Premiers chapitres


ACADÉMIE UNIVERSELLE
DES CULTURES

Pourquoi se souvenir ? (essai)
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Ils sont écrivains, philosophes, historiens et journalistes. Ils étaient présents lors du Forum International sur « Mémoire et Histoire », en 1998. Parmi eux, Elie Wiesel, Paul Ricœur, Jacqueline de Romilly, Umberto Eco, Wole Soyinka, Jorge Semprun...

Le moment Ferry : l'école de la République
entre mythologie et réalité

par Jean-Michel GAILLARD

 

orsque l'on s'attache à regarder ce que fut l'école de Jules Ferry, cette école du début des années 1880, nous sommes confrontés à des lectures différentes, celle de l'histoire et celle de la mémoire.
Que dit depuis très longtemps la mémoire ? Que l'école laïque, gratuite et obligatoire était pour la République l'illustration et la mise en œuvre de sa devise «Liberté, égalité, fraternité». Qu'il s'agissait d'une rupture radicale avec le passé, d'un pas décisif dans la modernité. La mémoire, de génération en génération, l'a répété à tel point que c'est devenu vérité d'évidence. Pourtant, les historiens, lorsqu'ils travaillent et examinent documents et témoignages, ne disent pas cela.
L'obligation scolaire, une rupture ? Non, rétorque l'historien. La loi du 28 mars 1882 sur l'obligation scolaire de six à treize ans n'est que le couronnement d'un mouvement séculaire de scolarisation qui caractérise, comme ailleurs en Europe, tout le XIXe siècle. Ce mouvement a paradoxalement été stimulé en France par la querelle entre les deux écoles - publique et privée - et entre les républicains et les monarchistes, rivalisant dans la volonté d'attirer la jeunesse, avec l'espoir d'influencer ainsi leur trajectoire spirituelle et politique. Ce n'est donc pas une rupture. C'est l'aboutissement d'un long processus. Les enfants sont allés à l'école avant qu'elle ne devînt obligatoire. Et en masse, puisque plus de 80 &percnt des jeunes Français étaient scolarisés de façon régulière avant 1882. Il faut noter par ailleurs qu'ils n'y sont pas forcément allés davantage juste après l'adoption de la loi. Et cela pour diverses raisons. Parce que, par exemple, la loi qui interdit le travail des enfants de moins de treize ans dans les manufactures est postérieure de dix ans à la loi de 1882 sur l'obligation scolaire, et que l'obligation scolaire de six à treize ans s'accompagne d'une disposition selon laquelle on peut quitter l'école dès l'obtention du certificat d'études, même si on a seulement onze ou douze ans. Mona Ozouf et François Furet, dans leurs travaux sur l'alphabétisation des Français, ont bien montré que l'absentéisme, d'ailleurs faiblement sanctionné, a perduré après l'obligation scolaire, tant en milieu urbain qu'en milieu rural. Il y a donc eu au mieux l'accompagnement d'un mouvement séculaire.
La gratuité, instaurée par la loi du 16 juin 1881, reste-t-elle au moins un élément fondateur de cette école de la République ? Non, disent les historiens : la perte de revenus qu'occasionne la scolarisation durable de l'enfant par rapport au travail qu'il peut accomplir aux champs et en usine suscite l'absentéisme chez les plus démunis. De ce point de vue, la gratuité ne représente pas grand-chose, d'autant moins qu'en 1880 déjà, les deux tiers des enfants ne payaient pas de contribution scolaire, celle-ci étant réservée aux riches et aux gens aisés. Pire encore : la gratuité ne serait-elle pas un cadeau fait aux riches et une façon de faire payer l'école des riches par les pauvres, comme le soutenaient alors les conservateurs hostiles au projet ?
La laïcité enfin. La laïcité, cœur de l'école de la République. C'est ce que nous dit la mémoire. L'école est un lieu dans lequel on laisse au vestiaire ses convictions religieuses, culturelles, idéologiques, philosophiques pour entrer dans un espace de neutralité, de tolérance, de liberté. L'historien, lui, nous dit qu'au temps de Jules Ferry, la laïcité fut un combat. Ce n'était pas un concept neutre. Puisque la nation française était composite sur le plan ethnique, religieux, culturel et philosophique, son but était de faire coexister des familles différentes dans un seul corps social et de leur apprendre à vivre ensemble, mais il n'existait pas de neutralité politique et culturelle à l'école, en tout cas pas dans l'école de Jules Ferry. La laïcité scolaire était, avant tout, un combat de la République contre la monarchie et le cléricalisme, mais aussi contre les menaces socialistes et révolutionnaires. Il suffit d'aller voir dans les manuels scolaires - Le Tour de la France par deux enfants de G. Bruno, Le Petit Lavisse -, ces bibles des écoliers de la République, dont nous savons qu'ils présentent une vision du monde qui n'est pas neutre. Le catéchisme n'a plus cours dans les salles de classe, mais on y enseigne un corpus idéologique qui contribue à asseoir le régime, la démocratie, l'économie libérale, à inculquer l'amour de la patrie, de l'ordre et de l'autorité.
Alors l'école de Jules Ferry serait-elle une mythologie ? Le devoir d'histoire aurait-il effacé définitivement les échos de la mémoire ?
Ce n'est pas sûr. Si, après tout ce travail des historiens, nous faisons l'effort d'être attentifs à la mémoire, que dit-elle ? Que pendant des générations et des générations, des millions de familles, en particulier dans les milieux populaires urbains comme ruraux, ont été motivées par l'instruction, que des instituteurs ont été portés par leur mission, que des réussites ont permis la promotion de fils et de filles de paysans et d'ouvriers. C'est là que la mémoire éclaire l'histoire. Nous avons vu les faits. Mais que s'est-il vraiment passé dans l'école de la République ? Les lois Ferry, qui ne changeaient pas fondamentalement grand-chose, ont provoqué, jusque dans les familles les plus modestes, une mystique, un acte de foi en l'instruction. On s'est dit que jusqu'alors la naissance conjuguée à la richesse prédisposait à la réussite, mais que, désormais, avec le talent qui peut sommeiller dans chaque enfant du peuple et un travail acharné, on pouvait, grâce à l'instruction, s'élever dans l'échelle sociale. Le peuple y a vu la possibilité de la réussite par le mérite, un outil de promotion, un levier pour sortir de sa condition. Les lois Ferry ont donc d'abord été une mystique de l'instruction, à laquelle le peuple a adhéré. Il a cru et il a sacrifié aux rites qu'imposait cette foi. Ce qui a fondé le succès de l'école de la République, c'est que celles et ceux auxquels elle s'adressait ont vu en elle un moyen de transformer l'égalité de droit en égalité de fait, un des vecteurs fondamentaux de ce qu'ils cherchaient depuis 1789, c'est-à-dire la promotion sociale par le seul talent. Là-dessus, la mémoire ne nous trompe pas. Le «moment Ferry», ce fut d'abord cette révolution dans les têtes, cette prise de conscience collective du peuple.
Et que dire des instituteurs, des «hussards noirs de la République» (Péguy), des «prophètes éblouis du monde nouveau» (Clemenceau) ? On les a beaucoup interrogés, on les a beaucoup écoutés. Souvenons-nous de Nous, les maîtres d'école, ce livre d'appel à la mémoire, de Jacques et Mona Ozouf. Le rôle de ces maîtres, dans la République des bons élèves, car elle se veut une République des bons élèves, est justement d'aller chercher les talents jusqu'au plus profond du pays, jusqu'au plus perdu de nos villages et, là, parmi ces enfants en blouse grise et en sabots, d'essayer de repérer celui qui a une chance de réussir. Il faudra convaincre aussi les parents, il faudra porter ces «élus» pour que, malgré les handicaps sociaux ou culturels, ils réussissent les examens et les concours. Les missionnaires que sont les instituteurs d'alors, habités par leur foi en l'instruction comme moyen de promotion du peuple, ont, par ce travail-là, accentué encore la mystique scolaire mais aussi permis à des générations d'enfants de changer de condition, d'emprunter avec succès l'ascenseur social de masse que fut alors l'école.
Malgré les structures qui font que l'école de Jules Ferry n'était pas une école égalitaire (il y avait une école du peuple, une école de la bourgeoisie, il y avait l'école primaire, il y avait les lycées), en une, deux, parfois trois générations, l'école a bel et bien joué ce rôle d'ascenseur social que véhicule la mythologie, la mémoire de l'école de la République. Et là, la mémoire vaut l'histoire. La figure emblématique en est le certificat d'études, qui a permis à tant et tant de jeunes enfants de s'extraire de leur condition sociale. Bien sûr, cela s'est fait à coups de règles sur les doigts, à coups de retenues, avec une morale et des préceptes moraux qui, aujourd'hui, peuvent nous paraître désuets. Bien sûr, cela s'est fait à coups de bons points et d'images..., mais l'école a inséré les élèves dans le jeu social et leur a donné des moyens de gagner qu'ils n'avaient pas et n'auraient pas eus si elle n'était pas devenue, d'une certaine manière, la deuxième religion du peuple. Quand un Georges Pompidou, petit-fils de paysans, fils d'instituteurs, normalien, agrégé, devient président de la République, c'est l'école publique qui accède ainsi à la plus haute marche du podium.
Dans les faits, rien n'avait fondamentalement changé, c'est dans les esprits et dans les têtes que l'école est subitement devenue une mystique politique et sociale à laquelle le peuple a cru et qui lui a permis de dépasser son horizon. Et pour que cette croyance s'enracine, on a agi sur tous les fronts. On a construit partout des écoles, monuments laïques qui, au cœur des villages, incarnaient les temps nouveaux. On a formé des professionnels de l'éducation avec les écoles normales primaires et supérieures. On a livré du matériel flambant neuf : tableaux, cartes murales, livres, pupitres, poêles... On a rénové les méthodes pédagogiques et placé au centre de tout cela le «maître d'école», suzerain moderne destiné à être le pédagogue, l'éducateur, le tuteur des enfants qu'on lui confie. Cela encore, l'histoire l'a souvent négligé, mais la mémoire ne l'a pas oublié.
Ainsi, la mémoire nous aide à faire l'histoire. Elle nous dit que la représentation que des générations et des générations de familles, d'élèves, d'instituteurs ont eue de l'école a pesé beaucoup plus lourd dans la balance que les lois qui ont fondé l'école de la République ou que les analyses quantitatives des historiens. La rupture est moins dans les faits ou dans les textes que dans les têtes, dans les mentalités. Elle est dans cette mystique de l'instruction à tout prix, que tous les témoignages recueillis confirment et que les historiens, dans leurs enquêtes, sont bien obligés, à un moment donné, de valider. Notre mémoire collective en est imprégnée à tel point que l'école de Jules Ferry est aujourd'hui évoquée avec nostalgie. Pourquoi l'appelle-t-on à la rescousse ? Parce qu'elle a été un moyen de promotion sociale, parce que, pour beaucoup d'entre nous, la méritocratie républicaine a fonctionné. Nous lui en gardons une secrète reconnaissance et nous voulons accorder foi au pouvoir de l'école. La mémoire seule ne peut remplacer l'histoire. Mais l'histoire ne peut ignorer la mémoire et ne peut approcher la réalité qu'en acceptant la mémoire comme une source parmi d'autres, une source que le travail d'historien amène à critiquer et à confronter aux autres, sans perdre de vue qu'elle est souvent l'un des meilleurs éclairages de l'histoire.



Une histoire, deux mémoires
par Rudolf von THADDEN


La première fois que je me suis rendu compte de la relation problématique entre l'histoire en elle-même et l'histoire intégrée dans la mémoire, c'était dans mon enfance. Ma mère m'avait lu le récit de la résurrection du Christ selon l'Evangile de saint Marc qui ne parle que de la présence des femmes auprès du tombeau et de l'apparition de l'ange. Or, par hasard, j'avais lu peu de temps auparavant l'Evangile selon saint Matthieu qui, lui, relate en outre un tremblement de terre et mentionne la frayeur des gardiens. Qui avait raison, saint Marc ou saint Matthieu ? Pour moi, à l'âge de huit ans, il ne pouvait y avoir qu'une seule histoire, une histoire sans contradictions.
Il faut avoir davantage de maturité pour comprendre que deux présentations différentes d'un événement peuvent coexister sans que l'histoire y perde son fond de vérité. Les faits historiques ne se conçoivent pas sans être perçus et la perception qu'on en a est tout aussi importante que leur facticité. Il est illusoire de chercher des faits en dehors de leur perception.
Mais comment garantir que la perception d'un événement ne soit pas arbitraire et ne s'éloigne pas trop de ce qu'on appelle la réalité ? Ici entre en jeu tout ce qui est du domaine de la formation du Wahrnehmungsvermögen de l'homme, c'est-à-dire la capacité de l'homme à percevoir un fait : avant tout la tradition et la culture, mais aussi la mémoire, la mémoire individuelle tout autant que la mémoire collective.
Deux exemples historiques illustrent mon propos.

Ainsi la commémoration de l'Edit de Nantes de 1598, qui a été largement célébrée en France, n'a presque pas été évoquée en Allemagne, bien que ses implications concernent les deux nations et influent sur l'histoire de ces deux voisins.
Si l'histoire factuelle de l'Edit de Nantes paraît relativement simple, sa place dans la mémoire historique ne l'est guère. Il s'agit d'un traité de paix dans une guerre de religion, d'un modus vivendi élaboré à la fin d'un siècle marqué par des conflits sanglants entre catholiques et protestants. Mais ce traité a laissé des traces différentes dans la mémoire historique des catholiques et des protestants et dans celle des Français et des Allemands.
Pour ce qui est de la divergence de mémoire entre catholiques et protestants, ceux-ci, parce qu'ils étaient en minorité, attachent plus d'importance à l'Edit de Nantes que les catholiques. Les protestants se raccrochèrent aux articles de tolérance et plus les effets salutaires de l'Edit s'estompaient, plus ils le glorifiaient. En revanche, les catholiques minimisèrent l'importance de l'Edit de Nantes car ils misaient sur le poids du plus grand nombre et sur le dynamisme d'une politique de réunion favorable à la religion privilégiée de l'Etat. A leurs yeux, l'Edit de Nantes n'était qu'une trêve sur le chemin de la recatholisation totale du pays.
La divergence de mémoire n'est pas moindre entre Allemands et Français, car les deux peuples ont vécu les effets de l'Edit de Nantes de manière différente. Alors qu'il s'agissait pour les Français d'un instrument de pacification intérieure et de stabilisation du pouvoir royal, l'Edit avait pour les Allemands la valeur d'un modèle comparable à l'armistice conclu entre catholiques et protestants sous le nom de Religionsfriede (paix de religion) en 1555 à Augsbourg. Ils le jugèrent par rapport à ses résultats concrets concernant l'équilibre des forces confessionnelles et politiques dans l'Europe de la Contre-Réforme sans le trouver finalement plus avantageux que les modèles de coexistence religieuse qui existaient en Allemagne.
La date de l'Edit de Nantes se serait effacée de la mémoire des Allemands s'il n'y avait pas eu une autre date importante pour leur histoire : celle de la révocation de cet Edit en 1685. Ils se souviennent donc exactement du contraire de ce que les Français ont gardé en mémoire : non pas de l'histoire d'une réussite qui fait honneur à ses auteurs, mais bien plutôt de l'histoire d'un échec qui prouve le manque de solidité initiale de l'Edit. La révocation est, à leurs yeux, la preuve de la fragilité d'un accord qui amène fatalement au désarmement puis à l'oppression de la partie minoritaire, c'est-à-dire des protestants.
Les Allemands connaîtront l'Edit de Nantes par les victimes de sa révocation, par ces hommes déçus qui cherchèrent refuge chez eux. A présent dans le «refuge», on commence à commémorer l'Edit. Mais plus on s'éloigne, dans le temps et dans l'espace, plus on s'enfonce dans des rêves tantôt nostalgiques, tantôt amers. La mémoire de l'Edit de Nantes finit par ne plus correspondre à son histoire réelle.

Un second exemple historique a pour cadre l'histoire de l'Allemagne actuelle, il concerne la place du Troisième Reich dans la mémoire des Allemands de l'Est et de l'Ouest. Là encore il s'agit d'une histoire bien définie et, quant à ses implications politiques et sociales, d'une histoire identique pour les deux populations allemandes. La crise du libéralisme et le nationalisme à outrance ont tout autant préparé la voie à Hitler à Cologne et à Hambourg qu'à Leipzig et à Dresde.
Mais comme le débat allemand sur le passé s'inscrit, après la guerre, dans des cadres politiques différents selon les zones d'occupation, le travail de mémoire, la Erinnerungsarbeit, des Allemands de l'Est ne s'effectue pas de la même manière que celui de leurs compatriotes à l'Ouest. Pour les premiers, très vite, la négation de l'histoire de l'Allemagne hitlérienne a acquis la valeur d'un acte fondateur de la nouvelle République démocratique allemande, la RDA, et ceci au point de changer l'identité nationale. Un citoyen de la RDA n'a plus rien à voir avec l'Allemand des années trente, il ne souffre pas du poids du passé, il n'en est pas responsable. Le communisme le place aux côtés de ses «frères» d'Union soviétique qui ont vaincu le fascisme, une fois pour toutes.
L'Allemand de l'Ouest, par contre, supporte le fardeau du passé nazi. Puisque la République fédérale s'est déclarée l'Etat successeur du Reich, tant sur le plan national que sur le plan international, elle a été obligée d'assumer l'héritage laissé par la politique hitlérienne. Par conséquent, ses citoyens ont vite appris qu'ils ne pouvaient pas se tirer d'affaire d'une manière simpliste, qu'au contraire ils étaient condamnés à vivre avec ce passé pesant et impossible à éliminer de l'identité nationale.
Qu'en résulte-t-il pour la mémoire historique dans son rapport à l'histoire réelle ? Faut-il, dans une perspective de réunification intérieure des Allemands, recommencer tout le débat sur le Troisième Reich ? Ou peut-on faire abstraction du travail de mémoire, de la Erinnerungsarbeit, réalisé par deux générations d'Allemands et d'Européens après la Seconde Guerre mondiale ?
Il est clair qu'on ne peut faire l'impasse sur cinquante ans de discussions. Il n'empêche que la mémoire historique n'est pas seulement le résultat de recherches scientifiques, elle est aussi et surtout le produit d'un débat continu à l'intérieur d'une société qui cherche son identité et sa place dans la communauté des hommes. La mémoire historique se façonne avec les expériences vécues des générations et avec l'idée que celles-ci se font de la marche de l'histoire.
Les Allemands ont donc toutes les raisons de rester sensibles à la présence toujours vivante de deux mémoires différentes dans leur pays. S'ils n'en tiennent pas compte, ils risquent de mettre en danger le processus de réunification intérieure de l'Allemagne et, ce qui est tout aussi important, leurs acquis en matière de travail de mémoire sur l'histoire complexe du Troisième Reich. Seul l'effort conjugué des deux mémoires allemandes permet de faire face à l'histoire du Troisième Reich dans sa totalité et de préserver les Allemands des récidives.

Mais la leçon que nous pouvons en tirer dépasse l'exemple allemand. Nous vivons tous avec des mémoires historiques formées par des expériences vécues de l'histoire et nous devons tous accepter des divergences de mémoire et des perceptions différentes de ce qu'on appelle la réalité historique. Il faut respecter les mémoires plurielles et renoncer à vouloir les réduire de force à une seule mémoire qui efface toutes les autres. Même s'il n'y a qu'une seule histoire, elle se traduit toujours par des perceptions et des mémoires différentes. Cela vaut pour les nations tout autant que pour les confessions religieuses, et cela vaut surtout pour la construction d'une Europe démocratique.



Les ruses de l'histoire et de la mémoire
par Zvi YAVETZ


Les historiens n'aiment pas les généralisations et s'ils ne peuvent y échapper complètement, ils s'appliquent à signaler autant d'exceptions qu'ils le peuvent. Ils s'intéressent à l'unique, et peu leur importe qu'Aristote n'ait pas tenu l'histoire en haute considération et ait placé la poésie bien au-dessus d'elle. Les historiens sont réticents à utiliser le jargon qui s'est répandu dans les sciences sociales et préfèrent enseigner à partir d'exemples, à la manière des Romains qui apprenaient à partir d'exempla au lieu d'imiter les Grecs qui préféraient se servir de praecepta.
Mon premier exemple est celui d'un jeune professeur qui cherchait à comprendre ce qui avait poussé le gouvernement britannique, en 1946, à renoncer à l'Inde et à soumettre son mandat sur la Palestine à l'arbitrage des Nations unies. Ce professeur avait de hautes relations en Angleterre et put interroger cinq ou six des ministres du gouvernement Attlee qui avaient été impliqués dans ces décisions. Il enregistra très soigneusement leurs déclarations en 1950 mais il mit beaucoup de temps à publier son livre. En 1962, il avait besoin de tirer plusieurs points au clair et il retourna en Angleterre pour rencontrer les mêmes personnalités. Il fut profondément choqué de s'apercevoir que ses interlocuteurs se remémoraient les mêmes détails de façon très différente par rapport à leur premier entretien. Que s'était-il passé ? Avaient-ils oublié ? Ou bien étaient-ils sujets à des préjugés différents à douze ans d'intervalle ? Ou bien encore était-ce le changement d'atmosphère politique qui influençait leur réponse ? Les Allemands appellent cette atmosphère Zeitgeist ou esprit du temps. L'historien du passé ne peut s'empêcher de rester un citoyen du présent. Mais revenons-en à notre professeur. Très déçu, il prit la décision d'attendre l'ouverture des archives britanniques. «Ce qui n'est pas dans les archives ne s'est jamais produit», se dit-il. Il attend encore.
Les archives peuvent se révéler très utiles : par exemple, c'est grâce à elles qu'a été révélé le massacre de 15 000 officiers polonais à Katyn ou encore le comportement du dictateur roumain Ion Antonescu pendant la Seconde Guerre mondiale. L'ouverture des archives réserve toujours de grosses surprises.
Mais les historiens savent aussi qu'ils ne peuvent pas trouver la vérité tout entière dans les archives. Palmerston aimait à dire qu'il était l'une des trois personnes à avoir compris les véritables causes de l'invasion du Schleswig-Holstein par la Prusse en 1864. Et il ajoutait : «Mais l'une d'entre elles est morte, l'autre est devenue folle et moi-même, j'ai tout oublié.» Lorsqu'on demandait à Bismarck la raison de cette invasion, il répondait : «Parce que c'était mon devoir. Et c'est celui des professeurs d'Heidelberg d'expliquer pourquoi c'était mon devoir.»
Jusqu'à présent je n'ai fait que souligner l'importance du rôle du Zeitgeist sur le travail de mémoire. Cela n'explique certainement pas tout, et psychologues et neurologues semblent en savoir plus long sur les vicissitudes qui gouvernent les variations de notre mémoire. Aujourd'hui les hommes politiques sont conscients d'un autre problème. Ils savent qu'un jour ou l'autre un étudiant en doctorat d'histoire se mettra à disséquer et à analyser les moindres preuves contenues dans les archives. C'est pourquoi des décisions importantes sont souvent prises oralement, autour d'un dîner ou à l'occasion d'une promenade dans les bois, alors qu'on remplit les archives d'un fatras souvent sans importance. Il y a souvent davantage de vérité dans les fuites organisées à l'intention de la presse que dans les documents déposés aux archives. Il ne faut donc jamais sous-estimer la mémoire, à condition que les témoignages puissent être comparés à d'autres sources. Mais ce n'est pas toujours possible.
Aussi vais-je me tourner cette fois vers l'Ancien et le Nouveau Testament, car le judaïsme comme le christianisme ont une lourde dette envers la mémoire. Aucun autre peuple n'a été aussi obsédé par l'histoire que le peuple juif. L'exode d'Egypte est devenu le thème central de l'histoire juive et la religion juive s'est trouvée profondément entremêlée à l'histoire. L'auteur (ou les auteurs) ingénieux de la Bible a bien compris la nécessité de créer une continuité entre les patriarches venus de Mésopotamie et les tribus sorties d'Egypte. Le souvenir imposé de l'Exode a apporté cette continuité. Nous lisons dans le livre du Deutéronome (chapitre XXVI, versets 5 à 10) : «Mon père était un nomade errant et il [Jacob] descendit en Egypte et y séjourna et son peuple était peu nombreux et c'est là qu'il devint une nation grande, puissante et nombreuse. Et les Egyptiens nous traitèrent rudement, nous affligèrent et nous réduisirent à un dur esclavage. Alors nous nous tournâmes vers le Seigneur, le Dieu de nos Pères, et le Seigneur entendit notre voix et vit nos malheurs. Et le Seigneur nous fit sortir d'Egypte grâce à sa main puissante et il étendit son bras en semant des signes de terreur et en faisant de grandes merveilles.» Il n'y a pas de place pour le culte de la personnalité dans la religion juive. Ce n'est pas Moïse qui a fait sortir les juifs d'Egypte, mais le Seigneur lui-même, et afin d'éviter que naisse un culte de Moïse, nul n'a jamais su où se trouvait sa tombe. Le Seigneur dont personne ne connaît le nom - un nom qu'il est interdit de prononcer en hébreu, que les Grecs connaissaient sous le nom de Tetragrammaton et que les autres gentils appellent Yahvé - est devenu le Dieu unique, non seulement pour les tribus qui sortirent d'Egypte mais aussi pour toutes les autres tribus qui envahirent la Palestine par le nord ou l'infiltrèrent par l'est. C'est Josué qui a fait jurer au peuple (chapitre XXIV) de rester fidèle au Dieu unique qui l'avait fait sortir d'Egypte et qui leur avait donné la terre promise.
Les Grecs, eux, n'ont jamais établi de liens entre Solon et Agamemnon. Alors que la mémoire populaire juive de l'exode, qui n'a laissé aucune trace dans les archives, a fait ce lien. Le mot qui en hébreu signifie «souviens-toi» est devenu un thème central de la vie juive.
Il existe un phénomène similaire dans le christianisme. Jésus n'a laissé aucun texte écrit, la connaissance de l'histoire de sa vie repose sur les souvenirs de ses apôtres. Or même les meilleurs d'entre nous recomposent les éléments du passé alors qu'ils ont l'impression de faire seulement appel à leur mémoire. Ils ne se rendent pas compte à quel point la forme de leurs souvenirs a pu être altérée par les choses qui se sont déroulées entre les événements eux-mêmes et le moment du souvenir. Dans le cas qui nous occupe, c'est la destruction du temple de Jérusalem en 70 après Jésus-Christ qui a donné un tour particulier aux Evangiles de Matthieu, Marc et Luc. La source chrétienne la plus ancienne, les épîtres de Paul, qui furent écrites avant les Evangiles, pose un autre problème puisque Paul n'a jamais rencontré Jésus, d'où sa colère dans la première épître aux Corinthiens (chapitre IX, verset 1) contre ceux qui refusent de lui reconnaître le titre d'apôtre : «Ne suis-je point un apôtre, ne suis-je pas libre, n'ai-je donc pas vu Notre Seigneur Jésus-Christ ?» Il fallait à Paul un miracle pour expliquer comment le pharisien fanatique qu'il était était devenu un apôtre du Christ. Et ce fameux miracle s'est produit sur la route de Damas, ainsi que nous l'enseignent le chapitre IX des Actes des apôtres et le premier chapitre de l'épître aux Galates. Paul explique : «Paul, apôtre, non de par les hommes ni de par un homme, mais de par Jésus-Christ et Dieu le Père qui l'a relevé d'entre les morts.»
Ainsi Paul expose qu'il n'a pas subi une simple conversion mais qu'il a reçu une mission directement du ciel. Cependant, cela ne semblait pas encore suffire, il lui fallait acquérir une meilleure connaissance de la personnalité de Jésus. Il monta donc trois ans plus tard à Jérusalem pour y rencontrer Pierre et s'enfermer pendant deux semaines avec lui sans voir d'autre apôtre que Jacques, «le frère du Seigneur» (épître aux Galates, chapitre I, versets 18 et 19).
Au cours de ces deux semaines Pierre raconta à Paul tout ce qu'il savait de Jésus. Mais tout ce que Pierre était en mesure de lui confier se trouvait dans son propre souvenir de Jésus, car il n'avait aucun document écrit à sa disposition et quand bien même en aurait-il eu, il ne savait pas lire. Comme l'histoire de l'exode, la vie de Jésus ne repose pas sur des documents d'archives, mais que serait le christianisme si on n'acceptait pas l'histoire de Jésus, le fils de Dieu, de sa crucifixion et de sa résurrection ? Comme on le sait, c'est précisément l'acceptation de cette histoire, et le blâme jeté sur les juifs pour avoir tué le Seigneur, qui a causé les événements les plus tragiques de «la relation tourmentée entre juifs et chrétiens», pour reprendre les termes prudents employés par le cardinal Cassidy le 16 mars 1998 - qui vont des massacres perpétrés au temps des croisades dans les cités rhénanes aux accusations sanglantes dont ont été victimes les juifs dans bien des pays. Il n'est pas étonnant qu'après Auschwitz des ecclésiastiques catholiques bien intentionnés et des rabbins tolérants se soient rapprochés dans le cadre de prétendues célébrations œcuméniques afin de tenter d'élaborer un compromis acceptable entre les deux religions en atténuant les termes de quelques passages empoisonnés de la Bible dans l'Ancien comme dans le Nouveau Testament. Personne cependant n'était en mesure de changer un iota dans un texte considéré comme sacré depuis des siècles. Un célèbre théologien catholique du nom de Lloyd Gaston a fait part de son dilemme et a déclaré qu'une Eglise chrétienne et un Nouveau Testament antisémite étaient une contradiction abominable. Mais, sans Nouveau Testament, l'Eglise chrétienne est inconcevable. Comme l'a dit simplement un intellectuel anglais : «Si Jésus est Dieu, alors le judaïsme est dans l'erreur, mais si Jésus n'est pas Dieu, alors le christianisme n'existe pas.»
De tels compromis sont à la fois impossibles et inutiles. Je crois en la sagesse du conseil donné par l'historien païen Tite-Live au Ier siècle avant Jésus-Christ : «Datur haec venia antiquitati.»
Il ne faut jamais se croire obligé de détruire des souvenirs sacrés - à condition que ces souvenirs servent seulement à enrichir notre passé et non pas à fournir des moyens de propagande pour détruire les autres. Ce monde serait sans doute meilleur si l'on respectait les souvenirs d'autrui plutôt que de créer des vides douloureux.
Concluons avec un bel exemplum contemporain : un grand-père américain aimait évoquer le souvenir de son propre grand-père qui avait été un combattant de la guerre d'Indépendance. A chaque Noël, il racontait à la famille rassemblée quel grand héros avait été leur aïeul. Mais un jour l'un de ses petits-enfants, habitué à entendre chaque année cette histoire, eut la curiosité de se rendre aux archives de Boston pour en apprendre davantage. Là, il reçut le choc de sa vie en découvrant que, loin de s'être comporté en héros, l'aïeul avait déserté sur le champ de bataille et avait été tué d'une balle dans le dos. Au Noël suivant, lorsque le grand-père se disposa à raconter de nouveau l'épopée familiale, l'écolier curieux l'interrompit : «Grand-père, dit-il, arrête de nous raconter des histoires ! Moi j'ai été consulter les archives et j'ai appris que notre aïeul était un lâche.» Le grand-père devint muet. Ne sachant plus quoi dire ou quoi faire, il resta assis tout triste. Puis il se leva et alla décrocher du mur le portrait de l'aïeul. A partir de ce jour-là, on ne raconta plus jamais cette histoire le soir de Noël. Le jeune garçon est devenu professeur d'histoire, et père de famille puis grand-père à son tour. Tous ses fils et ses filles et ses petits-enfants se réunissent chez lui à Noël. Mais un jour ils lui demandèrent : «Ne restons pas seulement à boire et à manger. Raconte-nous une histoire sur nos grands-parents !» Il n'a rien répondu, mais il a regardé l'espace vide sur le mur où autrefois avait été suspendu le portrait. Et la tristesse s'est emparée de tous.
Notre devoir n'est pas de détruire toutes les légendes qu'il peut y avoir dans notre vie. On vit parfois mieux avec des histoires - même fausses.



L'histoire entre mémoire individuelle et mémoire collective
par Jacqueline de ROMILLY


Le rapport entre la mémoire et l'histoire peut se comprendre à deux niveaux différents : la mémoire individuelle est la première source, bien imparfaite, de la connaissance historique ; et la mémoire collective est le résultat, infiniment précieux, de la somme des faits plus ou moins exactement connus.
Le premier aspect se trouve chez Thucydide. Il est le premier historien de notre monde occidental à avoir voulu écrire une histoire critique et objective - par le moyen d'une enquête rigoureuse. Mais l'enquête n'était pas facile. Désireux d'élucider les événements, il écrit : «J'avais d'ailleurs de la peine à les établir, car les témoins de chaque fait en donnaient des versions qui variaient, selon leur sympathie à l'égard des uns ou des autres, et selon leur mémoire» (I, 22). Voici donc, dès le début, la subjectivité du témoignage fermement opposée à l'unité d'une vérité historique difficile à cerner. Ce point de départ est essentiel. Pourtant, il ne faut pas trop s'attarder sur ces déficiences de la mémoire individuelle, car l'histoire connaît bien d'autres difficultés. Les documents, la multiplicité des témoignages, les archives, tout cela semble permettre un immense progrès ; et pourtant, dès l'Antiquité grecque, en cette période où l'écrit était rare, il existait déjà quantité de faux si bien que, même pour les événements importants, les savants discutent encore sur l'authenticité de tel ou tel document. Mais, surtout, les questions que pose l'historien à ces témoignages et à ces documents sont elles aussi subjectives. Certains passages de la Bible nous donnent une histoire faite seulement de noms propres. Certains récits historiques ne retiennent que des hauts faits chevaleresques et des actions militaires ; de nos jours, on ne s'intéresse qu'à l'économie. Certaines histoires se sont interrogées sur les protagonistes ; aujourd'hui on s'interroge sur les masses anonymes. Tout cela offre des visions particulières et, quelquefois, plus ou moins heureuses. On décrit beaucoup aujourd'hui comment les gens mangeaient ou s'habillaient ou construisaient leur toit. J'aimerais quelquefois entendre demander en vue de quoi ils vivaient et ce qu'ils attendaient de l'existence. Quoi qu'il en soit, la mémoire n'est pas seule en cause, on le voit. Et même à certains moments de l'histoire, quand, sous le règne de l'oppression, des actions secrètes se forment et règnent les faux-semblants, toute histoire objective semble impossible à atteindre. Quand on a vécu des périodes comme la dernière guerre où chacun mentait et falsifiait des papiers - mentait dans un sens ou dans l'autre d'ailleurs -, on a parfois le sentiment que la mémoire individuelle avec ses souvenirs brûlants et indiscutés en dit plus long que ces moyennes et ces statistiques établies à partir de données mensongères.
Les menaces d'erreur sont donc considérables. Mais attention ! Je n'aurais pas consacré ma vie à de telles recherches si je n'avais pas eu le sentiment que, par-delà ces difficultés, il y avait une tâche essentielle, utile et possible à réaliser. Car il est temps de le dire : l'histoire existe. On peut différer sur tel ou tel point, mais, pour l'ensemble, les faits sont connus. Non seulement ils existent pour les historiens, mais ils existent pour chacun de nous consciemment ou inconsciemment, et c'est là que nous rencontrons cette mémoire collective faite de leur présence latente en nous.

Aucun homme ne vit sans souvenir et aucun homme ne peut vraiment vivre sans les souvenirs de l'histoire. Nous avons appris de l'histoire, nous l'avons oubliée ; mais elle reste là ; elle oriente nos jugements à chaque instant ; elle forme notre identité ; elle préside à la naissance et à la prise de conscience de nos valeurs. Les Grecs avaient conscience de ce que certaines institutions et certaines histoires instruisent les peuples. Il n'est pas de petit Français pour qui le fait d'avoir vu en réalité ou en image le château de Versailles ou la cour du Louvre n'ait laissé quelque vague impression de ce que fut un certain Grand Siècle. Il n'est pas un protestant au monde qui n'aille et qui vienne sans avoir en lui-même la vague conscience de ce que fut le temps des persécutions, de ce que représente l'Edit de Nantes et sa révocation. Ceux qui ont traversé une guerre ou plusieurs guerres sentent, plus ou moins consciemment, à chaque minute, le poids des souvenirs qui rappellent, tout ensemble, des souffrances, des espérances, des deuils et une délivrance. Récemment encore, cette masse de souvenirs transmise par les historiens, et présente dans les faits, dans les noms propres, dans les monuments, était surtout nationale. Beaucoup de noms de villes sonnent d'un pays à l'autre comme des défaites ou des victoires ; aujourd'hui, les rapports sont devenus plus larges et les souvenirs de l'histoire dépassent le cadre national. On peut s'en féliciter, car ils prendront une valeur plus largement humaine. Tous les lieux en réalité sont des lieux de mémoire. Il appartient seulement à la recherche historique d'éviter les contresens et les souvenirs injustes.
Mais quelle sorte de mémoire devons-nous garder ? A la fin d'une guerre civile particulièrement cruelle, les démocrates athéniens sont rentrés dans la ville, ont rétabli le régime qui leur était cher et, pour préserver l'avenir d'Athènes, ont imposé un serment par lequel chacun s'engageait à ne pas «rappeler» les maux passés. Cette mémoire rancunière devait être punie de mort. Et il est vrai qu'il n'est pas bon d'entretenir les rancunes. Mais il est évident qu'ils n'entendaient pas par là qu'il faille vivre avec la légèreté inconsciente qui ne connaît ni racine ni point de repère. Ils écartaient les procès d'ordre privé, ils n'écartaient pas la mémoire de ces événements du passé ; car les textes de l'époque sont pleins de la fierté et de l'allant que leur inspiraient la liberté reconquise et la concorde instaurée. Il nous appartient, de même, de faire que la mémoire collective retienne moins l'amertume que l'esprit vivace qui a permis à certains d'en triompher. Ainsi peut-on espérer que l'on arrivera peut-être, un jour, à éviter la répétition des mêmes horreurs et à ne point tomber aussi bas.
Il ne s'agit pas des leçons de l'histoire : il s'agit d'une formation par l'histoire et d'une formation ouverte vers un mieux.
J'ai dit combien il fallait se battre contre les mensonges qui menacent la mémoire individuelle et le genre historique en général. Pourtant, quand j'en viens aux leçons de cette mémoire collective, je veux faire appel à une aide qui n'est pas exempte de mensonges et qui, au contraire, s'en réclame ouvertement, mais qui est précieuse : la littérature. Pour la conscience collective, s'il ne s'agit pas d'événements tout récents et directement éprouvés, notre connaissance se communique plus aisément par les textes ou les œuvres d'art : leur présence y prend plus de relief. Certains connaissent probablement plus vivement les guerres de Napoléon à travers les romans de Stendhal qu'à travers les manuels d'histoire. Même les mensonges de Saint-Simon vous donnent plus accès à la cour de Louis XIV que les exposés scolaires ; et les souvenirs de la Shoah ont été rendus plus présents par les livres de Primo Levi ou par des films, reconstitués plusieurs années après, que par les documents, même les plus convaincants. Naturellement, quand les deux se rencontrent c'est l'idéal ; Thucydide, comme de nombreux auteurs anciens, a été aussi un écrivain : aujourd'hui où la science doit donner ses références et étaler ses preuves, elle a davantage besoin de cette collaboratrice un peu suspecte, mais brillante et efficace. Je voudrais voir l'histoire étroitement alliée à la littérature, afin que soit préservée et rendue vivante et active cette mémoire collective, sans laquelle nos désirs demeurent inconsistants et nos vies cruellement plates.

 

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