Claude
Bouchinet-Serreulles
Nous étions faits pour être
libres
document
Né à Paris, le 26 janvier
1912, Claude Bouchinet-Serreulles est Grand
Officier de la Légion d'Honneur et
Compagnon de la Libération.
es
événements fâcheux se
multiplient sur tous les théâtres
d'opérations. En Nouvelle-Calédonie,
l'amiral d'Argenlieu est aux prises avec les pires
difficultés dans ses rapports avec la
colonie et avec les Américains, qui ne
cessent de demander son rappel. L'état de
siège est même proclamé
à Nouméa ! D'Argenlieu, plus
gaulliste que le Général, en rajoute
et le général Patch est
ulcéré par son attitude.
Heureusement, les Japonais approchent pour faire
taire les querelles intestines. A Madagascar, la
situation est loin d'être éclaircie ;
les Britanniques tiennent Diégo-Suarez mais
l'île reste entre les mains du gouverneur
général Annet. Les débats vont
bon train pour savoir si les Anglais vont s'en
tenir là ou bien s'ils vont investir le
reste de l'île. Eden a confié
récemment au Général qu'en cas
d'occupation totale, le gouvernement civil nous
serait remis. Cet engagement est cependant
resté oral. S'il est tenu, nous pouvons nous
consoler en nous disant que nous n'aurons pas eu
à faire le dirty work. Billotte avait
prévu une occupation sans coups de feu.
Sur d'autres longitudes, les entretiens entre
l'amiral Robert et l'amiral Hoover attestent de
cette même politique des Américains
visant à neutraliser morceau par morceau
l'Empire français, en ignorant superbement
ce que nous sommes.
Je pense à cette belle escadre
désarmée, piteusement embossée
dans la rade de Fort-de-France. Avec la croix de
Lorraine flottant au vent, nos navires devraient,
en ce moment même, prendre leur part aux plus
grandes batailles de tous les temps, dans
l'Atlantique ou - qui sait ? - dans le Pacifique en
renfort de nos alliés américains.
Catroux, lui aussi...
Au Levant, enfin, la bataille fait rage entre les
Britanniques et Catroux, dont l'esprit est pourtant
bien conciliant. Spears et Wilson lui mènent
la vie dure.
Pour notre part, les relations avec les services
britanniques de Londres sont difficiles,
particulièrement les services secrets, qui
ont à notre égard une conduite fort
discutable. Dewavrin me confie qu'il n'est de
piège qu'ils ne nous tendent : tous les
mensonges, toutes les ruses leur sont bons. Le
Général en est venu à poser en
termes énergiques la question de confiance
à Eden. En bref, il lui a dit que si
l'Angleterre voulait de la France Libre comme
alliée dans la guerre, il s'attendait
à d'autres procédés de la part
du gouvernement de Sa Majesté. Eden, au
cours de cet entretien, a tenté d'arracher
au Général une déclaration
approuvant l'opération de Madagascar.
Témoin de la scène, Pleven m'a
raconté que le Général avait
refusé tout net. Eden a paru, toujours selon
Pleven, fort gêné.
Churchill, toute sa vie, regardera vers le grand
large
J'ai une tendance fâcheuse à attacher
une importance excessive au facteur des relations
personnelles mais je persiste à croire que
le pétrin dans lequel se débat le
mouvement des Français Libres résulte
désormais de l'hostilité de Churchill
à l'égard du général de
Gaulle. Son immense sympathie du début pour
le Général s'est muée en une
vive et permanente irritation. Le
Général, lorsqu'on l'interroge sur
l'évolution de ses relations avec le Premier
ministre britannique, répond, superbe et
orgueilleux : " Depuis le début, j'ai
fondé toute ma politique sur la France et
sur elle seule, je n'attends rien des autres. " Le
problème principal demeure Roosevelt, dont
l'antigaullisme déteint sur Churchill.
21 mai 1942
Dîner ce soir chez le Général
avec Jacques-Camille Paris *. Avons parlé
assez à fond de la Grande-Bretagne et des
Britanniques, moins légèrement qu'on
n'a tendance à le faire souvent. Nous avons
vanté la gentillesse du peuple, j'entends
les individus. Nous avons observé quel
génie, dans les relations publiques, le
corps politique et l'administration, ils mettaient
à créer et à maintenir "
l'anti-Moulin ", quels talents ils
déployaient pour accumuler les maladresses
dans la forme, pour gâcher les meilleurs
sentiments par d'impardonnables défauts de
présentation, pour n'avoir jamais le " geste
". Ils font beaucoup pour les autres, mais dans des
conditions telles qu'on ne leur en sache aucun
gré, qu'au contraire on soit entretenu
contre eux dans un perpétuel état de
ressentiment. Le Général a
résumé cela en une formule : "
Comment ce peuple, qui possède dans le fond
tant de belles qualités, fait-il son compte
pour avoir des services sans cur et sans
cervelle ? "
Depuis plus de deux ans, les Anglais ont
été les seuls à aider le
mouvement des Français Libres, à le
financer et le seconder de mille façons.
Mais le paradoxe est que depuis deux ans nous avons
également subi un nombre incalculable
d'avanies ! Les services britanniques ont
accumulé à notre égard
mesquineries et outrages : ils ont entravé
la croissance du mouvement, non pas sciemment, mais
par incohérence et à l'aveuglette,
ils nous ont empêchés de grandir, sans
pourtant songer à nous étouffer. Je
n'oublierai pourtant jamais l'accueil que nous a
réservé le peuple britannique en
juillet 1940.
Ce mois de mai 1942 est pourtant un mois d'accalmie
dans nos rapports tendus avec les Anglais. J'en
profite pour suggérer au
Général une visite au Premier
ministre, dans cette atmosphère
privilégiée ; il faut saisir
l'occasion pour le voir sans but précis,
à seule fin de rétablir le contact et
de bavarder un peu tranquillement. Le
Général est évidement
rétif à ce projet ; il ne se
décide pas à demander une entrevue
à l'homme qui l'a tant malmené lors
de leur dernière rencontre du mois de
janvier. " S'il veut me voir, cela lui est facile.
Je ne suis pas loin. Il n'a qu'à me faire
signe. Pourquoi risquerais-je d'essuyer une
nouvelle rebuffade ? " me dit-il. Je lui
réponds que je conçois
entièrement qu'il lui est difficile de
demander audience, et que cela constitue une
démarche difficile pour lui, dans
l'état de leurs rapports, mais que d'un
point de vue général, une
normalisation des relations avec le Premier
ministre est plus que souhaitable. J'ajoute que
Churchill le recevra avec d'autant plus
d'empressement que l'objet de la rencontre ne sera
pas une question brûlante
d'actualité.
Churchill-de Gaulle
Quelques jours plus tard, je reviens à la
charge à propos de ce rendez-vous et le
Général me fait un long
développement sur la situation
géopolitique, qui a tellement
évolué depuis 1940. " Il est bien
certain que les causes que Churchill et moi
représentons respectivement dépassent
de beaucoup nos personnes. Or, en 1940, s'il y a eu
des accords Churchill-de Gaulle, c'est que
l'alliance franco-britannique était, dans
les années 1939-1940, une affaire de
capitale importance. Au lendemain du
désastre français, le souci pour la
Grande-Bretagne d'en limiter les effets, en
maintenant à ses côtés dans la
guerre une partie, même infime, de
l'âme française, demeurait une affaire
sérieuse. Depuis, les choses ont
changé. L'alliance franco-britannique est
devenue, pour le présent, un
élément très accessoire. Ce
qui compte aujourd'hui pour la Grande-Bretagne,
c'est les Etats-Unis, c'est la Russie. D'où
l'éclipse de l'amitié Churchill-de
Gaulle. "
J'observe avec plaisir que le Général
voue une grande admiration aux institutions
britanniques. Elles constituent selon lui un
véritable sujet d'émerveillement pour
nous Français en ce qu'elles mettent en
valeur la notion de moralité. La
qualité de membre du Parlement est
unanimement respectée de ce
côté-ci de la Manche. On n'entend
jamais parler de ces tripotages et autres trafics
d'influence par lesquels les parlementaires
français se sont trop souvent
illustrés. En France, le titre de
parlementaire est devenu synonyme de combinard. Les
parlementaires britanniques jouissent ici au
contraire d'une grande considération.
5 juin 1942. Deux doigts de journalisme
Victoire des Américains à Midway.
Hurrah !
Durant le printemps 1942, j'entame avec Polly
Peabody, journaliste free-lance américaine,
une collaboration nouvelle : une série
d'articles de vulgarisation sur les principaux
aspects de Vichy. Je lui ai ainsi
suggéré trois articles : le premier,
ce qu'est Vichy, ses causes, ses origines, sa
nature ; le second : la flotte et les bases ; le
troisième : si Vichy cessait d'exister. Les
deux premiers articles et notre collaboration en
général ont été
très stimulants. Notre relation est
très complémentaire : je brasse les
idées générales et Polly
écrit les articles avec talent. Je parle
parfois pendant deux heures et Polly note tout. Pas
besoin de dicter, je pense simplement à voix
haute, sans souci de forme. Le lendemain, je
découvre avec surprise que Polly, avec une
facilité déconcertante, a pondu un
article auquel il n'y a rien à redire et
qui, non content de conserver l'essentiel de ce qui
a été dit, comporte un tour de main
personnel. Cette fille est rompue aux habitudes de
la presse américaine et fait preuve de
beaucoup d'intelligence et d'astuce. Ses articles
passent à l'Evening Standard. Parfois, il
m'arrive de questionner le Général
sur tel ou tel point qui me paraît flou ; par
exemple, je tournais depuis plusieurs jours autour
de la question de la flotte car j'avais besoin d'en
tirer quelques idées claires pour l'article
que je faisais avec Polly lorsque le
Général m'a retenu à
dîner. Je l'ai immédiatement
lancé sur le sujet de la flotte, de ce qu'il
en adviendrait, notamment, au cas où
brutalement Washington romprait avec Vichy. Quel
serait, lui demandais-je, le jeu d'Hitler ?
Aurait-il dès lors encore quelque chose
à ménager ? Les réponses du
Général ont dissipé ce qui
était les dernières zones d'ombre et
l'article de Polly a ainsi pu paraître le
surlendemain, fondé sur des idées
claires.
Mercredi 1er juillet
La situation diplomatique s'est
améliorée en ce qu'il semble qu'enfin
les Etats-Unis acceptent de traiter avec nous.
Eden, lundi dernier, a remis au
Général une note de Cordell Hull
à laquelle il a été
aussitôt répondu par
l'intermédiaire d'Halifax *.
Est-ce plus qu'une éphémère
relâche ?
Le Général considère sa visite
à Washington comme probable et prochaine.
Son désir le plus cher est de parvenir
à conclure des accords avec le gouvernement
américain mais aussi de nouer des liens avec
le commandement militaire. En matière de
stratégie il considère que rien ne
peut être fait à l'avenir qu'avec eux.
Il souhaite ensuite se rendre au Levant et en
Afrique Française Libre pour une
brève apparition avant de rentrer à
Londres, afin de préparer les
opérations d'invasion du continent, qu'il
juge imminentes.
En marge des réceptions organisées
pour le Général lors de ses
tournées d'inspection de nos bases, à
Edimbourg comme à Glasgow, des foules se
pressent pour lui serrer la main. Il y a là
d'innombrables femmes anxieuses de le toucher, de
le voir en face et de saisir pour quelques secondes
son regard. Ces femmes semblent émues, et
ont parfois les larmes aux yeux. Soudain, moi qui
d'ordinaire fraye mécaniquement un passage
à mon maître à travers ce
troupeau, aussi indifférent à
l'émotion qui m'environne que pourrait
l'être un croque-mort devant une famille en
deuil, j'ai été saisi d'une profonde
émotion, et ai senti les larmes me monter
aux yeux. Je voyais une femme s'approcher du
Général avec un sourire crispé
par l'émotion, tenir sa main ardemment, le
dévorer du regard en balbutiant des
remerciements. Je ne sais pas pourquoi, mais cette
femme m'a brusquement fait penser à ma
mère...
A l'occasion d'un déjeuner avec le
Général, j'ai eu droit à une
tirade mémorable sur les grands hommes ! "
Plus je vais, me disait-il, plus je connais les
hommes qui dans les grands pays conduisent les
affaires, plus je trouve que ce sont des enfants.
Enfants mal ou bien élevés, sages ou
turbulents, vicieux ou sains, mais enfants
toujours. Je fais une seule exception : Churchill.
Mais les autres ! Tous des enfants
" Il
considère comme des enfants ces
parlementaires qui récitent leur
leçon. Parlant ensuite du gouvernement de Sa
Majesté : " Ils tripotent vaguement toutes
les cartes sans en jouer aucune à fond. Ce
sont tous des enfants, enfants qui, au surplus, ne
sont pas beaux car ils sont ridés et ont le
poil gris. "
Je profite de ce déjeuner où je suis
tête à tête avec le
Général pour lui soumettre enfin mon
modeste cas. " Voici deux ans presque jour pour
jour que je suis à votre service. Je n'ai
pas besoin de vous dire combien j'en ressens
l'honneur, mais je dois ajouter que je souffre
d'être depuis si longtemps inactif, lui
dis-je.
- Inactif ? Vous dites n'avoir pas de travail
? Ah ! Si j'étais chef du cabinet du
général de Gaulle, j'en aurais des
choses à faire ! me dit-il très
gentiment d'un ton pensif.
- Mais quoi encore, mon Général
?
- Eh bien, je ne sais pas, je lirais, je
m'informerais pour mon général, je
verrais des gens... certainement, je ne serais pas
inactif...
- Je ne doute pas qu'à ma place vous
feriez beaucoup mieux que moi. Pourtant, si je
m'emploie de mon mieux dans le sens que vous dites
à voir et à entendre, je n'en
persiste pas moins à considérer que
c'est là un travail qui ne comporte ni
responsabilité ni initiative. Certes, je
suis à un poste d'observation qui me
passionne, mais je ne suis en mesure ni de
créer ni d'avoir une prise sur les
événements. Mon âge est-il bien
celui où l'on puisse se contenter d'observer
? Je pense que non. Je suis, au contraire, à
l'âge et dans les circonstances où je
dois faire la guerre. Je vous demande donc de bien
vouloir me mettre dans le circuit de l'action.
- Que voulez-vous faire ? me demande-t-il
alors.
- Sans hésitation, je veux me battre
avant que cette guerre finisse. En France, en
1939-1940 comme officier de liaison, je n'ai eu
pour toute arme qu'une badine et un
téléphone. Je veux commander une
unité de mon grade. Pour m'y
préparer, il me faut environ trois mois,
après quoi il me faudra encore quelques
semaines avant d'entrer en campagne. C'est le temps
que je vous demande de m'accorder avant l'hiver.
"
Le Général observe alors que nous
demandons tous à partir, Coulet, Tissier,
moi, etc. Je lui réponds que nous sentons
tous, naturellement, venir le moment des
opérations sur le continent et que nous
voulons être prêts à y prendre
part. Je suis aussi le plus jeune. Le
Général poursuit : " Tout à
fait indépendamment de mes goûts, qui
ne doivent pas entrer en ligne de compte, la
façon dont je suis entouré
présente de l'intérêt, d'un
point de vue général. Or, il y a
très peu d'hommes en qui j'ai une absolue
confiance. Courcel était du nombre, Coulet,
vous. Je n'en vois pas d'autres
"
Je suggère immédiatement d'Ollonde,
mais le Général repousse cette
proposition.
" En tout cas, poursuis-je, mon
Général, même si vous ne
considérez pas pouvoir me libérer
tout de suite, je vous serais reconnaissant de
m'employer davantage, dans la mesure où vous
le jugerez bon, de me confier quelques travaux de
qualité, de faire appel à mes
capacités d'initiative - si j'en ai... "
Le Général émet quelques
grognements favorables.
" J'ajoute qu'au fur et à mesure que nos
services ont été en se consolidant,
notre tâche, qui était au début
une tâche de maître Jacques, a
été constamment en diminuant.
L'été dernier encore, pendant vos
cinq mois d'absence, j'avais, en qualité de
secrétaire de la conférence
administrative, un rôle volontairement
effacé mais très actif.
J'étais au centre de toutes nos petites
affaires. A présent, il n'en est plus ainsi.
Dans l'intérêt général,
je m'en félicite car cela démontre
que nos services se sont heureusement
développés, mais, quant à moi,
je le regrette. "
Pour clore la conversation, le
Général me fait une suggestion : "
Vous qui depuis deux ans les avez vus
défiler, vous devriez entretenir une
correspondance avec ceux à qui, faute de
temps, je ne peux pas écrire. Cela leur fera
plaisir d'avoir, sur le plan personnel, en dehors
des échanges administratifs, des nouvelles
de la maison. Si j'étais à votre
place, j'écrirais à d'Argenlieu,
à Tixier, à Palewski... "
Je suivrai ce conseil, mais je remarque que c'est
le seul qu'il m'ait donné ! Cette
conversation avec le Général me
laisse sur ma faim. Si elle ne me rapproche pas du
champ de bataille, elle a au moins le mérite
de m'encourager... à insister !
Jacques Bingen m'a confié récemment
que le Général lui disait qu'il
classait les Français en deux
catégories : d'une part, ceux qui disent "
la France " et ne disent rien d'autre, d'autre
part, ceux qui disent " moi " ou " les
syndicalistes " ou " les socialistes " ou encore "
les démocraties " ou n'importe quoi
d'autre...
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