Premiers chapitres
Alexandre Adler
Au fil des jours cruels

1992 - 2002
chroniques

Né en 1950, ancien élève de l’Ecole Normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégé d’histoire, spécialiste des questions de géopolitique internationale, Alexandre Adler est aussi membre du comité éditorial du Figaro. Il est l’auteur de J’ai vu finir le monde ancien (Grasset, 2002).
 

1992
Avec Bill Clinton, nous avons changé d’Amérique

e mandat de quatre ans des présidents des Etats-Unis a été conçu par les « Pères fondateurs » comme un rendez-vous fréquent entre l’exécutif et le corps électoral, afin de brider ses excès. De ce fait, bien de ces rendez-vous n’ont été que pure routine institutionnelle, le train du gouvernement continuant sur les mêmes rails. Un Eisenhower en 1952, pour importante qu’ait été sa présidence, n’a ni changé la stratégie internationale adoptée sous Harry Truman, ni combattu les réformes fondamentales du New Deal, telles que Franklin Roosevelt les avait engagées. Il n’en est rien aujourd’hui. Même si Bill Clinton devait décevoir les attentes que sa campagne a suscitées dans le pays, on peut avancer avec certitude que son élection marque bien l’un de ces tournants politiques majeurs que l’Amérique engage parfois à l’occasion de ses échéances électorales.
Car le tournant, à la vérité, a déjà été pris dans plusieurs domaines. Sans doute la plus importante décision géopolitique – la conclusion d’un grand marché unique nord-américain englobant le Mexique – va-t-elle être rapidement acceptée par Bill Clinton, maintenant que les prudences électorales ne sont plus de mise. Elle est à mettre à l’actif de George Bush. La diminution rapide du budget militaire et la limitation des interventions extérieures ont également commencé dans la dernière année de la présidence Bush. L’idée d’une politique industrielle limitée, pour relancer les industries de base et alléger la reconversion des industries de défense, avait même fait son chemin chez les républicains. Mais, comme pour les mesures de rigueur et de réarmement militaire de la dernière année de la présidence Carter, l’Administration sortante n’avait pas su vendre une nouvelle politique, trop contraire à ses principes initiaux, trop hésitante et trop tardive. Il appartient à présent à Bill Clinton de mettre en musique un véritable programme de transformation de la société américaine, qui découle très logiquement de la fin de la guerre froide et de la perception massive qu’ont les électeurs d’un déclin économique, même relatif.
On a fait volontiers de l’Arkansas, l’ « Etat zéro de l’Union », une sorte de Lozère américaine dont tous les voyants, du chômage à la discrimination raciale, en passant par l’illettrisme, seraient au rouge. Le cliché est aussi facile que faux. Parti très bas, avec la lutte de son gouverneur Orville Faubus, contre les premières mesures de déségrégation, à la fin des années 1950, l’Arkansas a connu depuis trente ans des progrès impressionnants sur tous les plans : grâce à l’œuvre pacificatrice du gouverneur Wintrop Rockefeller, Little Rock a cessé d’être le symbole d’un pouvoir blanc crispé et malhonnête ; et c’est à partir de son Arkansas natal que cet étonnant symbole du capitalisme démocratique qu’est Sam Walton a bâti la première fortune des Etats-Unis avec les grands magasins Wal-Mart. « Homo novus », Clinton est aussi le produit de cette croissance, l’héritier naturel de ces deux hommes. Son expérience d’un environnement pauvre et difficile le place à l’opposé de l’optimisme peu lucide et patricien d’un George Bush. Et sans doute le corps électoral américain a-t-il jugé, après les émeutes de Los Angeles du printemps dernier, que le candidat démocrate avait chaussé les bonnes lunettes pour découvrir le paysage américain : une nation puissante, que ses résultats en matière d’éducation et de santé placent loin derrière ses concurrents immédiats, une économie qui, malgré ses hautes performances en matière de productivité, de stabilité des prix, d’excédents commerciaux récemment restaurés, s’avère incapable de maintenir pour la majorité de la population le niveau de prospérité atteint dans les années 1970. Une société que trente ans d’intégration raciale incomplète laissent divisée, amère et violente.
Le système politique américain a, dans ce contexte, parfaitement fonctionné en permettant au malaise social de s’exprimer sur le plan des institutions, puis de provoquer à la Maison Blanche et au Congrès un renouvellement sans précédent depuis 1932 du personnel politique.
Le vaincu est un homme très estimable qui pouvait se prévaloir d’indéniables succès ; sa défaite n’est donc que plus significative du processus qui s’engage : nous avons changé d’Amérique.

5 novembre 1992.
1993 : Frissons brûlants

L’année 1993 fait frissonner, et pas seulement de froid. Sans doute le souvenir obscur de 1793, année terrible de la Révolution française, contribue-t-il à cette réaction de peur un peu superstitieuse... Mais, après tout, l’année 1893 fut sous nos cieux calme et propice, un modèle d’année Belle Époque.
Les raisons de nos craintes sont simples et fondées. Trois processus destructeurs risquent, très vite, de cumuler leurs effets négatifs :
– La guerre civile yougoslave, parvenue au comble de l’horreur en Bosnie-Herzégovine, peut finir par entraîner tous les peuples des Balkans dans une mêlée sauvage et les Occidentaux dans une intervention qui, pour se vouloir limitée, n’en comportera pas moins de grandes incertitudes.
– Le processus de rénovation de l’ancienne Union soviétique risque d’arriver très vite, lui aussi, à l’heure de vérité. Il suffit de quelques décisions économiques hâtives et irréfléchies du nouveau gouvernement de coalition à Moscou pour précipiter une hyperinflation catastrophique. Même dans la meilleure des hypothèses, l’engagement aux côtés de Boris Eltsine de l’opposition modérée que représente l’Union civique signifierait que désormais toutes les forces démocratiques jouent dans le même camp, ne laissant dans l’opposition que les ultranationalistes.
– Face à ces deux processus, où se joue l’avenir de l’Europe tout autant que dans la ratification des accords de Maastricht, l’ensemble des économies développées – Japon compris – font face à la récession la plus dure et la plus longue depuis 1945. Malgré un début de reprise américaine qui, semble-t-il, reste gagée sur des gains de productivité pour l’instant encore destructeurs d’emplois, les perspectives de redémarrage sont fragiles.
Ce scénario de cauchemar n’est fort heureusement pas le seul. Il existe des réserves de croissance importantes : en Chine, par exemple, ou en Amérique centrale où l’accord de libre-échange américano-mexicain devrait être ratifié cette année. Le Marché unique européen, dont l’entrée en vigueur est trop obscurcie par les difficultés de l’union monétaire, commencera à porter ses fruits très vite. Enfin, à l’Est, malgré incertitudes et angoisses, la croissance a repris ou reprendra lentement, dans les pays qui, telles la Pologne, la Bulgarie, la Hongrie et la toute nouvelle République tchèque, n’ont pas hésité à administrer la purge la plus violente à leurs économies grevées de surcoûts administratifs.
Pour autant, il serait fatal de s’en remettre à la main invisible des marchés et aux solidarités embryonnaires du commerce pour résoudre les crises les plus graves. Le regain d’intérêt pour les interventions de l’ONU, après le début de succès de l’opération somalienne, la critique qui pointe à Washington de l’inertie de l’Administration sortante face aux appels de Boris Eltsine laissent présager un redressement. Il faudra pourtant beaucoup de sang-froid au nouveau président américain Bill Clinton pour tout à la fois faire lâcher prise à l’extrémisme serbe et éviter qu’une intervention militaire occidentale dirigée contre un petit peuple slave et orthodoxe, dangereusement proche par sa culture des Russes eux-mêmes, ne serve de détonateur à une reprise du nationalisme de grande puissance à Moscou. Il va de soi qu’un dérapage politique à Sarajevo ne nous entraînerait pas dans une répétition de la Première Guerre mondiale. Mais à tout le moins, la croissance se ferait rare et l’investissement à l’Est plus coûteux encore. De quoi grelotter. Ou s’armer de courage pour une année 1993 difficile, mais nullement insurmontable.

31 décembre 1992.

 



Haut de page

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
61, rue des Saints-Pères 75006 Paris
Tel: 01 44 39 22 00 - Fax: 01 42 22 64 18