Premiers chapitres
Michka Assayas

Solo


Michka Assayas est romancier (Exhibition, paru chez Denoël en 2002) et référence absolue dans l'univers musical contemporain. Il est l'auteur du Dictionnaire du Rock dans la collection " Bouquins " et co-auteur avec le chanteur Bono de U2, de Bono par Bono (Grasset).

1.


es bus, ça explose le jour ou la nuit ? Quand il fait beau ou moche ? Là, c'était entre les deux, comme à peu près tout le temps à Paris. Dans la bande-annonce d'un film débile, Denis avait bien vu un dinosaure broyer un bus, mais c'était un peu sans le faire exprès. Une bombe, c'est un autre trip, comme disait un ami à lui : le toit s'enroule comme le couvercle d'une boîte de sardines et des morceaux de gens sautent à des hauteurs incroyables. Il avait lu qu'à Beyrouth, une fois, une femme s'était retrouvée avec la tête d'un barbu plantée dans un bac à fleurs sur sa terrasse. Bon, et ça aurait changé quoi, s'ils n'avaient pas inventé les téléphones portables ? Rien. À quoi comparer un portable sur lequel une folle vient de laisser un message d'apocalypse ? À rien. Il imagina sa propre main morte, déjà arrachée par l'explosion, glissant doucement dans sa poche. Au moment où le bus prit le virage montant de la rue Caulaincourt, il trébucha sur une Africaine, agrippée aux poignées d'une poussette large comme une tondeuse à gazon, où trônait un enfant dont le visage grave semblait absorbé par l'imminence d'un danger qu'il était le seul à percevoir, encadré par deux sacs en plastique géants pendus aux tiges, bourrés de mèches de cheveux tressées aux couleurs rigolotes. Une voix féminine enjouée prononça " Square Caulaincourt " comme pour donner la solution d'un jeu auquel les passagers, maussades, en avaient marre de jouer depuis longtemps. Il fixa la peau couleur boue, nue au-dessus des fesses, d'une grosse lycéenne juste devant lui, dont l'étiquette du slip ressortait toute dressée - il arriva à lire les petites lettres rose délavé de DIM à l'envers - et l'imagina couchée sur le ventre en travers du marchepied, des éclats de verre plantés partout, les écouteurs blancs dans les oreilles. Il visualisa le bras de la petite vieille assise sur son siège individuel, l'air déjà momifié, posé sur le rebord de la fenêtre au rez-de-chaussée de l'immeuble en face, avec son gant beigeasse, juste à côté d'une canette vide de Heineken. Il essaya de faire le noir dans sa tête.
C'est clair, pensa-t-il, alors que, s'apprêtant à descendre, il distingua sous le siège de l'enfant un autre sac en plastique bourré, celui-là, d'épis de maïs, j'aurais dû changer de numéro de portable, c'est ce que font les gens connus, mais enfin je ne suis quand même pas connu au point de devoir changer de numéro de portable tous les six mois, non, non, c'est pas la bonne solution, de toute façon elle m'aurait retrouvé, en fait, j'aurais dû faire comme les escrocs, organiser mon insolvabilité ou ma disparition, voilà, c'est ça l'idée, j'aurais dû changer de numéro de fixe, me faire mettre sur liste rouge, quitter le quartier, retourner vivre à la campagne, de toute façon je n'aurais pas dû me marier, et même, se dit-il au moment où une voiture fonça devant lui sans s'arrêter alors qu'il s'apprêtait à traverser, si je me jetais là, maintenant, sous une bagnole, je serais ce soir à l'hôpital avec des fractures partout, couvert de bandages comme l'homme invisible, et cette folle, cette malade absolue, n'aurait aucun moyen de me retrouver, même si elle me traquait à l'intérieur de l'hôpital, ils n'auraient pas le droit de lui donner mon numéro de chambre, je donnerais des instructions très précises pour que l'information soit verrouillée.
Denis prit brusquement conscience, alors qu'il n'était qu'à une centaine de mètres de chez lui, que, peut-être, déjà, elle faisait le siège devant son immeuble, étendant un sac de couchage couleur vinasse, garant un caddie bourré de sacs en plastique avec des provisions et installant un butagaz. Il fit 660 sur son portable et la voix de la femme de synthèse, dont l'accent tendre semblait toujours vouloir son bonheur, lui dit qu'il avait " un (silence étrange) ancien (second silence étrange) message ". Peut-être que le réécouter dans la rue, à l'air libre et non plus enfermé dans l'autobus, changerait sa perspective, dissoudrait la menace dans l'air ambiant, la noierait dans le défilé des gens tournant en rond devant les terrasses des cafés en parlant tout seuls dans le micro minuscule intégré au fil d'oreillette de leur portable, des scooters roulant sur les trottoirs et des vieilles à chien barrant la route aux piétons avec leurs laisses télescopiques au bout desquelles tiraient de gros rats noirs. Parfois il suffit qu'on respire l'air dehors, qu'on sente trois gouttes de pluie, qu'une ombre avance ou recule sur un trottoir, et le danger lui-même n'est plus qu'une ombre.
La voix se voulait neutre et administrative, au point, d'ailleurs, qu'il ne l'avait pas reconnue tout de suite :
" Oui, alors j'espère bien être sur le répondeur de Denis Guillerm, c'est un message de Tatiana Grechko. J'appelle parce que, voilà, j'ai ici sous les yeux les factures de mon IVG en date du 27 octobre 2003 pratiquée à la CMCO d'Évry. Donc : IVG par aspiration et curetage, anesthésie générale, hospitalisation de vingt-quatre heures, pour un total de 381,50 euros. Deux consultations médicales plus une visite de contrôle à 35 euros multiplié par trois, 105. En tant qu'étudiante sans mutuelle, j'attends toujours que tu me rembourses la clinique et les actes au-delà du forfait Sécu, ce qui fait une somme de 99 euros et 20 centimes, on va dire 100… 100 euros. Maintenant tu vas bien m'écouter : je t'ai envoyé deux courriers recommandés que bien sûr tu n'es pas allé chercher, tu avais trop peur de ta femme ou alors tu étais occupé à préparer tes émissions, genre ex-jeune pseudo-rebelle, vieux con désabusé bien à l'aise et revenu de tout. À ton niveau de réussite sociale et financière, sortir 100 euros, c'est comme aller pisser. Donc je te demande d'assumer tes responsabilités et de régler cette somme à payer immédiatement. À réception de ce message tu vas faire un virement bancaire de 100 euros au nom de Mademoiselle Tatiana Grechko sur le compte 02084735 de la BNP Paribas à l'agence d'Arpajon dans l'Essonne, code 01531. Je répète : compte 02084735, code agence 01531. Sinon je viendrai personnellement accompagnée d'un ami à ton domicile où tu m'as accueillie en l'absence de ta femme pour m'associer à des jeux sexuels pour puritains névrosés, et je prendrai la télé ou l'ordinateur. Je calcule trois jours ouvrables, on est mardi 11, l'argent doit arriver à la fin de la semaine, soit vendredi 14, sur mon compte bancaire. Voilà, fin du message. "

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