Víctor Álamo de la Rosa
L'ANNÉE DE LA SÉCHERESSE
Ecrivain de langue espagnole né en 1969 à El Hierro, petite île des Canaries, Victor Alamo de la Rosa est poète, romancier et conteur.
Grasset a acquis les droits de Campiro que, son dernier ouvrage.
Chapitre I
l'avant-veille du terme habituel de neuf mois, Efigenia ne fut plus capable de contrôler son ventre dilaté, car au-dedans s'agitait avec vigueur le nouvel être exigeant de voir le jour. Il y avait déjà quatre ou cinq mois qu'elle était enfermée dans la chambre la plus reculée de la maison, quatre ou cinq mois depuis que Cándido avait découvert la grossesse ignominieuse de sa fille. Tout au long de ces mois, ç'avait été comme si des chiens hurlaient de plus en plus fort dans sa tête à mesure qu'approchait l'heure inéluctable de la naissance.
" Putain ! " Tel était le premier mot qu'elle avait ouï de la bouche de son père lorsqu'il avait appris cette nouvelle inattendue et terrible. Et puis : " Tu resteras enfermée dans cette chambre en t'empêchant d'accoucher jusqu'à ce que les gens puissent te regarder sans que notre nom soit traîné dans la boue. " Ces paroles, sa mère, Gloria, qui est présente en cet instant, les entend maintenant remonter du tréfonds de sa mémoire, et elle étouffe ses sanglots.
Aujourd'hui, elle pleure aussi, Gloria, car ce qu'elle voit, c'est sa fille qui étreint son ventre de toutes ses forces pour se retenir d'accoucher, sa fille debout devant le père qui lui crie : Non ! Je t'ai interdit de mettre au monde un bâtard, un enfant de putain, un fils de mère maudite, un enfant sans père. Efigenia se rappelle maintenant, comme une réalité appartenant à un temps très lointain, un nom : Aquilino, l'homme de ses amours, le coupable qui incendia sa chair.
Mais c'est bien elle qui sent en ce moment que son entrejambe s'ouvre et que du sang et de l'eau, ou seulement de l'eau, ou seulement du sang, coulent le long de ses cuisses tandis que Cándido, pur tison de fureur devant ses yeux, crie, comme fou :
" Je ne veux pas d'enfants de putain dans ma maison ! " Il hurle, le père, ses exigences, ses ordres impossibles : " Gare à toi si tu mets cette ordure au monde ! Je te l'ai dit, je te l'ai dit que tu n'accoucherais pas, que je ne suis pas devenu vieux pour voir ma propre fille salir mon honneur, je te l'ai répété mille fois, que tu n'accoucherais pas, putain, putain, sale pourriture que tu es ! " Et ces cris résonnent comme une parole éternelle dans les labyrinthes de son esprit, se confondant pour jamais avec les aboiements intérieurs, avec les plaintes de chien blessé.
Et elle pleure, pleure d'avoir trop de raisons de pleurer, comme pleure aussi Gloria dans un autre coin de la pièce, à l'autre bout, car elle a voulu s'approcher pour venir en aide à sa fille, mais le père l'en a empêchée en lui jetant un regard terrible et meurtrier. Gloria pleure de ne pouvoir faire autre chose que pleurer, elle pleure de totale impuissance, parce qu'il n'y a rien à faire maintenant qu'elle voit paraître entre les jambes de sa fille toujours debout la tête minuscule de son petit-fils, de son premier petit-enfant, son premier petit-enfant bâtard, à peine distincte, la minuscule tête silencieuse, poisseuse, rougie, aux petits yeux fermés.
Et Gloria pense que c'est un réconfort, une toute petite consolation que ses yeux restent fermés. Ainsi, il ne peut voir devant lui la réalité ; et cette réalité, c'est Cándido qui crie à s'en déchirer la gorge et se déchaîne contre sa jeune mère, encore debout mais dont les jambes s'écartent, dont le dos s'appuie maintenant contre le mur de la chambre, et qui se laisse glisser au sol, ployée par la douleur, et regarde, regarde droit dans les yeux son père et reçoit gifle après gifle, brutalement, et injure après injure : putain ! (une gifle), je t'avais interdit d'accoucher ! (une gifle), interdit de mettre au monde un bâtard, un chien né d'une pute ! Elle le regarde, et sait - parce qu'elle le sent bien - que son fils échappe à son ventre sans qu'elle y puisse rien, son fils et du sang épais, un sang de la même couleur que les yeux irrités de Cándido, qui hurle et hurle, transporté de rage, car déjà il distingue la poitrine, les bras, et dans le ventre de sa fille ne restent plus que les jambes, les toutes petites jambes molles, douces, tendres.
C'est pour cela, parce que Cándido ne peut plus maintenant nier la naissance, que brille la lame dans sa main. Malgré l'obscurité qui depuis des mois règne dans la chambre opaque, le couteau brille, éclatant, métal effilé que Cándido brandit, menaçant ; parce que sa fille, désobéissante, insoumise, mal élevée, ose continuer d'accoucher, continue comme si de rien n'était, elle a déjà presque accompli cette parturition que son père lui défendait absolument, lui a défendue cent fois, mille fois, lui défend encore.
Ce fut à ce moment précis que la crainte pour sa vie fit ouvrir les yeux à l'enfant ; à cette seconde même où Efigenia le saisit pour le tirer complètement de son ventre, le tirer à elle pour délivrer ses entrailles douloureuses. Juste à cet instant, le nouveau-né ouvrit les yeux - mais sans rien voir, rien de rien, car une fraction de seconde ne suffit pas pour voir autre chose que le rien, une boule de néant. Et cette fraction de seconde ne fut remplie que d'un cri suraigu, un cri comme Gloria n'en avait entendu pousser qu'aux porcs qu'on égorge : cri d'enfant qui vient de naître, et qui eut à peine le temps de s'élever avant que d'un coup de couteau adroit, son grand-père Cándido eût coupé le cordon ombilical par lequel il sentait encore sa mère, ce cordon qui portait de ventre à ventre l'amour d'Efigenia, lui instillait les senteurs douces de son amour de mère.
Mais ce cri perçant ne dura pas, ne put durer. Du sol, les yeux de l'enfant aperçurent les yeux de Cándido, et celui-ci, en cette seconde fugace où leurs deux regards se rencontrèrent, sentit tout entières la gêne, la désespérance de l'absolue vulnérabilité. Leurs yeux se rencontrèrent : les prunelles rouges et irritées du grand-père, grises et vitreuses de l'enfant. Et cet instant sans temps faillit, oui, faillit suffire pour que naquissent la pitié, l'attendrissement.
La trajectoire du couteau ne s'interrompit que lorsque la lame se fut fichée dans le sol, car jamais Cándido n'aurait imaginé qu'un cœur de nouveau-né pût être aussi tendre.
Tendre comme les fromages frais que de temps à autre il préparait avec le lait que lui donnaient ses sept chèvres.
Q uand il le regarda, pourtant, ce ne fut pas son torse transpercé qu'il fixa, mais, sans savoir pourquoi, le centre noir, précisément, des yeux du bébé. Les petits yeux vitreux, et la bouche ouverte dans un cri qui faisait mal tant il était aigu, un vagissement d'enfant qui s'annonce, de nouveau-né qui inaugure sa vie, une existence infinitésimale, car elle n'avait duré que quelques dixièmes de seconde : le cri annonciateur était mort à l'instant où le couteau s'était abattu. Il n'avait connu que cette parcelle de temps si minuscule qu'elle n'était même pas appréhensible, en sorte qu'on ne pourrait dire s'il était vraiment entré dans le monde des vivants, car la mort lui était venue avec la vie.
Il était mort les yeux vides.
Mort la bouche ouverte.
Mort les bras et les jambes un peu levés vers le haut, comme s'il demandait une étreinte, espérait les bras protecteurs de sa mère. Mais c'etait à peine si ses petits doigts, ses petits pieds dodus avaient esquissé une brève crispation de mort, à peine s'il avait exhalé l'infime et ultime souffle de la vie qui s'éteint. Le seul sang qui souillait sa peau était celui de sa naissance, car le couteau avait percé la chair avec précision, vertical, impérieux, absolutiste ; et sur la lame, à quelques millimètres du manche, on distinguait seulement d'infimes traces de sang nouveau-né.
Jamais, jamais ils n'avaient entendu un si profond silence : ni Cándido, ni Efigenia, ni Gloria. Leurs tympans assourdis étaient devenus insensibles, et c'était ce qui créait cette sensation sépulcrale, ce silence gélatineux, qu'on aurait pu mordre : ce n'était qu'une impression à l'état pur, un simple leurre, car dans cette chambre trois respirations continuaient de se faire entendre, et deux flots de sanglots étouffés, qui s'alliaient pour plonger leurs reproches au fond du cœur maintenant inaccessible de Cándido.
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