement capables d'anticiper le vrai niveau du rendement du capital. Comme C. Benetti le remarque, Hayek décrit l'instabilité à origine monétaire d'une économie non monétaire. Il est difficile de comprendre le rôle du crédit 1 dans ce contexte car un marché des fonds prêtables suffirait à assurer que les investissements rentables soient entrepris ; en effet, la rentabilité réelle du capital étant connue, les entrepreneurs trouveraient toujours des épargnants pour leur offrir des fonds à ce taux.
Dans le monde de Wicksell au contraire, les anticipations ne sont pas aussi naturellement performantes : s'il est généralement impossible de conformer le taux des prêts au taux naturel c'est que, comme le souligne M. Aglietta, « selon Wicksell, le taux d'intérêt naturel n'est pas directement observable 2 ». C'est la raison pour laquelle le crédit est implicitement une nécessité, puisque la rentabilité du capital réel peut être sous-estimée par les épargnants. Alors que, chez Hayek, le processus d'égalisation des deux taux d'intérêt fonctionne parfaitement bien si le choc n'est pas d'origine monétaire, ce n'est pas le cas chez Wicksell parce que ni les épargnants ni les banques ne peuvent parfaitement arbitrer entre le rendement réel des investissements et les rendements des prêts qu'ils effectuent. C'est pour cela que le seul mécanisme pouvant amener les deux taux à s'égaliser est, dans l'analyse wicksellienne, l'existence d'une contrainte à l'émission de monnaie interne* par les banques (par exemple une règle de couverture des billets par les réserves en or). Cette force de rappel agit à retardement, de sorte que l'amplitude des fluctuations est beaucoup plus grande que si les désajustements entre les deux taux étaient immédiatement corrigés par des arbitrages. La contrainte monétaire joue donc un rôle essentiel mais problématique dans le système économique envisagé par Wicksell. Sur ce point, et malgré les réserves que nous avons formulées dans la section précédente, il semble que Wicksell décrit l'instabilité à origine monétaire ou réelle d'un système économique où la monnaie de crédit est essentielle.
Ces deux auteurs ont en commun de considérer que des imperfections sont la cause des fluctuations à origine monétaire, mais la position hayékienne nous semble bien moins cohérente. En effet, comme le souligne C. Benetti 1, les imperfections postulées par Hayek ne jouent que dans le cas d'un choc monétaire, alors qu'elles devraient jouer dans tous les cas, puisqu'il s'agit des frictions inhérentes à la réallocation des facteurs : ces hypothèses sont tout à fait acceptables mais elles doivent jouer aussi en l'absence de crédit bancaire, lorsqu'un choc négatif se produit sur l'épargne désirée. Or ceci est exclu par hypothèse puisque Hayek affirme que le système sans crédit assure l'égalité entre le taux de rendement marginal du capital et le taux d'intérêt des fonds prêtables.
Les travaux d'I. Fisher ont ouvert une nouvelle voie de recherche en donnant un rôle central à la notion d'illusion monétaire*.
Comme le souligne A. Rebeyrol, l'un des traits essentiels de l'originalité de Fisher par rapport à Wicksell est une conception différente de l'illusion monétaire. Chez Fisher en effet, c'est l'impact de l'inflation sur l'écart entre les charges financières perçues et effectives qui constitue le mécanisme central.
On peut distinguer deux étapes dans ses travaux : tout d'abord la description des dynamiques cumulatives découlant de la réduction du taux d'intérêt réel par l'inflation ; ensuite l'introduction d'un mécanisme cumulatif supplémentaire lié à la prise en compte de l'impact des liquidations d'actifs.
La première étape se trouve pour l'essentiel dans l'ouvrage The Purchasing Power of Money publié en 1911 1. Fisher y introduit tout d'abord la notion de taux d'intérêt réel, ce qui lui permet de donner une explication plus convaincante que celle de Wicksell du caractère cumulatif des booms déclenchés par la création monétaire. Le principe du retournement alors évoqué est assez proche de celui proposé par Wicksell dans le cas d'un système ancré sur l'or.
Nous avons souligné plus haut que l'évocation d'un mécanisme inflationniste « cumulatif » ne nous paraissait pas pleinement justifiée dans le cadre des arguments donnés par Wicksell. Il semble par contre que Fisher fournisse dès son ouvrage de 1911 un argument très convaincant pour expliquer le caractère auto-renforcé de l'inflation. Celui-ci repose sur la notion de taux d'intérêt réel défini comme l'écart entre le taux d'intérêt nominal et l'inflation. Un accroissement de la masse monétaire crée de l'inflation par la voie directe des dépenses supplémentaires qu'il permet et par la voie indirecte des investissements supplémentaires encouragés par la baisse du taux d'intérêt réel. Ce second mécanisme implique que l'inflation devient cumulative lorsque les banques donnent satisfaction aux demandes de crédit nouveaux. En effet, comme nous l'avons vu, la baisse progressive de la rentabilité des investissements devrait tendre à stabiliser le processus en incitant les entrepreneurs à cesser d'emprunter pour investir. Néanmoins, Fisher souligne que l'inflation peut réussir à maintenir le taux d'intérêt réel au-dessous du rendement des investissements, de sorte que l'incitation à emprunter pour investir est maintenue.
Dans quelles conditions un tel mécanisme peut-il se réaliser ? Selon A. Rebeyrol 1, Fisher fait implicitement l'hypothèse que les anticipations des entrepreneurs s'ajustent plus rapidement que celles des prêteurs à l'inflation plus élevée. Ainsi, les prêteurs ne percevraient pas que l'inflation érode le pouvoir d'achat de leurs revenus d'intérêt, si bien qu'ils n'élèveraient pas suffisamment les taux d'intérêt nominaux. A l'opposé de cette illusion monétaire des prêteurs, les entrepreneurs ne continueraient à augmenter leurs investissements que s'ils constataient une baisse du taux d'intérêt réel. Notons cependant que l'explication d'une telle inertie du taux nominal des prêts ne repose pas nécessairement sur la moindre clairvoyance des prêteurs, mais aussi sur le fait que des prêts sont contractés à taux fixe, ce qui implique que les emprunteurs sont avantagés par l'inflation. Reste que, selon Fisher, une période d'inflation importante peut entraîner une baisse continue du taux d'intérêt réel et une augmentation continue de l'encours de prêts, parce que le taux d'intérêt nominal s'ajuste avec retard.
Néanmoins, les banques doivent maintenir une proportion raisonnable entre leurs réserves et les crédits qu'elles accordent : « Pour leur propre sauvegarde, les banques […] sont obligées de hausser le taux de l'intérêt, car elles ne peuvent pas laisser les prêts qu'elles consentent s'enfler démesurément par rapport à leurs encaisses et à leurs réserves 1. »
C'est pourquoi le mécanisme qui vient d'être décrit finit tout de même par s'inverser ; mais il est tout autant cumulatif à la baisse qu'à la hausse : la réduction de la dépense fait baisser les prix et accroît donc les charges financières réelles. La hausse des taux nominaux est d'autant plus forte que la demande de prêts reste élevée, non pas à cause de l'euphorie de l'investissement, mais cette fois-ci à cause des besoins générés par l'élévation des charges financières réelles. Le principe de la déflation par la dette est donc déjà en germe dans ce raisonnement, puisque ce sont les difficultés liées au remboursement des dettes qui déclenchent la déflation cumulative.
Fisher approfondit ce mécanisme dans un livre publié en 1933 et repris dans un article du premier volume de la revue Econometrica 2. Le plus simple est de reprendre les enchaînements conduisant à la dépression tels que Fisher les décrit lui-même : « (1) la liquidation des dettes conduit à des ventes en catastrophe et à (2) une contraction de la monnaie de dépôt, puisque les prêts bancaires sont remboursés, et à une baisse de la vitesse de circulation de la monnaie. [Ceci conduit à] (3) "la chute du niveau des prix", en d'autres termes, un gonflement du dollar. En supposant […] qu'aucune relance de l'activité ou autre ne vienne interférer avec la chute des prix, il en découle (4) une chute encore plus importante dans les valeurs nettes des affaires, précipitant des faillites et (5) une chute similaire des profits, ce qui […] conduit les firmes qui font des pertes à procéder à (6) une réduction de la production, du commerce et de l'emploi. Ces pertes, ces faillites et le chômage mènent à (7) un pessimisme et une perte de confiance, ce qui à son tour conduit à (8) la thésaurisation et une diminution supplémentaire de la vitesse de circulation 1. »
Cette citation montre que Fisher a considérablement enrichi les mécanismes cumulatifs à l'œuvre dans sa conception initiale où les ajustements du taux d'intérêt réel et l'inertie du taux nominal étaient les seuls ressorts de la dynamique. Il nous semble que trois au moins des mécanismes évoqués ici font de Fisher le précurseur de plusieurs analyses récentes : 1) l'interaction liquidité/prix n'est pas évoquée comme un mécanisme rééquilibrant mais comme un mécanisme déstabilisant (insuffisance de la quantité de moyens de paiement) ; 2) la valeur de marché des firmes (« valeurs nettes ») est intégrée à l'analyse de leur situation financière ; 3) l'état de la confiance est évoqué comme un mécanisme déséquilibrant.
L'intérêt du premier point tient au fait que l'effet d'encaisse réel se trouve ici contesté avant l'heure. Ce mécanisme est généralement évoqué par les partisans de l'auto-régulation des économies de marché : des périodes d'augmentation cumulative de la dépense ne devraient jamais avoir lieu parce que les comportements sont stabilisés par l'élévation du niveau général des prix. En effet, on peut penser que les hausses de prix réduisent le pouvoir d'achat de la monnaie détenue et conduisent donc à une chute des dépenses. Le raisonnement peut être inversé dans le cas des chutes de la demande. Or, comme R. Boyer le souligne 2, l'endogénéité de la monnaie* implique que la masse monétaire s'accroît en phase ascendante du cycle et se réduit en phase descendante, au rythme donné par les crédits bancaires. Il en résulte que la baisse des prix n'augmente pas nécessairement les encaisses réelles si le remboursement précipité et massif des crédits bancaires conduit à une réduction de la masse monétaire. La flexibilité des prix ne garantit donc nullement l'autorégulation de la sphère réelle dans un monde où la monnaie est endogène. Soulignons ici que cet argument s'applique aussi bien aux prix d'actifs qu'aux prix des biens : si les moyens de paiement deviennent rares, la baisse des prix d'actifs n'incitera pas plus à acheter des actifs que la baisse du prix des biens n'incite à acheter des biens.
De manière étonnante, cet argument n'est plus guère évoqué aujourd'hui, à part chez les auteurs post-keynésiens. Au contraire, un nombre important de formalisations macroéconomiques utilisent des versions sophistiquées de l'effet de liquidité, dans des modèles à anticipations rationnelles*, pour parvenir à démontrer que la monnaie est neutre.
De même, l'argument des « valeurs nettes » est largement repris dans une partie de la littérature, sous le terme d'« accélérateur financier ». Dans cette littérature qui utilise les fondements microéconomiques fournis par la théorie des asymétries d'information, la valeur de marché de l'actif net des firmes peut jouer un grand rôle en ce qu'elle détermine leur capacité à s'endetter. Le processus de déflation par le prix des actifs a récemment trouvé une confirmation empirique frappante dans les conséquences récessives de la chute des marchés immobiliers et boursiers au Japon et en Asie du Sud-Est.
Au total, la théorie de la déflation par la dette s'avère riche en concepts utiles pour comprendre l'interaction des phénomènes réels et financiers. Les travaux précédents de Fisher se situaient plus directement dans la lignée des analyses wickselliennes et hayékiennes, puisqu'ils évoquaient essentiellement des imperfections dans l'ajustement des taux nominaux pour expliquer le caractère cumulatif des enchaînements inflationnistes et déflationnistes : il lui fallait supposer une rigidité de l'ajustement des anticipations des banques pour arriver à générer son mécanisme amplificateur par les taux d'intérêt réels. Avec l'introduction d'une monnaie endogène et des effets de richesse nette, il ne semble plus nécessaire de postuler de telles asymétries dans la formation des anticipations.
On peut regretter néanmoins que le phénomène du surendettement soit insuffisamment expliqué, dans une analyse de la debt deflation qui se consacre surtout à expliquer ce qui se passe après le retournement. Cette question fera l'objet d'une analyse plus poussée dans les chapitres suivants.



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