Hervé
Bourges
De mémoires
d'éléphant.
autobiographie
Né le 2 mai 1933 à
Rennes, Hervé Bourges est actuellement
Président du CSA. Il quittera ses
fonctions à la fin de l'année 2000
et publie à cette occasion ses
Mémoires.
1
Enfances
« Il faut soixante ans pour faire un
homme », disait André Malraux. Je
les ai largement atteints. Mais cette
première condition suffit-elle ? Quels
autres ingrédients sont requis ? Quel
levain pour que la pâte prenne ? Quelle
sorte d'homme suis-je devenu ?
J'ai suivi un chemin atypique, accumulant des
expériences originales, apparemment
hétéroclites, dans des domaines
étrangers les uns aux autres, entre lesquels
je me suis ingénié à jeter des
ponts : communication, formation, tiers monde.
A première vue, cela a rendu ma trajectoire
difficile à décrypter : comment
concilier les différentes étapes
d'une existence, lorsqu'elles sont
séparées par des milliers de
kilomètres, et consacrées à
des tâches totalement
différentes ? Je ne peux pas en vouloir
à ceux qui ont simplifié le parcours,
ou n'en ont pas saisi l'unité profonde. Car
où la trouver, sinon en
moi-même ?
Je n'ai jamais voulu faire une carrière.
J'ai toujours eu, j'ai encore, ce mot en horreur.
Je m'y serais bien mal pris si j'avais voulu
assurer une réussite personnelle en prenant
ces chemins de traverse, ces risques directs qui
à plusieurs moments ont mis en danger ma vie
même. Ma vie tient plutôt du miracle.
Un miracle dont j'ai toujours été le
spectateur à la fois engagé et
confiant. J'y fais la part belle à la
chance, aux occasions saisies, et aux
rencontres.
Il est vrai que je n'ai pas suivi la voie noble des
grandes écoles ou de l'ENA, qui m'aurait
assuré, à chaque étape de ma
vie professionnelle, le filet protecteur ou le
parapluie des grands corps de l'Etat, à
condition de me couler dans le moule de la
pensée unique du moment. Rien ne m'a
été, ma vie durant, plus
étranger qu'une logique de
« corps », de fonctions dues,
de prérogatives et de statuts... J'ai choisi
le risque et la liberté d'esprit, pour
lesquels j'ai, à plusieurs reprises,
payé le prix fort. C'est l'autre logique,
celle de la responsabilité et du
résultat, bon ou mauvais, qui la
sanctionne.
Rennes
Je viens au monde le 2 mai 1933,
l'année de l'incendie du Reichstag et de
l'avènement d'Hitler en Allemagne, et en
France trois ans avant la victoire du Front
populaire. Ma naissance a lieu bien loin de tout
cela, à Rennes, boulevard de La
Tour-d'Auvergne, dans une famille traditionnelle,
bourgeoise, catholique, imprégnée des
références de la Bretagne
bien-pensante. Ma famille paternelle est
peuplée d'avoués et de notaires, et
compte quelques prêtres ou religieux, mon
oncle Jacques était officier d'aviation,
l'un de mes cousins germains fut haut fonctionnaire
dans le corps préfectoral,
député, ministre, sénateur,
président de Conseil régional...
Belle carrière, dont la famille fut
légitimement fière.
Les Bourges sont pour la plupart de bons vivants,
attachés aux plaisirs de la table,
campés sur de solides valeurs familiales.
Mes grands-parents paternels, tout comme les
Desjeux, mes grands-parents maternels, avaient eu
onze enfants... La famille formait donc une galaxie
compliquée de cousins de tous les
âges, que nous retrouvions, chaque
été, à l'occasion des
vacances, chez les grands-parents maternels.
Du côté de ma mère, les Desjeux
formaient une famille très unie, aux
principes rigoureux, voire rigoristes, imposant
à chacun de ses membres le respect d'une
éthique personnelle très stricte. Les
frères de ma mère étaient
Inspecteur des Eaux et Forêts,
médecin, officier de la Légion
étrangère, cadres. La
diversité des destins et des vocations
révélait au quotidien les mêmes
exigences, le même sens du service et du
devoir, et un caractère de cochon, pour
certains.
Je garde un souvenir très vif des Noëls
passés chez mes grands-parents Desjeux,
à Paris, dans leur grand appartement du 4,
rue Joseph-Bara, à l'angle de la rue
d'Assas. Situé au quatrième
étage, on y accédait par un ascenseur
poussif qui bringuebalait et gravissait les
étages à la vitesse de l'escargot.
Les pièces n'étaient pas
chauffées : non par économie,
mais par discipline. On grelottait tout l'hiver, et
la seule pièce sympathique était le
salon, où ronflait un poêle à
l'ancienne et où, après
déjeuner, on prenait debout son
café : moment délicieux
où les corps se détendaient,
réchauffés de l'intérieur et
de l'extérieur. L'appartement était
proche du jardin du Luxembourg, où l'on me
conduisait aux séances de Guignol en plein
air, à la lyonnaise. Les enfants battaient
des mains quand Gnafron bastonnait le gendarme, et
hurlaient de terreur feinte à l'approche du
Grand Méchant Loup s'apprêtant
à dévorer le Petit Chaperon
rouge.
Chaque année, au moment des fêtes, je
faisais également une cure de Chaplin au
Studio Parnasse, qui reprenait pour Noël une
intégrale Charlot. Je voyais et revoyais
avec le même plaisir la danse des petits
pains, et les mille scènes d'anthologie
où ce personnage unique, tendre et
universel, nous est devenu familier. Chaque
situation présentée, je l'assimilais
immédiatement à tel ou tel tableau
vivant aperçu dans une rue de Biarritz,
Reims ou Paris : Charlot était le
conservatoire inépuisable des fous rires de
mon enfance...
Ce quartier de Montparnasse qui, dans mon jeune
âge, était encore celui des ateliers
de peintres, je n'ai jamais cessé de le
quitter et de l'aimer, en dépit de sa
transformation. Il ne possède plus
l'âme que lui donnait la présence des
artistes - il n'y subsiste que deux ateliers de
peintres - mais tant qu'existeront la rue Vavin, la
Coupole, le restaurant russe Dominique, il sera
possible de pousser la porte du souvenir pour
entrer de plain-pied dans les années
Parnasse. J'aurai encore la chance de m'y
réimplanter en deux occasions au cours de ma
vie : lorsque je m'occuperai de la formation
des journalistes africains, de 1968 à 1976,
mon quartier général sera
installé dans l'enceinte de
l'Université Paris II, à
l'Institut français de Presse, rue d'Assas.
Plus tard, président de TF1, alors
chaîne publique, de 1983 à 1987, j'en
rejoindrai le siège administratif, rue de
l'Arrivée, au pied de la Tour.
De part et d'autre les familles possédaient
des biens, des terres, des bois, des fermes. J'ai
le souvenir des visites de mon grand-père
maternel chez ses métayers
(not'maître, not'maîtresse,
disaient-ils encore), des larges omelettes aux
girolles dévorées sur de grandes
tables rustiques, des discussions qui portaient sur
les récoltes, la clémence ou la
dureté du temps, les bêtes et les
soins qu'elles réclamaient. Univers stable
et rural que rien ne me paraissait, enfant, pouvoir
ébranler, et dont il ne reste plus rien,
à quelques décennies de distance.
Une propriété de vacances de mes
grands-parents Desjeux s'appelait « Le
Paradis ». Dans ce cadre
protégé bien nommé, se
passaient mes étés : immense
maison de plus de vingt pièces, à
Meaulne, dans l'Allier, à une trentaine de
kilomètres de Montluçon. Mon
grand-père se ruinait à entretenir
une telle bâtisse, dont les volets, toitures
et fenêtres étaient sans cesse en
réfection. Le
« château », ainsi
surnommé par les habitants du village,
était entouré de champs, de bois et
de vignes. Ah, l'affreuse piquette, petit vin blanc
familial qui accompagnait tous les repas de nos
immenses tablées ! Mais puisque nous
faisions du vin, et qu'il était trop mauvais
pour être vendu, il fallait bien que la
famille le boive ! Non loin du
« Paradis » se trouvait une
autre propriété, baptisée
« L'Enfer », dont mon
grand-père refusait obstinément de
connaître les occupants : comment
supporter un tel nom pour sa demeure ?
Gamin, j'assistais chaque soir, au Moulin Mas, la
ferme voisine, à la traite des vaches. Je
participais - ou faisais semblant tant
j'étais inexpérimenté -
aux fenaisons, appréciais l'animation
joyeuse et conviviale autour des
moissonneuses-batteuses, avant d'aller me gaver, en
fin de journée, avec mes frères,
surs, cousins, cousines, des
délicieuses pêches de vigne.
Deux ou trois fois par semaine, en période
de forte chaleur, les tractions-avant Citroën
familiales nous conduisaient à une douzaine
de kilomètres pour nous baigner dans le
vaste étang de Saint-Bonnet, au cur de
la forêt domaniale de Tronçais, aux
centaines de grands chênes séculaires,
dont certains, comme ceux de la chênaie de
« l'Allée des
Génois », dataient de Colbert.
Au mois d'août, à la Saint-Symphorien,
la fête patronale de Meaulne était
l'occasion de courses cyclistes et de concours de
grimaces. J'étais souvent vainqueur au
concours de grimaces, et je terminais les courses
cyclistes fourbu, loin des premiers. Je remportais
en revanche la course à dos
d'âne : au grand dam de mes concurrents
qui dénonçaient vertement l'aide
procurée par oncles, tantes, cousins,
frères et surs qui tapaient à
qui mieux mieux, tout le long de son parcours, sur
mon pauvre bourricot, et assuraient mon triomphe.
Comique victoire de notre clan familial qui me
voyait alors dignement saluer, du haut de mon fier
destrier aux grandes oreilles droites.
Je garde de Meaulne un souvenir dont je ne suis pas
fier : j'avais alors six ans et ma
mère m'envoyait faire la sieste après
le repas de midi. Par une chaude journée
d'août un bourdon vint me taquiner dans ma
chambre : l'insecte vrombissant que je pris
pour un frelon m'effraya tant que je me mis
à hurler. Ma mère surgit : elle
ne prêta qu'une petite attention au bourdon,
qu'elle fit sortir machinalement en ouvrant la
fenêtre. Comme elle me questionnait sur mes
cris, je fus honteux d'avoir eu si peur pour...
rien, et je me justifiai en prétextant un
violent mal de ventre. Qui fut pris très au
sérieux. Sans tarder, un oncle
médecin décréta que j'avais
une crise aiguë d'appendicite. On me
transporta à Bourges, ville distante de
soixante kilomètres, et j'y fus
opéré d'urgence... d'un mal
imaginaire !
Le mois de septembre avait pour cadre une
magnifique propriété de chasse,
« Les Poveaux », dits
« Les Pots », à
Clémont-sur-Sauldre, à quelques
kilomètres de la patrie de Raboliot, le
héros de Maurice Genevoix, située
à Brinon-sur-Sauldre, et non loin du pays du
« Grand Meaulnes ».
En compagnie de mon grand-père, dont je
suivais le pas sûr, pas de chasseur et de
campagnard, je traversais un univers
préservé et soigneusement
entretenu : grands bois
régulièrement exploités et
nettoyés, pâturages, champs
labourés. Nous allions reconnaître la
faune : traces de sangliers, silhouettes vives
des chevreuils, terriers des lapins et gîtes
des lièvres, perdreaux rouges et gris dont
nous levions les compagnies en bordure des champs
de seigle, coqs-faisans aux plumages
colorés, qui s'élevaient d'un vol
lourd au-dessus des haies en criaillant à
notre passage, et autour des six étangs du
domaine, les canards, et les sarcelles rapides.
Tôt le matin, nous allions les guetter sans
faire de bruit, au bord de l'eau, en passant par
des sentiers détournés, sous le vent,
pour protéger notre approche et dissimuler
notre présence. Tout jeune, j'apprenais la
patience, l'attention et la nécessité
de connaître la nature pour mieux la
surprendre, humant les senteurs de la Sologne,
celles des grandes fougères et des
bruyères bleues.
Les étangs offraient aussi à mon
enfance des images fabuleuses d'abondance :
chaque année, l'un d'eux était
vidé, livrant la moisson frémissante
et argentée des carpes, des brochets, des
tanches, des anguilles et des inévitables et
détestables poissons-chats. Ma plus grande
joie était de reconnaître chaque
espèce, au moment du tri, avec les
poissonniers, venus pour les acheter, et qui
repartaient lourdement chargés. Nous
mangions souvent de ces poissons d'eau douce, aux
chairs blanches et un peu fades,
pêchés en toute saison.
La chasse était pour mon grand-père
plus qu'une distraction : c'était un
mode de vie, exigeant et généreux.
Rien n'y était acquis d'avance, il fallait
mériter ce que l'on obtiendrait. Mais cette
rigueur était un plaisir partagé.
Avec moi, qui ma vie durant n'ai jamais tiré
un coup de fusil, avec ses compagnons de chasse,
avec les membres de la famille. Les grands jours de
chasse, toute la famille réunie
déposait au retour devant la maison du garde
Julien le gibier abattu : garennes, faisans,
lièvres, perdrix, chevreuils ou sangliers,
et mon grand-père Augustin faisait la
répartition. Il en gardait pour les absents,
et leur part leur serait expédiée,
où qu'ils soient.
Le reste de l'automne, que nous habitions Rennes,
puis Biarritz, Reims, ou Paris, mes grands-parents
nous envoyaient des bourriches multicolores qui
arrivaient pleines de gibier, acheminées
à petite vitesse, par le train, et
faisandées à point. Cette odeur de
vieux gibier a nourri ma jeunesse : les
estomacs étaient solides, autant que les
caractères. A ce régime, tous
vécurent longtemps, parfois au-delà
de quatre-vingt-dix ans, n'en déplaise aux
nutritionnistes modernes et à leurs
disciples végétariens.
(...)
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