Bernard-Henri Lévy
Ce Grand cadavre à la renverse
Pour Bernard-Henri Lévy - qui s'est toujours voulu
fidèle à la mémoire et aux combats de la gauche
- comment ne pas s'attrister de l'état de crise, voire de
décomposition, du progressisme contemporain ? Comment ne
pas se souvenir du mot terrible de Sartre qui, dans la préface
à Aden Arabie de Paul Nizan, définissait déjà
la gauche de son époque comme " un grand cadavre à
la renverse où les vers se sont mis " ? Et comment ne
pas s'inquiéter, enfin, de ce que les héritiers du
dreyfusisme ont fait de leurs valeurs et du souffle qui inspira
leurs aînés?
Première partie
1
ET SUR CETTE RUINE...
e serais incapable, à cet instant, de détailler les
raisons pour lesquelles l'idée même de voter Sarkozy
me paraît aussi impensable.
Je ne connais pas, et pour cause, sa position sur la nécessité
d'un ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale.
Il n'a pas encore fait, au journal Philosophie Magazine, sa navrante
déclaration sur les prédispositions à la pédophilie
et au suicide, les parts respectives de l'inné et de l'acquis,
la vie jouée d'avance, la génétique comme un
destin.
Il ne s'est pas exprimé sur la fâcheuse habitude qu'ont
les Français de fraîche date d'égorger des moutons
dans leurs baignoires.
Il n'a encore lancé, ni aux Français basanés
son " la France aimez-la ou quittez-la ", ni aux édiles
de l'UMP son appel à accorder leur parrainage - " au
nom de la démocratie " - à un Jean-Marie Le Pen
qui était en train, sans cela, d'être interdit d'élection.
Mais il y a quelque chose en moi, je le sens bien, qui se cabre
à la double idée : d'abord, bien sûr, de voler
au secours de ce que je devine être la victoire (ah ! ces
transfuges qui se pressent déjà ! ces flatteurs, ces
coryphées, dont on a envie de dire que, comme la courtisane
de Juvénal, aucun fromage ne les fera vomir !) ; mais ensuite,
et tout autant, de voter, pour la première fois de ma vie,
à droite (à l'exception, naturellement, du vote anti-Le
Pen de 2002).
Vote réflexe ?
Vote mécanique ?
Et en suis-je vraiment, comme je viens de le lui dire, à
penser pavloviennement que la gauche est ma famille et qu'on ne
trahit pas sa famille ?
Il y a de cela, sans doute.
Et c'est très exactement ce que je dis quand, quelques jours
plus tard, interrogé par Le Nouvel Observateur lançant
sa énième enquête sur la " dérive
droitière " des intellectuels français , je déclare
que je suis de gauche par tropisme et presque par atavisme, que
la gauche est ma famille et qu'on ne change pas de famille comme
de chemise.
Sauf que, présenté comme cela, l'argument est franchement
piteux - et qu'il va même, il faut bien le dire, contre quelques-unes
de mes convictions les plus solides.
Je n'aime pas tellement ce mot de famille, d'abord.
Je n'aime pas le mauvais parfum de mafia qu'il a quand on le sort
de son contexte et qu'on l'importe en politique.
Je déteste l'idée qui va avec et qui revient à
considérer qu'il conviendra toujours, en cas de conflit,
de la préférer, cette " famille ", à
- mettons - la vérité : ah ! la sainte horreur des
" familles ", chez tous les écrivains que j'admire...
horreur pour horreur, l'horreur, plus grande encore, tonne Aragon,
dans Défense de l'infini, de ces familles " voulues
" que sont les familles selon l'esprit et, donc, les familles
politiques... la famille subie, passe encore, explique-t-il en connaisseur...
mais la famille choisie ! la famille de cur et de pensée
! c'est " comme si l'on choisissait sa tombe "... comme
si l'on renonçait à toute " morale ", à
toute " grandeur humaine "... rien, à part la tuberculose,
ne se propage, dans les familles, plus vite que cette sorte de mensonge...
et, quand le mensonge l'a emporté, quand la famille selon
l'esprit est irrémédiablement corrompue, quand le
parti du cur ne répond plus aux attentes que l'on avait
placées en lui, la vraie probité n'est-elle pas de
le trahir dans l'exacte mesure où - Aragon, toujours - il
s'est trahi lui-même ?
Et puis, surtout, je sais, mieux que quiconque, tout ce qui, dans
le mouvement du monde et des idées, est venu ébranler,
fragiliser, invalider parfois, ce fameux clivage droite-gauche qui
structure la politique française depuis un siècle
- et qu'il est devenu de plus en plus difficile, franchement, de
prendre pour argent comptant.
Car récapitulons.
On a longtemps dit " droite " et " gauche "
pour traduire la forme la plus récente de la querelle des
anciens et des modernes : outre qu'il y a de moins en moins de sens
à affirmer, sans rire, que la droite serait condamnée
à l'" ancien " et la gauche vouée au "
moderne ", voilà un certain temps que, pour reprendre
le mot de Barthes, il m'est devenu " indifférent d'être
moderne ".
On a nommé " droite " et " gauche " deux
attitudes opposées à l'égard de cette vieille
croyance, non plus exactement dans la Modernité, mais dans
le Progrès, qui fut le catéchisme des siècles
écoulés : même vacillement dans les repères
; même renversement des fronts et des rôles entre une
gauche de plus en plus souvent conservatrice et une droite qui ne
dédaigne pas de se draper dans l'étole du sacro-saint
progrès ; et, pour l'auteur de La Barbarie à visage
humain, pour celui qui est entré dans le débat public,
voici un peu plus de trente ans, en dénonçant et déconstruisant
" l'idée réactionnaire du progrès "
la question n'est, de toute manière, pas là non plus.
On a cru, ou voulu croire, que ce qui faisait distinguo c'est la
distance à laquelle l'on se tenait vis-à-vis des puissances
en général et des puissances d'argent en particulier
- la gauche très loin, la droite tout près ; la gauche
libre, la droite inféodée ; la gauche-peuple face
à une droite acharnée, sous des déguisements
plus ou moins transparents, à mener son affreuse " politique
de classe " et à " paupériser " la
plèbe ! Comme si la démocratie n'était pas
passée par là... Comme si cet âge nouveau de
la démocratie qu'est le règne de l'Opinion n'était
pas, très précisément, l'âge des impossibles
déguisements et des masques percés à jour...
Comme si quelque force politique que ce soit pouvait, à l'âge
du tout-puissant visible et de la transparence à tous les
étages, se présenter crûment, clairement, cyniquement,
comme étant " du côté " de l'argent
et des puissances et laisser à la force adverse le côté
du peuple et de ses électeurs...
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