Isabel Allende
Zorro
traduit de l'espagnol par Nelly et Alex Lhermillier
Isabel Allende, de nationalité chilienne, est née à Lima au Pérou, en 1942. Journaliste et écrivain, elle a publié notamment La Maison aux esprits ( Fayard, 1994), Fille du destin (Grasset, 2000), Portrait Sépia et Aphrodite (Grasset, 2001), La Cité des dieux sauvages (Grasset, 2002), Mon pays réinventé (Grasset, 2003) et Le Royaume du dragon d'or (Grasset, 2004).
PREMIÈRE PARTIE
Californie, 1790-1810
ommençons par le commencement, un événement sans lequel Diego de La Vega n'aurait pas vu le jour. Il a eu lieu en Haute-Californie, à la mission de San Gabriel, en l'an 1790 de Notre Seigneur. En ce temps-là, la mission était dirigée par le père Mendoza, un franciscain aux épaules de bûcheron qui ne faisait pas ses quarante ans bien vécus, énergique et autoritaire, pour qui le plus difficile, dans son ministère, était d'imiter l'humilité et la douceur de saint François d'Assise. En Californie plusieurs autres religieux, exerçant dans vingt-trois missions, étaient chargés de répandre la doctrine du Christ chez plusieurs milliers de gentils des tribus chumash, shoshone et autres, qui ne se prêtaient pas toujours de bonne grâce à la recevoir. Les natifs de la côte californienne avaient un réseau de troc et de commerce qui fonctionnait depuis des milliers d'années. Leur environnement, très riche en ressources naturelles, avait permis à chaque tribu de développer des spécialités différentes. Les Espagnols étaient impressionnés par l'économie chumash, si complexe qu'elle pouvait se comparer avec celle de la Chine. Les Indiens utilisaient des coquillages comme monnaie et organisaient régulièrement des foires où, en plus d'échanger des biens, on arrangeait les mariages.
Déconcertés par le mystère de l'homme torturé sur une croix que les Blancs adoraient, les Indiens ne voyaient pas l'intérêt de vivre mal en ce monde pour jouir d'un hypothétique bien-être dans l'au-delà. Au paradis chrétien, ils pourraient s'installer sur un nuage et jouer de la harpe avec les anges, mais la majorité d'entre eux préférait en réalité, après la mort, chasser l'ours avec leurs ancêtres sur les terres du Grand-Esprit. Ils ne comprenaient pas non plus pourquoi les étrangers plantaient un drapeau en terre, marquaient des lignes imaginaires, la déclaraient leur propriété et s'offensaient si quelqu'un y entrait en poursuivant un cerf. L'idée de posséder la terre leur paraissait aussi invraisemblable que celle de se partager la mer. Lorsque parvint au père Mendoza la nouvelle que plusieurs tribus s'étaient soulevées, commandées par un guerrier à tête de loup, il pria pour les victimes, mais ne s'inquiéta pas outre mesure, persuadé que San Gabriel était à l'abri. Appartenir à sa mission était un privilège, comme le prouvaient les familles indigènes qui venaient solliciter sa protection en échange du baptême et restaient de bon gré sous son toit ; jamais il n'avait dû faire appel aux militaires pour recruter de futurs convertis. Il attribua cette insurrection, la première qui survenait en Haute-Californie, aux abus de la soldatesque espagnole et à la sévérité de ses frères missionnaires. Les tribus, réparties en petits groupes, avaient des coutumes différentes et communiquaient au moyen d'un système de signaux ; jamais elles ne s'étaient mises d'accord sur rien, hormis le commerce, et certainement pas à propos de la guerre. D'après lui, ces pauvres gens étaient d'innocentes brebis de Dieu, qui péchaient par ignorance et non par vice ; il devait y avoir des raisons accablantes pour qu'ils se soulèvent contre les colonisateurs.
Le missionnaire travaillait sans répit, coude à coude avec les Indiens dans les champs, au traitement des cuirs, au broyage du maïs. L'après-midi, quand les autres se reposaient, il soignait les blessures dues à de petits accidents ou arrachait quelques dents gâtées. Il donnait en plus des cours de catéchisme et d'arithmétique, afin que les néophytes - comme on appelait les Indiens convertis - puissent compter les peaux, les bougies et les vaches, mais pas de lecture ou d'écriture, ces connaissances n'ayant pas d'application pratique en ce lieu. Le soir il faisait du vin, tenait les comptes, écrivait dans ses carnets et priait. Au lever du jour il sonnait la cloche de l'église pour appeler sa congrégation à la messe et, après l'office, supervisait le petit déjeuner d'un œil attentif, veillant à ce que personne ne restât sur sa faim. C'est à cause de tout cela, et non par excès de confiance en lui ou par vanité, qu'il était convaincu que les tribus sur le pied de guerre n'attaqueraient pas sa mission. Cependant, comme les mauvaises nouvelles continuèrent à arriver semaine après semaine, il finit par leur prêter attention. Il envoya deux hommes de toute confiance vérifier ce qui se passait dans le reste de la région ; ceux-ci ne tardèrent pas à situer les Indiens en guerre et à obtenir les détails, car ils furent reçus comme des amis par les sujets mêmes qu'ils allaient espionner. Ils revinrent raconter au missionnaire qu'un héros surgi de la profondeur de la forêt, et possédé par l'esprit du loup, avait réussi à unir plusieurs tribus pour repousser les Espagnols des terres de leurs ancêtres, sur lesquelles ils avaient toujours chassé sans permis. Les Indiens manquaient d'une stratégie claire : ils se contentaient d'attaquer les missions et les villages sous l'impulsion du moment, incendiaient tout ce qui se trouvait sur leur passage et se retiraient sur-le-champ, aussi vite qu'ils étaient arrivés. Ils recrutaient les néophytes qui n'étaient pas encore ramollis par l'humiliation prolongée au service des Blancs, et grossissaient ainsi leurs rangs. Les hommes du père Mendoza ajoutèrent que Chef-Loup-Gris avait San Gabriel dans sa ligne de mire, non par rancœur particulière vis-à-vis du missionnaire, à qui l'on ne pouvait rien reprocher, mais parce que la mission se trouvait sur leur chemin. Dans cette perspective, le prêtre dut prendre des mesures. Il n'avait aucune intention de perdre le fruit de longues années de travail, et encore moins de permettre qu'on lui enlevât ses Indiens, qui loin de sa tutelle succomberaient au péché et retourneraient vivre comme des sauvages. Il écrivit un message au capitaine Alejandro de La Vega pour lui demander un prompt secours. Il craignait le pire, disait-il, car les insurgés n'étaient pas loin, prêts à attaquer à tout moment, et lui ne pouvait se défendre sans les renforts militaires appropriés. Il envoya deux missives identiques au fort de San Diego, par deux cavaliers rapides qui empruntèrent des routes différentes, de façon que si l'un était intercepté l'autre atteignît son but.
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