ACADÉMIE UNIVERSELLE DES CULTURES
Pourquoi se souvenir ?
(essai)
www.academie-universelle.asso.fr
Ils sont écrivains, philosophes,
historiens et journalistes. Ils étaient
présents lors du Forum International sur
« Mémoire et
Histoire », en 1998. Parmi eux, Elie
Wiesel, Paul Ricur, Jacqueline de Romilly,
Umberto Eco, Wole Soyinka, Jorge Semprun...
Le moment Ferry : l'école de
la République
entre mythologie et réalité
par Jean-Michel GAILLARD
orsque
l'on s'attache à regarder ce que fut
l'école de Jules Ferry, cette école
du début des années 1880, nous sommes
confrontés à des lectures
différentes, celle de l'histoire et celle de
la mémoire.
Que dit depuis très longtemps la
mémoire ? Que l'école laïque,
gratuite et obligatoire était pour la
République l'illustration et la mise en
uvre de sa devise «Liberté,
égalité, fraternité».
Qu'il s'agissait d'une rupture radicale avec le
passé, d'un pas décisif dans la
modernité. La mémoire, de
génération en
génération, l'a
répété à tel point que
c'est devenu vérité
d'évidence. Pourtant, les historiens,
lorsqu'ils travaillent et examinent documents et
témoignages, ne disent pas cela.
L'obligation scolaire, une rupture ? Non,
rétorque l'historien. La loi du 28 mars 1882
sur l'obligation scolaire de six à treize
ans n'est que le couronnement d'un mouvement
séculaire de scolarisation qui
caractérise, comme ailleurs en Europe, tout
le XIXe siècle. Ce
mouvement a paradoxalement été
stimulé en France par la querelle entre les
deux écoles - publique et privée - et
entre les républicains et les monarchistes,
rivalisant dans la volonté d'attirer la
jeunesse, avec l'espoir d'influencer ainsi leur
trajectoire spirituelle et politique. Ce n'est donc
pas une rupture. C'est l'aboutissement d'un long
processus. Les enfants sont allés à
l'école avant qu'elle ne devînt
obligatoire. Et en masse, puisque plus de 80 &percnt
des jeunes Français étaient
scolarisés de façon
régulière avant 1882. Il faut noter
par ailleurs qu'ils n'y sont pas forcément
allés davantage juste après
l'adoption de la loi. Et cela pour diverses
raisons. Parce que, par exemple, la loi qui
interdit le travail des enfants de moins de treize
ans dans les manufactures est postérieure de
dix ans à la loi de 1882 sur l'obligation
scolaire, et que l'obligation scolaire de six
à treize ans s'accompagne d'une disposition
selon laquelle on peut quitter l'école
dès l'obtention du certificat
d'études, même si on a seulement onze
ou douze ans. Mona Ozouf et François Furet,
dans leurs travaux sur l'alphabétisation des
Français, ont bien montré que
l'absentéisme, d'ailleurs faiblement
sanctionné, a perduré après
l'obligation scolaire, tant en milieu urbain qu'en
milieu rural. Il y a donc eu au mieux
l'accompagnement d'un mouvement
séculaire.
La gratuité, instaurée par la loi du
16 juin 1881, reste-t-elle au moins un
élément fondateur de cette
école de la République ? Non, disent
les historiens : la perte de revenus qu'occasionne
la scolarisation durable de l'enfant par rapport au
travail qu'il peut accomplir aux champs et en usine
suscite l'absentéisme chez les plus
démunis. De ce point de vue, la
gratuité ne représente pas
grand-chose, d'autant moins qu'en 1880
déjà, les deux tiers des enfants ne
payaient pas de contribution scolaire, celle-ci
étant réservée aux riches et
aux gens aisés. Pire encore : la
gratuité ne serait-elle pas un cadeau fait
aux riches et une façon de faire payer
l'école des riches par les pauvres, comme le
soutenaient alors les conservateurs hostiles au
projet ?
La laïcité enfin. La
laïcité, cur de l'école de
la République. C'est ce que nous dit la
mémoire. L'école est un lieu dans
lequel on laisse au vestiaire ses convictions
religieuses, culturelles, idéologiques,
philosophiques pour entrer dans un espace de
neutralité, de tolérance, de
liberté. L'historien, lui, nous dit qu'au
temps de Jules Ferry, la laïcité fut un
combat. Ce n'était pas un concept neutre.
Puisque la nation française était
composite sur le plan ethnique, religieux, culturel
et philosophique, son but était de faire
coexister des familles différentes dans un
seul corps social et de leur apprendre à
vivre ensemble, mais il n'existait pas de
neutralité politique et culturelle à
l'école, en tout cas pas dans l'école
de Jules Ferry. La laïcité scolaire
était, avant tout, un combat de la
République contre la monarchie et le
cléricalisme, mais aussi contre les menaces
socialistes et révolutionnaires. Il suffit
d'aller voir dans les manuels scolaires - Le
Tour de la France par deux enfants de G. Bruno,
Le Petit Lavisse -, ces bibles des
écoliers de la République, dont nous
savons qu'ils présentent une vision du monde
qui n'est pas neutre. Le catéchisme n'a plus
cours dans les salles de classe, mais on y enseigne
un corpus idéologique qui contribue à
asseoir le régime, la démocratie,
l'économie libérale, à
inculquer l'amour de la patrie, de l'ordre et de
l'autorité.
Alors l'école de Jules Ferry serait-elle une
mythologie ? Le devoir d'histoire aurait-il
effacé définitivement les
échos de la mémoire ?
Ce n'est pas sûr. Si, après tout ce
travail des historiens, nous faisons l'effort
d'être attentifs à la mémoire,
que dit-elle ? Que pendant des
générations et des
générations, des millions de
familles, en particulier dans les milieux
populaires urbains comme ruraux, ont
été motivées par
l'instruction, que des instituteurs ont
été portés par leur mission,
que des réussites ont permis la promotion de
fils et de filles de paysans et d'ouvriers. C'est
là que la mémoire éclaire
l'histoire. Nous avons vu les faits. Mais que
s'est-il vraiment passé dans l'école
de la République ? Les lois Ferry, qui ne
changeaient pas fondamentalement grand-chose, ont
provoqué, jusque dans les familles les plus
modestes, une mystique, un acte de foi en
l'instruction. On s'est dit que jusqu'alors la
naissance conjuguée à la richesse
prédisposait à la réussite,
mais que, désormais, avec le talent qui peut
sommeiller dans chaque enfant du peuple et un
travail acharné, on pouvait, grâce
à l'instruction, s'élever dans
l'échelle sociale. Le peuple y a vu la
possibilité de la réussite par le
mérite, un outil de promotion, un levier
pour sortir de sa condition. Les lois Ferry ont
donc d'abord été une mystique de
l'instruction, à laquelle le peuple a
adhéré. Il a cru et il a
sacrifié aux rites qu'imposait cette foi. Ce
qui a fondé le succès de
l'école de la République, c'est que
celles et ceux auxquels elle s'adressait ont vu en
elle un moyen de transformer
l'égalité de droit en
égalité de fait, un des vecteurs
fondamentaux de ce qu'ils cherchaient depuis 1789,
c'est-à-dire la promotion sociale par le
seul talent. Là-dessus, la mémoire ne
nous trompe pas. Le «moment Ferry», ce
fut d'abord cette révolution dans les
têtes, cette prise de conscience collective
du peuple.
Et que dire des instituteurs, des «hussards
noirs de la République» (Péguy),
des «prophètes éblouis du monde
nouveau» (Clemenceau) ? On les a beaucoup
interrogés, on les a beaucoup
écoutés. Souvenons-nous de Nous,
les maîtres d'école, ce livre
d'appel à la mémoire, de Jacques et
Mona Ozouf. Le rôle de ces maîtres,
dans la République des bons
élèves, car elle se veut une
République des bons élèves,
est justement d'aller chercher les talents jusqu'au
plus profond du pays, jusqu'au plus perdu de nos
villages et, là, parmi ces enfants en blouse
grise et en sabots, d'essayer de repérer
celui qui a une chance de réussir. Il faudra
convaincre aussi les parents, il faudra porter ces
«élus» pour que, malgré les
handicaps sociaux ou culturels, ils
réussissent les examens et les concours. Les
missionnaires que sont les instituteurs d'alors,
habités par leur foi en l'instruction comme
moyen de promotion du peuple, ont, par ce
travail-là, accentué encore la
mystique scolaire mais aussi permis à des
générations d'enfants de changer de
condition, d'emprunter avec succès
l'ascenseur social de masse que fut alors
l'école.
Malgré les structures qui font que
l'école de Jules Ferry n'était pas
une école égalitaire (il y avait une
école du peuple, une école de la
bourgeoisie, il y avait l'école primaire, il
y avait les lycées), en une, deux, parfois
trois générations, l'école a
bel et bien joué ce rôle d'ascenseur
social que véhicule la mythologie, la
mémoire de l'école de la
République. Et là, la mémoire
vaut l'histoire. La figure emblématique en
est le certificat d'études, qui a permis
à tant et tant de jeunes enfants de
s'extraire de leur condition sociale. Bien
sûr, cela s'est fait à coups de
règles sur les doigts, à coups de
retenues, avec une morale et des préceptes
moraux qui, aujourd'hui, peuvent nous
paraître désuets. Bien sûr, cela
s'est fait à coups de bons points et
d'images..., mais l'école a
inséré les élèves dans
le jeu social et leur a donné des moyens de
gagner qu'ils n'avaient pas et n'auraient pas eus
si elle n'était pas devenue, d'une certaine
manière, la deuxième religion du
peuple. Quand un Georges Pompidou, petit-fils de
paysans, fils d'instituteurs, normalien,
agrégé, devient président de
la République, c'est l'école publique
qui accède ainsi à la plus haute
marche du podium.
Dans les faits, rien n'avait fondamentalement
changé, c'est dans les esprits et dans les
têtes que l'école est subitement
devenue une mystique politique et sociale à
laquelle le peuple a cru et qui lui a permis de
dépasser son horizon. Et pour que cette
croyance s'enracine, on a agi sur tous les fronts.
On a construit partout des écoles, monuments
laïques qui, au cur des villages,
incarnaient les temps nouveaux. On a formé
des professionnels de l'éducation avec les
écoles normales primaires et
supérieures. On a livré du
matériel flambant neuf : tableaux, cartes
murales, livres, pupitres, poêles... On a
rénové les méthodes
pédagogiques et placé au centre de
tout cela le «maître
d'école», suzerain moderne
destiné à être le
pédagogue, l'éducateur, le tuteur des
enfants qu'on lui confie. Cela encore, l'histoire
l'a souvent négligé, mais la
mémoire ne l'a pas oublié.
Ainsi, la mémoire nous aide à faire
l'histoire. Elle nous dit que la
représentation que des
générations et des
générations de familles,
d'élèves, d'instituteurs ont eue de
l'école a pesé beaucoup plus lourd
dans la balance que les lois qui ont fondé
l'école de la République ou que les
analyses quantitatives des historiens. La rupture
est moins dans les faits ou dans les textes que
dans les têtes, dans les mentalités.
Elle est dans cette mystique de l'instruction
à tout prix, que tous les témoignages
recueillis confirment et que les historiens, dans
leurs enquêtes, sont bien obligés,
à un moment donné, de valider. Notre
mémoire collective en est
imprégnée à tel point que
l'école de Jules Ferry est aujourd'hui
évoquée avec nostalgie. Pourquoi
l'appelle-t-on à la rescousse ? Parce
qu'elle a été un moyen de promotion
sociale, parce que, pour beaucoup d'entre nous, la
méritocratie républicaine a
fonctionné. Nous lui en gardons une
secrète reconnaissance et nous voulons
accorder foi au pouvoir de l'école. La
mémoire seule ne peut remplacer l'histoire.
Mais l'histoire ne peut ignorer la mémoire
et ne peut approcher la réalité qu'en
acceptant la mémoire comme une source parmi
d'autres, une source que le travail d'historien
amène à critiquer et à
confronter aux autres, sans perdre de vue qu'elle
est souvent l'un des meilleurs éclairages de
l'histoire.
Une histoire, deux mémoires
par Rudolf von THADDEN
La première fois que je me suis rendu compte
de la relation problématique entre
l'histoire en elle-même et l'histoire
intégrée dans la mémoire,
c'était dans mon enfance. Ma mère
m'avait lu le récit de la
résurrection du Christ selon l'Evangile de
saint Marc qui ne parle que de la présence
des femmes auprès du tombeau et de
l'apparition de l'ange. Or, par hasard, j'avais lu
peu de temps auparavant l'Evangile selon saint
Matthieu qui, lui, relate en outre un tremblement
de terre et mentionne la frayeur des gardiens. Qui
avait raison, saint Marc ou saint Matthieu ? Pour
moi, à l'âge de huit ans, il ne
pouvait y avoir qu'une seule histoire, une histoire
sans contradictions.
Il faut avoir davantage de maturité pour
comprendre que deux présentations
différentes d'un événement
peuvent coexister sans que l'histoire y perde son
fond de vérité. Les faits historiques
ne se conçoivent pas sans être
perçus et la perception qu'on en a est tout
aussi importante que leur facticité. Il est
illusoire de chercher des faits en dehors de leur
perception.
Mais comment garantir que la perception d'un
événement ne soit pas arbitraire et
ne s'éloigne pas trop de ce qu'on appelle la
réalité ? Ici entre en jeu tout ce
qui est du domaine de la formation du
Wahrnehmungsvermögen de l'homme,
c'est-à-dire la capacité de l'homme
à percevoir un fait : avant tout la
tradition et la culture, mais aussi la
mémoire, la mémoire individuelle tout
autant que la mémoire collective.
Deux exemples historiques illustrent mon
propos.
Ainsi la commémoration de l'Edit de Nantes
de 1598, qui a été largement
célébrée en France, n'a
presque pas été évoquée
en Allemagne, bien que ses implications concernent
les deux nations et influent sur l'histoire de ces
deux voisins.
Si l'histoire factuelle de l'Edit de Nantes
paraît relativement simple, sa place dans la
mémoire historique ne l'est guère. Il
s'agit d'un traité de paix dans une guerre
de religion, d'un modus vivendi
élaboré à la fin d'un
siècle marqué par des conflits
sanglants entre catholiques et protestants. Mais ce
traité a laissé des traces
différentes dans la mémoire
historique des catholiques et des protestants et
dans celle des Français et des
Allemands.
Pour ce qui est de la divergence de mémoire
entre catholiques et protestants, ceux-ci, parce
qu'ils étaient en minorité, attachent
plus d'importance à l'Edit de Nantes que les
catholiques. Les protestants se
raccrochèrent aux articles de
tolérance et plus les effets salutaires de
l'Edit s'estompaient, plus ils le glorifiaient. En
revanche, les catholiques minimisèrent
l'importance de l'Edit de Nantes car ils misaient
sur le poids du plus grand nombre et sur le
dynamisme d'une politique de réunion
favorable à la religion
privilégiée de l'Etat. A leurs yeux,
l'Edit de Nantes n'était qu'une trêve
sur le chemin de la recatholisation totale du
pays.
La divergence de mémoire n'est pas moindre
entre Allemands et Français, car les deux
peuples ont vécu les effets de l'Edit de
Nantes de manière différente. Alors
qu'il s'agissait pour les Français d'un
instrument de pacification intérieure et de
stabilisation du pouvoir royal, l'Edit avait pour
les Allemands la valeur d'un modèle
comparable à l'armistice conclu entre
catholiques et protestants sous le nom de
Religionsfriede (paix de religion) en 1555
à Augsbourg. Ils le jugèrent par
rapport à ses résultats concrets
concernant l'équilibre des forces
confessionnelles et politiques dans l'Europe de la
Contre-Réforme sans le trouver finalement
plus avantageux que les modèles de
coexistence religieuse qui existaient en
Allemagne.
La date de l'Edit de Nantes se serait
effacée de la mémoire des Allemands
s'il n'y avait pas eu une autre date importante
pour leur histoire : celle de la révocation
de cet Edit en 1685. Ils se souviennent donc
exactement du contraire de ce que les
Français ont gardé en mémoire
: non pas de l'histoire d'une réussite qui
fait honneur à ses auteurs, mais bien
plutôt de l'histoire d'un échec qui
prouve le manque de solidité initiale de
l'Edit. La révocation est, à leurs
yeux, la preuve de la fragilité d'un accord
qui amène fatalement au désarmement
puis à l'oppression de la partie
minoritaire, c'est-à-dire des
protestants.
Les Allemands connaîtront l'Edit de Nantes
par les victimes de sa révocation, par ces
hommes déçus qui cherchèrent
refuge chez eux. A présent dans le
«refuge», on commence à
commémorer l'Edit. Mais plus on
s'éloigne, dans le temps et dans l'espace,
plus on s'enfonce dans des rêves tantôt
nostalgiques, tantôt amers. La mémoire
de l'Edit de Nantes finit par ne plus correspondre
à son histoire réelle.
Un second exemple historique a pour cadre
l'histoire de l'Allemagne actuelle, il concerne la
place du Troisième Reich dans la
mémoire des Allemands de l'Est et de
l'Ouest. Là encore il s'agit d'une histoire
bien définie et, quant à ses
implications politiques et sociales, d'une histoire
identique pour les deux populations allemandes. La
crise du libéralisme et le nationalisme
à outrance ont tout autant
préparé la voie à Hitler
à Cologne et à Hambourg qu'à
Leipzig et à Dresde.
Mais comme le débat allemand sur le
passé s'inscrit, après la guerre,
dans des cadres politiques différents selon
les zones d'occupation, le travail de
mémoire, la Erinnerungsarbeit, des
Allemands de l'Est ne s'effectue pas de la
même manière que celui de leurs
compatriotes à l'Ouest. Pour les premiers,
très vite, la négation de l'histoire
de l'Allemagne hitlérienne a acquis la
valeur d'un acte fondateur de la nouvelle
République démocratique allemande, la
RDA, et ceci au point de changer l'identité
nationale. Un citoyen de la RDA n'a plus rien
à voir avec l'Allemand des années
trente, il ne souffre pas du poids du passé,
il n'en est pas responsable. Le communisme le place
aux côtés de ses
«frères» d'Union soviétique
qui ont vaincu le fascisme, une fois pour
toutes.
L'Allemand de l'Ouest, par contre, supporte le
fardeau du passé nazi. Puisque la
République fédérale s'est
déclarée l'Etat successeur du Reich,
tant sur le plan national que sur le plan
international, elle a été
obligée d'assumer l'héritage
laissé par la politique hitlérienne.
Par conséquent, ses citoyens ont vite appris
qu'ils ne pouvaient pas se tirer d'affaire d'une
manière simpliste, qu'au contraire ils
étaient condamnés à vivre avec
ce passé pesant et impossible à
éliminer de l'identité nationale.
Qu'en résulte-t-il pour la mémoire
historique dans son rapport à l'histoire
réelle ? Faut-il, dans une perspective de
réunification intérieure des
Allemands, recommencer tout le débat sur le
Troisième Reich ? Ou peut-on faire
abstraction du travail de mémoire, de la
Erinnerungsarbeit, réalisé par
deux générations d'Allemands et
d'Européens après la Seconde Guerre
mondiale ?
Il est clair qu'on ne peut faire l'impasse sur
cinquante ans de discussions. Il n'empêche
que la mémoire historique n'est pas
seulement le résultat de recherches
scientifiques, elle est aussi et surtout le produit
d'un débat continu à
l'intérieur d'une société qui
cherche son identité et sa place dans la
communauté des hommes. La mémoire
historique se façonne avec les
expériences vécues des
générations et avec l'idée que
celles-ci se font de la marche de l'histoire.
Les Allemands ont donc toutes les raisons de rester
sensibles à la présence toujours
vivante de deux mémoires différentes
dans leur pays. S'ils n'en tiennent pas compte, ils
risquent de mettre en danger le processus de
réunification intérieure de
l'Allemagne et, ce qui est tout aussi important,
leurs acquis en matière de travail de
mémoire sur l'histoire complexe du
Troisième Reich. Seul l'effort
conjugué des deux mémoires allemandes
permet de faire face à l'histoire du
Troisième Reich dans sa totalité et
de préserver les Allemands des
récidives.
Mais la leçon que nous pouvons en tirer
dépasse l'exemple allemand. Nous vivons tous
avec des mémoires historiques formées
par des expériences vécues de
l'histoire et nous devons tous accepter des
divergences de mémoire et des perceptions
différentes de ce qu'on appelle la
réalité historique. Il faut respecter
les mémoires plurielles et renoncer à
vouloir les réduire de force à une
seule mémoire qui efface toutes les autres.
Même s'il n'y a qu'une seule histoire, elle
se traduit toujours par des perceptions et des
mémoires différentes. Cela vaut pour
les nations tout autant que pour les confessions
religieuses, et cela vaut surtout pour la
construction d'une Europe démocratique.
Les ruses de l'histoire et de la mémoire
par Zvi YAVETZ
Les historiens n'aiment pas les
généralisations et s'ils ne peuvent y
échapper complètement, ils
s'appliquent à signaler autant d'exceptions
qu'ils le peuvent. Ils s'intéressent
à l'unique, et peu leur importe qu'Aristote
n'ait pas tenu l'histoire en haute
considération et ait placé la
poésie bien au-dessus d'elle. Les historiens
sont réticents à utiliser le jargon
qui s'est répandu dans les sciences sociales
et préfèrent enseigner à
partir d'exemples, à la manière des
Romains qui apprenaient à partir
d'exempla au lieu d'imiter les Grecs qui
préféraient se servir de
praecepta.
Mon premier exemple est celui d'un jeune professeur
qui cherchait à comprendre ce qui avait
poussé le gouvernement britannique, en 1946,
à renoncer à l'Inde et à
soumettre son mandat sur la Palestine à
l'arbitrage des Nations unies. Ce professeur avait
de hautes relations en Angleterre et put interroger
cinq ou six des ministres du gouvernement Attlee
qui avaient été impliqués dans
ces décisions. Il enregistra très
soigneusement leurs déclarations en 1950
mais il mit beaucoup de temps à publier son
livre. En 1962, il avait besoin de tirer plusieurs
points au clair et il retourna en Angleterre pour
rencontrer les mêmes personnalités. Il
fut profondément choqué de
s'apercevoir que ses interlocuteurs se
remémoraient les mêmes détails
de façon très différente par
rapport à leur premier entretien. Que
s'était-il passé ? Avaient-ils
oublié ? Ou bien étaient-ils sujets
à des préjugés
différents à douze ans d'intervalle ?
Ou bien encore était-ce le changement
d'atmosphère politique qui
influençait leur réponse ? Les
Allemands appellent cette atmosphère
Zeitgeist ou esprit du temps. L'historien du
passé ne peut s'empêcher de rester un
citoyen du présent. Mais revenons-en
à notre professeur. Très
déçu, il prit la décision
d'attendre l'ouverture des archives britanniques.
«Ce qui n'est pas dans les archives ne s'est
jamais produit», se dit-il. Il attend
encore.
Les archives peuvent se révéler
très utiles : par exemple, c'est grâce
à elles qu'a été
révélé le massacre de 15 000
officiers polonais à Katyn ou encore le
comportement du dictateur roumain Ion Antonescu
pendant la Seconde Guerre mondiale. L'ouverture des
archives réserve toujours de grosses
surprises.
Mais les historiens savent aussi qu'ils ne peuvent
pas trouver la vérité tout
entière dans les archives. Palmerston aimait
à dire qu'il était l'une des trois
personnes à avoir compris les
véritables causes de l'invasion du
Schleswig-Holstein par la Prusse en 1864. Et il
ajoutait : «Mais l'une d'entre elles est
morte, l'autre est devenue folle et moi-même,
j'ai tout oublié.» Lorsqu'on demandait
à Bismarck la raison de cette invasion, il
répondait : «Parce que c'était
mon devoir. Et c'est celui des professeurs
d'Heidelberg d'expliquer pourquoi c'était
mon devoir.»
Jusqu'à présent je n'ai fait que
souligner l'importance du rôle du
Zeitgeist sur le travail de mémoire.
Cela n'explique certainement pas tout, et
psychologues et neurologues semblent en savoir plus
long sur les vicissitudes qui gouvernent les
variations de notre mémoire. Aujourd'hui les
hommes politiques sont conscients d'un autre
problème. Ils savent qu'un jour ou l'autre
un étudiant en doctorat d'histoire se mettra
à disséquer et à analyser les
moindres preuves contenues dans les archives. C'est
pourquoi des décisions importantes sont
souvent prises oralement, autour d'un dîner
ou à l'occasion d'une promenade dans les
bois, alors qu'on remplit les archives d'un fatras
souvent sans importance. Il y a souvent davantage
de vérité dans les fuites
organisées à l'intention de la presse
que dans les documents déposés aux
archives. Il ne faut donc jamais sous-estimer la
mémoire, à condition que les
témoignages puissent être
comparés à d'autres sources. Mais ce
n'est pas toujours possible.
Aussi vais-je me tourner cette fois vers l'Ancien
et le Nouveau Testament, car le judaïsme comme
le christianisme ont une lourde dette envers la
mémoire. Aucun autre peuple n'a
été aussi obsédé par
l'histoire que le peuple juif. L'exode d'Egypte est
devenu le thème central de l'histoire juive
et la religion juive s'est trouvée
profondément entremêlée
à l'histoire. L'auteur (ou les auteurs)
ingénieux de la Bible a bien compris la
nécessité de créer une
continuité entre les patriarches venus de
Mésopotamie et les tribus sorties d'Egypte.
Le souvenir imposé de l'Exode a
apporté cette continuité. Nous lisons
dans le livre du Deutéronome (chapitre XXVI,
versets 5 à 10) : «Mon père
était un nomade errant et il [Jacob]
descendit en Egypte et y séjourna et son
peuple était peu nombreux et c'est là
qu'il devint une nation grande, puissante et
nombreuse. Et les Egyptiens nous traitèrent
rudement, nous affligèrent et nous
réduisirent à un dur esclavage. Alors
nous nous tournâmes vers le Seigneur, le Dieu
de nos Pères, et le Seigneur entendit notre
voix et vit nos malheurs. Et le Seigneur nous fit
sortir d'Egypte grâce à sa main
puissante et il étendit son bras en semant
des signes de terreur et en faisant de grandes
merveilles.» Il n'y a pas de place pour le
culte de la personnalité dans la religion
juive. Ce n'est pas Moïse qui a fait sortir
les juifs d'Egypte, mais le Seigneur
lui-même, et afin d'éviter que naisse
un culte de Moïse, nul n'a jamais su où
se trouvait sa tombe. Le Seigneur dont personne ne
connaît le nom - un nom qu'il est interdit de
prononcer en hébreu, que les Grecs
connaissaient sous le nom de Tetragrammaton et que
les autres gentils appellent Yahvé - est
devenu le Dieu unique, non seulement pour les
tribus qui sortirent d'Egypte mais aussi pour
toutes les autres tribus qui envahirent la
Palestine par le nord ou l'infiltrèrent par
l'est. C'est Josué qui a fait jurer au
peuple (chapitre XXIV) de rester fidèle au
Dieu unique qui l'avait fait sortir d'Egypte et qui
leur avait donné la terre promise.
Les Grecs, eux, n'ont jamais établi de liens
entre Solon et Agamemnon. Alors que la
mémoire populaire juive de l'exode, qui n'a
laissé aucune trace dans les archives, a
fait ce lien. Le mot qui en hébreu signifie
«souviens-toi» est devenu un thème
central de la vie juive.
Il existe un phénomène similaire dans
le christianisme. Jésus n'a laissé
aucun texte écrit, la connaissance de
l'histoire de sa vie repose sur les souvenirs de
ses apôtres. Or même les meilleurs
d'entre nous recomposent les éléments
du passé alors qu'ils ont l'impression de
faire seulement appel à leur mémoire.
Ils ne se rendent pas compte à quel point la
forme de leurs souvenirs a pu être
altérée par les choses qui se sont
déroulées entre les
événements eux-mêmes et le
moment du souvenir. Dans le cas qui nous occupe,
c'est la destruction du temple de Jérusalem
en 70 après Jésus-Christ qui a
donné un tour particulier aux Evangiles de
Matthieu, Marc et Luc. La source chrétienne
la plus ancienne, les épîtres de Paul,
qui furent écrites avant les Evangiles, pose
un autre problème puisque Paul n'a jamais
rencontré Jésus, d'où sa
colère dans la première
épître aux Corinthiens (chapitre IX,
verset 1) contre ceux qui refusent de lui
reconnaître le titre d'apôtre :
«Ne suis-je point un apôtre, ne suis-je
pas libre, n'ai-je donc pas vu Notre Seigneur
Jésus-Christ ?» Il fallait à
Paul un miracle pour expliquer comment le pharisien
fanatique qu'il était était devenu un
apôtre du Christ. Et ce fameux miracle s'est
produit sur la route de Damas, ainsi que nous
l'enseignent le chapitre IX des Actes des
apôtres et le premier chapitre de
l'épître aux Galates. Paul explique :
«Paul, apôtre, non de par les hommes ni
de par un homme, mais de par Jésus-Christ et
Dieu le Père qui l'a relevé d'entre
les morts.»
Ainsi Paul expose qu'il n'a pas subi une simple
conversion mais qu'il a reçu une mission
directement du ciel. Cependant, cela ne semblait
pas encore suffire, il lui fallait acquérir
une meilleure connaissance de la
personnalité de Jésus. Il monta donc
trois ans plus tard à Jérusalem pour
y rencontrer Pierre et s'enfermer pendant deux
semaines avec lui sans voir d'autre apôtre
que Jacques, «le frère du
Seigneur» (épître aux Galates,
chapitre I, versets 18 et 19).
Au cours de ces deux semaines Pierre raconta
à Paul tout ce qu'il savait de Jésus.
Mais tout ce que Pierre était en mesure de
lui confier se trouvait dans son propre souvenir de
Jésus, car il n'avait aucun document
écrit à sa disposition et quand bien
même en aurait-il eu, il ne savait pas lire.
Comme l'histoire de l'exode, la vie de Jésus
ne repose pas sur des documents d'archives, mais
que serait le christianisme si on n'acceptait pas
l'histoire de Jésus, le fils de Dieu, de sa
crucifixion et de sa résurrection ? Comme on
le sait, c'est précisément
l'acceptation de cette histoire, et le blâme
jeté sur les juifs pour avoir tué le
Seigneur, qui a causé les
événements les plus tragiques de
«la relation tourmentée entre juifs et
chrétiens», pour reprendre les termes
prudents employés par le cardinal Cassidy le
16 mars 1998 - qui vont des massacres
perpétrés au temps des croisades dans
les cités rhénanes aux accusations
sanglantes dont ont été victimes les
juifs dans bien des pays. Il n'est pas
étonnant qu'après Auschwitz des
ecclésiastiques catholiques bien
intentionnés et des rabbins tolérants
se soient rapprochés dans le cadre de
prétendues célébrations
cuméniques afin de tenter
d'élaborer un compromis acceptable entre les
deux religions en atténuant les termes de
quelques passages empoisonnés de la Bible
dans l'Ancien comme dans le Nouveau Testament.
Personne cependant n'était en mesure de
changer un iota dans un texte
considéré comme sacré depuis
des siècles. Un célèbre
théologien catholique du nom de Lloyd Gaston
a fait part de son dilemme et a
déclaré qu'une Eglise
chrétienne et un Nouveau Testament
antisémite étaient une contradiction
abominable. Mais, sans Nouveau Testament, l'Eglise
chrétienne est inconcevable. Comme l'a dit
simplement un intellectuel anglais : «Si
Jésus est Dieu, alors le judaïsme est
dans l'erreur, mais si Jésus n'est pas Dieu,
alors le christianisme n'existe pas.»
De tels compromis sont à la fois impossibles
et inutiles. Je crois en la sagesse du conseil
donné par l'historien païen Tite-Live
au Ier siècle
avant Jésus-Christ : «Datur haec
venia antiquitati.»
Il ne faut jamais se croire obligé de
détruire des souvenirs sacrés -
à condition que ces souvenirs servent
seulement à enrichir notre passé et
non pas à fournir des moyens de propagande
pour détruire les autres. Ce monde serait
sans doute meilleur si l'on respectait les
souvenirs d'autrui plutôt que de créer
des vides douloureux.
Concluons avec un bel exemplum contemporain
: un grand-père américain aimait
évoquer le souvenir de son propre
grand-père qui avait été un
combattant de la guerre d'Indépendance. A
chaque Noël, il racontait à la famille
rassemblée quel grand héros avait
été leur aïeul. Mais un jour
l'un de ses petits-enfants, habitué à
entendre chaque année cette histoire, eut la
curiosité de se rendre aux archives de
Boston pour en apprendre davantage. Là, il
reçut le choc de sa vie en découvrant
que, loin de s'être comporté en
héros, l'aïeul avait
déserté sur le champ de bataille et
avait été tué d'une balle dans
le dos. Au Noël suivant, lorsque le
grand-père se disposa à raconter de
nouveau l'épopée familiale,
l'écolier curieux l'interrompit :
«Grand-père, dit-il, arrête de
nous raconter des histoires ! Moi j'ai
été consulter les archives et j'ai
appris que notre aïeul était un
lâche.» Le grand-père devint
muet. Ne sachant plus quoi dire ou quoi faire, il
resta assis tout triste. Puis il se leva et alla
décrocher du mur le portrait de
l'aïeul. A partir de ce jour-là, on ne
raconta plus jamais cette histoire le soir de
Noël. Le jeune garçon est devenu
professeur d'histoire, et père de famille
puis grand-père à son tour. Tous ses
fils et ses filles et ses petits-enfants se
réunissent chez lui à Noël. Mais
un jour ils lui demandèrent : «Ne
restons pas seulement à boire et à
manger. Raconte-nous une histoire sur nos
grands-parents !» Il n'a rien répondu,
mais il a regardé l'espace vide sur le mur
où autrefois avait été
suspendu le portrait. Et la tristesse s'est
emparée de tous.
Notre devoir n'est pas de détruire toutes
les légendes qu'il peut y avoir dans notre
vie. On vit parfois mieux avec des histoires -
même fausses.
L'histoire entre mémoire individuelle et
mémoire collective
par Jacqueline de
ROMILLY
Le rapport entre la mémoire et l'histoire
peut se comprendre à deux niveaux
différents : la mémoire individuelle
est la première source, bien imparfaite, de
la connaissance historique ; et la mémoire
collective est le résultat, infiniment
précieux, de la somme des faits plus ou
moins exactement connus.
Le premier aspect se trouve chez Thucydide. Il est
le premier historien de notre monde occidental
à avoir voulu écrire une histoire
critique et objective - par le moyen d'une
enquête rigoureuse. Mais l'enquête
n'était pas facile. Désireux
d'élucider les événements, il
écrit : «J'avais d'ailleurs de la peine
à les établir, car les témoins
de chaque fait en donnaient des versions qui
variaient, selon leur sympathie à
l'égard des uns ou des autres, et selon leur
mémoire» (I, 22). Voici donc,
dès le début, la subjectivité
du témoignage fermement opposée
à l'unité d'une vérité
historique difficile à cerner. Ce point de
départ est essentiel. Pourtant, il ne faut
pas trop s'attarder sur ces déficiences de
la mémoire individuelle, car l'histoire
connaît bien d'autres difficultés. Les
documents, la multiplicité des
témoignages, les archives, tout cela semble
permettre un immense progrès ; et pourtant,
dès l'Antiquité grecque, en cette
période où l'écrit
était rare, il existait déjà
quantité de faux si bien que, même
pour les événements importants, les
savants discutent encore sur l'authenticité
de tel ou tel document. Mais, surtout, les
questions que pose l'historien à ces
témoignages et à ces documents sont
elles aussi subjectives. Certains passages de la
Bible nous donnent une histoire faite seulement de
noms propres. Certains récits historiques ne
retiennent que des hauts faits chevaleresques et
des actions militaires ; de nos jours, on ne
s'intéresse qu'à l'économie.
Certaines histoires se sont interrogées sur
les protagonistes ; aujourd'hui on s'interroge sur
les masses anonymes. Tout cela offre des visions
particulières et, quelquefois, plus ou moins
heureuses. On décrit beaucoup aujourd'hui
comment les gens mangeaient ou s'habillaient ou
construisaient leur toit. J'aimerais quelquefois
entendre demander en vue de quoi ils vivaient et ce
qu'ils attendaient de l'existence. Quoi qu'il en
soit, la mémoire n'est pas seule en cause,
on le voit. Et même à certains moments
de l'histoire, quand, sous le règne de
l'oppression, des actions secrètes se
forment et règnent les faux-semblants, toute
histoire objective semble impossible à
atteindre. Quand on a vécu des
périodes comme la dernière guerre
où chacun mentait et falsifiait des papiers
- mentait dans un sens ou dans l'autre d'ailleurs
-, on a parfois le sentiment que la mémoire
individuelle avec ses souvenirs brûlants et
indiscutés en dit plus long que ces moyennes
et ces statistiques établies à partir
de données mensongères.
Les menaces d'erreur sont donc
considérables. Mais attention ! Je n'aurais
pas consacré ma vie à de telles
recherches si je n'avais pas eu le sentiment que,
par-delà ces difficultés, il y avait
une tâche essentielle, utile et possible
à réaliser. Car il est temps de le
dire : l'histoire existe. On peut différer
sur tel ou tel point, mais, pour l'ensemble, les
faits sont connus. Non seulement ils existent pour
les historiens, mais ils existent pour chacun de
nous consciemment ou inconsciemment, et c'est
là que nous rencontrons cette mémoire
collective faite de leur présence latente en
nous.
Aucun homme ne vit sans souvenir et aucun homme ne
peut vraiment vivre sans les souvenirs de
l'histoire. Nous avons appris de l'histoire, nous
l'avons oubliée ; mais elle reste là
; elle oriente nos jugements à chaque
instant ; elle forme notre identité ; elle
préside à la naissance et à la
prise de conscience de nos valeurs. Les Grecs
avaient conscience de ce que certaines institutions
et certaines histoires instruisent les peuples. Il
n'est pas de petit Français pour qui le fait
d'avoir vu en réalité ou en image le
château de Versailles ou la cour du Louvre
n'ait laissé quelque vague impression de ce
que fut un certain Grand Siècle. Il n'est
pas un protestant au monde qui n'aille et qui
vienne sans avoir en lui-même la vague
conscience de ce que fut le temps des
persécutions, de ce que représente
l'Edit de Nantes et sa révocation. Ceux qui
ont traversé une guerre ou plusieurs guerres
sentent, plus ou moins consciemment, à
chaque minute, le poids des souvenirs qui
rappellent, tout ensemble, des souffrances, des
espérances, des deuils et une
délivrance. Récemment encore, cette
masse de souvenirs transmise par les historiens, et
présente dans les faits, dans les noms
propres, dans les monuments, était surtout
nationale. Beaucoup de noms de villes sonnent d'un
pays à l'autre comme des défaites ou
des victoires ; aujourd'hui, les rapports sont
devenus plus larges et les souvenirs de l'histoire
dépassent le cadre national. On peut s'en
féliciter, car ils prendront une valeur plus
largement humaine. Tous les lieux en
réalité sont des lieux de
mémoire. Il appartient seulement à la
recherche historique d'éviter les contresens
et les souvenirs injustes.
Mais quelle sorte de mémoire devons-nous
garder ? A la fin d'une guerre civile
particulièrement cruelle, les
démocrates athéniens sont
rentrés dans la ville, ont rétabli le
régime qui leur était cher et, pour
préserver l'avenir d'Athènes, ont
imposé un serment par lequel chacun
s'engageait à ne pas «rappeler»
les maux passés. Cette mémoire
rancunière devait être punie de mort.
Et il est vrai qu'il n'est pas bon d'entretenir les
rancunes. Mais il est évident qu'ils
n'entendaient pas par là qu'il faille vivre
avec la légèreté inconsciente
qui ne connaît ni racine ni point de
repère. Ils écartaient les
procès d'ordre privé, ils
n'écartaient pas la mémoire de ces
événements du passé ; car les
textes de l'époque sont pleins de la
fierté et de l'allant que leur inspiraient
la liberté reconquise et la concorde
instaurée. Il nous appartient, de
même, de faire que la mémoire
collective retienne moins l'amertume que l'esprit
vivace qui a permis à certains d'en
triompher. Ainsi peut-on espérer que l'on
arrivera peut-être, un jour, à
éviter la répétition des
mêmes horreurs et à ne point tomber
aussi bas.
Il ne s'agit pas des leçons de l'histoire :
il s'agit d'une formation par l'histoire et d'une
formation ouverte vers un mieux.
J'ai dit combien il fallait se battre contre les
mensonges qui menacent la mémoire
individuelle et le genre historique en
général. Pourtant, quand j'en viens
aux leçons de cette mémoire
collective, je veux faire appel à une aide
qui n'est pas exempte de mensonges et qui, au
contraire, s'en réclame ouvertement, mais
qui est précieuse : la littérature.
Pour la conscience collective, s'il ne s'agit pas
d'événements tout récents et
directement éprouvés, notre
connaissance se communique plus aisément par
les textes ou les uvres d'art : leur
présence y prend plus de relief. Certains
connaissent probablement plus vivement les guerres
de Napoléon à travers les romans de
Stendhal qu'à travers les manuels
d'histoire. Même les mensonges de Saint-Simon
vous donnent plus accès à la cour de
Louis XIV que les exposés scolaires ; et les
souvenirs de la Shoah ont été rendus
plus présents par les livres de Primo Levi
ou par des films, reconstitués plusieurs
années après, que par les documents,
même les plus convaincants. Naturellement,
quand les deux se rencontrent c'est l'idéal
; Thucydide, comme de nombreux auteurs anciens, a
été aussi un écrivain :
aujourd'hui où la science doit donner ses
références et étaler ses
preuves, elle a davantage besoin de cette
collaboratrice un peu suspecte, mais brillante et
efficace. Je voudrais voir l'histoire
étroitement alliée à la
littérature, afin que soit
préservée et rendue vivante et active
cette mémoire collective, sans laquelle nos
désirs demeurent inconsistants et nos vies
cruellement plates.
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