Premiers chapitres
Christophe Bataille
Quartier général du bruit

Christophe Bataille, né en 1971, est l'auteur de plusieurs romans, parmi lesquels Annam (Arléa, 1993), Vive l'enfer (Grasset, 1999) et J'envie la félicité des bêtes (Grasset, 2002). Il est éditeur chez Grasset depuis 1997.


'étais donc là à mâcher, mâcher sottement dans ce matin irréel. Je longeais la serpe de limon. Salut à toi, cruelle Seine, mon accompagnatrice. Je flambais la Route des Gardes. Cer-tains fouettent leurs bolides, visitent les écrivains en savates, prient pour la littérature, rêvent au bain de feu. Moi je mâchais du papier comme toujours, je mâchais lettres, billets, factures, manuscrits, romans et ribambelles, liesse des palais sanglants au débord de mâchoire.
C'était l'automne. Je quittais Paris dans son dernier soleil, ministère des quais et des putains, déroulant les entrepôts, le sable, l'acier, longeant les carrés prolétaires, écartant Paris à force de pétrole.
Tout est poison ? Rien n'est poison. Sur le siège de droite, deux manus-crits, et une lettre. 21 janvier 1934, " mon cher Kobald, votre idée est excellente, et en ce jour anniversaire de la mort de notre grand roi, j'accepte bien volontiers d'écrire le livre auquel vous avez songé, sur les buts et les aspirations de notre mouvement. Je pense moi aussi que nous pourrions le vendre. J'irai volontiers vous voir le jour et à l'heure que vous m'indiquerez. " Le Patron serait satisfait, enfin le Gros avait répondu, comme il l'appelait, tireur de bretelles et de gitons. Quant au programme et au livre, on verrait bien.
Patron ? C'était encore le mot, Pa-tron fou au repos, sanglé comme une bête, les tempes noircies par les dé-charges et hurlant, l'œil vide, Lâchez-moi, pédales, putes, sales merdes, juifs, lâchez-moi ! Fallait-il ces longs séjours en maison ? Moins d'électricité ? Plus de chimie ?
Au rez-de-chaussée de la rue des Saints-Pères, Bernard Grasset avait ricané. Cher Kobald, que croyez-vous, c'est quoi notre métier ? la litté-rature ? l'art ? la pensée ? le dressage des grands fauves ? Laissez-moi vous dire : l'édition, c'est L'ELECTRICITE + LES MOTS. Parfois l'électricité dé-vore les mots : les feux de la rampe. Parfois l'éditeur mâche son papier, joyeux, mâche de longues bandelettes arrachées aux manuscrits, mâche les brouillons, les traités, les contrats, et meurt empoisonné. C'est peut-être ça, la littérature ?
Il avait eu ce rire éclatant qu'il réservait à Radiguet autrefois, col blanc mou et porte-cigarette nacré, ou à Adolf, Kanzler si con, murmurait-il, bien qu'il me ressemble, mais tout de même, quel homme ! quel essayiste ! ou à l'emmerdeuse, manuscrit en main, qui sanglotait dans son man-teau léopard, Grasset hurlant D'ABORD JE NE SUIS PAS DOMPTEUR ! et jetant son chef-d'œuvre au caniveau.
Bernard Grasset est fou. Paris mâ-chait ces mots. Le pauvre. Le fou. Notre ami, si fatigué ! Ah, les livres... Et sa maison qui se noie.
Le boulevard saignait. Le Patron aussi, allongé dans une serre moite tel un azalée, que dis-je, un hellébore, un edelweiss. Il avait caressé son infir-mière en murmurant mon pauvre amour, nous voici tous les deux au divan, comme à Vienne, vous voyez, il suffisait d'attendre, et on finit par plier.
Puis il m'avait écrit, à moi, Kobald, son ami, son acolyte, son factotum, son porte-flingue :

URGENT - KOBALD VENEZ - BESOIN PAPIER ET PUTES - VÔTRE - G.

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