Photo : © Rouvre



é à Nîmes d'un père russe et d'une mère provençale, romancier, dramaturge, poète, Jean-Pierre Milovanoff est l'auteur d'une œuvre importante où l'on retiendra, entre autres, L'Offrande sauvage (Prix des Libraires 2000), La mélancolie des innocents (2002, Prix France Télévisions), Le Pays des vivants (2005) et Emily ou la déraison (2006).

 

AU LECTEUR

candé par une succession de très vieux blues, c'est le livre des voix, des lieux, des sentiments abandonnés, des vérités qui se dérobent.
D'entrée de jeu - car c'est bien d'un jeu avec la mémoire et le temps qu'il s'agit - une voix au timbre presque familier hèle un faux sosie de l'auteur comme on retient une personne par la manche. " On se connaît depuis longtemps, monsieur Milianoff, dit cette voix. Vous fréquentiez le café-hôtel de la Bélugue. Ma mère vous réservait toujours sa meilleure chambre." La Bélugue. Pourquoi ce nom surgi de nulle part ? Un mot valise certainement condensant bel, berlue, béluga, fugue, lueur. Cet hôtel-là, modeste, déserté, mais propice aux amours de rencontre, je le vois se dresser au bout d'une plage dont le charme serait de n'en pas avoir. " J'ai des souvenirs de vous quand j'étais gosse et que vous jouiez avec moi au baby-foot toute la soirée. Vous remettiez toujours le même disque de J.J. Cale dans le juke-box. Cajun moon, vous vous rappelez la chanson ? What have you done, cajun moon ? Excusez mon mauvais accent. "
Peu à peu la voix prend corps, elle insiste, elle s'installe. A moi de l'étoffer et de la rendre crédible. Il me faut donner un métier à celui qui parle. Ce sera gardien. Mais gardien de quoi ? D'un camping au bord de la mer, en Camargue, à la morte-saison, avec ses caravanes vides, ses bungalows clos et ses bateaux en attente des familles qui reviendront au printemps.
Plus tard, on comprendra que Silvio, orphelin de ses souvenirs, se cherche un père et voudrait l'avoir trouvé en Milianoff. " L'autre soir, en classant de vieux papiers, je suis tombé sur cette photo… Vous êtes debout sur la plage. Manteau long. Echarpe nouée. Vous riez en tenant le cou de ma mère qui n'a pas l'air de se défendre. Ce geste, ce rire, ça ne trompe pas. "
Qui pourrait résister à l'appel d'un fils inconnu ? Certainement pas Milianoff, encore ébloui par sa brève liaison avec la mère de Silvio, dans les belles années de la Bélugue. Le voilà donc embarqué dans une enquête sentimentale, aussi absurde qu'obstinée, qui l'amène à rechercher les comparses d'un passé auquel il avait tourné le dos. Mais qui s'intéresse à l'état civil dans un roman ? La vérité est ailleurs, dans l'affolement des goélands avant un orage, dans la bourrasque qui balaie la terrasse d'un hôtel pendant qu'un couple fait l'amour, dans les confidences d'un mal aimé.
Du delta du Rhône à une île de l'Atlantique, chaque témoin que retrouve Milianoff l'entraîne dans une nouvelle direction, une autre dérive. Rien de tel que l'air du large pour disperser les illusions.
A la fin, quand le narrateur semble avoir renoncé à son enquête, voici que se lève la tempête du siècle sur la Camargue, moment de vérité pour le gardien solitaire dont le bungalow est emporté par la crue du Rhône.
Ne voulant pas finir par un drame, j'ai fait en sorte que le livre, s'élevant au-dessus de l'énigme qui l'a fait naître, s'achève dans un éclat de rire."



J.-P. M.



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