AU LECTEUR
omancière, poète, biographe, universitaire, journaliste et femme de théâtre, Agata Tuszynska est l'une des personnalités les plus en vue de la jeune littérature polonaise. Après ses études à l'Ecole supérieure d'art dramatique de Varsovie, sa ville natale, elle soutient une thèse à l'Académie des sciences puis se lance dans le journalisme. Ses reportages lui ont valu nombre de récompenses, dont le prestigieux prix du PEN Club polonais, et la notoriété auprès du public et de la critique, qui voit en elle la digne héritière de la littérature documentaire dont son maître Ryszard Kapuscinski est le plus célèbre représentant. En 1994, sa biographie consacrée au prix Nobel de littérature Isaac Bashevis Singer lui vaut un accueil enthousiaste aux Etats-Unis, où la presse comme ses pairs (notamment Paul Auster) saluent son style novateur, la force, l'originalité et l'émotion de sa " biographie orale ". En France également, à la parution des Disciples de Schulz en 2001, elle reçoit de nombreux éloges critiques : grâce à l'œuvre " bouleversante " (La Croix) de cette " enquêteuse au royaume des ombres " (Le Figaro littéraire), " la Pologne commence elle aussi à regarder son passé en face " (Le Monde).
Avec Une histoire familiale de la peur, Agata Tuszynska poursuit son exploration de l'histoire juive polonaise, complexe et douloureuse. On découvre, dans ce livre déchirant et singulier, à mi-chemin entre rêverie littéraire, reportage historique et chronique intime, la lente émergence d'une mémoire familiale, recomposée à partir des bribes laissées par un passé tragique. Traque obsessionnelle des souvenirs enfouis, refoulés, réflexion limpide et profonde sur la transmission et l'identité, la guerre et son long héritage de blessures, flamboyante galerie de portraits saisissants, formidable radiographie de la Pologne du dernier demi-siècle, Une histoire familiale de la peur est tout cela et bien plus encore : la révélation d'un écrivain rare.
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Jean-Yves Erhel
EXTRAIT
e livre est en moi depuis des années. Comme un secret. Dès l'instant où j'ai appris que je n'étais pas celle que je croyais être. A partir du moment où ma mère s'est résolue à me dire qu'elle était juive.
J'avais dix-neuf ans, mais je n'ai pas compris sur-le-champ la signification de ces paroles. Ni leur conséquence. Il s'est écoulé au moins dix ans avant que je commence à me familiariser avec cette idée, et quelques années encore avant que je parvienne à en faire quelque chose. J'ai grandi dans une famille polonaise catholique à laquelle le péché de l'antisémitisme n'était pas étranger. J'ai longtemps vécu dans un dédoublement schizophrène, ne sachant mettre au jour cette vérité que j'estimais épouvantable. Ce livre sera l'enregistrement de mon histoire. (…)
Nous sommes une mémoire. Nous sommes ce dont nous nous souvenons. Et ce dont se souviennent les autres nous concernant.
Je pense de plus en plus souvent que nous sommes bien davantage encore l'oubli. Ce que nous oublions. Ce que, dans un geste d'autodéfense, nous rayons de notre mémoire, nous chassons de notre conscience, nous esquivons dans nos pensées. Ce que nous invalidons pour que ce soit plus facile ou plus léger, pour ne pas souffrir ou ne pas raviver la souffrance.
Je ne me rappelle pas quand ma mère m'a dit qu'elle était juive. Je ne me rappelle ni ce jour, ni la saison, ni le lieu, à table ou devant la fenêtre, ni le ton de sa voix, ni la teneur de ses paroles. Je n'ai pas souvenir d'une telle conversation. Je ne me souviens de rien.
Peut-être a-t-elle dit que, pendant la guerre, elle s'était cachée dans une cave. Cela ne signifiait rien de plus, beaucoup de Polonais se sont cachés dans des caves et des abris. Peut-être a-t-elle dit qu'elle avait dû fuir les Allemands - comme beaucoup d'autres, encore une fois, des Polonais pourchassés par les Allemands, pris dans des rafles, fusillés dans les rues ou dans les forêts, envoyés dans des camps.
Je ne me rappelle pas comment elle s'y est prise, mais elle n'a certainement pas commencé par les persécutions et le mur, les marques, les signes distinctifs, l'étoile jaune. Elle a commencé par me raconter des histoires. De rideau, d'abord. Ensuite, de manchon et de fourrure de petit-gris. Ensuite, de fiacre devant le mur du ghetto. Rien d'emblée. Peu à peu. Pour que ce soit plus facile. (…)
Elle affirme qu'elle me l'a dit lorsque j'ai eu dix-neuf ans.
Je n'ai aucune raison de ne pas la croire.
Chaque famille a une histoire. Bien des familles polonaises ont une histoire tragique. A cette époque on ne partageait pas toujours avec les enfants l'histoire des épreuves liées à la guerre - la résistance, l'Armée de l'Intérieur, la participation aux combats de l'Insurrection de Varsovie ou en forêt. Il leur a fallu des années pour commencer à raconter ce qu'ils avaient vécu, aussi bien la douleur que l'héroïsme. Cela tissait de nouveaux liens et les renforçait mutuellement. Mais l'expérience de ma mère n'était pas de cette nature. C'était plus. Davantage. Pas seulement dans l'étendue de la douleur et de la tragédie, mais aussi dans les conséquences. Il n'y avait pas de quoi se vanter, rien à quoi se rattacher, nulle part où puiser. Ni l'héroïsme de la mort, ni les modèles patriotiques, la sainteté de la tradition, ni l'espérance d'un avenir. Il fallait le dissimuler. Ce quelque chose.
Des années ont dû passer avant que je trouve en moi la force de l'admettre. Avant que mon esprit qui s'en défendait en soit pénétré. J'avais besoin de temps pour l'admettre. Toujours sans l'accepter, mais en songeant intérieurement à cette éventualité. C'est arrivé au bout de dix ans.
Est-ce arrivé ? Puis-je dire de moi : je suis juive ?
Non.
Ma mère m'a-t-elle effectivement raconté ses histoires de guerre ? A-t-elle raconté ou a-t-elle seulement voulu raconter mais sans en avoir la force ? Non, on ne boit pas l'inimitié avec le lait de la mère. On hérite de la peur. (…)
Cette histoire m'habite contre mon gré. Elle renaît et repousse dans les variantes successives d'un rêve. Elle revient. Je ne parviens pas à m'en libérer. (…)
Le plus facile est de n'avoir pas à savoir tout cela.
Est-ce bien ce qui t'importait, maman ?
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