Premiers chapitres
Académie universelle des cultures
préface d'Elie Wiesel
Migrations et errances

 

L'Académie universelle des cultures a été créée en 1992 à l'initiative d'Elie Wiesel pour penser le xxie siècle et en particulier le " métissage " des civilisations, lutter contre l'intolérance, la xénophobie, la discrimination contre les femmes, le racisme et l'antisémitisme, combattre la misère et l'ignorance ainsi que la dégradation délibérée de certaines formes de vie.
Ont participé à ce forum, entre autres : Yves Coppens, Jacques Le Goff, Julia Kristeva, Jacques Attali, Wole Soyinka, Bernard Kouchner, Françoise Héritier, Yacher Kemal, Patrick Weil et Umberto Eco.

 

Chapitre Premier

Histoire des migrations
par
Paul Ricœur
Yves Coppens
Azzedine Beschaouch
Jacques Le Goff
Jean-Pierre Digard
Julia Kristeva
Leïla Shahid
Jack Lang
Eliahu Ben Elissar
Zvi Yavetz

 

Introduction
par Paul Ricœur

n prenant pour thème de son Forum 2000 le concept de migration(s), l'Académie universelle des cultures propose à l'attention le vaste mouvement des peuples qui englobe les immigrés, tels qu'ils sont perçus dans les pays d'accueil, et les émigrés, tels qu'ils vivent l'éloignement de leurs pays d'origine. De ce phénomène à double entrée, il importe de montrer successivement l'insertion contemporaine dans une longue histoire de la mouvance humaine, la diversité des formes présentes et enfin la résonance dans les profondeurs de l'expérience humaine.
Parlant pour aujourd'hui nous avons à faire mémoire des déplacements de grande ampleur qui sont à l'origine de la distribution présente des peuples. Nous avons tous été un jour des nomades en cours de sédentarisation, des gens venus " d'ailleurs " et destinés à vivre " ici ". L'étrangeté des rapports de voisinage ainsi créés reste à jamais ineffaçable. Tantôt les " envahisseurs " - perçus comme " barbares " - ont imposé leurs coutumes, leurs lois, leur organisation politique, tantôt - et parfois simultanément - ils se sont laissé " civiliser " par les peuples dans l'aire desquels ils avaient pénétré et s'étaient établis. Des mélanges culturels, voire des métissages ethniques en ont résulté, dont nous sommes aujourd'hui les héritiers, que nous soyons Européens, Américains du Nord, du Centre ou du Sud, Asiatiques ou Africains. Le destin des migrations est intercontinental : il fait se recroiser l'espace et le temps, la géographie et l'histoire, la géopolitique et l'histoire culturelle comparée.
C'est sur ce vaste arrière-plan qu'il faut replacer les migrations contemporaines. Elles sont, pour une part, héritées sur le plan politique des configurations de l'ère coloniale, de la décomposition des empires et de l'histoire fragmentée de l'époque post-coloniale. Pour une autre part, elles obéissent au puissant tropisme qui pousse les populations les plus pauvres du globe vers les régions où se concentrent l'opulence économique, les exercices de justice sociale, la mise à l'épreuve de la démocratie, le rayonnement intellectuel et artistique et l'invention de la culture de divertissement. Sur ces grands axes de la migration se détachent des formes dispersées, allant de la constitution de diasporas transnationales à la prolifération de formes nouvelles d'exil où les réfugiés politiques jouent chacun pour soi leur carte de salut, en passant par les violences subies par les personnes déplacées, pour ne rien dire de la moderne transhumance que représente le tourisme à l'échelle planétaire.
Pris à l'échelle mondiale de la globalisation, les phénomènes migratoires donnent à penser, selon qu'ils sont perçus sur les terres d'accueil comme immigration, avec tous les fantasmes qui s'y greffent, ou à l'inverse comme émigration, de la part des exilés des temps modernes, avec ses cortèges de contraintes, de calculs et de rêves. Une grande partie de la discussion publique est ainsi absorbée par ce phénomène à double entrée qui met à l'épreuve pour les uns la prétention à l'universalité attachée à leurs idéaux et leurs pratiques, pour les autres la préservation de leur identité particulière. Plus profondément, les migrations contemporaines renvoient, au-delà de leur actualité brûlante, et au-delà même de leur épaisseur historique, à des traits relevant de la condition humaine en tant que telle, à savoir le sentiment fondamental d'exil, résultant du rapport contingent de chaque être vivant à son environnement, sur quoi se greffe un goût alterné pour l'établissement dans un habitat familier, et pour les déplacements et les voyages avec ou sans retour. A l'époque du passage de la vision d'un monde fini à celle d'un monde infini, qui fut aussi celle de la prise de conscience de la rotondité de la terre et des limites imposées à toute excursion hors de chez soi, Pascal a pu apercevoir l'homme " comme égaré dans ce recoin de l'univers sans savoir qui l'y a mis ". Si la leçon d'humilité ne doit pas tourner au désarroi, il faut qu'un grand dessein moral et politique s'en empare, par exemple celui de l'hospitalité, que Kant décrit comme un droit, celui d'être reçu en tout pays comme un ami et non comme un ennemi.

Le peuplement humain de la Terre
par Yves Coppens

C'est bien évidemment le couple organisme-environnement qui autorise la Vie ; on comprend par suite sans peine, l'un étant immergé dans l'autre, combien l'un et l'autre sont liés et combien le changement de l'autre nécessite l'adaptation de l'un, c'est-à-dire sa transformation.
Tout ceci est d'une telle logique qu'on a l'impression d'écrire des lignes d'une grande banalité ; et pourtant lorsque j'ai énoncé pour la première fois en 1975, à Londres 1, le constat que je faisais d'une apparente corrélation entre l'évolution des Hominidés et l'évolution de leur environnement le long de la séquence sédimentaire de deux millions d'années de la formation de Shungura (basse vallée de l'Omo, Ethiopie), ma déclaration a été reçue avec les sarcasmes de certains, le scepticisme de beaucoup, un intérêt réel de quelques-uns.
Ce que je propose dans ce court article, c'est donc de parcourir à la lumière de ce regard environnementaliste 1 l'histoire des Hominidés ou Homininés (famille pour les uns, sous-famille pour les autres ; on choisira dans la suite de l'article le rang familial, sans hostilité pour le sous-familial) depuis le jour où ce groupe s'est définitivement détaché du vivier de Primates supérieurs auquel il appartenait.
 
 
8-10 millions d'années : l'East Side Story
Il est bien connu que les êtres vivants les plus proches anatomiquement, physiologiquement, moléculairement, cytogénétiquement mais aussi éthologiquement des Hommes, sont les Grands Singes africains, Chimpanzés et Gorilles, plus volontiers d'ailleurs les premiers que les seconds. Cela signifie bien entendu que Grands Singes africains et Hommes partagent des ancêtres. Comme les uns et les plus anciens des autres sont africains, il y a quelque chance pour que ces ancêtres-là aient été africains eux-mêmes. Comme en outre les Grands Singes africains et les plus anciens des Hominidés partagent un encéphale relativement petit, un incontestable allongement du crâne, un pincement du frontal, une projection importante de la face et des articulations des membres d'arboricoles, il y a quelque chance pour que les ancêtres communs des uns et des autres aient eu un petit crâne surbaissé, un front fuyant, une face prognathe et un comportement locomoteur de grimpeur. Les Hominidés se distinguent par contre de ces ancêtres communs et de leurs cousins Grands Singes par l'adoption sans retour de la station debout et de la locomotion au moins en partie bipède ainsi que par une tendance de leur encéphale à se développer et à le faire préférentiellement dans ses parties antérieures, une tendance de ses canines à se réduire, de ses prémolaires à se molariser et une tendance de toutes les dents à épaissir leur émail. Comme quelques documents paléontologiques 1 montrent, dès 8 à 10 millions d'années, certains de ces caractères (molarisation, épaississement de l'émail dentaire), il y a quelque chance pour que le plus important carrefour de l'histoire des Hominidés, leur individualisation, se situe dans ces années-là.
Il suffit ensuite d'un bref coup d'œil à la carte d'Afrique pour vite remarquer que l'aire de distribution de tous les sites qui ont livré les plus anciens Hominidés ne se superpose nulle part à celle de distribution des Grands Singes africains actuels - elle ne la chevauche même pas à sa frontière ; il s'agit ici certes des Grands Singes africains actuels mais il n'y a par ailleurs aucun reste de Panidés (famille regroupant les Grands Singes africains) anciens dans l'aire de distribution des anciens Hominidés.
La séparation anatomique des deux familles semble avoir donc été aussi une séparation dans l'espace ; il est du même coup logique de penser que c'est la seconde qui, en précédant la première, a pu être la cause de celle-ci. La géophysique vient alors au secours de ce raisonnement ; il y a 8 à 10 millions d'années en effet, disent les géophysiciens, l'immense et très ancien système de failles dit de la Rift Valley a été réactivé ; rifting et uplifting se sont combinés pour entraîner effondrement et surrection à la fois, ce qui naturellement n'est pas allé sans perturbations climatiques puis écologiques au travers de la ceinture équatoriale africaine 2. La paléobotanique, la paléontologie complètent alors l'image déjà bien dessinée ; à partir de 8 à 10 millions d'années en effet la sécheresse se met peu à peu en place entre la Rift Valley et l'océan Indien et se développe d'ailleurs dans le sens ouest-est tandis que les faunes est-africaines se font endémiques.
Il est alors très tentant de donner à ce problème qui a l'air de se poser si bien l'explication simple qui se dégage d'elle-même.
C'est ainsi qu'en 1982 1 j'ai proposé le modèle de l'East Side Story : il y a plus de 8 millions d'années la forêt était partout à travers l'Afrique équatoriale, de l'océan Atlantique à l'océan Indien 2 ; elle abritait ces ancêtres communs aux Panidés et aux Hominidés, arboricoles, à petit cerveau et mâchoire à manger des fruits. Et puis il y a 8 millions d'années, une période d'activité tectonique a coupé en deux la population de ces ancêtres : une partie occidentale, la plus importante, une partie orientale, la plus réduite, quasiment insulaire. La population occidentale, dont on ne connaît malheureusement pas les éléments les plus anciens, poursuit de manière originale son évolution en milieu couvert en demeurant arboricole mais en développant une locomotion à terre, sorte de quadrupédie appuyant au sol le dos des articulations des phalanges des membres antérieurs. La population orientale, dont on commence à connaître un certain nombre de rameaux, crée, en milieu se découvrant, le redressement du corps et la locomotion bipède, en l'associant encore, au moins dans les premiers temps, à un arboricolisme actif. A nouveau milieu, nouveau port et nouveaux comportements et par suite nouveau système nerveux ordonateur : l'encéphale se développe, quantitativement (modestement) et qualitativement dans ses régions antérieures. Cette population orientale d'Hominidés fait évidemment partie de l'endémisme qui s'installe partout dans l'" isolat " est-africain.
C'est devant cet afflux de données, construisant, sans qu'on le lui demande, le scénario cohérent que l'on vient de parcourir, que sont apparues des réponses acceptables aux questions fondamentales que l'on sait : pourquoi, où, comment et quand la famille des Hominidés est-elle née, et pourquoi s'est-elle développée dans le sens de cette adaptation aux paysages ouverts ? Entre 8 (ou 10) et 4 millions d'années, tous les préhumains que l'on connaît (ou que l'on a identifiés comme tels) sont en effet est-africains.
Le modèle East Side Story a donc pour lui cette demi-douzaine de millions d'années d'exclusivité, mais aussi la réalité du phénomène tectonique et de ses conséquences climatiques et écologiques aux alentours de 8-10 millions d'années ; il a aussi pour lui l'absence totale depuis ces années-là de restes attribuables à des Grands Singes à l'est de la Rift Valley, et dans la tranche 10-4 millions d'années l'absence totale de restes attribuables aux Hominidés à l'ouest.



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