Premiers chapitres
Jacques Bedu
Bohèmes en prose

Jean-Jacques Bedu est vice-président du Centre Méditerranéen de Littérature. Délégué Général des Prix Méditerranée, Spiritualités d'aujourd'hui, et du Prix du livre incorrect, il est l'auteur de nombreux essais, dont deux biographies, de Maurice Magre et de Francis Carco.
DES TROIS GLORIEUSES
A LA TROISIEME REPUBLIQUE
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LE TEMPS DES TROIS BOHEMES :
ROMANTIQUE, GALANTE ET MAUDITE



Premier acte de la bohème : la bataille d'Hernani

n février 1830, une vague de froid sans pré-cédent sévit à Paris. Par crainte de perdre l'équilibre dans les rues verglacées, Victor Hugo se déplace en pantoufles. La première représentation d'Hernani, écrite à la suite de l'interdiction de Marion de Lorme, doit avoir lieu le 25 février. Les décors ne sont pas ache-vés, la peinture gèle dans les ateliers, et les répétitions sont laborieuses. Les acteurs rechi-gnent à jouer dans une pièce qui brise les normes du théâtre classique. La censure veille. Des bribes de scènes dévoilées sont tournées en dérision par les adversaires de Victor Hugo. Ils colportent dans les salons leur ironie vengeresse, en indiquant les endroits où il est impérieux de rire. La première s'annonce tumultueuse. Dans tous les théâtres, il est nécessaire de s'assurer la " claque ", ces spectateurs dont le métier est d'applaudir à l'entrée en scène des acteurs, à des répliques importantes définies à l'avance, et qui maîtrisent ou expulsent les indélicats. Des indiscrétions apprennent à Hugo que les partisans du classicisme ont loué une grande partie des places afin de perturber la représentation, et que la claque officielle lui sera défavorable. Craignant le désastre, il fait appel aux amis de son cénacle . Il recrute dans le Quartier latin des équipes censées lui être dévouées, au sein des ateliers de peinture, de sculpture, ou dans les estaminets où tentent de se réchauffer les poètes. Comme l'Empereur haranguant ses soldats avec éloquence, Hugo en fait de même avec ses troupes : " Je remets ma pièce entre vos mains, entre vos mains seules. La bataille qui va s'engager à Hernani est celle des idées, celle du progrès. Nous allons combattre cette vieille littérature crénelée, verrouillée . " On compte, parmi les admirateurs du poète, des artistes déjà reconnus comme Honoré de Balzac, Hector Berlioz, Eugène Devéria, Alexandre Dumas, et une jeunesse frondeuse et enthousiaste, éprise de liberté, qui porte les cheveux longs, la barbe au vent et des costumes singuliers. Ils se nomment Pétrus Borel, Louis Boulanger, Théophile Gau-tier, Célestin Nanteuil, Gérard de Nerval (Gérard Labrunie), Philothée O'Neddy... Ils formeront la phalange du " Petit Cénacle ", qui va naître au lendemain de la bataille à venir, celle d'Hernani. Théophile Gautier s'en souvient : " 25 février 1830 ! Cette date reste écrite dans le fond de notre passé en caractères flamboyants : la date de la première représentation d'Hernani ! Cette soirée décida de notre vie ! Là nous reçûmes l'impulsion qui nous pousse après tant d'années et qui nous fera marcher jusqu'au bout de la carrière . "
La troupe des claqueurs, admirateurs passionnés de Hugo, les " brigands de la pensée " selon l'expression de Philothée O'Neddy, s'introduit dans le théâtre plusieurs heures avant le début de la représentation. Ils investissent les places hautes et les recoins obscurs, demeurent dans la pénombre, à boire, à manger , sous l'étroite surveillance de la police, appelée à les évacuer au moindre signe d'agitation, et à interdire la pièce. Enfin, le rideau se lève et le combat s'engage. Les premières huées émanant de l'orchestre, des loges ou des balcons pavés de " classiques ", sont couvertes par les applaudissements des claqueurs. C'est la bataille entre deux courants littéraires. La pièce est interrompue, sifflée. La salle bourdonne, les vers sont disputés, les tumultes étouffés et, peu à peu, les " romantiques " prennent le pas sur les " clas-siques ". Tandis que la bataille fait rage, Hugo note toutes les réactions des spectateurs. De part et d'autre, la lutte est acharnée mais, lorsque le rideau se baisse, on scande le nom de l'auteur. Devant le théâtre, une rixe éclate entre partisans, les " flamboyants " et détracteurs, les " grisâtres ". La pièce est un succès, mais la bataille d'Hernani n'est pas encore gagnée. A la seconde représentation, Adèle Hugo quitte la salle sous les quolibets et, les jours suivants, sifflets et rires redoublent d'intensité. Hernani poursuit néanmoins sa carrière avec d'importantes recettes. Au mois de juin, après la quarante-cinquième représentation, la bataille est gagnée. Hugo devra, jusqu'à la fin, mobiliser ses troupes parfois clairsemées, et qui auront du mal à faire taire les opposants.

Eté 1830. A un mois des Trois Glorieuses, les journaux ne publient pas encore de roman-feuilleton ; la censure dans la presse fait rage ; les manifestations et les associations sont interdites ; le théâtre et les enterrements demeurent les seuls lieux de rencontre où peuvent s'échanger des idées libérales. Sur le champ de bataille d'Hernani, le romantisme a posé la première pierre d'un nouvel idéal, et une révolution va bientôt balayer l'ancienne littérature épuisée. Il en sera de même de la peinture car, désormais, les tableaux se feront d'après les modèles. Une vaillante et jeune garde, avec Théophile Gautier en capitaine, va se former au sein d'un " Petit Cénacle ". Ils seront la première légion de la bohème ro-mantique.




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