osé Luís Peixoto est né dans un petit village du Portugal. Il est licencié en Langues et Littératures Modernes (Anglais et Allemand). Il débute comme journaliste et critique littéraire, tout en publiant des textes de poésie et de prose dans le supplément du Diário de Notícias (DN Jovem) et gagne, trois années de suite, le Prix des Jeunes Créateurs. A 26 ans, il publie Sans un regard, une écriture exceptionnelle, un univers particulier et bouleversant, qui lui valut le Prix Saramago du meilleur roman de langue portugaise (tous pays confondus). Du jamais vu ! Ce court récit dédié à son père mort devient un livre culte dans son pays, tout comme son recueil de poèmes.

 

AU LECTEUR

lors que j'écrivais Sans un regard, je n'étais pas certain de parvenir à achever l'écriture d'un roman. Chaque page était un pas à l'intérieur d'un territoire que je ne connaissais pas sinon par mes songes vagues d'aspirant écrivain, de personne aspirant à achever l'écriture d'un roman. C'est peut-être pour cette raison que, je crois, les premiers romans sont dans la plupart des cas faits de personnages et de mondes que nous charrions en nous pendant bien des années. Pour moi, c'est ainsi que cela advint. Pendant les années 1997 et 1998, je donnais des cours d'anglais à 80 km de chez moi. Pendant les heures que je passais à conduire, j'avançais tout autant sur la route d'arbres et d'eau que sur les routes intérieures où je trouvais ce que je connaissais et où, en même temps, je découvrais les nouveautés de ce monde constamment neuf. Ce fut sur cette route, extérieure et intérieure, que je rencontrai les personnages de Sans un regard et engageai la conversation avec eux. Clarté et mémoire.
Aujourd'hui, où que je me trouve au Portugal, j'ai toujours de la peine à expliquer où se situe le petit bourg où je suis né. Il est aussi inaccessible et isolé que celui du roman, et c'est sous son ciel que j'ai appris les mots. En donnant la main à ma mère pour marcher jusqu'à la place, en cherchant des amis dans la campagne avec des garçons de mon âge ou dans la scierie de mon père quand nous étions tous vivants, j'ai appris les mots et les sens qui devaient me permettre d'écrire Sans un regard. Ensuite, le temps et la vie ont passé. Les jours ont passé où j'écoutais mon parrain, plus que centenaire, me parler de personnages d'un temps ancien, beaucoup plus bizarres que les siamois attachés par le petit doigt, que les géants hauts comme trois hommes, beaucoup plus bizarres que le diable. Les jours aussi ont passé où je jouais au ballon dans la rue et où, de temps à autre, nous arrêtions la partie et nous postions, au bord de la chaussée, sérieux, le ballon sous le bras, pour assister au passage d'infinis troupeaux de moutons. Quand j'ai rêvé d'écrire un roman, ce bourg et tous les regards, les larmes et les horizons qui le composent étaient la matière que je connaissais le mieux et où vivait la mémoire profonde de tout ce qui m'était le plus important.
C'est sur la place de ce bourg qu'une fois par mois, j'attendais la bibliothèque itinérante. C'était une voiture rouge qui arrivait chargée de présentoirs, où je choisissais les cinq livres que je pouvais lire dans le mois. Il furent nombreux, les auteurs qui m'ont montré que les mots pouvaient convoyer les contours et la vérité de mondes, d'années et de regards. Je lisais ces livres avec la pureté de celui qui respecte leur saveur, de celui qui croit en leurs mots. Nous disions " les livres " comme si nous parlions d'une chose inaccessible dictée par des personnes inconcevables. En écrivant Sans un regard sans la certitude de parvenir à achever l'écriture d'un roman , mon rêve était que mes pages pourraient un jour se retrouver sur le présentoir d'une bibliothèque itinérante, une voiture rouge, et, sur une place, tomberaient entre les mains d'un garçon prêt à les lire en toute pureté.
Depuis, et encore aujourd'hui, quand quelqu'un m'interroge sur ce qui influence mon écriture, j'ai presque la certitude que les mots que me disait ma grand-mère quand nous étions assis au soleil ont été plus importants pour moi que tout ce que j'ai lu de Dostoïevski. La mère de ma mère ne savait guère écrire autre chose que son nom. Mais elle savait plus important. Elle savait beaucoup des secrets de la vie. Aujourd'hui encore, j'arrive à entendre sa voix. Elle me parlait des mystères de la terre et des gens. Elle me parlait en mots simples qui étaient le centre d'une vérité essentielle. Aujourd'hui encore, quand j'écris, j'arrive à entendre la voix de ma grand-mère sous l'ombre du soleil.
Alors que j'écrivais Sans un regard, j'ai assisté à la naissance de mon premier enfant et accepté la mort de mon père. J'ai appris lentement, il n'y a pas d'autre façon, que la vie et la mort sont la terre et le ciel, qu'elles sont le sang et la lumière, le temps et l'obscurité, la joie et la déroute, la peur et l'amour. Alors que j'écrivais Sans un regard, j'ai appris à croire que seuls les miracles sont dignes d'être déposés dans le creux de la main de ceux que nous aimons, j'ai appris que c'est seulement pour eux que nous pouvons écrire et que les mots vrais sont des miracles qui se donnent dans le creux de la main. »

Jose Luis Peixoto

EXTRAIT

 

ujourd'hui le temps ne m'a pas trompé. On ne sent pas la moindre brise dans l'après-midi. L'air brûle, non comme un air simple qu'on respire, mais une haleine chaude de lumière, comme si l'après-midi ne voulait pas mourir encore et que l'heure de la chaleur commençait. Il n'y a pas de nuages ; il y a des traits blancs, très fins, effilochures de nuages. Et le ciel paraît clair, d'ici, on croirait l'eau propre d'un bief. Je pense : et si le ciel était une grande mer d'eau douce, si les gens ne marchaient pas sous le ciel, mais sur lui ? S'ils voyaient les choses à l'inverse, si la terre était comme un ciel et qu'en mourant, ils tombaient dans le ciel et s'y enfonçaient ? Une rivière sans poissons, sans fond, ce ciel… Les nuages, vaisseaux ténus. Et l'air qui brûle du dedans, flammes chaudes et suffoquées dans la peau, invisibles. Suspens de l'air tel d'un homme fatigué.
Il faudra qu'advienne l'instant où l'on ne verra pas un moineau, où, de toutes les choses qui nous observent, on n'entendra signe ou silence. Il adviendra, cet instant. Il faudra le discerner dans l'horizon. Comme je l'ai su à présent, je le savais hier quand je suis entré dans la taverne de judas et que j'ai commandé un premier verre, et le deuxième, et le troisième. Et puis, je savais que par toute la plaine se tairaient les cigales et les grillons. À la rencontre du ciel, les oliviers et les chênes-lièges devront immobiliser leurs rameaux les plus fins. À ce moment, il faudra qu'ils se muent en pierre.

José entra dans la taverne de judas, et la nuit se fit. Il avait encore sur le dos ses vêtements gris de soleil, sur la peau la lumière ocre de la terre. Sur le visage, un sourire déférent. Son bâton précédait ses pas, plus gros à un bout, sale. Sa chienne lasse, qui venait de mettre bas, la peau de son ventre traînant presque au sol et les mamelles alourdies, le suivait. Au comptoir, il posa le sac qu'il tenait à l'épaule, l'appuya, s'appuya. Les quelques hommes qui le saluèrent traînèrent une syllabe indéchiffrable, moribonde. Les autres, sans cesser de parler, de boire ou de jouer aux cartes, levèrent les yeux pour le regarder. La chienne posa ses flancs sur le sol, tendit l'échine en un arc de nœuds osseux que tout le monde connaissait dans son pelage et baissa ses paupières sur ses yeux bruns résignés.
Au moment où José leva son verre et fit couler d'un trait le vin dans son corps, les hommes dans la taverne de judas, vus de l'autre côté de la place, vus de la nuit et du silence, n'étaient plus que l'encadrement d'une porte, un mince chemin que se frayait la lumière en tentant d'avancer sur les terres désertes et dans la nuit plus noire que noire, ils étaient le lieu des paroles indistinctes qui tentaient d'être ouïes dans le silence plus noir que noir. Et José, alors, posa son verre vide sur le comptoir, et près de sa peau, sous la lumière et la parole, immédiate, se matérialisa le sourire vagabond du démon. Il souriait. C'était le seul qui n'eût pas la peau noire de soleil, il portait chemise propre et pantalon repassé, au pli bien net, les cheveux bien peignés sous sa casquette, autour des saillies de ses cornes. C'était le seul qui sourît. Deux verres de rouge, commanda-t-il en souriant. José n'eut pas besoin de le regarder. En silence, il attendit les deux verres, si pleins qu'il s'en fallait de peu qu'ils ne débordent. Tandis qu'ils buvaient, le démon ne le quitta pas des yeux, et même en buvant il paraissait sourire, d'un sourire mince qui s'émiettait et se multipliait en mille et mille sourires menus. Les hommes continuaient ou semblaient continuer leurs conversations infinies, leurs parties infinies ; c'était tout juste s'ils les interrompaient pour guetter les changements sur le visage de José et le sourire narquois du tentateur, ou pour cracher des bribes humides de cigarettes roulées. Et le visage de José se transformait. Les verres qui se succédaient l'emplissaient peu à peu d'une allégresse sans motif, une allégresse de carnaval et de danses répétées pour une fête. Le démon souriait et, tout sourire, lui demanda comment vas-tu, où est ta femme, que je n'ai pas vue ? Un moment, les yeux de José brillèrent et il cessa de murmurer des rires pour répondre elle est où elle doit être, d'où elle n'est jamais partie. Entre-temps, les voix mêlées des hommes étaient devenues mer étendant ses vagues de mots sur les têtes, vagues qui partaient d'une rumeur et s'étendaient, longues, en un tapage diffus, pour refluer ensuite, laissant dans l'air des débris de paroles, des syllabes insignifiantes et désordonnées, telles de vieilles choses dans un grenier. Jamais ? dit le diable tout rire et sourire. José se tut, les hommes se turent aussi, pour écouter une réponse qu'il ne fit pas. Deux verres de rouge, insista le tentateur en souriant. Tu sais, continua-t-il, le géant m'a dit qu'il la connaissait plus que toi, qu'il savait mieux et plus sûrement que toi où elle va et se trouve. Du lointain de son aura d'alcool, José s'arrêta pour écouter. Sur la poussière, les hommes ouvrirent de tout petits yeux, telles des taupes, ils avaient envie de rire, mais ne savaient comment, et poussèrent tout juste un grognement. José répondit ce géant a encore menti, ma femme se trouve où je sais qu'elle se trouve, et où elle doit ; lui, si tu le vois, dis-lui qu'il vienne, oui, qu'il vienne me trouver. Et il leva bien haut son poing fermé, d'un mouvement ralenti il l'abattit sur le comptoir. La chienne se leva et sortit lentement. Qu'il vienne me trouver, dit encore José, que je le crève. Un temps d'arrêt se fit sur les visages des hommes, et, lorsqu'ils eurent attendu un certain temps, un certain instant, tous à la fois se mirent à danser, à voler en cercle et faire la ronde autour de José. Lui, qui distinguait à peine leurs courtaudes silhouettes et le mélange des couleurs, recouvra la gaieté de son visage et tourna, dansa et tomba, tomba, se releva, dansa encore… Dans son coin, le démon sourit, finalement satisfait de sourire.



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