Frédéric Beigbeder
Un roman français
Né à Neuilly sur Seine, chroniqueur à
Lire et animateur du Cercle à Canal Plus, Frédéric
Beigbeder est l'auteur chez Grasset de : Vacances dans le coma (1994),
L'amour dure trois ans (1997), 99 francs (2000), Windows on the
World (2003, Prix Interallié), L'égoïste romantique
(2005), Au Secours pardon (2007).
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Les ailes coupées
e venais d'apprendre
que mon frère était promu chevalier de la Légion
d'honneur, quand ma garde à vue commença. Les policiers
ne me passèrent pas tout de suite les menottes dans le dos
; ils le firent seulement plus tard, lors de mon transfert à
l'Hôtel-Dieu, puis quand je fus déféré
au Dépôt sur l'île de la Cité, le lendemain
soir. Le président de la République venait d'écrire
une lettre charmante à mon frère aîné,
le félicitant pour sa contribution au dynamisme de l'économie
française : " Vous êtes un exemple du capitalisme
que nous voulons : un capitalisme d'entrepreneurs et non un capitalisme
de spéculateurs. " Le 28 janvier 2008, au commissariat
du VIIIe arrondissement de Paris, des fonctionnaires en uniforme
bleu, revolver et matraque à la ceinture, me déshabillaient
entièrement pour me fouiller, confisquaient mon téléphone,
ma montre, ma carte de crédit, mon argent, mes clés,
mon passeport, mon permis de conduire, ma ceinture, mes lacets et
mon écharpe, prélevaient ma salive et mes empreintes
digitales, me soulevaient les couilles pour voir si je cachais quelque
chose dans mon trou du cul, me photographiaient de face, de profil,
de trois quarts, tenant entre les mains un carton anthropométrique,
avant de me reconduire dans une cage de deux mètres carrés
aux murs couverts de graffitis, de sang séché et de
morve. J'ignorais alors que, quelques jours plus tard, j'assisterais
à la remise de Légion d'honneur de mon frère
au palais de l'Élysée, dans la salle des fêtes,
qui est moins étroite, et que je regarderais alors par les
baies vitrées le vent troubler les feuilles des chênes
du parc, comme si elles me faisaient signe, m'appelaient dans le
jardin présidentiel. Allongé sur un banc en ciment,
aux alentours de quatre heures du matin, en ce soir noir, la situation
me semblait simple : Dieu croyait en mon frère et Il m'avait
abandonné. Comment deux êtres aussi proches dans l'enfance
avaient-ils pu connaître des destins aussi contrastés
? Je venais d'être interpellé pour usage de stupéfiants
dans la rue avec un ami. Dans la cellule voisine, un pickpocket
tapait du poing sur la vitre sans conviction, mais avec suffisamment
de régularité pour interdire tout sommeil aux autres
détenus. S'endormir eût été de toute
façon utopique car même quand les séquestrés
cessaient de beugler, les policiers s'apostrophaient à haute
voix dans le couloir, comme si leurs prisonniers étaient
sourds. Il flottait une odeur de sueur, de vomi et de buf-carottes
mal réchauffé au micro-ondes. Le temps passe très
lentement quand on n'a plus sa montre et que personne ne songe à
éteindre le néon blanc qui clignote au plafond. À
mes pieds, un schizophrène plongé dans un coma éthylique
gémissait, ronflait et pétait à même
le sol de béton crasseux. Il faisait froid, pourtant j'étouffais.
J'essayais de ne penser à rien mais c'est impossible : quand
on enferme quelqu'un dans une niche de très petite taille,
il gamberge affreusement ; il tente en vain de repousser la panique
; certains supplient à genoux qu'on les laisse sortir, ou
piquent des crises de nerfs, parfois tentent de mettre fin à
leurs jours, ou avouent des crimes qu'ils n'ont pas commis. J'aurais
donné n'importe quoi pour un livre ou un somnifère.
N'ayant ni l'un, ni l'autre, j'ai commencé d'écrire
ceci dans ma tête, sans stylo, les yeux fermés. Je
souhaite que ce livre vous permette de vous évader autant
que moi, cette nuit-là.
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