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Premiers chapitres

CLAUDE ANGELI
STÉPHANIE MESNIER
FORT-CHIRAC

Claude Angeli est rédacteur en chef au Canard Enchaîné. Stéphanie Mesnier est aussi journaliste. Ensemble, ils sont les auteurs, chez Grasset, du Nid de serpents et de Sale temps pour la république.

 

La petite garnison de Fort-Chirac

a " bande des quatre " ne compte que sur ses propres forces pour reconquérir le pouvoir. La voici, passée au scanner: le Président qui voulait tutoyer Jospin, Villepin le Connétable, Claude la montreuse d'images, et Bernadette, l'épouse qui veut aider.

" Nous pourrions nous appeler par nos prénoms, en dehors des moments protocolaires ou des cérémonies. Et même nous tutoyer, non ? "

C'est, en substance, l'aimable proposition que Chirac, tout sourire, s'est risqué à faire, dans le bureau occupé jadis par le général de Gaulle, après six mois de cohabitation sans véritables drames, à un Jospin qui ne s'y attendait guère, bien que son interlocuteur l'ait déjà plus d'une fois pris de court.

Du Chirac tout craché. Simple question de nature, l'homme est souvent brut de fonderie mais chaleureux ; beaucoup trop d'ailleurs au goût d'un Séguin ou d'un Pasqua, pour ne citer que ces deux ombrageux. A la fin de l'année 1997, au moment où le Président souhaite établir une relation familière avec Jospin, Séguin et Pasqua n'ont rien pardonné. Comme la plupart des dirigeants de l'opposition, ils ne portent pas seulement au passif de Chirac la fatale expérience Juppé suivie de la stupide dissolution de l'Assemblée. Ils se désolent aussi de son manque d'agressivité, tant à l'égard des ministres, qui le considèrent déjà comme en préretraite, que d'un Jospin à l'affût et décidé à lui ravir son fauteuil.

A en croire ces représentants d'une droite impatiente d'en découdre, Chirac copine trop: risettes à Martine Aubry, tapes dans le dos de Claude Allègre, main sur l'épaule de Jospin, les caméras témoignent de cette évidente cordialité. " Et cela ne nous facilite pas la tâche ", grognent de concert Séguin, Pasqua, Sarkozy et Balladur.

Ce comportement très " radical-socialiste ", qu'ils estiment aberrant mais pas si surprenant, date des débuts de la cohabitation. Lors d'un dîner, en juillet 1997, au domicile de l'homme d'affaires et ami François Pinault, rue de Tournon, les convives, perplexes, entendirent Chirac tenir ce soir-là des propos fort bienveillants sur les ministres de Jospin. Y compris sur Michelle Demessine, la secrétaire d'Etat au Tourisme, une communiste. Compliments que l'un des invités, Edouard Balladur, estima à ce point inconvenants que, fourchette en main, il murmura, sur ce ton de prélat qui réjouit tant les Guignols, un " Enfin, Jacques ! " en forme de réprimande.

A dire vrai, Chirac mélange les genres, sans la moindre duplicité d'ailleurs, et ses partisans ont parfois tendance à le croire schizophrène. Ainsi son côté amène ne lui interdit-il pas de critiquer, semaine après semaine, nombre de projets et de décisions qui ont reçu l'aval de l'Hôtel Matignon. Et son caractère affable ne l'empêchera pas plus, en juillet 1998, de se gausser de Jospin, naguère si modeste, qui se compare soudain à l'Aimé Jacquet d'une équipe gouvernementale dopée aux extraits de sondages et en excellente condition physique.

Une attitude encore trop mollassonne au goût de ceux qui aimeraient dévorer du socialiste chaque matin, mais ce serait oublier le véritable guerrier de la maison, le secrétaire général de l'Elysée, Dominique de Villepin, que Chirac ne bride pas, loin de là. Toujours prêt à mordre, Villepin se fait une joie de lâcher aux journalistes diverses perfidies sur Jospin et Strauss-Kahn, sur " ces socialistes arrogants qui, jure-t-il, vont se planter, car ils auront bientôt mangé leur pain blanc ". Et, à l'occasion, le combatif Villepin ne manque pas de mettre en valeur certaines affaires financières embarrassantes pour la réputation des socialistes, comme celle de la Mnef. Certains lui prêtent même l'intention de conserver au frais un " dossier " susceptible de gêner, en 2002, la future campagne présidentielle du Premier ministre.

Mais si Jospin, pris à froid par l'invitation de Chirac à débattre en copains, a refusé de lui donner du " Jacques ", puis de le traiter à tu et à toi, cela ne tient pas aux méchantes manières de Villepin. En bon fils de famille protestante, le chef du gouvernement a une conception très luthérienne des règles du jeu entre cohabitants, à l'opposé d'un Président qui, en dépit des inévitables conflits, souhaiterait davantage de familiarité dans leurs relations. Avec, quand l'inconscient s'en mêle, ce désir qu'il a de ne pas s'isoler dans son Elysée en peau de chagrin.

En 1997, c'est désormais sa base de repli, ce petit Fort-Chirac où veille la garnison du donjon présidentiel, la seule force qui compte, la seule force qui reste. Un effectif des plus limités, puisque les doigts d'une main suffisent à les dénombrer: Dominique de Villepin, le grand Connétable ; Claude Chirac, la prêtresse de l'agenda paternel et de ses prestations publiques ; Jacques Pilhan, le conseiller en image et en formules ; enfin, Bernadette Chirac, qui tente parfois, comme elle s'en vante malgré sa timidité, de parler à son mari des choses et des gens, de ce qu'elle appelle sa " propre perception des problèmes du terrain " et de leurs chers Corréziens.

Une fois Jacques Pilhan disparu - il meurt le 28juin 1998 -, ce commando, qui veut à toute force fournir au Président les clés de sa réélection, et n'a d'autre raison de vivre que la reconquête du pouvoir perdu, se limite donc à quatre personnes, le Président compris. Et cette fragilité ne semble pas trop émouvoir ce quartette de choc qui se flatte d'avoir déjà vécu semblable épopée. Après tout, et ils en tirent encore vanité, c'est aussi une équipe fort réduite, frappée d'ostracisme et sujette à bien des moqueries, qui a lancé la candidature Chirac, à la fin de 1994. Or, quelques mois plus tard et contre toute attente, le chef de cette petite troupe l'emportait au premier tour sur un Balladur longtemps chouchou des sondages et couronné à l'avance par plusieurs médias.

Une simple " bande des quatre " pourrait donc réveiller une opposition déboussolée ? Pourrait-elle, d'un coup de baguette magique, changer ses oripeaux en tenue de combat ? Et la mobiliser au coup de sifflet avant la prochaine échéance présidentielle, en 2002 ? L'ambition paraît démesurée, sinon absurde, mais c'est la seule issue possible.

A l'Elysée, il ne faut douter de rien, et surtout pas de son héros. Il n'y en a pas d'autre en magasin.

La droite devra marcher au pas

" Bien sûr, nous ne sommes pas fous... " Lors d'une rencontre avec un membre de cette " bande des quatre ", la réponse fuse, qui fleure le bon sens et la modestie: " Une petite équipe, la nôtre, ne peut suffire pour aborder la prochaine élection présidentielle, nous en sommes conscients. Mais c'est à elle qu'il revient de donner l'impulsion, l'élan. "

Toute humilité disparaît bien vite pourtant quand on l'interroge sur la stratégie à mettre en œuvre depuis le Faubourg Saint-Honoré, d'où partira la fameuse " reconquête ". Réponse: " Dans un premier temps, il n'est pas besoin de gros bataillons. " Suit cette équation à deux inconnues, présentée en ces termes: " L'opposition ne peut exister que dans le sillage du Président. Et quand elle existera enfin, quand elle sera à nouveau debout, elle n'aura qu'à le suivre, voilà tout ! "

A la fin de l'été 1998, cela tient encore du rêve, concède-t-on à l'Elysée, car il faut d'abord obtenir que les chefs du RPR et des autres partis de droite arrêtent de se déchirer, qu'ils cessent " leurs jeux stupides ". Puis que, tous marchant d'un même pas, ils admettent ce postulat: " En dehors du Président, point de salut. " Ou qu'ils entendent au moins - c'est le refrain élyséen - la douce et encourageante musique des sondages, si prompte à rallier les soutiens lorsque tout va bien: Chirac a une bonne cote de popularité, " et il a gagné la Coupe du monde ", comme se plaît à dire Dominique de Villepin, qui n'est jamais à une outrance près dès qu'il s'agit de convaincre un hésitant.

Quant à ceux qui, journalistes, curieux ou élus désemparés, pourraient encore douter, un autre message leur est lancé depuis le donjon de l'Elysée: " Il est des moments où un peuple a besoin d'un petit père Queuille, et d'autres où il veut un chef, un guide qui lui indique le chemin. Chirac est cet homme-là. En dépit de tout, il avance, il creuse son sillon. "

Frénésie partisane, exaltation mystique ou illusion lyrique, il faudra bien que l'opposition avale le tout, s'en contente et s'en repaisse. Car, même en cherchant bien, on ne voit pas se dresser, dans ses rangs, un jeune Balladur ou un jeune Pasqua capable de tacler brutalement le " vainqueur de la Coupe du monde ", de taille à lui prendre le ballon et assez talentueux pour tirer au but.

Une surprenante légèreté de l'être

Si faible qu'elle soit, cette petite bande d'" éclopés ", comme la décrit l'ironique Pasqua, sait rassurer Chirac. Des autres, ces chefs du RPR et de l'opposition désunie, il en a vraiment soupé. D'ailleurs, il ne se gêne pas pour le clamer, quand la colère le prend et qu'il se laisse aller devant un interlocuteur complaisant. Les abandons, les lâchetés, les trahisons et les coups bas, il connaît. Dès que le temps a viré à l'orage, en 1997 puis l'année suivante, il les a tous vus à l'œuvre, ces déserteurs.

Mais si Chirac a bien saisi la leçon, cette brassée d'expériences douloureuses et d'amertumes cuisantes ne lui a toujours pas valu son brevet d'homme d'Etat. Pour le mériter, ce n'est pas une simple question de métier, d'aptitude ou d'endurance. Ses plus chauds partisans, tout en lui reconnaissant un talent certain lors des campagnes électorales, ont souvent douté de lui, de son sens politique autant que de ses compétences, et ils doutent encore. En confidence, nombre de ses fidèles s'alarment de ses " réflexes maladroits et décalés " depuis que le paysage a changé, et que cette gauche si détestée a investi l'Assemblée ainsi que plusieurs conseils régionaux.

Enfin, la gestion des relations personnelles n'a jamais été son fort. Aussi bien avec Balladur, dont il ne pouvait imaginer la trahison, qu'avec Juppé, dont il aurait dû, à l'évidence, se séparer plus tôt. Même erreur avec Tiberi, dont il ne veut pas se défaire, au risque d'irriter des juges d'instruction en appétit et d'offrir bientôt Paris à l'ennemi.

Indécis, Chirac l'est encore jusqu'à hésiter entre deux rôles. Chef politique, ou président de tous les Français ? Au début de l'été 1998, il choisit le plus commode à interpréter, le premier, et décide de convoquer, chaque mardi matin, Jean-Louis Debré et Josselin de Rohan, les présidents des groupes RPR de l'Assemblée et du Sénat. Deux bonnes raisons l'ont conduit à instaurer ces réunions. D'abord, Chirac tient à prendre Rohan et Debré en main, afin de contrôler l'action, l'ardeur ainsi que le moral des députés et des sénateurs indociles ou démobilisés. Et puis, surtout, il ne supportait plus ses déjeuners hebdomadaires en tête à tête avec Séguin, qu'il avait l'habitude de recevoir aussi le mardi. Un Séguin trop souvent bougon, contrariant, et désormais insupportable.

Mais cette initiative va aussitôt tourner court. Dès qu'il en a eu vent, Séguin a hurlé, qui déteste Debré, le trop fidèle chiraquien. Patron du RPR, il n'admet pas cette nouvelle marque de défiance et cette humiliante mise à l'écart. Aussi Chirac doit-il vite en rabattre, et le cercle de famille s'agrandit.

Séguin en sera donc, tout comme Sarkozy, de ces conclaves matinaux où chacun doit subir, le nez dans son assiette de croissants ou le regard rivé sur sa tasse de café, les longs monologues du maître de maison, ses remontrances et ses fréquents coups de gueule sur le thème: " L'opposition est nulle, heureusement que je suis là ! " Et tant pis si, à l'occasion, Chirac apparaît davantage en chef de clan qu'en président, ce que lui avait pourtant déconseillé Jacques Pilhan.

Le fils spirituel du Président

Depuis septembre 1997, Dominique de Villepin a retrouvé le sourire. Il sait qu'il a gagné, et que, malgré sa riche collection d'ennemis déclarés, il conservera son rôle de gardien du temple présidentiel. Pourtant, ils étaient nombreux à mener campagne, à faire le siège du Président, ceux qui, à l'Elysée et dans Paris, réclamaient la tête de Villepin, lui reprochant sa défense de Juppé, la dissolution, et son insupportable arrogance.

Orgueilleux par nature, affable s'il y consent, déterminé toujours, Villepin, au début de la cohabitation, avait le genou à terre. Puisqu'il fallait bien désigner un responsable des grands malheurs du Président, et faute de Juppé exilé à Bordeaux. Claude et Bernadette Chirac souhaitaient son départ. Mais " la famille " n'était pas seule à vouloir sa perte. Jacques Pilhan, le conseiller en bonne renommée et dans l'art du paraître, ainsi que deux amis du Président, les hommes d'affaires Jean Dauzier et François Pinault, arrivaient aussitôt en renfort. Insistants, tous suggéraient que Villepin abandonne l'Elysée et aille traîner ses guêtres au loin, chez Elf ou dans une belle ambassade.

Chirac a résisté à toutes les pressions. Le 1er septembre 1997, recevant Jacques Toubon, il annonce à celui qui est encore un homme de confiance que Villepin va rester à l'Elysée. Et comme son visiteur paraît surpris, il en fournit une explication inattendue: " La dernière fois que j'ai vu Foccart, chez lui, rue de Prony, c'était avant mon voyage en Amérique du Sud. Entre autres sujets, nous avons parlé de Villepin, et le vieux Foccart m'a dit: " Il m'a combattu, mais de tous vos collaborateurs, c'est celui que vous devez maintenir à vos côtés. Il est loyal, efficace, et il a le sens de l'Etat. " "

C'est dire si Villepin, un temps affaibli par les attaques le désignant comme premier responsable d'une dissolution-catastrophe, relève dès lors le nez et retrouve du mordant. Tel un Cerbère, il s'applique à ce que personne ne puisse lui disputer son pouvoir. Dossiers réservés, rendez-vous exigeant sa bénédiction, accès direct à Chirac, Villepin se veut incontournable, et malheur à qui refuse de l'admettre.

" Il souhaitait se débarrasser de Pilhan, confie un de ses visiteurs. Villepin n'admet pas que Chirac subisse d'autre influence que la sienne, et celle des rares qui disposent de sa confiance. Le plus étonnant, c'est qu'il l'avoue. "

Un bilan et un trait de caractère dont Chirac n'a tenu aucun compte, désireux de garder près de lui ce fils spirituel, ce compagnon des jours sombres. Ceux de 1994, quand Balladur trônait dans les sondages, puis ceux de 1997, après l'échec des élections législatives. Des interventions étrangères ont aussi pesé en sa faveur: plusieurs chefs d'Etat africains, l'ami fidèle Omar Bongo en tête, ont prié Chirac de conserver Villepin dont ils apprécient le rôle d'interlocuteur. Et l'argument a porté.

Le surveillant général de l'Elysée

Aristocrate à la longue silhouette de candélabre, aux propos vifs et aux jugements tranchés, l'homme est fougueux, voire exalté. Vivant noyau d'une tornade, Villepin semble porter une invisible armure, tant chez lui le guerrier domine. Assis dans son fauteuil comme s'il allait devoir en jaillir, sa main fine souligne le propos, lance une mercuriale, se dresse telle une antenne en désignant le contradicteur.

A quarante-cinq ans, cet homme qui ne le cède pas en taille à son patron, tient donc le poste de second sur la dunette du navire élyséen. Jaloux de son autorité, mais accommodant par obligation, quand Chirac l'y incite, Villepin s'était presque réconcilié avec Jacques Pilhan, qu'il détestait encore si fort, peu avant sa mort. Et désormais, Claude Chirac supporte sa présence car, malgré ses manières de surveillant général, il n'a guère le pouvoir de l'importuner, et encore moins le loisir de lui disputer le domaine où elle règne: la communication paternelle. Toutefois, cela ne les empêche pas d'échanger tous deux des propos acides, y compris en présence du Président. Ou, parfois, devant des tiers qui se souviennent de certains voyages en avion pendant lesquels les échanges entre Claude Chirac et Villepin tournaient au ping-pong meurtrier, avec arguments au vinaigre et expressions empoisonnées.

Moins concernée, mais toujours hostile à Villepin, Bernadette Chirac a, elle aussi, renoncé à demander son renvoi. Et elle ne lui lance plus, comme naguère, peu après la dissolution, au détour d'un couloir de l'Elysée, un agressif: " Tiens, vous êtes encore là, vous ? " Quant à François Pinault, le très riche ami du couple présidentiel, que Villepin soupçonne de monter parfois des opérations financières acrobatiques, il se venge de n'avoir pas obtenu son scalp en l'affublant d'un sobriquet méprisant: " L'ayatollah ".

Mais en valeureux membre de la " bande des quatre ", Villepin fait mine de dédaigner les critiques et s'échine à jouer les Vauban du Faubourg Saint-Honoré, en dressant de nouveaux remparts autour de son Président. Fort de ses onze années de cotisations au RPR, il peut continuer à faire le tri dans l'opposition: entre les bons, bien peu nombreux, les mauvais, qui prolifèrent, et les " connards ", qui sont légion à en croire cet imprécateur.

Boulimique de dossiers, de responsabilités et concepteur d'idées présomptueuses, Villepin se veut bien plus que le conseiller omnipotent de Chirac. Il estime incarner sa mémoire, quand ce n'est pas sa volonté. Et sans oser s'en flatter, peut-être croit-il être son assesseur, son Al Gore, ou son mentor, comme il fut, quelques années auparavant, celui de Juppé.

Après la dissolution, et il s'en félicite, Villepin a encouragé Chirac, déprimé, à redresser la tête. Aujourd'hui, il l'engage surtout à ne plus tolérer, dans ce qui doit devenir la mouvance présidentielle, les traînards, les dissidents ou les rebelles. Attentif au moindre écart de comportement ou de langage, ce méfiant passe au peigne fin les discours ou déclarations des chefs - ceux de Séguin en priorité - et des élus de l'opposition, à la recherche d'un propos contestable, d'une réflexion divergente ou d'une critique implicite, et donc inacceptable, du Président.

Ensuite, son dossier d'instruction fin prêt, Villepin dépose sur le bureau de Chirac les résultats de son enquête sémantique, assortis parfois de commentaires fielleux. Il est ainsi, Villepin, et capable de tenir tous les rôles, sans changer de masque ou de regard. Aimable avec Sarkozy, par exemple ; agressif avec Jospin, et non sans plaisir ; ou odieux avec Toubon, car celui-ci a démérité.

Ce comportement affable à l'égard de Sarkozy, c'est dans l'intérêt bien compris du Président. Et là, Villepin se sent payé de retour. L'ancien " porte-flingues " de Balladur, comme le qualifiait, il n'y a pas si longtemps, l'entourage de Chirac, n'en finit plus désormais de chanter les louanges du Président, même en sa présence. Une conversion si rapide, et des accents de sincérité attendrissants, prouvent, selon les connaisseurs, que cet artiste a bien du talent.

A l'égard de Jospin, aucune comédie au programme, c'est l'homme à abattre, le futur adversaire à la présidentielle, trop valorisé par les médias, et dont il faut s'appliquer à ternir l'image. En mai 1998, Villepin a cru en tenir le moyen.

En accord avec Chirac, il mobilise alors deux députés RPR qui interpelleront le Premier ministre d'après un texte qu'il aura lui-même rédigé. A l'Assemblée, ces chevau-légers reprocheront à Jospin d'avoir naguère perçu un salaire du Quai d'Orsay sans y travailler, puisqu'il consacrait son temps à diriger le Parti socialiste 1.

A entendre Chirac et Villepin, le procédé est de bonne guerre. Une récente accélération des enquêtes judiciaires à la Mairie de Paris, notamment sur les " emplois fictifs ", puis une garde à vue de quelques heures que subit Xavière Tiberi, ont mis les nerfs de Chirac à vif. Et pour couronner le tout, voici que, soudain, Elisabeth Guigou se permet une incongruité: " Comme tous les Français, dit-elle, le président de la République peut être traduit devant les tribunaux, s'il a commis un délit 2 ".

Un mois plus tard, autre facette des talents de Villepin, le cas Toubon sera réglé sans aucun ménagement. Cet ancien ministre de la Justice n'a pu, malgré sa bonne volonté, intégrer la " bande des quatre ". En septembre 1997, nommé conseiller à l'Elysée, il est relégué sous les combles, dans un bureau fort éloigné de celui du Président. Cela aurait pu en décourager d'autres, pas Toubon. Avide de responsabilités, ce mauvais traitement ne l'empêchera pas de croire en sa bonne étoile et de lorgner le fauteuil de Villepin, en espérant le voir bientôt exilé dans quelque lointaine ambassade. Mais le rêve passe et, en désespoir de cause, Toubon lancera un putsch contre Tiberi 3

Dès lors, son arrêté d'expulsion est signé, il doit quitter l'Elysée. Chirac l'a décidé, et Villepin, qui tient cette fois le rôle du bourreau, ne lui prête que trois avenirs possibles: " Toubon ? Soit il prend sa retraite, soit il sombre dans l'alcoolisme, soit il se suicide. " Replié dans sa mairie du XIIIe arrondissement de Paris, avec le sentiment qu'un sort injuste le frappe, Toubon ne suivra, et c'est heureux pour lui, aucune des voies ouvertes par Villepin.

La première dame de l'Elysée

La femme présente, celle qui rassure, qui conseille, celle qui veille et surveille, qui ne perd jamais de vue le Président, ce mauvais orateur, quand il se produit ; celle qui gère son agenda, lui transmet ou lui rédige sujets d'interventions et formules toutes faites sur les valeurs de la famille, sur l'avenir d'Air France ; celle qui choisit les journalistes admis à l'interroger, qui le critique, qui le corrige enfin, c'est la fille cadette, Claude. Trente-six ans, conseillère en communication, selon l'organigramme de l'Elysée, et la moins à droite de la " bande des quatre ", paraît-il, Claude Chirac incite souvent le Président à aller au-devant des jeunes, des immigrés et des " vraies gens ", comme elle dit.

Son expérience se résume à douze années passées au royaume de la publicité. Deux, à faire ses classes dans l'agence RSCG, puis dix consacrées à la promotion paternelle. Afin de ne jamais comparer pareille fonction à une vulgaire action commerciale, il est coutume de l'habiller du terme de " communication ". Alors qu'en langage familier le qualificatif de " pub politique " correspond mieux à la nature des efforts accomplis par Claude Chirac. Car il s'agit bien moins d'agiter des idées, on n'ose parler d'idéaux, que d'un jeu de rôles au théâtre des faux-semblants.

Une décennie durant, ses loyaux services, Claude Chirac les aura donc accomplis au seul nom du père et de son image, rien de plus. A la Mairie de Paris d'abord, pendant la campagne présidentielle ensuite, et enfin à l'Elysée, où elle s'était pourtant promis de ne pas s'installer, sous la houlette de Jacques Pilhan.

Cette relation père-fille, cette complicité entre un Président vulnérable, incertain, et sa cadette malhabile mais pugnace, pourrait fournir un intéressant sujet d'étude en psychanalyse. D'autant que l'acharnement de Claude Chirac à se vouloir indispensable tient pour beaucoup au fait qu'elle estime sa mère incapable de remplir ce rôle, à mille lieues de posséder l'énergie ou le charisme d'une Hillary Clinton, et donc inapte à occuper une place un tant soit peu comparable.

Cruelle parfois, Claude ne se prive pas de souligner les lacunes de Bernadette Chirac, de lui signifier qu'elle s'habille mal, se coiffe mal. Ou de critiquer, même en présence d'un journaliste, ses confidences, qu'elle estime " médiocres ", à l'hebdomadaire Elle . Et Bernadette Chirac peut constater à quel point sa fille la tient pour quantité négligeable quand elle découvre, en août 1997, les photos, parues dans Paris-Match , de leurs vacances familiales à la Réunion puis à l'île Maurice. On y voit Chirac en pantalon sombre, Claude en short, le petit Martin, son fils, en survêtement, mais de l'épouse du Président, nulle trace.

Comme Bernadette Chirac n'ignore pas que Claude contrôle le choix et l'utilisation par cet hebdo madaire des photos du Président, légendes comprises, la leçon est blessante. Mais peu importe ce coup de gomme sur sa mère, seule compte l'image de Chirac en grand-père attentionné, et Claude s'en félicitera: ce numéro de Match bénéficiera d'une excellente diffusion.

Peu intéressée, en revanche, par son image personnelle, et surtout prudente, Madame Fille vit et agit en retrait, loin des caméras et des objectifs. On l'aperçoit parfois, silhouette pâle et discrète, arpentant une rue du VIIe arrondissement, son portable à l'oreille et, à l'occasion, le visage en partie mangé par des lunettes noires.

" Souvent en jean et coiffée à la diable, mais avec un sac Hermès, ainsi la décrit un familier, Claude Chirac évolue à l'aise dans tous les mondes. Un style sport, un peu chic, passe-partout, sans rien qui égaie vraiment ses tenues beige, marron ou noir. Mais elle peut utiliser soudain un langage de charretier ! Par exemple, en parlant de Clinton: " Tout le monde a le droit de tirer son coup, ça ne regarde personne. " "

Il lui arrive aussi de se montrer fort désagréable: au service de presse de l'Elysée, on la trouvait plutôt " cassante " avant qu'elle ne s'applique à mettre davantage de liant dans ses rapports avec celles et ceux qui œuvrent pour la cause paternelle.

Sa volonté de protéger " Chirac ", car c'est ainsi qu'elle l'appelle, l'amène à se méfier de tout et de tous. De Juppé ou de Villepin, qui ont fait commettre à son père bien des erreurs. De Séguin, dont les ambitions l'inquiètent. Des journalistes aussi, qui ne se montrent pas vraiment tendres avec le Président.

Claude n'apprécie guère les gens des médias: même avec les plus complaisants, elle demeure sur ses gardes. Ils sont, estime-t-elle, imprévisibles quand les sondages sont médiocres, et que le temps se couvre au-dessus de l'Elysée. D'ailleurs, elle n'hésite jamais à sauter sur son téléphone pour protester quand un article lui déplaît. " Mais elle ne sait pas s'y prendre. Elle n'a toujours pas saisi comment ça marchait, les relations avec la presse ", explique le directeur d'un quotidien.

A sa décharge, Claude connaît bien son " client ", jamais très à son aise dans l'exercice médiatique, mais il faut bien faire avec, et " Chirac c'est Chirac ", admet-elle, fataliste. Elle s'en désole quand, repliée dans son bureau, elle visionne les cassettes de ses interventions et - car c'est une travailleuse obstinée - qu'elle les compare avec celles de ses adversaires de droite ou de gauche.

Son labeur quotidien consiste d'abord à tenir un agenda des actes, des déclarations et des déplacements présidentiels. " Qu'est-ce que je fais aujour d'hui ? " demande-t-il souvent à sa fille. Dans la salle de réunion où Claude s'active, table en verre et chaises noires, un grand tableau fixé au mur mentionna même, pendant un temps, les jours du mois, en détaillant les activités publiques du père. Rares étaient les cases blanches avec repos complet, et il en va toujours ainsi.

Grâce à cette pratique, Chirac dispose, chaque matin ou presque, d'une véritable feuille de route qui trace son programme de la journée, enrichi bien sûr par Villepin. Et tout ce que peut ou doit faire ce Président sous surveillance rapprochée, et tout ce qu'il doit déclarer, lui est fourni par écrit, disséqué, et pré-mâché pour ainsi dire.

Aussi Claude Chirac admet-elle mal qu'une initiative lui échappe. Manque de confiance dans son " client ", sans doute. A la fin de mai 1998, le Président recevant des personnalités féminines sans qu'elle en ait été avertie, Claude prit son père au téléphone, et se montra fort sèche.

Négligeant les témoins présents, qui n'en croyaient pas leurs oreilles, elle lui lança: " Qu'est-ce que tu fous avec ces bonnes femmes ? " Suivit un long silence. On imagine Chirac au bout du fil, justifiant l'intérêt de pareilles rencontres et s'excusant de ne pas lui avoir demandé son avis. Mais seule Claude entendra les explications présidentielles lors de cette brève conversation qu'elle conclura d'un " Salut ! " courroucé et bien peu filial.

Des mises en scène sans scénarios

La meilleure contribution de Claude Chirac au comportement public de son père, ce fut pendant la campagne présidentielle de 1995. Un cadeau utile que cette fille attentionnée était allée chercher aux Etats-Unis: une merveille de technologie pour un homme politique incapable d'apprendre un discours par cœur, le double prompteur.

Ces deux écrans, sur lesquels se déroulait lentement le texte de ses discours de candidat, disposés de chaque côté de la salle et invisibles au public, permirent à Chirac de paraître moins crispé devant ses auditeurs et les caméras. Et de déclamer en balayant la salle du regard, sans avoir à se pencher vers des feuillets qui ont parfois la bizarre idée de se mélanger.

Quelques mois plus tard, en décembre 1995, autre réussite mais en compagnie de Jacques Pilhan, cette fois, Claude Chirac signe sa première mise en scène à la télévision. Un excellent scénario: le rapatriement des deux pilotes d'un Mirage français abattu en Bosnie par les Serbes, et retenus depuis prisonniers. Sur l'aérodrome de Villacoublay, elle accueille les cameramen de TF1 et de France 2 qu'elle a sélectionnés, et leur désigne, ainsi qu'aux photographes, les emplacements qu'ils doivent occuper sur la piste ou dans le salon d'honneur.

Puis, une fois le Président arrivé et informé de ce qu'il doit faire, quand atterrit le Falcon de l'armée de l'air, avec à son bord les pilotes rescapés, Claude Chirac donne le départ du direct aux chaînes de télévision. Ainsi tenues, par la fille du Président, pour desimples exécutants, les dirigeants de TF1 et de France2 n'émettront pas la moindre protestation.

A chaque déplacement présidentiel en région ou à l'étranger, Claude se conduit de la sorte ; elle met en scène son père et joue avec les caméras. Mais ses rares réussites sont du domaine de l'image symbolique. En février 1998, par exemple, quand le secrétaire général de l'Onu, Kofi Annan, rentre de Bagdad, dans un Falcon prêté par Chirac, après une négociation qui a permis d'éviter un nouveau bombardement du pays par les missiles de Clinton. Il s'agit alors de rendre hommage à l'initiative du Président qui a incité Kofi Annan à se rendre en Irak. Aussi, à l'atterrissage, sur indication expresse de Claude Chirac, les caméras s'attardent-elles sur la cocarde tricolore de l'avion d'où va descendre le patron de l'Onu, et sur l'inscription " République française ".

Même succès d'image lors de la finale du Mondial, alors qu'elle s'était pourtant affolée à l'idée que ses chères caméras pourraient ne pas être autorisées à suivre le Président dans le vestiaire des Bleus en cas de victoire.

Mais à côté de ces plaisirs faciles, combien de productions ratées, pourtant réalisées en compagnie de l'expérimenté Jacques Pilhan: émissions sur la justice, en décembre 1996, sur l'éducation, en mars 1997 ; conférences de presse ou entretiens qui font plonger l'audimat présidentiel. C'est que la mise en scène et la participation de journalistes, que Pilhan et Claude considèrent comme des seconds rôles au service de Chirac, ne peuvent suffire à garantir un bon spectacle. Surtout quand la vedette ne connaît pas bien le sien, de rôle, et que ses propos ne s'écartent guère des banalités soporifiques.

Les limites du procédé - un événement, un Président, des caméras, et deux ou trois journalistes - sont manifestes, le 18juillet 1998. Ce dimanche-là, le Tour de France s'arrête à Corrèze, dans le canton où Bernadette Chirac se fait régulièrement élire au Conseil général. Et le reportage, sur France 2, tourne à la caricature.

Jovial et empoté, Chirac se voit d'abord offrir trois maillots, un jaune, un vert et un à pois, par les coureurs qui les portent. Rien d'extraordinaire, jusqu'au moment où un journaliste sportif, désirant obtenir quelques commentaires du Président, s'approche de lui, suivi de son cameraman. Soudain troublé, Chirac cherche désespérément des yeux sa fille, perdue dans une petite foule en désordre.

Sourire crispé et bouche ouverte, il ne comprend pas aussitôt qu'il " travaille " en direct sous le regard des caméras.

" Attendez, dit-il au reporter avec autorité. Faisons-le en deux fois. Pour que, hein... On en fait une, et une pause... "

Le journaliste s'affole: " On est en direct, monsieur le Président. On est en direct ! 4" répète-t-il.

Surpris et mal à l'aise, Chirac, qui disparaît alors brutalement de l'écran, prend le départ et se résout à discourir sur la Corrèze, sur l'efficace travail de son épouse, conseillère générale, sur le sport, le dopage, mais sans jamais revenir à l'écran. Pour la première fois, un président de la République va ainsi parler, pendant deux bonnes minutes, en voix " off ". Les téléspectateurs n'ont alors droit qu'à des vues panoramiques de verdure et de Corrèze profonde.

Les images de Chirac et de la foule qui l'entourait auraient-elles donc été jugées sans intérêt par les techniciens de France 2 ? C'est à croire et, cette fois, la grande prêtresse de la communication élyséenne avait mal préparé son père à cette dure épreuve du Tour de France.

Les derniers conseils du grand sorcier

Aux premiers jours de mai 1998, deux mois avant sa mort, Jacques Pilhan délivrait à Chirac et à sa fille son ultime message. Amaigri et très affaibli par ce cancer dont il refusait de parler, il avait déménagé pour s'installer près des bureaux de son agence Temps public, dans le XVIe arrondissement. Là où, pour leurs derniers tête-à-tête, le Président se rendait discrètement afin de lui épargner la fatigue d'un déplacement jusqu'à l'Elysée.

Les réflexions de Pilhan qui, semble-t-il, n'ont pas donné matière à la rédaction d'une note, peuvent se résumer ainsi:

" Le Président est aujourd'hui détaché du RPR. Il faut accentuer cela et les sondages encouragent à persévérer en ce sens. Sa cote de popularité s'améliore, il y a lieu de profiter de ce courant. Et de le faire apparaître comme un Président pour tous les Français, et non pas de tous les Français. "

A quelques nuances et éventuels dérapages près, ce sera sans doute la voie qu'empruntera la " bande des quatre " pour les mois et les années à venir. Mais si Jacques Pilhan prêchait pour un certain bon sens, cela vaut-il de s'en étonner ? Il n'était peut-être pas nécessaire de faire appel à un grand sorcier pour concevoir pareille stratégie.

Désormais, la petite équipe élyséenne devra sans doute vivre sans gourou. Depuis sa maladie et son décès, beaucoup se sont demandé, sans vraiment y croire, si Jacques Pilhan aurait un successeur. " Son remplacement ? C'est le problème spécifique de Claude Chirac, concède-t-on à l'Elysée. Mais personne ne bénéficiera plus de l'équation de Pilhan... "

Impossible, en effet, d'engager un autre artiste nanti d'un palmarès comparable au sien. Onze années passées à " vendre " du Mitterrand, c'est cette expérience que Chirac, fasciné par son prédécesseur et les tourments que celui-ci lui a fait subir, avait voulu s'offrir en embauchant Pilhan puis en devenant son intime.

Sa seule présence, l'amitié qu'il mettait à travailler pour son père, ses théories sur " l'écriture médiatique " et ses remarques, frottées de psychanalyse, sur les mouvements d'opinion, cela rassurait Claude Chirac. Une complicité professionnelle les unissait, et ils se téléphonaient souvent plusieurs fois par jour. Ensemble, il leur arrivait de prétendre, avec un brin d'amertume, que le gouvernement Jospin appliquait une partie du programme que le candidat pourfendeur de la " fracture sociale " avait défendu, en 1995, lors de sa campagne présidentielle.

Depuis, si Pilhan et Claude Chirac sont parvenus à faire " vivre son image " de Président, comme on dit dans le jargon des communicants, en s'efforçant de le rendre présent sinon dans la tête des Français du moins sur le petit écran, leur bilan n'est guère convaincant. Mais " Chirac, c'est Chirac ", et il est difficile de leur refuser des circonstances atténuantes, même si, trop sûrs d'eux, Pilhan et Claude se sont crus capables de remplacer une politique, un programme et des idées par des mots.

La discrète qui revendique d'exister

Quatrième élément de la petite garnison de Fort-Chirac, Bernadette, l'épouse, est cette femme timide, peu loquace, au visage d'ordinaire morose, qui donne l'impression de ne vivre qu'en retrait. Un certain manque d'assurance la porte à se montrer réservée, et il lui sera toujours difficile de s'affirmer au côté des deux autres Chirac, le mari et la fille, le Président et la conseillère, qui la tiennent à l'écart.

Mais ses origines familiales - Bernadette est une Chodron de Courcel - et sa position d'épouse du chef de l'Etat, avec quarante-deux ans de vie commune, peuvent l'amener parfois à dépasser sa timidité naturelle, à se montrer hautaine et déterminée. Elle aime d'ailleurs rappeler la victoire qu'elle remporta, en 1979, sur Pierre Juillet et Marie-France Garaud, les deux mentors de son mari qui la méprisaient si fort, et dont elle estimait l'influence néfaste pour l'avenir du futur président. " Ce sera eux ou moi ", avait-elle menacé. Et ce fut elle.

Déterminée, elle l'est aussi à ne rien pardonner des trahisons ou des agressions. La rancune tenace, Bernadette Chirac n'a pas oublié les attaques dont sa famille et elle-même furent l'objet, pendant la campagne présidentielle, et dont elle soupçonne toujours Sarkozy d'avoir été l'instigateur. L'affaire fit long feu, car les médias n'y avaient, à juste titre, accordé aucun crédit, mais Bernadette Chirac a la mémoire longue.

Alors, rien d'étonnant s'il lui déplaît autant d'assister au retour en grâce de cet ancien porte-parole de Balladur, intronisé secrétaire général du RPR par Séguin, puis réadmis à l'Elysée. Et quand elle en tend dire, à l'automne 1998, que Sarkozy pourrait conduire la liste du RPR, ou celle de l'Alliance, lors des futures élections européennes, car le Président n'a guère envie de voir Séguin s'en charger, Bernadette Chirac a envie de mordre. Ceux qui la connaissent bien s'en disent aussitôt certains: elle tentera de dissuader son mari d'accorder cette promotion à Sarkozy, même si elle n'ignore pas que, dans les couloirs de l'Elysée, on déclare " son influence politique nulle et non avenue ".

Très éloignée de la hiérarchie dans cette " bande des quatre ", il est exact qu'elle n'a guère voix au chapitre. D'autant que Chirac, s'il la laisse parler, le prend souvent de haut avec elle, selon son humeur du jour. " Le Président, confie un familier, considère que, comme beaucoup de femmes, elle ne comprend pas grand-chose à la politique. Elle n'est jamais élue qu'au conseil général de Corrèze, pas même à la députation. " Alors, on lui abandonne " l'intendance ", le plaisir de faire disposer les tables en U, lors d'un dîner officiel, ou l'aménagement des parterres de roses ; on lui concède le " caritatif ", et les collectes de pièces jaunes par les enfants des écoles.

Admirer Hillary Clinton, s'en faire un modèle, ne peut lui suffire pour s'imposer, et jouir d'une influence comparable. Bernadette Chirac a ainsi connu plusieurs échecs quand, par exemple, elle a suggéré, non sans arguments, d'écarter Juppé de Matignon, bien avant les législatives de 1997, puis Villepin de l'Elysée. Mais elle ne fut pas seule à se faire rembarrer. Jacques Pilhan, Claude Chirac et l'ami François Pinault, qui intriguaient en ce sens, n'ont pas davantage réussi à convaincre le Président.

Astreinte à la figuration, Bernadette Chirac ne s'y résout pas vraiment. " En Corrèze et en public, dit-elle, la tradition est de mettre les hommes devant. Ce sont eux qui parlent et tranchent. Mais rentrés chez eux, la porte refermée, il leur arrive beaucoup plus souvent qu'on ne le croit d'écouter leur femme quand elle exprime le bon sens. Alors je fais comme la femme corrézienne, je choisis mon moment, une fois la porte refermée. 5 "

Elle affiche d'ailleurs de hautes ambitions. " Je veux épater mon mari et ma fille ", se promet-elle un jour. Pour ses débuts, elle est allée, à l'exemple de sa fille Claude, s'offrir une nouvelle coupe chez Charlie en Particulier, " la coiffeuse-transformeuse (sic) des stars, qui traite vos cheveux comme du beau linge ", à en croire l'hebdomadaire Elle . Dans un appartement cossu du XVIe arrondissement, " aménagé façon boudoir, avec rideaux de taffetas perlés ", où tout n'est que luxe, la fameuse Charlie reçoit Claudia Schiffer, Isabelle Adjani, Naomi Campbell et bien d'autres vedettes - deux mille à cinq mille francs le coup de ciseaux-, qu'elle soigne, brosse et manucure, tels des chevaux de grand prix. Et Charlie peut ainsi compter deux chevelures de l'Elysée au nombre de ses trophées capillaires.

Mais au-delà des apparences, il est des moments où l'action de l'épouse mérite d'être soulignée. C'est sous l'influence de Bernadette la très catholique que Chirac ne s'est pas contenté, le jour de son investiture à l'Elysée, de baiser l'anneau d'améthyste du cardinal Lustiger. Ou de se rendre parfois de façon peu discrète à la messe dominicale, alors qu'avant son élection les prêtres ne l'y croisaient guère. A l'instigation de son épouse, le Président s'est appliqué à nouer des relations affectueuses avec le Saint-Siège. Notamment en assurant le pape de son " respect filial " dans les lettres qu'il lui a adressées, et en accordant à la France, lors de sa visite d'Etat au Vatican, en 1997, le titre de " nation chrétienne ", alors que d'aucuns la croient plutôt républicaine et laïque.

En une autre occasion, d'ordre domestique cette fois, Bernadette Chirac a montré quelque autorité. En novembre 1997, et ce fut un petit tremblement de terre à l'Elysée, elle a obtenu le renvoi de Jean-Claude Laumond, le chauffeur et confident de son mari depuis un quart de siècle. Une décision que Chirac n'a pu prendre de gaieté de cœur. Les deux hommes se tutoient ; jadis, Laumond conduisait à l'école Claude et sa sœur Laurence ; puis, lors de son mariage, Chirac et Claude avaient été les témoins de Laumond. Disponible à toute heure, celui que le Président considérait comme une sorte de jeune frère - il a cinquante-deux ans -, s'est vu bien mal récompensé de sa fidélité.

Exilé avec son épouse en Nouvelle-Calédonie, à l'automne 1997, Jean-Claude Laumond y a exercé la profession de transporteur de fonds. Mais son contrat et son nouveau statut ne lui étant guère favorables, il a pris, en juin 1998, un billet pour Paris et s'est présenté à l'Hôtel de Ville en posant sa candidature au service des Parcs et jardins. En vain, et on lui laissa entendre que l'Elysée, sans plus de précision, ne souhaitait pas son embauche. Quelques mois plus tard, pourtant, Jean-Claude Laumond obtiendra un emploi peu valorisant au service des cimetières de Paris.

Intraitable à l'égard du chauffeur et homme de confiance de son mari, Bernadette Chirac sait montrer davantage de solidarité familiale si l'affaire est politique. Quand Jacques Toubon lancera un putsch contre Tiberi, en juin 1998, elle se montrera aussi intraitable à son égard que le Président. Et elle encouragera même son mari à ne plus jamais recevoir cet indiscipliné de Toubon. Conseil que Chirac, sur la suggestion d'un Villepin radouci, ne suivra pas bien longtemps.

Des recommandations, Bernadette Chirac en fera beaucoup d'autres, au fil du temps. Fin octobre et novembre 1998, par exemple, au moment du débat sur le Pacte civil de solidarité, le fameux Pacs. Elle reprochera alors à son mari, mais en vain, de ne pas s'engager, de laisser Sarkozy et d'autres en faire un cheval de bataille contre la gauche. Puis, comme une grande, elle décidera d'accorder un entretien au Figaro Magazine , dans lequel elle affirme son hostilité au Pacs. Entretien que, par précaution, elle fera relire au Président. Il y apportera d'ailleurs quelques retouches, mais sans en atténuer la portée. Ensuite, grâce aux médias qui citeront les arguments de Bernadette Chirac, chacun pourra alors imaginer que le Président s'exprime par sa bouche.

A côté de cette intervention publique, et inhabituelle, de l'épouse du Président, il en est d'autres, plus discrètes, et qui témoignent de sa farouche volonté d'exister au sein du clan. Ainsi incite-t-elle Chirac à se souvenir qu'il dispose d'un ami sûr, François Pinault, toujours prêt à offrir son aide. Un soutien lors de la prochaine campagne présidentielle ? Peut-être, mais là n'est pas la question, dit-elle, et, de son côté, le patron du groupe Pinault-Printemps-La Redoute évite d'aborder le sujet. En revanche, le rôle d'éminence plus ou moins grise, dans un avenir plus ou moins lointain, lui conviendrait parfaitement. Mais il aimerait que Chirac le reçoive en tant que tel, et qu'il se prête à cette relation pas seulement amicale donc.

Parvenu très vite à la tête d'une immense fortune 6, François Pinault, la soixantaine à peine dépassée et une élégance soulignée de bleu, du regard à la cravate, en passant par le costume, se verrait bien en conseiller du prince. Cette fonction, hors du circuit élyséen, car si Bernadette et Claude Chirac l'apprécient, Villepin le déteste, flatterait son ego et lui permettrait d'utiliser le flair dont il se prévaut. Avant 1995, il incitait Chirac à se méfier de Balladur ; plus tard, il l'exhortait à se séparer de Juppé.

Reste à savoir si les conseils d'un François Pinault seront toujours aussi excellents.

La solitude de Chirac pour argument

Esprit de famille remarquable et ambitions confirmées, le sacerdoce de cette " bande des quatre " provoque plus de sarcasmes à droite qu'à gauche, et c'est bien dans l'air du temps. Le fait de se dire en mesure de reconquérir seuls le terrain perdu déplaît fort à ceux qui, dans l'opposition, conservent assez d'assurance pour s'estimer indispensables. Mais le climat est si délétère qu'il leur est difficile de tourner l'Elysée en dérision, du moins sur la place publique.

Alors, loin des micros et des caméras, on se moque de la vanité, de la fatuité, de l'arrogance de cette petite équipe en mal de reconnaissance, et de son pari sur l'Histoire jugé extravagant. Quant aux gens de l'Elysée, Villepin en tête, ils n'ont aucune peine à retourner le compliment à ces dirigeants de droite " impuissants jusque dans leurs querelles " et capa bles de désespérer même la Corrèze.

Après dix-huit mois de déchirures et de propos dérisoires - " La création de l'Alliance, c'est un jour noir pour Jospin ! " s'était risqué à dire Léotard -, on attend encore les idées, les projets, les programmes capables de fédérer une équipe d'hommes nouveaux. Mais toujours rien, sauf des mots, des réactions optimistes, pessimistes, voire simplement amères en prévision des prochaines échéances électorales.

Version optimiste, recueillie bien sûr à l'Elysée: " Alors que tout partait à la dérive, en 1997, le Président s'est relevé tout seul, encouragé par Villepin, soutenu par Claude et Bernadette Chirac. Et c'est ainsi que la barre a été redressée. Maintenant, tous ceux qui, à droite, ont autant de bonne volonté que de jugeote vont se ranger derrière lui. "

Commentaire pessimiste, entendu à droite: " Les Séguin, Balladur, Pasqua, Sarkozy, Madelin et autres petits Bayrou peuvent bien penser et susurrer que Chirac ne fait pas le poids, ils n'ont personne à lui opposer comme candidat à sa succession. Personne à présenter avec faveur aux foules ou aux médias, même les plus complaisants à notre égard. Alors ce sera Chirac, par défaut... "

Réaction clairement défaitiste, émanant de responsables désabusés: " Si Chirac ne pouvait être candidat en 2002 ou auparavant, en cas d'élection présidentielle anticipée, il y aurait quatre ou cinq prétendants à droite. Et une voie royale pour Jospin ! "

La gauche française a connu bien des défaites et des désastres, mais pour les hommes de droite, toute crise existentielle est incompréhensible autant qu'inadmis sible. En 1997 et 1998, ils ont découvert ce qu'ils ne pouvaient imaginer, malgré le désagréable souvenir de 1981: l'Histoire leur jouait à nouveau un mauvais tour. Voilà deux ans, ils avaient tous les pouvoirs et la foi ; en 1999, une fois digérés le dépit et la douleur, il ne leur reste que l'incertitude des lendemains. Ils ne doutent pas seulement de Chirac, ils doutent d'eux-mêmes.

Aussi, sans prétendre annoncer ce qu'il peut désormais advenir, un retour sur deux années terribles pour l'opposition permet de mesurer l'ampleur des dégâts dans les esprits, l'absence de réflexion stratégique, et les risques de dérapages vers les extrêmes.

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