CLAUDE ANGELI
STÉPHANIE MESNIER
FORT-CHIRAC
Claude Angeli est
rédacteur en chef au Canard
Enchaîné. Stéphanie Mesnier est
aussi journaliste. Ensemble, ils sont les auteurs,
chez Grasset, du Nid de serpents et de
Sale temps pour la république.
La petite garnison de
Fort-Chirac
a
" bande des quatre " ne compte que sur ses propres
forces pour reconquérir le pouvoir. La
voici, passée au scanner: le
Président qui voulait tutoyer Jospin,
Villepin le Connétable, Claude la montreuse
d'images, et Bernadette, l'épouse qui veut
aider.
" Nous pourrions nous appeler par nos
prénoms, en dehors des moments protocolaires
ou des cérémonies. Et même nous
tutoyer, non ? "
C'est, en substance, l'aimable proposition que
Chirac, tout sourire, s'est risqué à
faire, dans le bureau occupé jadis par le
général de Gaulle, après six
mois de cohabitation sans véritables drames,
à un Jospin qui ne s'y attendait
guère, bien que son interlocuteur l'ait
déjà plus d'une fois pris de
court.
Du Chirac tout craché. Simple question de
nature, l'homme est souvent brut de fonderie mais
chaleureux ; beaucoup trop d'ailleurs au goût
d'un Séguin ou d'un Pasqua, pour ne citer
que ces deux ombrageux. A la fin de l'année
1997, au moment où le Président
souhaite établir une relation
familière avec Jospin, Séguin et
Pasqua n'ont rien pardonné. Comme la plupart
des dirigeants de l'opposition, ils ne portent pas
seulement au passif de Chirac la fatale
expérience Juppé suivie de la stupide
dissolution de l'Assemblée. Ils se
désolent aussi de son manque
d'agressivité, tant à l'égard
des ministres, qui le considèrent
déjà comme en préretraite, que
d'un Jospin à l'affût et
décidé à lui ravir son
fauteuil.
A en croire ces représentants d'une
droite impatiente d'en découdre, Chirac
copine trop: risettes à Martine Aubry, tapes
dans le dos de Claude Allègre, main sur
l'épaule de Jospin, les caméras
témoignent de cette évidente
cordialité. " Et cela ne nous facilite pas
la tâche ", grognent de concert
Séguin, Pasqua, Sarkozy et Balladur.
Ce comportement très " radical-socialiste
", qu'ils estiment aberrant mais pas si surprenant,
date des débuts de la cohabitation. Lors
d'un dîner, en juillet 1997, au domicile de
l'homme d'affaires et ami François Pinault,
rue de Tournon, les convives, perplexes,
entendirent Chirac tenir ce soir-là des
propos fort bienveillants sur les ministres de
Jospin. Y compris sur Michelle Demessine, la
secrétaire d'Etat au Tourisme, une
communiste. Compliments que l'un des
invités, Edouard Balladur, estima à
ce point inconvenants que, fourchette en main, il
murmura, sur ce ton de prélat qui
réjouit tant les Guignols, un " Enfin,
Jacques ! " en forme de réprimande.
A dire vrai, Chirac mélange les genres,
sans la moindre duplicité d'ailleurs, et ses
partisans ont parfois tendance à le croire
schizophrène. Ainsi son côté
amène ne lui interdit-il pas de critiquer,
semaine après semaine, nombre de projets et
de décisions qui ont reçu l'aval de
l'Hôtel Matignon. Et son caractère
affable ne l'empêchera pas plus, en juillet
1998, de se gausser de Jospin, naguère si
modeste, qui se compare soudain à
l'Aimé Jacquet d'une équipe
gouvernementale dopée aux extraits de
sondages et en excellente condition physique.
Une attitude encore trop mollassonne au
goût de ceux qui aimeraient dévorer du
socialiste chaque matin, mais ce serait oublier le
véritable guerrier de la maison, le
secrétaire général de
l'Elysée, Dominique de Villepin, que Chirac
ne bride pas, loin de là. Toujours
prêt à mordre, Villepin se fait une
joie de lâcher aux journalistes diverses
perfidies sur Jospin et Strauss-Kahn, sur " ces
socialistes arrogants qui, jure-t-il, vont se
planter, car ils auront bientôt mangé
leur pain blanc ". Et, à l'occasion, le
combatif Villepin ne manque pas de mettre en valeur
certaines affaires financières
embarrassantes pour la réputation des
socialistes, comme celle de la Mnef. Certains lui
prêtent même l'intention de conserver
au frais un " dossier " susceptible de gêner,
en 2002, la future campagne présidentielle
du Premier ministre.
Mais si Jospin, pris à froid par
l'invitation de Chirac à débattre en
copains, a refusé de lui donner du " Jacques
", puis de le traiter à tu et à toi,
cela ne tient pas aux méchantes
manières de Villepin. En bon fils de famille
protestante, le chef du gouvernement a une
conception très luthérienne des
règles du jeu entre cohabitants, à
l'opposé d'un Président qui, en
dépit des inévitables conflits,
souhaiterait davantage de familiarité dans
leurs relations. Avec, quand l'inconscient s'en
mêle, ce désir qu'il a de ne pas
s'isoler dans son Elysée en peau de
chagrin.
En 1997, c'est désormais sa base de
repli, ce petit Fort-Chirac où veille la
garnison du donjon présidentiel, la seule
force qui compte, la seule force qui reste. Un
effectif des plus limités, puisque les
doigts d'une main suffisent à les
dénombrer: Dominique de Villepin, le grand
Connétable ; Claude Chirac, la
prêtresse de l'agenda paternel et de ses
prestations publiques ; Jacques Pilhan, le
conseiller en image et en formules ; enfin,
Bernadette Chirac, qui tente parfois, comme elle
s'en vante malgré sa timidité, de
parler à son mari des choses et des gens, de
ce qu'elle appelle sa " propre perception des
problèmes du terrain " et de leurs chers
Corréziens.
Une fois Jacques Pilhan disparu - il meurt le
28juin 1998 -, ce commando, qui veut à toute
force fournir au Président les clés
de sa réélection, et n'a d'autre
raison de vivre que la reconquête du pouvoir
perdu, se limite donc à quatre personnes, le
Président compris. Et cette fragilité
ne semble pas trop émouvoir ce quartette de
choc qui se flatte d'avoir déjà
vécu semblable épopée.
Après tout, et ils en tirent encore
vanité, c'est aussi une équipe fort
réduite, frappée d'ostracisme et
sujette à bien des moqueries, qui a
lancé la candidature Chirac, à la fin
de 1994. Or, quelques mois plus tard et contre
toute attente, le chef de cette petite troupe
l'emportait au premier tour sur un Balladur
longtemps chouchou des sondages et couronné
à l'avance par plusieurs médias.
Une simple " bande des quatre " pourrait donc
réveiller une opposition
déboussolée ? Pourrait-elle, d'un
coup de baguette magique, changer ses oripeaux en
tenue de combat ? Et la mobiliser au coup de
sifflet avant la prochaine échéance
présidentielle, en 2002 ? L'ambition
paraît démesurée, sinon
absurde, mais c'est la seule issue possible.
A l'Elysée, il ne faut douter de rien, et
surtout pas de son héros. Il n'y en a pas
d'autre en magasin.
La droite devra marcher au pas
" Bien sûr, nous ne sommes pas fous... "
Lors d'une rencontre avec un membre de cette "
bande des quatre ", la réponse fuse, qui
fleure le bon sens et la modestie: " Une petite
équipe, la nôtre, ne peut suffire pour
aborder la prochaine élection
présidentielle, nous en sommes conscients.
Mais c'est à elle qu'il revient de donner
l'impulsion, l'élan. "
Toute humilité disparaît bien vite
pourtant quand on l'interroge sur la
stratégie à mettre en uvre
depuis le Faubourg Saint-Honoré, d'où
partira la fameuse " reconquête ".
Réponse: " Dans un premier temps, il n'est
pas besoin de gros bataillons. " Suit cette
équation à deux inconnues,
présentée en ces termes: "
L'opposition ne peut exister que dans le sillage du
Président. Et quand elle existera enfin,
quand elle sera à nouveau debout, elle
n'aura qu'à le suivre, voilà tout !
"
A la fin de l'été 1998, cela tient
encore du rêve, concède-t-on à
l'Elysée, car il faut d'abord obtenir que
les chefs du RPR et des autres partis de droite
arrêtent de se déchirer, qu'ils
cessent " leurs jeux stupides ". Puis que, tous
marchant d'un même pas, ils admettent ce
postulat: " En dehors du Président, point de
salut. " Ou qu'ils entendent au moins - c'est le
refrain élyséen - la douce et
encourageante musique des sondages, si prompte
à rallier les soutiens lorsque tout va bien:
Chirac a une bonne cote de popularité, " et
il a gagné la Coupe du monde ", comme se
plaît à dire Dominique de Villepin,
qui n'est jamais à une outrance près
dès qu'il s'agit de convaincre un
hésitant.
Quant à ceux qui, journalistes, curieux
ou élus désemparés, pourraient
encore douter, un autre message leur est
lancé depuis le donjon de l'Elysée: "
Il est des moments où un peuple a besoin
d'un petit père Queuille, et d'autres
où il veut un chef, un guide qui lui indique
le chemin. Chirac est cet homme-là. En
dépit de tout, il avance, il creuse son
sillon. "
Frénésie partisane, exaltation
mystique ou illusion lyrique, il faudra bien que
l'opposition avale le tout, s'en contente et s'en
repaisse. Car, même en cherchant bien, on ne
voit pas se dresser, dans ses rangs, un jeune
Balladur ou un jeune Pasqua capable de tacler
brutalement le " vainqueur de la Coupe du monde ",
de taille à lui prendre le ballon et assez
talentueux pour tirer au but.
Une surprenante légèreté de
l'être
Si faible qu'elle soit, cette petite bande d'"
éclopés ", comme la décrit
l'ironique Pasqua, sait rassurer Chirac. Des
autres, ces chefs du RPR et de l'opposition
désunie, il en a vraiment soupé.
D'ailleurs, il ne se gêne pas pour le clamer,
quand la colère le prend et qu'il se laisse
aller devant un interlocuteur complaisant. Les
abandons, les lâchetés, les trahisons
et les coups bas, il connaît. Dès que
le temps a viré à l'orage, en 1997
puis l'année suivante, il les a tous vus
à l'uvre, ces déserteurs.
Mais si Chirac a bien saisi la leçon,
cette brassée d'expériences
douloureuses et d'amertumes cuisantes ne lui a
toujours pas valu son brevet d'homme d'Etat. Pour
le mériter, ce n'est pas une simple question
de métier, d'aptitude ou d'endurance. Ses
plus chauds partisans, tout en lui reconnaissant un
talent certain lors des campagnes
électorales, ont souvent douté de
lui, de son sens politique autant que de ses
compétences, et ils doutent encore. En
confidence, nombre de ses fidèles s'alarment
de ses " réflexes maladroits et
décalés " depuis que le paysage a
changé, et que cette gauche si
détestée a investi l'Assemblée
ainsi que plusieurs conseils régionaux.
Enfin, la gestion des relations personnelles n'a
jamais été son fort. Aussi bien avec
Balladur, dont il ne pouvait imaginer la trahison,
qu'avec Juppé, dont il aurait dû,
à l'évidence, se séparer plus
tôt. Même erreur avec Tiberi, dont il
ne veut pas se défaire, au risque d'irriter
des juges d'instruction en appétit et
d'offrir bientôt Paris à l'ennemi.
Indécis, Chirac l'est encore
jusqu'à hésiter entre deux
rôles. Chef politique, ou président de
tous les Français ? Au début de
l'été 1998, il choisit le plus
commode à interpréter, le premier, et
décide de convoquer, chaque mardi matin,
Jean-Louis Debré et Josselin de Rohan, les
présidents des groupes RPR de
l'Assemblée et du Sénat. Deux bonnes
raisons l'ont conduit à instaurer ces
réunions. D'abord, Chirac tient à
prendre Rohan et Debré en main, afin de
contrôler l'action, l'ardeur ainsi que le
moral des députés et des
sénateurs indociles ou
démobilisés. Et puis, surtout, il ne
supportait plus ses déjeuners hebdomadaires
en tête à tête avec
Séguin, qu'il avait l'habitude de recevoir
aussi le mardi. Un Séguin trop souvent
bougon, contrariant, et désormais
insupportable.
Mais cette initiative va aussitôt tourner
court. Dès qu'il en a eu vent, Séguin
a hurlé, qui déteste Debré, le
trop fidèle chiraquien. Patron du RPR, il
n'admet pas cette nouvelle marque de
défiance et cette humiliante mise à
l'écart. Aussi Chirac doit-il vite en
rabattre, et le cercle de famille s'agrandit.
Séguin en sera donc, tout comme Sarkozy,
de ces conclaves matinaux où chacun doit
subir, le nez dans son assiette de croissants ou le
regard rivé sur sa tasse de café, les
longs monologues du maître de maison, ses
remontrances et ses fréquents coups de
gueule sur le thème: " L'opposition est
nulle, heureusement que je suis là ! " Et
tant pis si, à l'occasion, Chirac
apparaît davantage en chef de clan qu'en
président, ce que lui avait pourtant
déconseillé Jacques Pilhan.
Le fils spirituel du Président
Depuis septembre 1997, Dominique de Villepin a
retrouvé le sourire. Il sait qu'il a
gagné, et que, malgré sa riche
collection d'ennemis déclarés, il
conservera son rôle de gardien du temple
présidentiel. Pourtant, ils étaient
nombreux à mener campagne, à faire le
siège du Président, ceux qui,
à l'Elysée et dans Paris,
réclamaient la tête de Villepin, lui
reprochant sa défense de Juppé, la
dissolution, et son insupportable arrogance.
Orgueilleux par nature, affable s'il y consent,
déterminé toujours, Villepin, au
début de la cohabitation, avait le genou
à terre. Puisqu'il fallait bien
désigner un responsable des grands malheurs
du Président, et faute de Juppé
exilé à Bordeaux. Claude et
Bernadette Chirac souhaitaient son départ.
Mais " la famille " n'était pas seule
à vouloir sa perte. Jacques Pilhan, le
conseiller en bonne renommée et dans l'art
du paraître, ainsi que deux amis du
Président, les hommes d'affaires Jean
Dauzier et François Pinault, arrivaient
aussitôt en renfort. Insistants, tous
suggéraient que Villepin abandonne
l'Elysée et aille traîner ses
guêtres au loin, chez Elf ou dans une belle
ambassade.
Chirac a résisté à toutes
les pressions. Le 1er septembre 1997, recevant
Jacques Toubon, il annonce à celui qui est
encore un homme de confiance que Villepin va rester
à l'Elysée. Et comme son visiteur
paraît surpris, il en fournit une explication
inattendue: " La dernière fois que j'ai vu
Foccart, chez lui, rue de Prony, c'était
avant mon voyage en Amérique du Sud. Entre
autres sujets, nous avons parlé de Villepin,
et le vieux Foccart m'a dit: " Il m'a combattu,
mais de tous vos collaborateurs, c'est celui que
vous devez maintenir à vos
côtés. Il est loyal, efficace, et il a
le sens de l'Etat. " "
C'est dire si Villepin, un temps affaibli par
les attaques le désignant comme premier
responsable d'une dissolution-catastrophe,
relève dès lors le nez et retrouve du
mordant. Tel un Cerbère, il s'applique
à ce que personne ne puisse lui disputer son
pouvoir. Dossiers réservés,
rendez-vous exigeant sa bénédiction,
accès direct à Chirac, Villepin se
veut incontournable, et malheur à qui refuse
de l'admettre.
" Il souhaitait se débarrasser de Pilhan,
confie un de ses visiteurs. Villepin n'admet pas
que Chirac subisse d'autre influence que la sienne,
et celle des rares qui disposent de sa confiance.
Le plus étonnant, c'est qu'il l'avoue. "
Un bilan et un trait de caractère dont
Chirac n'a tenu aucun compte, désireux de
garder près de lui ce fils spirituel, ce
compagnon des jours sombres. Ceux de 1994, quand
Balladur trônait dans les sondages, puis ceux
de 1997, après l'échec des
élections législatives. Des
interventions étrangères ont aussi
pesé en sa faveur: plusieurs chefs d'Etat
africains, l'ami fidèle Omar Bongo en
tête, ont prié Chirac de conserver
Villepin dont ils apprécient le rôle
d'interlocuteur. Et l'argument a porté.
Le surveillant général de
l'Elysée
Aristocrate à la longue silhouette de
candélabre, aux propos vifs et aux jugements
tranchés, l'homme est fougueux, voire
exalté. Vivant noyau d'une tornade, Villepin
semble porter une invisible armure, tant chez lui
le guerrier domine. Assis dans son fauteuil comme
s'il allait devoir en jaillir, sa main fine
souligne le propos, lance une mercuriale, se dresse
telle une antenne en désignant le
contradicteur.
A quarante-cinq ans, cet homme qui ne le
cède pas en taille à son patron,
tient donc le poste de second sur la dunette du
navire élyséen. Jaloux de son
autorité, mais accommodant par obligation,
quand Chirac l'y incite, Villepin s'était
presque réconcilié avec Jacques
Pilhan, qu'il détestait encore si fort, peu
avant sa mort. Et désormais, Claude Chirac
supporte sa présence car, malgré ses
manières de surveillant
général, il n'a guère le
pouvoir de l'importuner, et encore moins le loisir
de lui disputer le domaine où elle
règne: la communication paternelle.
Toutefois, cela ne les empêche pas
d'échanger tous deux des propos acides, y
compris en présence du Président. Ou,
parfois, devant des tiers qui se souviennent de
certains voyages en avion pendant lesquels les
échanges entre Claude Chirac et Villepin
tournaient au ping-pong meurtrier, avec arguments
au vinaigre et expressions empoisonnées.
Moins concernée, mais toujours hostile
à Villepin, Bernadette Chirac a, elle aussi,
renoncé à demander son renvoi. Et
elle ne lui lance plus, comme naguère, peu
après la dissolution, au détour d'un
couloir de l'Elysée, un agressif: " Tiens,
vous êtes encore là, vous ? " Quant
à François Pinault, le très
riche ami du couple présidentiel, que
Villepin soupçonne de monter parfois des
opérations financières acrobatiques,
il se venge de n'avoir pas obtenu son scalp en
l'affublant d'un sobriquet méprisant: "
L'ayatollah ".
Mais en valeureux membre de la " bande des
quatre ", Villepin fait mine de dédaigner
les critiques et s'échine à jouer les
Vauban du Faubourg Saint-Honoré, en dressant
de nouveaux remparts autour de son
Président. Fort de ses onze années de
cotisations au RPR, il peut continuer à
faire le tri dans l'opposition: entre les bons,
bien peu nombreux, les mauvais, qui
prolifèrent, et les " connards ", qui sont
légion à en croire cet
imprécateur.
Boulimique de dossiers, de
responsabilités et concepteur d'idées
présomptueuses, Villepin se veut bien plus
que le conseiller omnipotent de Chirac. Il estime
incarner sa mémoire, quand ce n'est pas sa
volonté. Et sans oser s'en flatter,
peut-être croit-il être son assesseur,
son Al Gore, ou son mentor, comme il fut, quelques
années auparavant, celui de
Juppé.
Après la dissolution, et il s'en
félicite, Villepin a encouragé
Chirac, déprimé, à redresser
la tête. Aujourd'hui, il l'engage surtout
à ne plus tolérer, dans ce qui doit
devenir la mouvance présidentielle, les
traînards, les dissidents ou les rebelles.
Attentif au moindre écart de comportement ou
de langage, ce méfiant passe au peigne fin
les discours ou déclarations des chefs -
ceux de Séguin en priorité - et des
élus de l'opposition, à la recherche
d'un propos contestable, d'une réflexion
divergente ou d'une critique implicite, et donc
inacceptable, du Président.
Ensuite, son dossier d'instruction fin
prêt, Villepin dépose sur le bureau de
Chirac les résultats de son enquête
sémantique, assortis parfois de commentaires
fielleux. Il est ainsi, Villepin, et capable de
tenir tous les rôles, sans changer de masque
ou de regard. Aimable avec Sarkozy, par exemple ;
agressif avec Jospin, et non sans plaisir ; ou
odieux avec Toubon, car celui-ci a
démérité.
Ce comportement affable à l'égard
de Sarkozy, c'est dans l'intérêt bien
compris du Président. Et là, Villepin
se sent payé de retour. L'ancien "
porte-flingues " de Balladur, comme le qualifiait,
il n'y a pas si longtemps, l'entourage de Chirac,
n'en finit plus désormais de chanter les
louanges du Président, même en sa
présence. Une conversion si rapide, et des
accents de sincérité attendrissants,
prouvent, selon les connaisseurs, que cet artiste a
bien du talent.
A l'égard de Jospin, aucune
comédie au programme, c'est l'homme à
abattre, le futur adversaire à la
présidentielle, trop valorisé par les
médias, et dont il faut s'appliquer à
ternir l'image. En mai 1998, Villepin a cru en
tenir le moyen.
En accord avec Chirac, il mobilise alors deux
députés RPR qui interpelleront le
Premier ministre d'après un texte qu'il aura
lui-même rédigé. A
l'Assemblée, ces chevau-légers
reprocheront à Jospin d'avoir naguère
perçu un salaire du Quai d'Orsay sans y
travailler, puisqu'il consacrait son temps à
diriger le Parti socialiste 1.
A entendre Chirac et Villepin, le
procédé est de bonne guerre. Une
récente accélération des
enquêtes judiciaires à la Mairie de
Paris, notamment sur les " emplois fictifs ", puis
une garde à vue de quelques heures que subit
Xavière Tiberi, ont mis les nerfs de Chirac
à vif. Et pour couronner le tout, voici que,
soudain, Elisabeth Guigou se permet une
incongruité: " Comme tous les
Français, dit-elle, le président de
la République peut être traduit devant
les tribunaux, s'il a commis un délit 2
".
Un mois plus tard, autre facette des talents de
Villepin, le cas Toubon sera réglé
sans aucun ménagement. Cet ancien ministre
de la Justice n'a pu, malgré sa bonne
volonté, intégrer la " bande des
quatre ". En septembre 1997, nommé
conseiller à l'Elysée, il est
relégué sous les combles, dans un
bureau fort éloigné de celui du
Président. Cela aurait pu en
décourager d'autres, pas Toubon. Avide de
responsabilités, ce mauvais traitement ne
l'empêchera pas de croire en sa bonne
étoile et de lorgner le fauteuil de
Villepin, en espérant le voir bientôt
exilé dans quelque lointaine ambassade. Mais
le rêve passe et, en désespoir de
cause, Toubon lancera un putsch contre Tiberi 3
Dès lors, son arrêté
d'expulsion est signé, il doit quitter
l'Elysée. Chirac l'a décidé,
et Villepin, qui tient cette fois le rôle du
bourreau, ne lui prête que trois avenirs
possibles: " Toubon ? Soit il prend sa retraite,
soit il sombre dans l'alcoolisme, soit il se
suicide. " Replié dans sa mairie du XIIIe
arrondissement de Paris, avec le sentiment qu'un
sort injuste le frappe, Toubon ne suivra, et c'est
heureux pour lui, aucune des voies ouvertes par
Villepin.
La première dame de l'Elysée
La femme présente, celle qui rassure, qui
conseille, celle qui veille et surveille, qui ne
perd jamais de vue le Président, ce mauvais
orateur, quand il se produit ; celle qui
gère son agenda, lui transmet ou lui
rédige sujets d'interventions et formules
toutes faites sur les valeurs de la famille, sur
l'avenir d'Air France ; celle qui choisit les
journalistes admis à l'interroger, qui le
critique, qui le corrige enfin, c'est la fille
cadette, Claude. Trente-six ans, conseillère
en communication, selon l'organigramme de
l'Elysée, et la moins à droite de la
" bande des quatre ", paraît-il, Claude
Chirac incite souvent le Président à
aller au-devant des jeunes, des immigrés et
des " vraies gens ", comme elle dit.
Son expérience se résume à
douze années passées au royaume de la
publicité. Deux, à faire ses classes
dans l'agence RSCG, puis dix consacrées
à la promotion paternelle. Afin de ne jamais
comparer pareille fonction à une vulgaire
action commerciale, il est coutume de l'habiller du
terme de " communication ". Alors qu'en langage
familier le qualificatif de " pub politique "
correspond mieux à la nature des efforts
accomplis par Claude Chirac. Car il s'agit bien
moins d'agiter des idées, on n'ose parler
d'idéaux, que d'un jeu de rôles au
théâtre des faux-semblants.
Une décennie durant, ses loyaux services,
Claude Chirac les aura donc accomplis au seul nom
du père et de son image, rien de plus. A la
Mairie de Paris d'abord, pendant la campagne
présidentielle ensuite, et enfin à
l'Elysée, où elle s'était
pourtant promis de ne pas s'installer, sous la
houlette de Jacques Pilhan.
Cette relation père-fille, cette
complicité entre un Président
vulnérable, incertain, et sa cadette
malhabile mais pugnace, pourrait fournir un
intéressant sujet d'étude en
psychanalyse. D'autant que l'acharnement de Claude
Chirac à se vouloir indispensable tient pour
beaucoup au fait qu'elle estime sa mère
incapable de remplir ce rôle, à mille
lieues de posséder l'énergie ou le
charisme d'une Hillary Clinton, et donc inapte
à occuper une place un tant soit peu
comparable.
Cruelle parfois, Claude ne se prive pas de
souligner les lacunes de Bernadette Chirac, de lui
signifier qu'elle s'habille mal, se coiffe mal. Ou
de critiquer, même en présence d'un
journaliste, ses confidences, qu'elle estime "
médiocres ", à l'hebdomadaire Elle .
Et Bernadette Chirac peut constater à quel
point sa fille la tient pour quantité
négligeable quand elle découvre, en
août 1997, les photos, parues dans
Paris-Match , de leurs vacances familiales à
la Réunion puis à l'île
Maurice. On y voit Chirac en pantalon sombre,
Claude en short, le petit Martin, son fils, en
survêtement, mais de l'épouse du
Président, nulle trace.
Comme Bernadette Chirac n'ignore pas que Claude
contrôle le choix et l'utilisation par cet
hebdo madaire des photos du Président,
légendes comprises, la leçon est
blessante. Mais peu importe ce coup de gomme sur sa
mère, seule compte l'image de Chirac en
grand-père attentionné, et Claude
s'en félicitera: ce numéro de Match
bénéficiera d'une excellente
diffusion.
Peu intéressée, en revanche, par
son image personnelle, et surtout prudente, Madame
Fille vit et agit en retrait, loin des
caméras et des objectifs. On
l'aperçoit parfois, silhouette pâle et
discrète, arpentant une rue du VIIe
arrondissement, son portable à l'oreille et,
à l'occasion, le visage en partie
mangé par des lunettes noires.
" Souvent en jean et coiffée à la
diable, mais avec un sac Hermès, ainsi la
décrit un familier, Claude Chirac
évolue à l'aise dans tous les mondes.
Un style sport, un peu chic, passe-partout, sans
rien qui égaie vraiment ses tenues beige,
marron ou noir. Mais elle peut utiliser soudain un
langage de charretier ! Par exemple, en parlant de
Clinton: " Tout le monde a le droit de tirer son
coup, ça ne regarde personne. " "
Il lui arrive aussi de se montrer fort
désagréable: au service de presse de
l'Elysée, on la trouvait plutôt "
cassante " avant qu'elle ne s'applique à
mettre davantage de liant dans ses rapports avec
celles et ceux qui uvrent pour la cause
paternelle.
Sa volonté de protéger " Chirac ",
car c'est ainsi qu'elle l'appelle, l'amène
à se méfier de tout et de tous. De
Juppé ou de Villepin, qui ont fait commettre
à son père bien des erreurs. De
Séguin, dont les ambitions
l'inquiètent. Des journalistes aussi, qui ne
se montrent pas vraiment tendres avec le
Président.
Claude n'apprécie guère les gens
des médias: même avec les plus
complaisants, elle demeure sur ses gardes. Ils
sont, estime-t-elle, imprévisibles quand les
sondages sont médiocres, et que le temps se
couvre au-dessus de l'Elysée. D'ailleurs,
elle n'hésite jamais à sauter sur son
téléphone pour protester quand un
article lui déplaît. " Mais elle ne
sait pas s'y prendre. Elle n'a toujours pas saisi
comment ça marchait, les relations avec la
presse ", explique le directeur d'un quotidien.
A sa décharge, Claude connaît bien
son " client ", jamais très à son
aise dans l'exercice médiatique, mais il
faut bien faire avec, et " Chirac c'est Chirac ",
admet-elle, fataliste. Elle s'en désole
quand, repliée dans son bureau, elle
visionne les cassettes de ses interventions et -
car c'est une travailleuse obstinée -
qu'elle les compare avec celles de ses adversaires
de droite ou de gauche.
Son labeur quotidien consiste d'abord à
tenir un agenda des actes, des déclarations
et des déplacements présidentiels. "
Qu'est-ce que je fais aujour d'hui ? " demande-t-il
souvent à sa fille. Dans la salle de
réunion où Claude s'active, table en
verre et chaises noires, un grand tableau
fixé au mur mentionna même, pendant un
temps, les jours du mois, en détaillant les
activités publiques du père. Rares
étaient les cases blanches avec repos
complet, et il en va toujours ainsi.
Grâce à cette pratique, Chirac
dispose, chaque matin ou presque, d'une
véritable feuille de route qui trace son
programme de la journée, enrichi bien
sûr par Villepin. Et tout ce que peut ou doit
faire ce Président sous surveillance
rapprochée, et tout ce qu'il doit
déclarer, lui est fourni par écrit,
disséqué, et
pré-mâché pour ainsi dire.
Aussi Claude Chirac admet-elle mal qu'une
initiative lui échappe. Manque de confiance
dans son " client ", sans doute. A la fin de mai
1998, le Président recevant des
personnalités féminines sans qu'elle
en ait été avertie, Claude prit son
père au téléphone, et se
montra fort sèche.
Négligeant les témoins
présents, qui n'en croyaient pas leurs
oreilles, elle lui lança: " Qu'est-ce que tu
fous avec ces bonnes femmes ? " Suivit un long
silence. On imagine Chirac au bout du fil,
justifiant l'intérêt de pareilles
rencontres et s'excusant de ne pas lui avoir
demandé son avis. Mais seule Claude entendra
les explications présidentielles lors de
cette brève conversation qu'elle conclura
d'un " Salut ! " courroucé et bien peu
filial.
Des mises en scène sans
scénarios
La meilleure contribution de Claude Chirac au
comportement public de son père, ce fut
pendant la campagne présidentielle de 1995.
Un cadeau utile que cette fille attentionnée
était allée chercher aux Etats-Unis:
une merveille de technologie pour un homme
politique incapable d'apprendre un discours par
cur, le double prompteur.
Ces deux écrans, sur lesquels se
déroulait lentement le texte de ses discours
de candidat, disposés de chaque
côté de la salle et invisibles au
public, permirent à Chirac de paraître
moins crispé devant ses auditeurs et les
caméras. Et de déclamer en balayant
la salle du regard, sans avoir à se pencher
vers des feuillets qui ont parfois la bizarre
idée de se mélanger.
Quelques mois plus tard, en décembre
1995, autre réussite mais en compagnie de
Jacques Pilhan, cette fois, Claude Chirac signe sa
première mise en scène à la
télévision. Un excellent
scénario: le rapatriement des deux pilotes
d'un Mirage français abattu en Bosnie par
les Serbes, et retenus depuis prisonniers. Sur
l'aérodrome de Villacoublay, elle accueille
les cameramen de TF1 et de France 2 qu'elle a
sélectionnés, et leur désigne,
ainsi qu'aux photographes, les emplacements qu'ils
doivent occuper sur la piste ou dans le salon
d'honneur.
Puis, une fois le Président arrivé
et informé de ce qu'il doit faire, quand
atterrit le Falcon de l'armée de l'air, avec
à son bord les pilotes rescapés,
Claude Chirac donne le départ du direct aux
chaînes de télévision. Ainsi
tenues, par la fille du Président, pour
desimples exécutants, les dirigeants de TF1
et de France2 n'émettront pas la moindre
protestation.
A chaque déplacement présidentiel
en région ou à l'étranger,
Claude se conduit de la sorte ; elle met en
scène son père et joue avec les
caméras. Mais ses rares réussites
sont du domaine de l'image symbolique. En
février 1998, par exemple, quand le
secrétaire général de l'Onu,
Kofi Annan, rentre de Bagdad, dans un Falcon
prêté par Chirac, après une
négociation qui a permis d'éviter un
nouveau bombardement du pays par les missiles de
Clinton. Il s'agit alors de rendre hommage à
l'initiative du Président qui a
incité Kofi Annan à se rendre en
Irak. Aussi, à l'atterrissage, sur
indication expresse de Claude Chirac, les
caméras s'attardent-elles sur la cocarde
tricolore de l'avion d'où va descendre le
patron de l'Onu, et sur l'inscription "
République française ".
Même succès d'image lors de la
finale du Mondial, alors qu'elle s'était
pourtant affolée à l'idée que
ses chères caméras pourraient ne pas
être autorisées à suivre le
Président dans le vestiaire des Bleus en cas
de victoire.
Mais à côté de ces plaisirs
faciles, combien de productions ratées,
pourtant réalisées en compagnie de
l'expérimenté Jacques Pilhan:
émissions sur la justice, en décembre
1996, sur l'éducation, en mars 1997 ;
conférences de presse ou entretiens qui font
plonger l'audimat présidentiel. C'est que la
mise en scène et la participation de
journalistes, que Pilhan et Claude
considèrent comme des seconds rôles au
service de Chirac, ne peuvent suffire à
garantir un bon spectacle. Surtout quand la vedette
ne connaît pas bien le sien, de rôle,
et que ses propos ne s'écartent guère
des banalités soporifiques.
Les limites du procédé - un
événement, un Président, des
caméras, et deux ou trois journalistes -
sont manifestes, le 18juillet 1998. Ce
dimanche-là, le Tour de France
s'arrête à Corrèze, dans le
canton où Bernadette Chirac se fait
régulièrement élire au Conseil
général. Et le reportage, sur France
2, tourne à la caricature.
Jovial et empoté, Chirac se voit d'abord
offrir trois maillots, un jaune, un vert et un
à pois, par les coureurs qui les portent.
Rien d'extraordinaire, jusqu'au moment où un
journaliste sportif, désirant obtenir
quelques commentaires du Président,
s'approche de lui, suivi de son cameraman. Soudain
troublé, Chirac cherche
désespérément des yeux sa
fille, perdue dans une petite foule en
désordre.
Sourire crispé et bouche ouverte, il ne
comprend pas aussitôt qu'il " travaille " en
direct sous le regard des caméras.
" Attendez, dit-il au reporter avec
autorité. Faisons-le en deux fois. Pour que,
hein... On en fait une, et une pause... "
Le journaliste s'affole: " On est en direct,
monsieur le Président. On est en direct ! 4"
répète-t-il.
Surpris et mal à l'aise, Chirac, qui
disparaît alors brutalement de
l'écran, prend le départ et se
résout à discourir sur la
Corrèze, sur l'efficace travail de son
épouse, conseillère
générale, sur le sport, le dopage,
mais sans jamais revenir à l'écran.
Pour la première fois, un président
de la République va ainsi parler, pendant
deux bonnes minutes, en voix " off ". Les
téléspectateurs n'ont alors droit
qu'à des vues panoramiques de verdure et de
Corrèze profonde.
Les images de Chirac et de la foule qui
l'entourait auraient-elles donc été
jugées sans intérêt par les
techniciens de France 2 ? C'est à croire et,
cette fois, la grande prêtresse de la
communication élyséenne avait mal
préparé son père à
cette dure épreuve du Tour de France.
Les derniers conseils du grand sorcier
Aux premiers jours de mai 1998, deux mois avant
sa mort, Jacques Pilhan délivrait à
Chirac et à sa fille son ultime message.
Amaigri et très affaibli par ce cancer dont
il refusait de parler, il avait
déménagé pour s'installer
près des bureaux de son agence Temps public,
dans le XVIe arrondissement. Là où,
pour leurs derniers tête-à-tête,
le Président se rendait discrètement
afin de lui épargner la fatigue d'un
déplacement jusqu'à
l'Elysée.
Les réflexions de Pilhan qui,
semble-t-il, n'ont pas donné matière
à la rédaction d'une note, peuvent se
résumer ainsi:
" Le Président est aujourd'hui
détaché du RPR. Il faut accentuer
cela et les sondages encouragent à
persévérer en ce sens. Sa cote de
popularité s'améliore, il y a lieu de
profiter de ce courant. Et de le faire
apparaître comme un Président pour
tous les Français, et non pas de tous les
Français. "
A quelques nuances et éventuels
dérapages près, ce sera sans doute la
voie qu'empruntera la " bande des quatre " pour les
mois et les années à venir. Mais si
Jacques Pilhan prêchait pour un certain bon
sens, cela vaut-il de s'en étonner ? Il
n'était peut-être pas
nécessaire de faire appel à un grand
sorcier pour concevoir pareille
stratégie.
Désormais, la petite équipe
élyséenne devra sans doute vivre sans
gourou. Depuis sa maladie et son
décès, beaucoup se sont
demandé, sans vraiment y croire, si Jacques
Pilhan aurait un successeur. " Son remplacement ?
C'est le problème spécifique de
Claude Chirac, concède-t-on à
l'Elysée. Mais personne ne
bénéficiera plus de l'équation
de Pilhan... "
Impossible, en effet, d'engager un autre artiste
nanti d'un palmarès comparable au sien. Onze
années passées à " vendre " du
Mitterrand, c'est cette expérience que
Chirac, fasciné par son
prédécesseur et les tourments que
celui-ci lui a fait subir, avait voulu s'offrir en
embauchant Pilhan puis en devenant son intime.
Sa seule présence, l'amitié qu'il
mettait à travailler pour son père,
ses théories sur " l'écriture
médiatique " et ses remarques,
frottées de psychanalyse, sur les mouvements
d'opinion, cela rassurait Claude Chirac. Une
complicité professionnelle les unissait, et
ils se téléphonaient souvent
plusieurs fois par jour. Ensemble, il leur arrivait
de prétendre, avec un brin d'amertume, que
le gouvernement Jospin appliquait une partie du
programme que le candidat pourfendeur de la "
fracture sociale " avait défendu, en 1995,
lors de sa campagne présidentielle.
Depuis, si Pilhan et Claude Chirac sont parvenus
à faire " vivre son image " de
Président, comme on dit dans le jargon des
communicants, en s'efforçant de le rendre
présent sinon dans la tête des
Français du moins sur le petit écran,
leur bilan n'est guère convaincant. Mais "
Chirac, c'est Chirac ", et il est difficile de leur
refuser des circonstances atténuantes,
même si, trop sûrs d'eux, Pilhan et
Claude se sont crus capables de remplacer une
politique, un programme et des idées par des
mots.
La discrète qui revendique d'exister
Quatrième élément de la
petite garnison de Fort-Chirac, Bernadette,
l'épouse, est cette femme timide, peu
loquace, au visage d'ordinaire morose, qui donne
l'impression de ne vivre qu'en retrait. Un certain
manque d'assurance la porte à se montrer
réservée, et il lui sera toujours
difficile de s'affirmer au côté des
deux autres Chirac, le mari et la fille, le
Président et la conseillère, qui la
tiennent à l'écart.
Mais ses origines familiales - Bernadette est
une Chodron de Courcel - et sa position
d'épouse du chef de l'Etat, avec
quarante-deux ans de vie commune, peuvent l'amener
parfois à dépasser sa timidité
naturelle, à se montrer hautaine et
déterminée. Elle aime d'ailleurs
rappeler la victoire qu'elle remporta, en 1979, sur
Pierre Juillet et Marie-France Garaud, les deux
mentors de son mari qui la méprisaient si
fort, et dont elle estimait l'influence
néfaste pour l'avenir du futur
président. " Ce sera eux ou moi ",
avait-elle menacé. Et ce fut elle.
Déterminée, elle l'est aussi
à ne rien pardonner des trahisons ou des
agressions. La rancune tenace, Bernadette Chirac
n'a pas oublié les attaques dont sa famille
et elle-même furent l'objet, pendant la
campagne présidentielle, et dont elle
soupçonne toujours Sarkozy d'avoir
été l'instigateur. L'affaire fit long
feu, car les médias n'y avaient, à
juste titre, accordé aucun crédit,
mais Bernadette Chirac a la mémoire
longue.
Alors, rien d'étonnant s'il lui
déplaît autant d'assister au retour en
grâce de cet ancien porte-parole de Balladur,
intronisé secrétaire
général du RPR par Séguin,
puis réadmis à l'Elysée. Et
quand elle en tend dire, à l'automne 1998,
que Sarkozy pourrait conduire la liste du RPR, ou
celle de l'Alliance, lors des futures
élections européennes, car le
Président n'a guère envie de voir
Séguin s'en charger, Bernadette Chirac a
envie de mordre. Ceux qui la connaissent bien s'en
disent aussitôt certains: elle tentera de
dissuader son mari d'accorder cette promotion
à Sarkozy, même si elle n'ignore pas
que, dans les couloirs de l'Elysée, on
déclare " son influence politique nulle et
non avenue ".
Très éloignée de la
hiérarchie dans cette " bande des quatre ",
il est exact qu'elle n'a guère voix au
chapitre. D'autant que Chirac, s'il la laisse
parler, le prend souvent de haut avec elle, selon
son humeur du jour. " Le Président, confie
un familier, considère que, comme beaucoup
de femmes, elle ne comprend pas grand-chose
à la politique. Elle n'est jamais
élue qu'au conseil général de
Corrèze, pas même à la
députation. " Alors, on lui abandonne "
l'intendance ", le plaisir de faire disposer les
tables en U, lors d'un dîner officiel, ou
l'aménagement des parterres de roses ; on
lui concède le " caritatif ", et les
collectes de pièces jaunes par les enfants
des écoles.
Admirer Hillary Clinton, s'en faire un
modèle, ne peut lui suffire pour s'imposer,
et jouir d'une influence comparable. Bernadette
Chirac a ainsi connu plusieurs échecs quand,
par exemple, elle a suggéré, non sans
arguments, d'écarter Juppé de
Matignon, bien avant les législatives de
1997, puis Villepin de l'Elysée. Mais elle
ne fut pas seule à se faire rembarrer.
Jacques Pilhan, Claude Chirac et l'ami
François Pinault, qui intriguaient en ce
sens, n'ont pas davantage réussi à
convaincre le Président.
Astreinte à la figuration, Bernadette
Chirac ne s'y résout pas vraiment. " En
Corrèze et en public, dit-elle, la tradition
est de mettre les hommes devant. Ce sont eux qui
parlent et tranchent. Mais rentrés chez eux,
la porte refermée, il leur arrive beaucoup
plus souvent qu'on ne le croit d'écouter
leur femme quand elle exprime le bon sens. Alors je
fais comme la femme corrézienne, je choisis
mon moment, une fois la porte refermée. 5
"
Elle affiche d'ailleurs de hautes ambitions. "
Je veux épater mon mari et ma fille ", se
promet-elle un jour. Pour ses débuts, elle
est allée, à l'exemple de sa fille
Claude, s'offrir une nouvelle coupe chez Charlie en
Particulier, " la coiffeuse-transformeuse (sic) des
stars, qui traite vos cheveux comme du beau linge
", à en croire l'hebdomadaire Elle . Dans un
appartement cossu du XVIe arrondissement, "
aménagé façon boudoir, avec
rideaux de taffetas perlés ", où tout
n'est que luxe, la fameuse Charlie reçoit
Claudia Schiffer, Isabelle Adjani, Naomi Campbell
et bien d'autres vedettes - deux mille à
cinq mille francs le coup de ciseaux-, qu'elle
soigne, brosse et manucure, tels des chevaux de
grand prix. Et Charlie peut ainsi compter deux
chevelures de l'Elysée au nombre de ses
trophées capillaires.
Mais au-delà des apparences, il est des
moments où l'action de l'épouse
mérite d'être soulignée. C'est
sous l'influence de Bernadette la très
catholique que Chirac ne s'est pas contenté,
le jour de son investiture à
l'Elysée, de baiser l'anneau
d'améthyste du cardinal Lustiger. Ou de se
rendre parfois de façon peu discrète
à la messe dominicale, alors qu'avant son
élection les prêtres ne l'y croisaient
guère. A l'instigation de son épouse,
le Président s'est appliqué à
nouer des relations affectueuses avec le
Saint-Siège. Notamment en assurant le pape
de son " respect filial " dans les lettres qu'il
lui a adressées, et en accordant à la
France, lors de sa visite d'Etat au Vatican, en
1997, le titre de " nation chrétienne ",
alors que d'aucuns la croient plutôt
républicaine et laïque.
En une autre occasion, d'ordre domestique cette
fois, Bernadette Chirac a montré quelque
autorité. En novembre 1997, et ce fut un
petit tremblement de terre à
l'Elysée, elle a obtenu le renvoi de
Jean-Claude Laumond, le chauffeur et confident de
son mari depuis un quart de siècle. Une
décision que Chirac n'a pu prendre de
gaieté de cur. Les deux hommes se
tutoient ; jadis, Laumond conduisait à
l'école Claude et sa sur Laurence ;
puis, lors de son mariage, Chirac et Claude avaient
été les témoins de Laumond.
Disponible à toute heure, celui que le
Président considérait comme une sorte
de jeune frère - il a cinquante-deux ans -,
s'est vu bien mal récompensé de sa
fidélité.
Exilé avec son épouse en
Nouvelle-Calédonie, à l'automne 1997,
Jean-Claude Laumond y a exercé la profession
de transporteur de fonds. Mais son contrat et son
nouveau statut ne lui étant guère
favorables, il a pris, en juin 1998, un billet pour
Paris et s'est présenté à
l'Hôtel de Ville en posant sa candidature au
service des Parcs et jardins. En vain, et on lui
laissa entendre que l'Elysée, sans plus de
précision, ne souhaitait pas son embauche.
Quelques mois plus tard, pourtant, Jean-Claude
Laumond obtiendra un emploi peu valorisant au
service des cimetières de Paris.
Intraitable à l'égard du chauffeur
et homme de confiance de son mari, Bernadette
Chirac sait montrer davantage de solidarité
familiale si l'affaire est politique. Quand Jacques
Toubon lancera un putsch contre Tiberi, en juin
1998, elle se montrera aussi intraitable à
son égard que le Président. Et elle
encouragera même son mari à ne plus
jamais recevoir cet indiscipliné de Toubon.
Conseil que Chirac, sur la suggestion d'un Villepin
radouci, ne suivra pas bien longtemps.
Des recommandations, Bernadette Chirac en fera
beaucoup d'autres, au fil du temps. Fin octobre et
novembre 1998, par exemple, au moment du
débat sur le Pacte civil de
solidarité, le fameux Pacs. Elle reprochera
alors à son mari, mais en vain, de ne pas
s'engager, de laisser Sarkozy et d'autres en faire
un cheval de bataille contre la gauche. Puis, comme
une grande, elle décidera d'accorder un
entretien au Figaro Magazine , dans lequel elle
affirme son hostilité au Pacs. Entretien
que, par précaution, elle fera relire au
Président. Il y apportera d'ailleurs
quelques retouches, mais sans en atténuer la
portée. Ensuite, grâce aux
médias qui citeront les arguments de
Bernadette Chirac, chacun pourra alors imaginer que
le Président s'exprime par sa bouche.
A côté de cette intervention
publique, et inhabituelle, de l'épouse du
Président, il en est d'autres, plus
discrètes, et qui témoignent de sa
farouche volonté d'exister au sein du clan.
Ainsi incite-t-elle Chirac à se souvenir
qu'il dispose d'un ami sûr, François
Pinault, toujours prêt à offrir son
aide. Un soutien lors de la prochaine campagne
présidentielle ? Peut-être, mais
là n'est pas la question, dit-elle, et, de
son côté, le patron du groupe
Pinault-Printemps-La Redoute évite d'aborder
le sujet. En revanche, le rôle
d'éminence plus ou moins grise, dans un
avenir plus ou moins lointain, lui conviendrait
parfaitement. Mais il aimerait que Chirac le
reçoive en tant que tel, et qu'il se
prête à cette relation pas seulement
amicale donc.
Parvenu très vite à la tête
d'une immense fortune 6, François Pinault,
la soixantaine à peine
dépassée et une
élégance soulignée de bleu, du
regard à la cravate, en passant par le
costume, se verrait bien en conseiller du prince.
Cette fonction, hors du circuit
élyséen, car si Bernadette et Claude
Chirac l'apprécient, Villepin le
déteste, flatterait son ego et lui
permettrait d'utiliser le flair dont il se
prévaut. Avant 1995, il incitait Chirac
à se méfier de Balladur ; plus tard,
il l'exhortait à se séparer de
Juppé.
Reste à savoir si les conseils d'un
François Pinault seront toujours aussi
excellents.
La solitude de Chirac pour argument
Esprit de famille remarquable et ambitions
confirmées, le sacerdoce de cette " bande
des quatre " provoque plus de sarcasmes à
droite qu'à gauche, et c'est bien dans l'air
du temps. Le fait de se dire en mesure de
reconquérir seuls le terrain perdu
déplaît fort à ceux qui, dans
l'opposition, conservent assez d'assurance pour
s'estimer indispensables. Mais le climat est si
délétère qu'il leur est
difficile de tourner l'Elysée en
dérision, du moins sur la place
publique.
Alors, loin des micros et des caméras, on
se moque de la vanité, de la fatuité,
de l'arrogance de cette petite équipe en mal
de reconnaissance, et de son pari sur l'Histoire
jugé extravagant. Quant aux gens de
l'Elysée, Villepin en tête, ils n'ont
aucune peine à retourner le compliment
à ces dirigeants de droite " impuissants
jusque dans leurs querelles " et capa bles de
désespérer même la
Corrèze.
Après dix-huit mois de déchirures
et de propos dérisoires - " La
création de l'Alliance, c'est un jour noir
pour Jospin ! " s'était risqué
à dire Léotard -, on attend encore
les idées, les projets, les programmes
capables de fédérer une équipe
d'hommes nouveaux. Mais toujours rien, sauf des
mots, des réactions optimistes, pessimistes,
voire simplement amères en prévision
des prochaines échéances
électorales.
Version optimiste, recueillie bien sûr
à l'Elysée: " Alors que tout partait
à la dérive, en 1997, le
Président s'est relevé tout seul,
encouragé par Villepin, soutenu par Claude
et Bernadette Chirac. Et c'est ainsi que la barre a
été redressée. Maintenant,
tous ceux qui, à droite, ont autant de bonne
volonté que de jugeote vont se ranger
derrière lui. "
Commentaire pessimiste, entendu à droite:
" Les Séguin, Balladur, Pasqua, Sarkozy,
Madelin et autres petits Bayrou peuvent bien penser
et susurrer que Chirac ne fait pas le poids, ils
n'ont personne à lui opposer comme candidat
à sa succession. Personne à
présenter avec faveur aux foules ou aux
médias, même les plus complaisants
à notre égard. Alors ce sera Chirac,
par défaut... "
Réaction clairement défaitiste,
émanant de responsables
désabusés: " Si Chirac ne pouvait
être candidat en 2002 ou auparavant, en cas
d'élection présidentielle
anticipée, il y aurait quatre ou cinq
prétendants à droite. Et une voie
royale pour Jospin ! "
La gauche française a connu bien des
défaites et des désastres, mais pour
les hommes de droite, toute crise existentielle est
incompréhensible autant qu'inadmis sible. En
1997 et 1998, ils ont découvert ce qu'ils ne
pouvaient imaginer, malgré le
désagréable souvenir de 1981:
l'Histoire leur jouait à nouveau un mauvais
tour. Voilà deux ans, ils avaient tous les
pouvoirs et la foi ; en 1999, une fois
digérés le dépit et la
douleur, il ne leur reste que l'incertitude des
lendemains. Ils ne doutent pas seulement de Chirac,
ils doutent d'eux-mêmes.
Aussi, sans prétendre annoncer ce qu'il
peut désormais advenir, un retour sur deux
années terribles pour l'opposition permet de
mesurer l'ampleur des dégâts dans les
esprits, l'absence de réflexion
stratégique, et les risques de
dérapages vers les extrêmes.
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