Premiers chapitres

Charles Baudelaire
Lettre inédites aux siens

 

eaucoup d'hommes illustres ne demeurent dans l'Histoire qu'autant qu'ils nous forcent de les estimer, ou bien que nous nous étonnons ou nous amusons de ce qu'ils ont fait. Mais Baudelaire est au nombre, très petit, de ceux qui touchent un chacun bien plus puissamment, par je ne sais quoi de pleinement humain, comme fait aussi Pascal. Certains diraient même que depuis qu'il est passé parmi nous et qu'il a parlé, les cœurs ne sont plus tout à fait ce qu'ils furent, comme si ce poète avait su, non point les changer, mais les éclairer profondément sur eux-mêmes ; il y a des êtres qui peuvent penser qu'ils ont désormais droit de cité, mieux, qu'ils sont justifiés, parce qu'un homme enfin est venu qui a hautement proclamé des vérités que les autres voilaient hypocritement ou savaient fort bien ignorer.
Empressons-nous d'ajouter que si, en Baudelaire, l'homme peut paraître avec raison singulièrement considérable, le poète (on nous passera cette distinction un peu vaine sans doute, mais commode), le poète lui-même a si fortement marqué les lettres françaises qu'après lui toute notre poésie a pris un cours nouveau, dans la direction qu'il lui avait montrée ; on a dit maintes fois ce que Verlaine, Rimbaud ou Mallarmé doivent aux Fleurs du Mal, pour l'inspiration comme pour la forme poétique.
Il était bien naturel qu'un tel homme fût l'objet d'une étude approfondie et passionnée ; et l'on trouve en effet surabondance d'éditions critiques, gloses, récits, biographies, iconographies ; tout ce qui concerne le poète, ou sa famille, ou ses liaisons, est fort prisé ; il y a longtemps qu'on a recherché et inventorié jusqu'aux moindres documents, qu'on les a publiés, analysés et à l'envi commentés ; les notes des blanchisseuses et des restaurateurs ont dû livrer toute leur substance ; on peut croire que rien n'a échappé à l'investigation patiente et minutieuse des chercheurs et des curieux et qu'il y a bien peu de chance qu'on retrouve jamais des pièces disparues maintenant depuis un siècle, à moins de miracle.

*

Qu'une centaine de lettres soient tout à coup retrouvées, n'est-ce pas un miracle ? Deux érudits, après trente années de quêtes assidues et d'un labeur énorme, avaient publié une Correspondance générale qui recueillait près de onze cents lettres du poète, écrites depuis sa vingtième année jusqu'au moment de la ruine finale de sa santé. Une liasse leur avait pourtant échappé, constituée presque uniquement par des lettres d'avant la vingtième année ; ils ne purent pas même soupçonner qu'elles existaient. Au reste, il est si rare que l'on conserve la correspondance d'un enfant !
Charles, outre qu'il dut être un enfant charmant, sut faire naître sans doute en ceux qui l'élevaient de l'admiration pour sa sensibilité exquise et pour la vivacité et la délicatesse de son esprit. Les épîtres qu'il écrit à douze ans ou à quatorze sont non moins gracieuses, alertes et bien pensées qu'affectueuses, et l'on comprend que ses correspondants les aient gardées ; qui sait, peut-être autour de lui sentait-on qu'il était quelqu'un ? Quand il fut jeune homme, on eut d'autres motifs moins plaisants pour mettre de côté ses billets et ses lettres : M. Baudelaire, son demi-frère, en homme de loi sage et avisé, les classait et les serrait comme pièces qui aux jours de conseil de famille devaient constituer de sûrs témoignages ; et il avait soin de joindre à chaque lettre le double de sa propre réponse. Ensuite ni la mère du poète, ni les Ducessois, ses héritiers collatéraux, ne détruisirent ou ne dispersèrent négligemment ces papiers, mais ils se soucièrent de les conserver. Non par une sorte de culte : pour sa famille Baudelaire ne fut point une illustration glorieuse ; le scandale de sa vie, et son œuvre " offensant la morale publique " (M. le substitut Pinard) avaient choqué, pour ne point dire blessé, ces personnes pour qui l'ordre, la bienséance et la discrétion importaient d'abord ; certes elles n'ignoraient pas combien les lettrés estimaient Baudelaire, et comprenaient qu'il était bien devenu un grand homme, mais grand homme de façon singulière et trop différente de celle du général Aupick, par exemple, parcourant une fort belle carrière militaire et diplomatique et finissant dans la gloire sénatoriale .
Mme Aupick, qui mieux que les autres sans doute sut découvrir le génie de son enfant, ne put cependant jamais lui passer certains écarts : quand les amis du poète, après sa mort, rééditèrent les Fleurs du Mal, ils durent batailler ferme pour qu'elle consentît à laisser imprimer les vers du Reniement de saint Pierre qui à son sens offensaient la religion, troublaient le bon ordre.
Et, bien plus tard, Marie-Anne Ducessois, qui eut entre les mains la plupart des lettres de Baudelaire aux siens, ne pouvait souffrir qu'on parlât devant elle du poète. Elle était restée demoiselle et, fort dévote, habitait le quartier de Saint-Sulpice. Quand ses jeunes neveux voulaient lui faire malice, ils savaient bien quoi dire : " Tante, parlez-nous du cousin Baudelaire. " Et la pauvre femme de se couvrir d'une main les yeux, et de faire le geste de repousser quelque monstre, en murmurant : " Quelle horreur ! Quelle horreur ! " Finalement, ne voulant point, selon ses propres paroles, garder le diable chez elle, elle brûla un grand nombre de lettres qu'elle ne jugeait pas convenables et se résolut à céder celles qui restaient à Jacques Crépet, qui les donna au public.
Mais achevons l'histoire du miracle. La liasse qui nous occupe, conservée de génération en génération, sinon avec amour, du moins avec soin, faillit pourtant être détruite. La maison où elle se trouvait fut bombardée pendant la dernière guerre ; le plafond de la bibliothèque s'effondra, une partie de la toiture suivit ; les décombres recouvrirent livres et archives ; on regarda tout comme perdu. Dix ans plus tard, des maçons qui relevaient les murs rapportèrent un petit paquet bien enveloppé de toile cirée, qu'ils avaient trouvé sous du plancher à demi pourri - cent lettres de Baudelaire.



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