Premiers chapitres
Dominique Baudis
Il faut tuer Chateaubriand !

roman

Dominique Baudis est aujourd’hui Président du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel. Il a publié, entre autres, chez Grasset, Raimond d’Orient, Raimond le Cathare, et La conjuration (mai 2001).


Prologue

l était cinq heures de l’après-midi quand ils mirent en terre le jeune Ibrahim de Tarascon, tué la veille d’une balle en plein cœur dans une embuscade, à la lisière du désert. Les ombres des soldats soudanais alignés en sections, le fusil à l’épaule, s’allongeaient autour de la tombe. Le soleil était depuis longtemps passé de l’autre côté du Nil. Ecarlate, il descendait lentement dans un ciel jaune pâle, au-dessus des pyramides qui formaient à contre-jour trois triangles noirs.
Le corps, emmailloté dans de larges bandes de coton à la façon des momies, reposait sur un brancard porté par ses quatre compagnons d’armes. Ils avançaient lentement, vêtus de longues tuniques et coiffés de turbans de soie grise ou mauve, dont les tons sobres s’accordaient à leur deuil. Pour la circonstance, les quatre hommes n’avaient mis aucun bijou.
Selim d’Avignon était sec et osseux. Youssouf de Picardie et Gamal de Rodez avaient la peau laiteuse, les sourcils clairs, et de blondes moustaches taillées à la gauloise. Au contraire, Anouar de Carcassonne, jeune homme au poil noir, à la pupille charbon et au teint basané, paraissait fait pour le turban. Aucun d’eux n’avait plus de trente ans.
Ils déposèrent le mort à même la terre creusée. Au bord de la fosse se tenait un colosse ; haut de plus de deux mètres, des épaules larges, un torse puissant. Comme les autres, il portait de somptueux vêtements orientaux ; une robe de soie parme et un turban gris noué en trois bulbes plissés. Quelques mèches de cheveux s’en échappaient, roux comme sa barbe, ses sourcils épais et sa grosse moustache qui barrait un visage au nez cassé. Une longue cicatrice lui fendait le front et la joue droite. Abdallah de Toulouse était le chef de cette singulière petite armée qui enterrait l’un des siens. Mille Soudanais constituaient la troupe. Abdallah de Toulouse et ses compagnons, qui n’étaient plus que quatre, formaient l’état-major.
Ces jeunes vétérans étaient des soldats perdus de l’expédition d’Egypte. Huit ans plus tôt, en 1798, Bonaparte avait embarqué à Toulon avec trente-cinq mille hommes et plus de cent cinquante savants qui ne savaient pas où ils allaient ni ce qu’ils allaient y faire, mais suivaient aveuglément le vainqueur de la campagne d’Italie. Ils avaient débarqué à Alexandrie, triomphé aux Pyramides, pris Le Caire, occupé l’Egypte que les savants découvraient et étudiaient avec émerveillement. Très vite, l’Expédition avait connu de terribles épreuves. La destruction de la flotte, les révoltes, la peste, les défaites... qu’importe ! Les hommes suivaient puisque c’était Bonaparte.
Jusqu’à ce jour d’août 1799 où, happé par son destin, il était parti à la sauvette avec quelques fidèles, abandonnant son armée qu’il laissait sous le commandement de Kléber.
A Paris, acclamé et accueilli en homme providentiel, le glorieux vainqueur de la bataille des Pyramides n’avait plus qu’à prendre le pouvoir. Ce qu’il avait fait sans tarder, un mois plus tard, le 18 brumaire. Devenu Premier consul, il s’était désinté­ressé de l’Egypte.
Pendant ce temps, Kléber et ses soldats manquaient de tout : argent, munitions, renforts. Anglais, Turcs et Mamelouks harcelaient les Français et leur infligeaient de lourdes pertes. L’assassinat de Kléber par un jeune Syrien avait précipité la tragédie. Le général Menou lui avait succédé parce qu’il était le doyen de l’état-major. Partisan d’une colonisation durable, il avait épousé une Egyptienne et embrassé l’islam, se faisant appeler Abdallah Menou. Pour les généraux, c’en était trop. Ils n’obéissaient plus à Menou. L’armée se décomposait. Elle avait fini par capituler en 1801. L’aventure commencée en fanfare s’était terminée en déroute. Malgré l’humiliation, les hommes chantaient en embarquant sur les navires anglais qui les évacuaient, fous de joie à l’idée de rentrer chez eux après trois ans passés à souffrir mille morts dans cette maudite fournaise.
Malheureusement, dans la précipitation de la retraite quelques dizaines de pauvres hères avaient été oubliés, comme toujours quand une armée vaincue plie bagage en catastrophe : des malades prostrés incapables de rejoindre leur unité le jour du départ, des déserteurs qui avaient vécu cachés comme des rats tant que les Français étaient là et qui sortaient enfin de leur trou, des prisonniers que leurs geôliers n’avaient pas rendus après l’armistice afin de les vendre comme esclaves... La plupart de ces laissés-pour-compte avaient péri dans des circonstances tragiques, piétinés par la foule ou décapités par un bourreau. Certains avaient été castrés et vivaient reclus dans l’ombre humide des harems.
Abdallah de Toulouse, Selim d’Avignon, Anouar de Carcassonne, Gamal de Rodez et Youssouf de Picardie formaient une poignée de rescapés. Par des moyens différents, ils avaient réussi à survivre.
Selim d’Avignon, qui avait déserté son régiment, avait vécu deux ans comme une bête traquée au fond des entrailles d’un tombeau sur la rive gauche du Nil, en Haute-Egypte ; Gamal de Rodez, capturé par des Bédouins à la lisière du Delta et emmené dans le désert, avait subi durant des mois les outrages de ses ravisseurs qui se servaient de lui comme d’une femme, jusqu’au jour où il avait révélé son courage au combat contre une tribu rivale qui assaillait leur camp. D’objet de plaisir, il était devenu frère d’armes pour ces Bédouins.
Anouar de Carcassonne, terrassé par une dysenterie et oublié au fond d’un galetas de l’hôpital militaire le jour de la retraite, avait trouvé refuge au milieu du peuple des chiffonniers et des crocheteurs qui nettoyaient chaque nuit les rues du Caire, emportant sur leurs charrettes tirées par un âne famélique des monceaux de déchets qu’ils allaient décharger hors de la ville, derrière la montagne du Mokattam. Ils vivaient sur des collines d’ordures et tiraient de ce sol putride une subsistance que des rats féroces leur disputaient. Anouar avait su se faire adopter par ces malheureux dont il avait partagé la misère pendant trois ans avant de se risquer à revenir au Caire.
Youssouf de Picardie, prisonnier d’un bey mamelouk qui avait refusé de le libérer après la reddition des Français, avait enseigné le maniement et l’entretien des armes à feu à de jeunes recrues.
Abdallah de Toulouse, lui, avait été trahi par un compatriote, réduit en servitude, traîné jusque dans les montagnes du Caucase, vendu et revendu par des marchands d’esclaves-soldats et finalement acheté par Méhémet-Ali qui venait de monter sur le trône d’Egypte. Le nouveau Khédive avait chargé Abdallah de trouver d’autres Français perdus comme lui et de les réunir sous son commandement.
Désormais, leur vie était entre les mains du nouveau maître de l’Egypte. Ils appartenaient à Méhémet-Ali. Il appréciait leur discipline, leur sang-froid et leur loyauté. Ces transfuges avaient rompu avec leur passé. Ils s’étaient donné des prénoms musulmans et n’avaient conservé de leur pays d’origine que le nom de leur ville natale. On les appelait les Français du Khédive. Méhémet-Ali avait créé une phalange autour de ces anciens de l’Expédition en leur confiant un lot de mille esclaves soudanais confisqués à des voleurs de caravanes. Abdallah de Toulouse avait enseigné à ces recrues les rudiments militaires et leur avait fait tailler un uniforme tricolore : blouse bleue et pantalon blanc à larges rayures rouges. Ainsi, les esclaves soudanais étaient vêtus à la française et leurs chefs à l’orientale. Méhémet-Ali pouvait compter sur la fidélité d’Abdal­lah et des siens. Il les envoyait souvent donner une leçon à un Mamelouk arrogant, mater une bande d’Albanais déloyaux, chasser des pillards bédouins ou disperser une révolte de villageois.
Abdallah de Toulouse laissait couler des larmes qu’il ne cherchait pas à dissimuler. Elles descendaient se perdre dans sa barbe rousse. Il plia son immense carcasse, prit une poignée de terre sableuse et la jeta sur la dépouille d’Ibrahim de Tarascon.
Un homme chauve en redingote noire s’approcha, s’accroupit sur ses jambes courtes et fit de même. C’était Bernardino Drovetti, consul de France à Alexandrie. Il ramassa la terre de la main gauche. Une balle autrichienne lui avait mutilé le bras droit, dix ans plus tôt à Arcole. Ce Milanais qui n’aimait pas les Autrichiens s’était engagé dans l’armée d’Italie avant de suivre Bonaparte en Egypte où il était resté. Arrivé en soldat, il était devenu négociant et consul. Il renseignait Napoléon sur l’Egypte et Méhémet-Ali sur la France, tout en faisant du commerce avec les deux pays. Entre diplomatie et négoce, son habileté faisait merveille.
— Aux morts !
Deux tambours battirent sans parvenir à s’accorder, un clairon fit entendre une volée de notes aigrelettes et les sergents des sections de Soudanais tirèrent une salve en l’air.
— Il nous a plus besoin, le pauvre. Allez, rompez ! trancha Abdallah de Toulouse qui tourna les talons, suivi de Drovetti.
Devant la porte du cimetière français, ils montèrent en selle. Comme d’habitude, la jument d’Abdallah ploya les reins et frémit des naseaux quand elle reçut le poids du cavalier. Au pas, ils traversèrent le quartier que l’on nommait « la Contrée des Francs », se dirigeant vers Beit Toulza, la maison du Toulousain. Plus exactement son palais.
— Comment a-t-il été tué ? interrogea Drovetti.
— On s’est fait couillonner par des Mamelouks, près du lac du Fayoum, soupira Abdallah de Toulouse. Ils se rendaient, les mains en l’air, les armes jetées par terre. Sauf un qu’on voyait pas derrière une dune. Il a eu tout le temps de viser Ibrahim qui se méfiait pas. Il l’a eu en plein cœur. Au moins, il a pas souffert, le pauvre. On se méfie jamais assez des Mamelouks.
Il était économe de la vie de ses hommes. Ne pouvant lever de nouvelles troupes, il faisait en sorte de sauvegarder ses effectifs. Le plus souvent, il suffisait de montrer sa force pour avoir raison de l’adversaire. Parfois, il fallait se battre ; au sabre dans les petits incidents, à l’arme à feu quand on lui donnait du fil à retordre et au canon si on lui tenait tête. Quelques salves d’artillerie permettaient d’affoler l’autre camp et d’éviter un carnage. Malgré tout, ils subissaient quelques pertes, généralement des Soudanais, parfois un Français.
Après la mort d’Ibrahim de Tarascon, Abdallah de Toulouse et ses officiers ne se comptaient plus que sur les doigts d’une main.
Devant le maître des lieux, le portail de Beit Toulza s’ouvrit à deux battants sur un parc délicieusement ombragé. Une large allée centrale menait à un bassin. La pièce d’eau reflétait la majestueuse façade d’un palais de pierre, dorée par le soleil de cette fin d’après-midi. Un double escalier monumental conduisait au premier des deux étages. Passé le perron puis le vestibule, on entrait dans un vaste salon aux murs décorés de marqueteries en pierres de couleur. Des tapis de soie couvraient le marbre du sol sous une immense coupole.
— Espérez ici le temps que vous voulez. Vous êtes chez vous, proposa Abdallah.
Il s’étala de tout son long en travers d’un divan et se débarrassa de ses bottes.
Drovetti consulta sa montre ; il devait embarquer à huit heures du soir pour rentrer à Alexandrie. Il avait deux heures devant lui.
— Bien volontiers, cher Abdallah, accepta-t-il en posant le bout des fesses sur une petite chaise noire incrustée de nacre, à la façon syrienne. D’autant que je dois vous entretenir d’une affaire. Soyons franc, c’est un service que je vais vous demander. Il s’agit d’une célèbre personnalité française que je dois accueil­lir avec tous les égards. C’est une mission délicate.
— Vous savez y faire.
C’était dit avec une sincère admiration.
Drovetti avait réussi à traverser sans heurts les tumultes où tant d’autres avaient péri. L’ancien officier de l’armée d’occupation s’était aisément métamorphosé en commerçant et en diplomate, il se faufilait au milieu des tragédies qui ne l’atteignaient jamais, tandis qu’Abdallah, dans le douloureux parcours qui l’avait conduit d’une rive à l’autre, avait souffert les pires tourments.
— Vous êtes trop bon, mon cher, remercia Drovetti. Mais j’apprends l’arrivée de trois navires qui viennent de quitter Marseille. Si je ne surveille pas moi-même le déchargement, on me vole la moitié de la cargaison ! Quand Son Excellence sera là, je ne pourrai donc pas quitter Alexandrie. Vous me rendriez un immense service en l’accueillant au Caire sous votre toit.
— Je vais demander au Khédive.
— Ah ! J’allais vous le dire : Méhémet-Ali est ravi de cette visite. J’étais ce matin à la citadelle. Je lui ai lu la lettre de Talleyrand qui recommande chaudement notre visiteur : Chateaubriand en personne, Chateaubriand ! Pas moins !
Drovetti s’interrompit pendant qu’on leur servait du thé. Il le prit dans une tasse de porcelaine. Abdallah le préférait dans un verre, à l’égyptienne. Du fond des coussins où il était enfoncé, il demanda :
— Et c’est qui ce... ?
— Chateaubriand ? François René de Chateaubriand, ci-devant vicomte, précisa le consul. Le plus grand écrivain français ! Le Génie du christianisme, Atala...
Drovetti laissa la phrase en suspens : il avait oublié les autres titres énumérés dans la lettre du ministère. Quant aux ouvrages qu’il venait de citer, il ne les avait pas lus et avait toutes les peines du monde à se les procurer. Il pestait contre ces bureaux de Paris qui lui avaient fermement recommandé la lecture de ces livres avant de recevoir l’auteur mais s’étaient abstenus de les lui envoyer ! Comme si on trouvait aisément Le Génie du christianisme en Egypte !
— Puisque le Khédive veut bien, votre écrivain sera ici chez lui. Si ça le dérange pas de vivre dans une maison en deuil.
— Au fait, le deuil ! s’écria Drovetti en sursautant comme si une guêpe le piquait. J’allais oublier. Je dois m’acquitter d’une mission de scribe. C’est indigne d’un diplomate de mon rang, mais ce sont les instructions. Juste quelques questions sur l’identité du défunt et des témoins de sa mort.
Il sortit de sa redingote un carnet et un crayon, et pinça son nez d’un lorgnon. L’administration impériale se faisait exigeante pour les questions d’état civil. Les consuls devaient coucher sur un registre naissances, mariages et décès survenant parmi les ressortissants expatriés. Connaissant Abdallah, Drovetti pres­sentait l’orage que ses questions n’allaient pas manquer de provoquer.
— C’est pour l’état civil français, risqua-t-il. Je dois inscrire le nom du défunt et celui des témoins. Ma charge m’y oblige.
— C’est pas compliqué. Le mort, c’est Ibrahim de Tarascon, et le témoin Abdallah de Toulouse. Ça suffit comme ça.
Il n’allait pas livrer son passé, dont il ne parlait jamais, pour garnir les archives de l’administration française ! Malgré tout, Drovetti quêtait des bribes d’informations :
— J’inscris donc Ibrahim de Tarascon. Mais Tarascon sur quoi ? Il y a des dizaines de Tarascon ! Aidez-moi un peu, tout de même ! Je ne fais pas ça pour mon plaisir. J’ai des ordres de Paris. J’agis au nom de l’Empire, au nom de l’Empereur. Pas moins !
— C’est pour l’Empereur ? Alors marquez : Tarascon sur con !
— Abdallah, mon ami, je vous en prie ! L’empereur Napoléon...
— Je connais pas d’empereur, pas de Napoléon ! On l’appelait pas par son prénom. J’ai connu un général Bonaparte. Il nous a portés ici. Et il nous a abandonnés comme des couillons. Et moi, le Bonaparte, je l’ai autant oublié qu’il nous a oubliés !
— Vous n’êtes pas à plaindre, tout de même, objecta Drovetti en désignant d’une main papillonnante le décor du vaste salon d’honneur. Dans votre enfance, à Toulouse, viviez-vous dans un tel luxe ? J’en doute. Mais, à vrai dire, je ne sais pas qui vous étiez. Vous ne parlez jamais de vous.
— Tout ça, c’est à Méhémet-Ali. Moi aussi, je suis à lui. Et finissez de me touiller la mémoire avec vos questions !
Abdallah avait tiré un trait sur son passé. Il détestait que l’on réveille ses souvenirs.



Haut de page

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
61, rue des Saints-Pères 75006 Paris
Tel: 01 44 39 22 00 - Fax: 01 42 22 64 18