Christiane
Baroche
L'homme de cendre
Roman
Christiane Baroche est née
à Paris en 1935. Après une
carrière scientifique, elle donne cours
à une vieille passion :
l'écriture. En 1975, elle publie son
premier recueil de nouvelles, Les feux du
large. Si Christiane Baroche excelle dans
les textes courts, elle a également
publié des romans dont L'Hiver de
Beauté (Gallimard, 1987), Les
Ports du silence (Grasset, 1992), La Rage
au bois dormant (Grasset, 1995) et Les
petits bonheurs d'Héloïse
(Grasset, 1997).
Chapitre premier
FRÉDÉRIC
l'époque, ces voyages à destination
précise s'appelaient routine, et je
commençais à m'en lasser. Je prenais
l'avion pour Mexico ou l'Amérique du Sud ou
le continent asiatique, au moins une fois par
semaine, aller et retour dans les 48 heures si
possible, et le plus souvent possible. C'est tout
juste si l'on ne me réservait pas à
l'année, quelle que soit ma destination, une
place contre le hublot, à deux
enjambées de la passerelle. J'aime...
J'aimais pouvoir sortir comme un carreau
d'arbalète. L'expression qui n'est pas de
moi, me résume assez bien. Les vols
transatlantiques ne m'impressionnaient pas.
Seulement, piétiner derrière un
bagage, avant le passage en douane ou quand le
chauffeur se fait attendre, dans les enfers de
vingt millions d'habitants, c'est monnaie courante,
tout cet appareil inévitable
m'exaspérait. Comme la pauvreté bord
à bord avec la richesse... Est-ce si
compliqué à comprendre ?
Crésyl et suints, bouffe et soufre, merde et
dégueulis sur fond de jardins et limousines
de luxe, je ne sais ce qui l'emporte dans le
mélange au plomb qu'on respire à
Mexico. Oh, c'eût été Delhi ou
Hong Kong, ça n'aurait pas changé
grand-chose.
Alors je me préparais au choc en m'isolant
dès le hall de départ, j'abandonnais
mon assistant à ses indifférences de
narine et à ses attentions
stéréotypées. Il se foutait
royalement de mes états d'âme, il ne
m'accompagnait presque jamais. Je ne perdais pas
mon temps à l'envier, je m'exilais,
ailleurs, vers un territoire où rien ne
bouge, où personne ne respire les gaz de
combustion. J'ai souvent imaginé la mort
comme un recours qui n'a pas d'odeur. Je veux dire
que l'odeur serait pour ceux qui restent. On a les
égoïsmes qu'on peut !
Ce jour-là, on déposa, il n'y a pas
d'autre mot, une vieille dame impotente à la
place voisine de la mienne. Elle tapota son sac, sa
résille, son devantier ; elle devait me
l'apprendre peu après, il valait mieux
appeler ainsi ce qui lui restait de mamelles !
Après avoir agité son gros
derrière pour le caler au mieux dans le
siège étroit, elle soupira d'aise.
L'hôtesse souriait, et ce sourire avait
valeur d'événement. Peut-être
aurais-je dû ne pas me soucier des humeurs de
cette fille, ou alors changer de vol, ou alors...
changer de vie ?
Au moment du décollage, la vieille dame me
voyant mastiquer avec force car j'avais
déjà des ennuis cochléaires
insistants, demanda si j'avais peur, elle pouvait
me tenir la main si j'avais peur. J'ai failli
ricaner, et puis croyant comprendre, j'ai tendu mes
doigts avec un sourire à la fois confus et
reconnaissant. Après tout, je jouais la
comédie depuis si longtemps pour vendre des
avions et des armes que je n'avais rien à
inventer, pas même les apparences de la
confusion.
- C'est votre premier voyage,
monsieur ?
Etait-ce de l'ironie ? je ne l'ai pas
décelée. Mais depuis combien de mois,
je n'ose dire de lustres, ne me suis-je pas
observé dans une glace, occupé
à fixer juste le bas du miroir grossissant
pour traquer le poil rétif. A cause de cette
phrase, peut-être sans malice, j'ai
glissé un regard vers le hublot.
Sans m'en apercevoir, j'étais entré
dans l'âge incertain où l'on peut de
bonne foi vous prendre pour un retraité en
mal d'occuper sa vacance, et qui se hasarde
à l'étranger, croyant le faire par
plaisir. J'ai souri ; l'examen de cette femme,
soudain direct, ne m'a pas détrompé,
les ravages du métier que j'exerce
commençaient à se voir, et
j'étais le seul à ne pas m'en
être aperçu.
Quand nous reçûmes l'autorisation de
détacher nos ceintures, elle soupira qu'on
ligotait tout et tout le temps, vous ne trouvez
pas, monsieur ? en se battant avec le
poussoir. Elle effleura la main que j'avais
avancée pour l'aider, vous êtes bien
brave.
J'ai pensé qu'elle allait me tenir la jambe
pendant dix heures si je ne me disposais pas
à sommeiller, et je m'y apprêtais
quand je l'ai vue sortir des lunettes,
déplier le journal qu'elle avait
rangé dans le vide-poche, et c'était
un journal en espagnol.
Je me sentis bête, intrigué, attendri.
Quel âge pouvait-elle avoir ? Elle
lisait vite. Au début j'ai cru qu'elle ne
s'attardait qu'aux images, et puis non, elle avait
replié les pages pour plus de
commodité, avec de petits mouvements de
bouche. L'article concernait les rebelles du
Chiapas, et je suis sûr de l'avoir entendue
marmonner pobrecitos.
Très vite, on nous servit les
plateaux-repas ; elle observa le sien avec une
attention dégoûtée, examina
l'étiquette de la bouteille de vin avec un
hochement de tête. Un petit rire sec allant
à je ne sais quoi secouait ses
épaules, ébranlant le siège.
Elle se tourna vers moi, belle image sur du
néant, monsieur, plusieurs crus s'y
prêtent et j'ai honte pour eux. Elle a
demandé si je pouvais trouver son bagage
à main au milieu des autres, un sac en
velours noir, monsieur. Elle en sortit une
bouteille estampillée d'une belle
étiquette : MONTAGNE SAINT-JEAN
1971.
- Elle vient de chez moi, monsieur, je ne
l'ouvrirai pas ici, mais si vous restez un peu
à Mexico, dans deux jours il aura
reposé, et nous pourrons le boire ensemble.
Cette cuvée est la dernière que mon
cher mari a vinifiée lui-même. Une
année fameuse. Je me suis promis de faire ce
voyage et de boire la dernière bouteille sur
cette pyramide du Soleil dont il me rebattait la
mémoire à en pleurer. Il disait
toujours, ma belle Amande, quand le fils reprendra,
on se paiera le Mexique pour aller voir notre
José. Le fils n'a pas repris ; c'est
ainsi. Il s'est embringué dans un amour qui
lui a crevé le cur, avant de le jeter
dans la drogue. Il est mort il y a quatorze ans,
deux mois avant son père. Mort du sida, je
ne l'avais pas habitué aux déceptions
et j'ai eu tort, il n'a pas su regarder en face
celles de l'amour.
Elle continuait de contempler sa bouteille comme si
c'était l'or du Pérou, une larme
tremblant au coin de l'il.
- Maintenant, avec qui vais-je boire la vie,
mon beau monsieur ? Je n'avais pas d'autre
enfant... j'ai bien un vague neveu, qui se dit tel
en tout cas, un genre de contrôleur des
travaux finis, il pallie son défaut de
tempérament en buvant de l'eau de
Contréxeville, il dit qu'elle le purge, et
c'est d'un ragoûtant !
Elle a refermé le sac sur son
trophée, bien au chaud dans un vieux pull,
et l'a gardé sur ses genoux, non-non, ne
vous donnez pas la peine, la petite jeune fille qui
sourit quand elle se moque va le remettre en place.
C'est son travail.
Je l'ai examinée avec plus d'attention, elle
avait reniflé le mépris dont nous
enveloppait cette fille à qui les passagers
parlaient sans la voir, et qui devait se trouver
trop belle pour qu'on l'ignore.
Bon sang, quel âge pouvait avoir ma
voisine ? Elle avait abandonné son
plateau, ayant juste entamé la salade et le
fruit. Quand l'hôtesse passa, elle
l'arrêta, voudriez-vous me
débarrasser, mademoiselle ? La fille
répondit sèchement qu'il fallait
attendre la desserte.
- Mais non, mademoiselle, vous allez le
prendre.
Dans la vieille voix, un avertissement sous la
gentillesse. J'ai rêvé une seconde
à toutes les suites possibles, cris, appels
au steward, ou bien encore le plateau
balancé par terre. En réalité,
l'hôtesse fixa la dame invalide dont les yeux
démentaient le sourire, puis emporta l'objet
de cet affrontement larvé. La
rigidité de son dos me fut un baume sur de
vieilles blessures d'amour-propre. Cette petite
garce que je connaissais bien, n'en était
pas à son coup d'essai. Mais je n'ai jamais
réfléchi plus de cinq minutes aux
femmes qui fourvoient leur beauté dans ce
métier-là, parce que cela
m'obligerait à peser le mien. Je vends des
armes, non ?
Ma voisine s'était plongée dans son
journal, un autre, en anglais.
Au bout d'un long moment, elle grogna, quels que
soient leur langue et leur pays d'origine, les
journaux débitent tous les mêmes
sottises. J'ai hoché la tête, mais
elle n'attendait pas de commentaires et poursuivait
sa lecture. C'est moi qui, soudain,
insistai :
- Vous en parlez trois ?
- Oh, plus, monsieur. Cinq ou six. Il a bien
fallu. Placer du vin réclame de l'entregent,
et de nos jours, l'entregent, au contraire de bien
des idées reçues, se pratique dans
l'idiome de l'acheteur potentiel. Vous connaissez
cela, sûrement. Je baragouine donc
l'allemand, l'italien, le russe et même un
rien d'arabe. L'arabe me donne du souci, c'est une
langue que nos bouches maîtrisent mal.
Elle rit brusquement, ne faites pas cette
tête. Les musulmans affichent l'abstinence et
cachent l'hypocrisie. Chez ceux qui se livrent au
vin, je livre, moi, par containers, même si
l'intitulé des bordereaux de livraison
mentionne un alcool végétal à
usage automobile.
Elle gloussa, certes, il y a des purs et durs, mais
ceux qui ont tâté de la France durant
leurs études, beaucoup d'entre eux, en tout
cas, ont appris à boire, et recommencent
quand ils reviennent. Bien sûr, dans leur
pays, ils font donner le fouet aux imprudents. Je
ne m'y habituerai jamais, seulement le commerce,
c'est le commerce, et je ne suis pas Allah pour
juger des manquements aux Lois. Et puis nous aussi
avons des hypocrites qui ne leur cèdent en
rien, non ? Toujours la même chanson
où qu'on aille !
Après cette belle sortie, elle osa un
sourire en coin, replongea dans son Herald Tribune,
avant de glisser peu à peu dans une
somnolence digne, ses deux mains à plat sur
les genoux.
Je ne pouvais m'empêcher de la guetter. Elle
avait dû être belle, les traits
étaient réguliers, le nez droit, la
bouche aux lèvres charnues avait
conservé de la fermeté. Certes, le
corps indistinct se perdait dans de larges
vêtements, mais de bonne qualité,
presque élégants. Les mains me
plaisaient beaucoup, solides,
déliées, sans les déformations
de l'âge, des mains plus jeunes qu'elle.
Celles de ma mère étaient ainsi.
Dans son sommeil, elle murmura quelques mots en
espagnol affirmant qu'elle n'oublierait pas.
Et je m'endormis à mon tour.
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