Premiers chapitres

Rachid Boudjedra
Les figuiers de barbarie

roman

Né en 1941 en Algérie, Rachid Boudjedra a publié, entre autres, Fils de la haine (1992), Timimoun (1994) et, chez Grasset, Lettres algériennes (1995), La Vie à l’endroit (1997) et Fascination (septembre 2000).

 

ui, toujours avec cet air froissé, cette peau chiffonnée, ce teint jaunâtre et ces yeux tellement tristes ! Avec ce visage absent posé sur des costumes de grandes marques, mais jamais de cravate. Des chemises, plutôt, à col ouvert l'été, et des pulls en cachemire l'hiver. Me rappelant, cette élégance vestimentaire, ces fameux placards, pendant notre enfance et notre adolescence, qui contenaient une dizaine de costumes luxueux. Et puis, en bas des placards, une dizaine de paires de chaussures italiennes, aux couleurs assorties à celles des costumes, des chemises et des pulls, comme éternellement neuves et dont il émanait une odeur de cuir brut qui me faisait tourner la tête et me laissait jaloux mais surtout étonné devant ce luxe. Ces vêtements venus de là-bas, d'un quelque part fascinant, un monde que l'on connaissait à travers ses journaux, ses livres, ses films d'une façon très vague, mystérieuse et surtout hostile.
D'autant plus que son père possédait une penderie beaucoup plus importante que je n'avais jamais vue, mais devinée à travers celle du fils et matérialisée à travers le père qui portait ses costumes d'une façon sobre, militaire, presque figée. Jamais le même costume, à la différence de son fils, avec des cravates de très belle qualité assorties, souvent, à la couleur de ses yeux. Ces yeux bleus. Topaze ? Turquoise ? selon la lumière et la qualité de l'atmosphère. Tous ces costumes, qui lui donnaient un air efféminé, timide presque. Et cette gueule, pas du tout un visage ! mais une gueule dont les traits fins, la chevelure blonde coiffée avec une raie à gauche, explosaient littéralement à la face de ses interlocuteurs, tant il était beau, et silencieux, comme si sa beauté le rendait susceptible avec les hommes et maladroit avec les femmes.
Lui, Omar le fils, était plutôt quelconque, malingre, avec un teint noiraud et des cheveux frisés. Il ne ressemblait ni à son père ni à sa mère. Il en était l'antithèse. Physiquement tout les opposait. Moralement, ils étaient les mêmes. Très copains, très complices, mais jamais d'effusion, jamais d'étreinte, jamais rien. Dès qu'on les voyait ensemble, on comprenait très vite qu'ils communiquaient à merveille grâce à un fluide continu qui passait entre eux.
Omar avait presque le même âge que moi et à mesure que nous avancions dans nos vies, il faisait semblant de prendre ses distances. Moi aussi. Mais nous nous portions une sorte d'estime, depuis toujours, depuis la période des placards pleins de beaux costumes et de belles chaussures et qu'il ouvrait, chaque été, lorsque nous venions, ma famille et moi, dans cette petite ville de l'Est algérien pour y passer nos vacances, d'une façon théâtrale, pour exhiber son trésor dont j'étais quelque peu jaloux, parce que moi je ne possédais aucun costume mais deux vestes, deux pantalons et une seule paire de chaussures que je portais jusqu'à l'usure totale.
Cette estime doublée d'une sorte d'admiration avait donc perduré et là, le voyant dans ce hall de l'aéroport d'Alger, avec cette tête ravagée par la mélancolie et l'alcool, posée sur un costume d'alpaga raffiné, dont on ne pouvait même pas déceler la couleur. Là je me dis : " Il ne changera donc jamais ! "
Puis quand nos deux regards se croisèrent, je m'empressai d'aller vers lui, alors qu'il ne se pressait pas beaucoup pour venir à ma rencontre, bien qu'il en mourait d'envie. Il faisait semblant. C'était sa façon d'être coquet.
Omar avait faim de tendresse.
Je me hâtais, sachant qu'il était susceptible et qu'il était devenu aigri, triste et malheureux, malgré sa réussite professionnelle et ses beaux costumes.
Nos rencontres dans cet aéroport n'étaient pas vraiment fortuites. Bien au contraire, c'étaient de vrais rendez-vous. Tout un rituel dont nous ne pouvions pas nous passer. Cela durait depuis si longtemps. Un jeu, pervers, déroutant et affectueux.
Nous nous sommes embrassés, comme ça. Poliment. Froidement presque. Je dis : " Salut cousin ! Constantine ? Bien sûr ! " Il répondit : " Salut cousin. Oui, Constantine. Toi aussi, n'est-ce pas ? " Je dis : " Comment va la vie ? " Il dit : " Bah ! Standard tu sais. Stand-by ! " Il avait fait une partie de ses études d'architecture aux Etats-Unis et ponctuait souvent ses phrases par un mot anglais. Sans ostentation. Sans faire exprès. Comme par inadvertance ou timidité.
Au moment où nous nous installions dans l'avion, il dit : " Et Nana comment va-t-elle ? Et Mozart ? Mais, tu sais, tu n'as rien compris à toute… "
Je n'ai pas eu le temps de répondre. Ou n'ai-je rien dit ?
Nous étions maintenant assis confortablement dans nos sièges.
Une hôtesse dit quelque chose que personne n'écouta.
Photo de lui (Omar) qu'il m'avait envoyée du maquis, dans une région au relief torturé. Je fus surpris quand le vaguemestre me remit l'enveloppe dans laquelle il n'y avait qu'une photo. Je la retournai et regardai le dos. Il y avait le nom du lieu et une date :
CHAABET LAKHRA
14-05-60
Rien d'autre. Cette sobriété ne m'étonna pas du tout, mais le fait qu'il m'envoie sa photo en cette période de guerre épouvantable me bouleversa.
Photo de lui, donc, en tenue militaire, un peu floue, un peu cocasse, un peu rayée. Il était à peine reconnaissable. Photo qui me rappelait d'autres photos de camarades de classe disparus dans les maquis, les affaires ou les villes étrangères où ils s'étaient exilés. Photos aussi cocasses que celle d'Omar qui venait de me parvenir après quatre mois. Quatre mois pour faire une cinquantaine de kilomètres ! Me rappelant cette photo, celles coloniales du début du siècle, transformées en cartes postales et vendues dans les boutiques obscures des grandes villes. Photographies coloniales aussi pâles et dépolies que celle d'Omar qui venait de me parvenir alors que je ne m'y attendais pas. Clichés médiocres qui mettaient en branle les personnes, les architectures et les corps nus de prostituées à peine pubères. Les photographies étaient généralement comiques à cause de ce regard colonial égrillard, qui les rendait pitoyables jusqu'à l'éclatement. Très jeune, déjà, ces cartes postales m'exaspéraient, si chargées de perversions dramatiques qu'elles finissaient par me faire éclater de rire, comme pour me défouler d'une telle indécence, d'une telle expropriation de ces corps nubiles ou de ces architectures de guingois ou de ces militaires français barbus ou moustachus posant dans des bordels faméliques, dans des studios aux décors fantasmagoriques et prenant des poses invraisemblables qui donnaient à la soldatesque des visages hilares ou des gueules chafouines.
Photographies coloniales et abjectes parce qu'elles faisaient fi de tout le chagrin du sujet convoité, à travers une vision de l'autre cannibale et vorace.
Telles aussi ces cartes postales représentant des Algériens pendus à des gibets vermoulus, envoyées par les Européens d'Algérie à leurs bien-aimées, leurs parents ou leurs amis de France, avec cette inscription générique : " Bons baisers d'Algérie. " J'en avais toute une collection, de ces photographies de l'horreur, que je cachais aux autres membres de la famille. À ma mère surtout, trop sensible. Et à Zigoto, mon frère cadet capable de les lui fourrer sous le nez pour l'effrayer.
J'étais pris, coincé entre le fou rire et les larmes en regardant cette photographie d'Omar où on le reconnaissait difficilement. Sauf à cette tristesse qui émanait non seulement de ses yeux mais de toute sa personne. Puis je le trouvais ridicule avec cet uniforme trop grand pour lui, ce calot de travers et ce vieux fusil qu'il ne savait pas porter fièrement.
Mais j'en voulais surtout à Omar, de ne m'avoir griffonné au dos de cette photo de mauvaise qualité qu'un nom de lieu, Chaabet Lakhra, et une date : 14-05-1960.
Pire, je lui en voulais d'être mal habillé avec cet uniforme, ce calot idiot, ce… Lui qui m'avait toujours fasciné, et à ce jour encore, par son élégance, ses placards pleins…
Quelques semaines plus tard il allait être grièvement blessé et évacué sur Moscou. Il était dans cet avion où je le rencontrais très souvent parce que nous faisions régulièrement la navette entre Constantine et Alger. Ces rencontres trop fréquentes m'intriguaient beaucoup : lui pour des raisons professionnelles, et moi pour aller passer quelques semaines dans la grande maison familiale de Constantine, à neuf cents mètres d'altitude, dans ce climat sec et revigorant que j'aimais tant.
Omar, à peine installé dans son siège, dit à brûle-pourpoint, comme s'il parlait à quelqu'un derrière moi, sans me regarder : " Tu sais, tu n'as toujours rien compris à cette… " Il n'avait pas fini sa phrase. Je n'avais pas besoin qu'il la finisse. Je savais ce qu'il voulait dire puisqu'il me l'avait répétée depuis 1962, l'année de l'Indépendance, où nous avions entamé nos études à l'Université d'Alger. Depuis la fin de nos études, on ne se fréquentait plus vraiment. On se rencontrait, seulement. C'était bizarre. Souvent par hasard. Souvent parce qu'il s'arrangeait pour se mettre en travers de mon chemin, en sortant de nulle part, pour me parler et m'expliquer son histoire ou plutôt la vision qu'il avait de son histoire. Ou plutôt de l'histoire de son père et de son frère cadet. Ou plutôt de cette culpabilité qui… Comme si nous faisions exprès, tous les deux, de nous rencontrer par hasard, alors qu'il n'en était rien. Nous nous attirions l'un l'autre mais nous refusions de l'admettre.
Au début, je remettais en cause ce discours qu'il me récitait en essayant désespérément de me convaincre. Arrivés à Constantine, nous passions nos nuits à discuter et à boire du vin rouge ou du whisky. Il commençait toujours par cette sempiternelle phrase qui m'agaçait beaucoup : Tu sais… Je finis par dire, une nuit, de guerre lasse : " Oui je sais, et tu as raison. D'accord, c'est moi qui ai tort. Mais tout ça c'est fini. Toi, tu as été formidable. Tu as assumé. Tu es allé jusqu'au bout de toi-même. A contre-courant. Le maquis, les études brillantes, les réalisations prodigieuses. T'as réussi. Tu as étudié à Chicago ! Tu es devenu le meilleur architecte du pays. Tu es reconnu dans le monde entier. Et puis (j'essayais de le faire rire) tu es l'homme le mieux fringué du pays. Alors tu sais, le reste, le passé… Donc tu as raison. "
Il se mettait en colère. Une colère froide, effrayante. Même après avoir vidé quelques bouteilles de vin ou une bouteille de scotch, il restait cinglant dans sa colère : " Alors c'est ça ? Tu essayes de m'embobiner. Tu dis que j'ai raison, alors que tu penses le contraire. Je n'ai pas besoin de ta pitié… Encore un peu de Glenfidish ? Non je n'ai pas besoin de ta pitié car je ne suis pas pitoyable. Tu me flattes avec mon élégance, mes réalisations, mais pour le reste, ce qui compte vraiment pour moi, car il n'y a que ça qui compte pour moi, tu te débines, tu me cèdes comme si j'étais un enfant capricieux. Tu me laisses tomber… " J'essayais de le couper : " Je n'en ai rien à faire de ton père et de ton frère cadet. C'est toi qui m'intéresses. J'ai beaucoup aimé ton père mais c'était un flic, Omar ! Et pas n'importe lequel. Commissaire divisionnaire dans la ville la plus dure, la plus infernale de la résistance. Commissaire divisionnaire à Batna pendant toute la guerre. (Batna c'était l'enfer !) Inamovible. Et toi, tu… " Il se taisait alors. Je voulais qu'il crie, qu'il réagisse, qu'il me frappe… Mais il rentrait dans sa coquille, remplissait nos verres et au bout d'un quart d'heure de silence insupportable il disait juste : " Tu n'as jamais rien compris à toute… " Puis il se taisait pour le restant de la nuit, assis à siroter son verre. Comme mort.
Je finissais par m'en aller, sans même lui dire au revoir. Sans prononcer un mot. Il faisait de même. Il m'épuisait. Il me rendait fou. Je ne voulais pas entrer dans son jeu, mais il finissait toujours par me faire tomber dans sa culpabilité maladive. Je me mettais à avoir des doutes.
Ce jour-là, à l'aéroport d'Alger, en montant dans l'avion à destination de Constantine, j'étais décidé à en finir avec lui, à le débarrasser de ses fantômes, à le délester de son chagrin. J'avais une heure pour le convaincre. La durée du vol Alger-Constantine. Une heure. Juste une heure.

L'avion s'élança sur la piste pour prendre son envol.



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