ichka
Assayas est romancier (Exhibition, paru chez Denoël
en 2002) et référence absolue dans l'univers musical
contemporain. Il est l'auteur du Dictionnaire du Rock dans
la collection " Bouquins " et co-auteur avec le chanteur
Bono de U2, de Bono par Bono (Grasset).
AU LECTEUR
e me suis aventuré à écrire peu de
livres dans ma vie. Par peur de m'embarquer, sans doute. C'est comme
une histoire d'amour : on sait quand ça commence, rarement
quand ça finit. Encore moins dans quel état on va
s'en sortir.
Pourquoi Solo ? Le point de départ me hantait depuis longtemps.
Pour une fois, j'avais un vrai " pitch ", comme on dit.
Un jour, dans l'autobus, à Paris, un homme écoute
un message sur son portable. Une voix du passé, qui le menace.
Denis Guillerm est une célébrité de la radio
publique. Il est marié, père d'une petite fille. Il
y a cinq ans, il a eu une liaison avec Tatiana, une étudiante
fan de son émission de rock, pure et dure. Ça s'est
très mal fini : enceinte de lui, elle a dû avorter.
Cinq ans après, elle vient demander des comptes. Au sens
propre : elle réclame d'abord 100 euros, soit le complément
de la Sécurité Sociale. Dérisoire pour lui,
symbolique pour elle. Mais après, qui sait où elle
s'arrêtera ? Elle menace de débarquer chez lui et de
tout dire à sa femme. Denis est pris de panique. Persuadé
que Tatiana veut le tuer, il prend la fuite.
Je vais être franc. Si j'étais Stephen King, j'aurais
écrit un super-polar à partir de ce noyau. Scénariste
à Hollywood, je l'aurais développé pour en
faire un film oscarisable avec, mettons, Lindsay Lohan et Nicholas
Cage. Mais je ne suis ni l'un l'autre. Je vis à Paris, dans
le dix-huitième arrondissement, englué dans une certaine
réalité que je n'arrive pas à fuir.
J'ai mis trois ans à écrire Solo. Je peux le dire
: jamais, de ma vie d'auteur, je n'en ai autant bavé. J'ai
commencé dans le noir, les ténèbres. Et puis
une voix, qui au début m'effrayait, m'a sauvé : Tatiana.
Cette fille sauvage envahit la vie de Denis, ce quinqua installé,
sorte de vieux contestataire institutionnel. Elle apporte le chaos
dans sa vie, mais le guide aussi vers la lumière. Elle fait
resurgir en lui ce qu'il avait de meilleur : toutes les voix perdues
de son enfance, de sa jeunesse, les amis oubliés, négligés,
tous ceux qu'il a frôlés sans les écouter, obsédé
qu'il était par lui-même. Et quand Tatiana se dérobe,
c'est Denis qui s'élance à sa recherche, obsédé
et possédé par elle. Il a besoin d'elle pour renaître.
Bon, tout ça est bien romantico-mystique. Après tout,
si je pouvais résumer ce que j'ai voulu dire en quelques
paragraphes, je n'aurais pas écrit de roman.
Alors je vais le dire autrement. Un jour arrive où la jeunesse
demande des comptes à ceux qui ont construit le monde dans
lequel on la prépare à grandir. Tatiana en veut à
Denis non pas pour ce qu'il a fait, mais pour ce qu'il a laissé
faire. Elle est la voix de la jeunesse qui reproche aux vieux jeunes
de n'avoir rien fait, sinon parler, se dédouaner et se complaire
dans une rébellion nihiliste purement verbale, un fatalisme
narquois et ricanant, l'autre nom du cynisme.
Sans doute, ce procès que je fais à ma génération,
où je ne m'épargne pas, déplaira à certains.
Je ne cherche ni excuses ni circonstances atténuantes. Oui,
on a merdé et on a laissé un monde merdique. Enfin,
au moins, j'essaie de crier que j'ai mal. Et aussi de rire, ce qui
me soulage beaucoup dans ce désespoir ambiant."
M.A.
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